le « ventre » de l’économie

Il faudra rallier la petite entreprise autant que les petits épargnants si l’on veut réduire rapidement et substantiellement l’empreinte de l’économie sur l’écosystème.

Respecter le « local », dans ce qu’il a d’unique, d’idiosyncrasique* et non seulement pour sa capacité à se conformer à la norme. Le local est aussi générateur de normes nouvelles, il a une capacité instituante autant que critique (ou de détournement) de la norme, confronté qu’il est aux défis et contradictions posés par des interventions et des programmes centraux toujours en retard d’une ou deux coches sur la réalité.

L’autorité centrale peut parfois aider, à certaines conditions. Et toujours elle doit « partir de ce qui existe ». Ne pas simplement faire descendre un cadre, des normes…

Par ailleurs le citoyen lambda est souvent moins préoccupé de participer aux débats et à la décision établissant de nouvelles règles que de voir ces décisions finalement prises et surtout implantées équitablement et fermement pour tous. « Qu’ils se décident et on s’adaptera, on se conformera à un nouveau contexte. »

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On a beaucoup parlé d’économie sociale et solidaire (ESS) ces derniers temps : dossier spécial dans La Presse, numéro spécial de la revue Interventions économiques, symposium international anniversaire… À plusieurs reprises on a mentionné le chiffre de 10% du PIB pour dire l’importance de ce secteur. Un secteur qui a su se développer en un écosystème d’institutions, de réseaux et de passerelles (Lévesque, 2016)1. Un secteur qui porte des valeurs et des objectifs qui sont plus que jamais essentiels dans le contexte de crise actuel (Favreau, 2016)2. Mais comment le secteur se voit-il dans quelques années ? Représentant 12, 15 ou 20% du PIB ? En grugeant des parts de marché dans les secteurs qu’il occupe, ou en développant de nouveaux services ?

Mais qu’en est-il des 90% ou 85% restants ? N’y a-t-il pas une certaine urgence à changer les choses non pas à la marge, mais sur toute la page ? À défaut de transformer l’ensemble de la société en une fédération de coopératives et d’OBNL… il nous faudra bien trouver moyen d’inciter au changement, de mobiliser dans l’action le gros de l’économie… son ventre.

appartements

Je suis toujours sidéré par les discours bien pensants qui n’hésitent pas à mettre dans le même panier toutes les entreprises privées, tout ce qui n’est pas public ni coopératif et sans but lucratif. Dans le même panier que Walmart et Exxon le restaurant du coin, le boulanger, le couvreur ou le petit entrepreneur… Quand on conflictualise ainsi l’économie, la saisissant d’un bloc, caractérisé par sa capacité d’exploitation des hommes et de la nature, une capacité de production de biens et services (que nous sommes par ailleurs les premiers à apprécier, pourvu qu’ils soient de qualité et à bon marché)… Quand on amalgame la grande entreprise et celle, artisanale, de la petite entreprise où le travail du patron est aussi essentiel à la survie de l’entreprise que celui de l’ouvrier… petite entreprise dont l’objectif est moins de croitre que de survivre, se maintenir dans la niche qu’on s’est construit à force de travail, d’expérience, de constance…

Ce ventre de l’économie n’est pas plus capitaliste qu’il ne serait socialiste dans un autre contexte…

Les entreprises sociales sont définies par leur objet (Ni État ni marché), par leur structure qu’on étudie et modélise en idéal-types (Laville et alii, 2016)3. Mais les entreprises économiques qui se sont développées sur des terrains non investis par l’État et l’économie sociale doivent-elles se contenter de payer leurs impôts et soutenir Centraide comme seules manières de participer à l’émergence d’une nouvelle économie plurielle, plus équitable, plus durable ? Nous avons besoin d’une conception de l’économie qui fasse de la place et fasse connaitre les multiples façons qu’a et qu’aurait l’entreprise « traditionnelle » de participer à cette émergence, ce changement de régime. Par la philanthropie, l’investissement responsable; par l’inclusion, les stages ou le compagnonnage; mais aussi par des technologies et procédés éco-responsables…

Considérant l’urgence d’un changement profond, paradigmatique, on ne peut se priver de l’apport volontaire, créatif des petites (et moyennes) entreprises. La philanthropie, qu’elle soit financière ou d’expertise, peut être une alliée précieuse pour le développement d’une économie plus solidaire. Mais toute la philanthropie ne passe pas par l’économie sociale et solidaire. Et toutes les collaborations à visées sociales n’ont pas à être formalisées; elles ne seront pas toutes visibles si ce que nous cherchons à impulser n’est pas simplement une loi, ni même un programme… mais un changement de paradigme, un mouvement. Au delà des finalités sociales, dont on peut faire un critère de distinction, d’inclusion ou d’exclusion, il y a la finalité globale, qui devra inclure des fins sociales, économiques, écologiques…

Les finalités qui tisseront l’écheveau d’une société plus durable, plus durable parce que plus économe, plus équitable et plus solidaire, ces finalités seront sociales, mais aussi économiques (faire bien à juste prix) et écologiques. Comment éviter que les lois et programmes de soutien à l’économie sociale et solidaire ne deviennent des barricades et des remparts opposant les tenants de l’ESS et les autres ? Comment faire pour construire des alliances débordant largement les rangs de l’ESS pour mobiliser le « ventre de l’économie » ? Des alliances capables de mettre en œuvre un nouveau modèle de développement ?

Une alternative propre, solidaire et d’avenir. Qui sache mobiliser le gros de l’économie – rallier les petits entrepreneurs, les cadres et professionnels éclairés, mais aussi les petits épargnants…

23915835489_b2140bcd30_oPar mobiliser plus largement que les seules franges de l’ESS, j’entends reconnaitre, respecter la valeur, l’existence de ce qui ne participe pas nécessairement de la même idéologie / religion de l’ESS. Excusez la comparaison, mais en regard du poids des principes, des filières, de la vertu dans les finalités… on ne peut s’empêcher d’utiliser de tels termes.

Est-ce à dire que mon approche est simplement libérale : rassembler au delà des idéologies ? Vivre et laisser vivre ? Laisser exister les secteurs de l’économie qui n’ont pas de finalité sociale, ou plutôt qui n’ont pas d’autre finalité sociale que de produire des biens (ou services) qui soient de qualité, utiles, technologiquement innovateurs ou porteurs de traditions, de savoirs. Je ne crois pas car s’il y a une reconnaissance de secteurs à finalités autres que sociales, il y aura toujours du social dans l’économique (amitiés, camaraderies, solidarités, partages d’expertises et de savoirs) tout comme cette entreprise devra toujours s’insérer dans une société.

De même, il y aura toujours mille façons pour l’entreprise de s’inscrire dans ce mouvement pour une nouvelle économie. Une économie plus propre, plus sobre de moyens, moins axée sur le développement brut du PIB que sur la durée, la qualité, le réparable plutôt que le jetable. Cette même entreprise participant par ailleurs à d’autres mouvements, soutenant d’autres causes et solidaire de familles et collègues frappés ou dans le besoin.

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Au delà des mots

Le danger de ne pas voir, ne pas comprendre ou tenir compte de ce qui n’est pas dit. Ce qui n’est pas explicite mais plutôt tacite, passant par les actes, la pratique plutôt que les mots. Le danger de prendre les mots pour le réel – il suffirait de se prétendre généreux pour ne plus avoir à l’être. Le risque, particulièrement fort pour les intellectuels, de prendre la carte pour le territoire.

La délibération est un art qui s’apprend en le pratiquant, comme tous les arts. Aussi est-il normal que ceux qui ont passé 20 ans sur les bancs d’école à discuter et débattre auront plus de facilité à délibérer. Mais les processus collectifs de délibération conduisent-ils toujours à de meilleures décisions que les structures moins explicites, plus individuelles ? De fait, les processus moins délibératifs et plus tacites ne sont pas nécessairement individuels : les structures d’action et de décision peuvent être éminemment collectives, construites sur les actions passées, des rapports de pouvoir, des partages de compétences…

[Contribution à Nous.blogue, à paraitre le 30 mars]

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* idiosyncrasique : comportement propre à un individu résultant des interactions historiques ou actuelles avec son milieu

** paradigme : conception du monde, modèle de penser et d’agir

  1. Économie sociale et solidaire et entrepreneur social : vers quels nouveaux écosystèmes ?  (retour)
  2. Économie coopérative et solidaire, écologie et développement des communautés : les nouveaux défis en habitation  (retour)
  3. Théorie de l’entreprise sociale et pluralisme : L’entreprise sociale de type solidaire  (retour)

fin de course – ou nouveau départ ?

Un prochain gouvernement Harper s’interdirait de hausser taxes et impôts pour les 4 prochaines années. Quelle preuve de déni des problèmes structuraux, environnementaux et politiques qui attendent nos sociétés ! Laisser les forces du marché (c’est à dire de la finance) régler ces questions… Mais ce sont ces forces du marché, suivant la pente du moindre effort, de l’avidité et du désir aveugle aux conséquences à long terme, qui ont nourri les déséquilibres qui nous confrontent actuellement.

Entre un cynique manipulateur, un optimiste naïf, et un conservateur prudent le choix d’un prochain premier ministre du Canada est difficile. J’ai un peu honte d’avouer que j’ai, moi aussi, un cadavre dans le coffre de mon auto (Un cadavre dans l’auto, David Desjardins). Le cadavre de l’espoir ? De la foi en l’avenir ? Le cadavre du progrès par la croissance.

 

Même si cela n’a pas été beaucoup (du tout ?) discuté au cours des récents débats publics, un des principaux points qui devrait figurer au programme de tout prochain gouvernement qui ne serait pas majoritaire conservateur : l’établissement d’un mode proportionnel de scrutin. Et la transformation conséquente de la culture de collaboration-compétition entre les partis, pour former des gouvernements de coalition viables.

Stephen Harper présentera certainement la signature du PTP comme une victoire de son gouvernement, la preuve de sa capacité à soutenir le développement des produits canadiens dans l’économie-monde. Pourtant, il semble que le Canada n’ait pas eu grand-chose à dire sur les tractations Japon-USA en matière automobile…

Difficile de s’imaginer s’exclure volontairement d’un tel accord, il faut plutôt se demander quel sera le gouvernement le plus à même de parer et pallier aux conséquences sur des secteurs comme la production laitière, d’oeufs, de pièces d’auto. Comment le prochain gouvernement saura-t-il protéger son droit à soutenir l’occupation du territoire, à planifier son développement ?

Les prochaines années imposeront aux gouvernements du monde une obligation morale de réduire, réorienter et bannir (taxer) certains commerces et produits; les gouvernements du monde devront se liguer et s’obliger mutuellement à respecter certains biens communs à l’humanité, dont l’atmosphère mais aussi les ressources des océans. La loi du plus bas prix ne peut plus être la seule règle utilisée pour gérer des ressources limitées, certaines (plusieurs) mises en danger.

 

Les prochaines années devraient accorder plus d’importance à la signature d’accords à caractère économique ET politique. Les conséquences d’une entente internationale sur les émissions de gaz à effet de serre imposeront des changements dans nos modes de vie et de production, dans nos priorités. Il faudra harnacher, soumettre les processus de libéralisation des échanges à une lecture et des contrôles politiques.

Ce ne serait pas la première fois que l’humanité doit se protéger d’elle-même. Nous devons protéger la planète des prédateurs humains laissés à eux-mêmes. Les hommes ne font pas le mal par plaisir, seulement par égoïsme, paresse, peur, ignorance… Les prédateurs humains ont vidé les mers des grands cétacés en quelques décennies de chasse industrielle. Puis ils ont laissé l’huile de baleine pour s’éclairer au kérosène et remplacé le cheval par le moteur à combustion interne. Extrayant chaque jour des quantités phénoménales de pétrole, conduisant à une combustion effrénée sous le chapiteau de l’atmosphère terrestre.

 

Quand on me dit qu’on va investir dans les infrastructures pour relancer l’économie, je me demande : quelles infrastructures ? Celles qui facilitent l’étalement urbain et la consommation ?

 

Plutôt qu’une politique du pire, où les conservateurs reprennent le pouvoir avec l’aide du Bloc, je préfère encore la politique du ABC (n’importe qui sauf les conservateurs), avec l’espoir que ce sera une première étape vers la construction d’une alliance, d’une coalition seule capable d’implanter des changements radicaux avec une participation sociale maximale.

Nos partis nationaux doivent apprendre à travailler ensemble sur des objectifs à moyen et long terme, plutôt que de « poser » dans leurs irréductibles différences, justifiant tous les sarcasmes, toutes les attaques, rendant d’autant plus difficiles et improbables les alliances nécessaires sur les transformations structurelles qui nous attendent, réalisées autant que possible avec la participation volontaire, intelligente sinon enthousiaste, de toutes les parties.

À l’échelle internationale, à l’inverse, il faut se départir d’un oecuménisme de façade et se donner les moyens d’une action innovatrice, avec des États alliés autour d’un projet humain. Des alliances qui, sans être aussi puissantes que les USA ou la Chine, pourront formuler, expérimenter, imposer des normes et objectifs progressistes (à défaut d’un autre terme – humanistes ?).

Au delà des chapelles et des clans, des pays et des nations, des races et religions nous sommes dans l’obligation de transiger à l’échelle internationale parce que l’équilibre est compromis; le laisser faire n’est plus permis. Nous avons, depuis longtemps déjà, atteint les limites, assujetti les principales ressources de la planète au jeu de casino du capital financier (que Bernard Stiegler [La société automatique] appelle le capital mafieux, tellement il est lié aux paradis fiscaux et autres cieux sans foi ni loi).

Il est temps de reprendre le contrôle – ou plutôt de cesser de s’imaginer que nous pouvons contrôler une planète qui nous dépasse mais que nous avons tout de même réussi à ébranler dans ses équilibres profonds, géologiques. Il est temps, plus que temps d’apprendre à restreindre l’appétit des hommes plutôt que de simplement faciliter, accélérer la consommation aveugle des ressources limitées d’une planète fatiguée.

Publié sur Nous.blogue

globalisation, écologie et sciences po

Je crois que c’est le texte (PPT) de Benoit Lévesque (Le modèle québécois, à la suite de la politique d’austérité: conséquences pour l’économie sociale et la société civile?), sa conférence donnée à l’ACFAS le 26 mai dernier à Rimouski, qui m’a amené à lire Paul Hirst pour la première fois. Un théoricien dont j’avais entendu parler pour sa « démocratie associationniste » (Associative Democracy) et qui, dans ses derniers travaux, examinait les limites de la globalisation (Globalization in question).

C’est lui qui m’a conduit à The Structure of World History, from modes of production to modes of exchange par Kojin Karatani.

 

 

En parallèle j’ai fait un détour écolo, avec Le grand pillage de Ugo Bardi, rapport soumis au Club de Rome, 40 ans après Les limites de la croissance, paru en 1972 et qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque. Pas assez sans doute : et si on avait pris au sérieux les avertissements de ce « manifeste » il y a 40 ans ? Et puis le très beau texte, presque poétique tellement il rend palpable les mouvements et forces qui ont déterminé le climat de la terre depuis 4 milliards d’années : Voyage à travers les climats de la terre, par Gilles Ramstein (2015, chez Odile Jacob).

Et puis j’ai aussi commencé un autre très beau texte, dont il me presse de poursuivre la lecture : Laudato Si, par le pape François. [Voir ce court article de présentation dans Le Devoir]

Après avoir terminé Globalization in question, et commencé dans la foulée à lire Kojin Karatani, j’ai senti le besoin de terminer ma lecture du second volume de Fukuyama, Political order and political decay – from the industrial revolution to the globalization of democracy, que j’avais commencée il y a plusieurs mois (voir un résumé dans la revue The Atlantic). Cela pour me donner un peu de références géopolitiques et historiques afin de mieux apprécier la proposition théorique de Karatani (The Structure of World History).

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Évidemment je ne vous ferai pas ici un résumé de cette boulimie de lectures… mais j’aimerais bien tout de même vous en dire quelques mots. Tout d’abord ce texte de Benoit Lévesque, professeur émérite de sociologie à l’UQAM, qui s’est fait le chantre depuis quelques années d’un renouvellement de la social-démocratie (voir aussi le site consacré), proposait dans sa conférence de Rimouski une critique des politiques d’austérité du gouvernement Couillard, et un retour historique sur le « modèle québécois ». Il suggère en conclusion des pistes d’action pour la société civile organisée…  notamment l’importance de se positionner dans la perspective de la transition écologique tout en misant sur la démocratie délibérative et participative.

Ce que je retiens du texte de Paul Hirst sur la globalisation, c’est que cette dernière n’est pas aussi importante et inévitable que le discours dominant peut laisser croire. Chiffres à l’appui, il démontre que les échanges se font surtout à l’intérieur de blocs géopolitiques continentaux, et que les entreprises, même multinationales, ont en général des racines régionales ou nationales. Ce qui devrait nous amener à relativiser les discours défaitistes des politiciens qui prétendent de rien pouvoir faire face à la « globalisation ». Cela pourrait aussi nous pousser à saisir des leviers d’influence et de pression qui sont plus accessibles.

Le texte de Bardi, Le grand pillage, fait l’histoire de l’extraction minière, y compris celle des ressources pétrolières, montrant à quel point les courbes de l’extraction ne peuvent se poursuivre ; à quel point les alternatives et solutions technologiques sont fallacieuses et dangereuses. Nous épuisons en quelques décennies des ressources non renouvelables que la planète a mis des centaines de millions d’années à constituer, certaines dans des conditions géologiques qui ne se reproduiront plus.

Une histoire géologique que Ramstein, avec son Voyage à travers les climats de la terre, nous présente de façon éloquente et simple (mais pas trop). Comment les équilibres et déséquilibres du carbone et de l’oxygène, dans l’air, les océans et la biomasse ont été marqué par la « petite musique de Milankovitch » (oscillations combinées de l’orbite terrestre, de son obliquité et de la précession des équinoxes [ceux-ci ne se passant pas toujours à même distance du soleil, à cause du caractère elliptique de l’orbite])… De la poésie, que je vous dis. Dont on retient les équilibres fragiles et grandioses mis en danger par l’accumulation rapide de CO2 dans l’atmosphère et les océans. Il faut non seulement réduire nos émissions de d’oxyde de carbone mais il faudrait de toute urgence réduire la pression déjà accumulée dans le système. [L’accroissement de la couverture végétale est un pas dans le bon sens – Green surprise: Why the world’s forests are growing back dans le G&M d’aujourd’hui]

Quant à Fukuyama, il poursuit dans ce deuxième volume – Political Order and Political Decay, après The Origins of Political Order paru en 2011, son histoire érudite des formes de l’État, tant celle de la Chine que du Japon, analysant au passage différents pays de l’Amérique du Sud et de l’Europe, et aussi, différentes époques et administrations publiques des États-Unis. Je sais bien que cet auteur a des affiliations de droite (administrateur de la Rand corporation) mais j’ai apprécié sa connaissance encyclopédique des histoires de pays et cultures qui nous sont méconnus.

Je poursuis ma lecture de Karatani, et celle du pape François. Je vous en reparle certainement.

moment de repos

Après une semaine de travaux « lourds » (merci Marc-Olivier !) : terrassement, muret, marches… je goûte le plaisir de ce nouvel endroit pour lire en fin d’après-midi…

L1011480

Un recueil de cinq textes, par autant d’auteurs, sous le titre Le capitalisme a-t-il un avenir ? aux éditions La Découverte.

transitions écologiques

château de Cerisy-la-Salle, construit au début XVIIe

Le colloque Quelles transitions écologiques ? se tiendra du 1er au 10 juillet prochain, au Centre culturel international de Cerisy en Basse-Normandie.

Dix jours de colloque, avec deux demi-journées de répit seulement. Soixante-dix conférenciers. C’est tout un programme (pdf).

Deux auteurs, découverts au cours des derniers mois (Bihouix et Méda), seront présents, cette dernière comme conférencière et membre du comité directeur de l’évènement. C’est ce qui a d’abord attiré mon attention. Je dois avouer que, mis à part Bernard Perret, je ne connais pratiquement aucun des autres conférenciers ! Les notes biographiques et bibliographiques associées à chacun m’assurent cependant que ce ne sont pas des nouveaux venus…

Cette question de la transition est transversale. Elle devra toucher les partis politiques, les mouvements sociaux et réseaux d’influence les plus divers. Parce que la planète n’a été jusqu’ici qu’un contexte, un non-dit des grandes forces labourant les mers et terres du monde… il faut une prise de conscience nouvelle, qui amène les humains à se situer à cette nouvelle échelle, en regard de nouveaux acteurs, de nouvelles valeurs. Comment ces valeurs seront-elles institutionnalisées, promues, défendues ?

Dix jours de réflexion et de travail, dans un décor planté il y a quatre siècles…

Bon. Après mure réflexion je n’ai pas les moyens de soutenir à moi seul une telle participation (même si le tarif de 800€ pour l’inscription et la pension me semble très raisonnable). Si jamais un lecteur de ce blogue s’inscrit à cet évènement… j’aimerais bien pouvoir échanger avec lui ou elle, et suivre de près, même si ce n’est que virtuellement, le déroulement de ce colloque.

une société plus équilibrée

MintzbergRebalancing Society (PDF in extenso), tel est le titre du dernier ouvrage de Henry Mintzberg. Un petit bouquin de quelques 150 pages (disponible gratuitement sur le site de l’auteur – j’avais pour ma part acheté le livre avant de l’apprendre) défendant passionnément un rééquilibrage de nos modes de gestion et de l’orientation de nos sociétés. Nous devons passer d’un monde à deux pôles (gauche-droite, privé-public) vers un monde qui fait une place à un pôle « plural » (pluriel ?) que d’autres ont souvent nommé tiers-secteur, à but non lucratif ou de la société civile…

Nous sommes des êtres humains avant que d’être des ressources humaines et il faut promouvoir un « communityship » qui sache contrebalancer les formes individuelles privées de propriété (ownership) et celles, publiques, de la citoyenneté (citizenship) qui promeuvent toutes deux des formes par trop individuelles de leadership. « C’est sûr qu’un individu peut parfois faire la différence, mais n’est-ce pas souvent, aujourd’hui, pour le pire ?  » (p. 36 – ma traduction)

Ce secteur pluriel n’est pas une alternative, une troisième voie face au capitalisme ou au socialisme, mais un des trois vecteurs nécessaires pour toute société équilibrée. Il faut redonner à ce troisième secteur la place et le poids qui lui revienne, pour contrer une dérive, un déséquilibre qui a surtout favorisé le pôle privé, au point où celui-ci exerce une influence de plus en plus nocive sur les règles démocratiques.

Mintzberg en appelle à des mouvements offensifs (slingshot movements)  capables de batailler sur trois fronts : les pratiques destructives, les droits (entitlements) qui soutiennent de telles pratiques et les théories qui tentent de les justifier. [p. 53] Ces mouvements qui croissent « de l’intérieur » vers le haut et l’extérieur, prennent des formes multiples, allant de l’éducation à la biodiversité à la culture, aux droits de propriété et à la religion… devront trouver moyen de se consolider à l’échèle mondiale afin de « rééquilibrer ce monde ».

Responsible social movements and social initiatives, often carried out in local communities but also networked globally for collective impact, are the greatest hope we have for regaining balance in this troubled world. [p. 57]

Il faut s’attaquer au pouvoir (et aux droits) de lobbying des grandes corporations, à leur capacité grandissante d’influencer les élections; aux libertés qui permettent à la finance privée de manipuler les prix et les flux financiers au détriment des faibles et de l’avenir; à une philosophie de la croissance pour la croissance qui ressemble plus à un cancer qu’à une orientation à promouvoir. Il faut soutenir le secteur pluriel qui a montré sa valeur localement, par un financement, des infrastructures et ressources spécialisées afin qu’il puisse étendre son impact dans le monde.

Cette société à trois pôles (Engaging Democracy, Responsible Entreprise, Plural Inclusion) devra éviter les trois écueils du despotisme public, du capitalisme prédateur et du replis populiste, ce qu’il appelle les écueils du Crude, Crass and Closed.

C’est un appel à « Toi, moi et nous devant ce monde boulversé ». C’est le titre de son dernier chapitre.  « The place to start confronting the exploiters of this world is in front of our own mirrors. Now ! »  Il nous rappelle à quel point il est facile de se trouver des excuses pour remettre à plus tard, repousser sur les autres les causes de notre propre apathie.

Il faut cesser d’émasculer les services publics, en réduisant les impôts pour ensuite rééquilibrer les budgets en coupant les budgets, prétendant que cela n’aura pas d’impact sur les services ! Il est beaucoup plus facile de mesurer les coûts que les bénéfices d’un programme. Les conséquences des coupures ne se font souvent sentir qu’à plus long terme.

Il a quelques bons mots pour dénoncer le New Public Management. C’est un euphémisme recouvrant de vieilles pratiques corporatives qui imposent aux services publics qui n’ont pu être privatisés de se comporter comme des entreprises privées : engagez-vous des leaders héroïques qui réorganiseront sans cesse, mesureront comme des fous et transformeront tous les processus. [Put heroic leaders in charge, reorganize constantly, measure like mad, and reengineer everything in sight – p. 82]

La plupart des activités prises en charge par le gouvernement le sont parce qu’elles ne peuvent être gérées comme des affaires (businesses).

C’est un petit livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire, après m’être tapé le livre de chevet des économistes et technocrates qui nous dirigent : The Fourth Revolution : The Global Race to Reinvent the State. Après une histoire du développement de l’État (de Hobbes à Mills à Webb puis à Friedman), les auteurs critiquent l’époque Tatcher-Reagan pour n’avoir fait qu’une demi révolution. Ils ont coupé les taxes, mais pas assez les programmes et budgets. Il est facile de trouver des exemples de corporations et syndicats ayant abusé de leur position de négociation (et de la faiblesse des élus et leurs commettants) pour justifier ensuite la réduction du rôle de l’État à son minimum… Un chiffre à retenir : « In America almost half the people in the richest 1% are medical specialists ». Les conclusions qu’en tirent les auteurs : s’inspirer de ces médecins Indiens qui organisent les hôpitaux comme des usines afin de pratiquer les opérations à coeur ouvert à la chaine, vraiment. On dit bien qu’il faudrait que les médecins s’appuient plus sur des techniciens, des technologues moins coûteux… mais sans remettre en cause la place en haut de la pyramide aux spécialistes médicaux. Les hôpitaux transformés (encore plus) en usines et des « apps » pour signaler les nids-de-poule aux décideurs municipaux ! Un bel avenir nous attend…

la croissance contre l’avenir

La croissance c’est le passé. C’est fini. Ce qu’il faut c’est aménager la survie. Et la vie, si possible. La croissance du PIB, il faut en finir et évoluer vers un progrès véritable et compatible avec la préservation de la possibilité du bien vivre pour les générations à venir.

mystique-croissanceJ’ai apprécié la synthèse des efforts déployés pour comprendre les limites des modes actuels dominants de mesure de la croissance, de la richesse, du progrès, de l’obligation que nous avons de miser sur autre chose que la croissance brute, aveugle et destructrice.  Méda fait le tour de plusieurs réponses, tentatives de réponse à ce dilemme, le trilemme 1 : réduire le déficit public; investir dans l’infrastructure verte et préserver l’État-providence et les services publics2.

Pour conclure avec sa propre prescription pour une transition juste, telle que définie par la CSI3 et d’autres organisations internationales (PNUD4, OIE5 ).

Produire de la qualité, et du durable, ça crée de l’emploi même si ça ne se traduit pas nécessairement par une productivité croissante. C’est d’ailleurs ce qu’il faut changer, viser à toujours plus de productivité, des coûts plus bas… au détriment de la qualité, de l’avenir de la planète.

Produire dans des secteurs nouveaux, intenses en emplois, en main-d’oeuvre qualifiée, et pauvres en matières polluantes, rares ou de piètre qualité. Il nous faudra une autre manière de mesurer le progrès que le PIB, une règle faisant état de la qualité de nos liens « care » à l’endroit de la nature.  Un nouvel indicateur de progrès, plutôt que de croissance strictement économique. Un indicateur basé sur la santé sociale et la protection du patrimoine naturel.

Il faudra une mobilisation large, planifiée, évaluée, réfléchie. Mais comme le soulignent les lecteurs du Séminaire de sociologie (voir plus loin) il y a peu (ou pas du tout) de place pour la lutte des classes et des groupes sociaux… tout se passe comme s’il s’agissait essentiellement d’un débat d’idées, qui feront tomber les oppositions par leur propre magie de persuasion. Mais s’il faut « en venir aux mains », mieux vaut avoir les idées claires et un plan précis.

Un petit livre (300 pages petit format) dont on sort revigoré. Je termine ce billet avec quelques paragraphes tirés de la conclusion. Et des liens vers la discussion et les sources citées.

* * *

« Si nous ne redistribuons pas massivement certaines des ressources des plus favorisés vers les moins favorisés, des sociétés riches vers les autres et, à l’intérieur de chaque société, si nous n’engageons pas un processus de profonde réduction des inégalités, nous ne parviendrons pas à convaincre les plus modestes de nos concitoyens d’échanger le surcroît de consommation contre de plus amples « capabilités d’épanouissement ». Ce serait leur proposer d’échanger la proie pour l’ombre.

« Tout se passe comme si l’acte de consommation permettait aux individus d’accéder à une double liberté. Liberté de choix, d’abord. Parmi une infinité de produits qui me sont proposés (…) je peux choisir celui qui me convient, celui qui reflète au plus profond ma personnalité, celui qui me permet d’exprimer authentiquement qui je suis. Et lors de l’acte d’achat, je peux de surcroît éprouver une seconde liberté, celle de manipuler librement de l’argent, équivalent universel, symbole indépassable de l’émancipation.

« Quelles seraient les actes ou les activités qui pourraient procurer le même sentiment de puissance, la même sensation d’émancipation, la même impression de liberté?» (p. 282-283)

« Au-delà d’une modernité échevelée, au cours de laquelle les humains ont cru qu’il pourraient se passer même de la nature, il nous faut sans doute renouer avec les idéaux et les valeurs du monde grec : le sens de la mesure, de la limite, de l’insertion savamment calculée de nos actes dans la nature; la capacité à imiter la nature, à respecter ses rythmes, à faire de l’autarcie une valeur, à produire au plus juste, et ce, sans les défauts du monde grec : l’esclavage, les femmes tenues pour quantité négligeable, la démocratie réduite à un tout petit nombre, l’Autre considéré comme barbare. La reconversion écologique, occasion de réacclimater le monde grec et ses magnifiques valeurs au cœur de la postmodernité ? Une occasion vraiment historique…» (p. 297)

Des commentaires sur La Mystique de la croissance, comment s’en libérer

Bibliographie partielle

  1. de Degryse et Pochet dans Pour en finir avec ce vieux monde. Les chemins de la transition  (retour)
  2. page 207, Mystique de la croissance  (retour)
  3. Confédération syndicale internationale  (retour)
  4. Programme des Nations Unies pour l’environnement  (retour)
  5. Organisation internationale des employeurs  (retour)

entreprise progressiste

Ces quelques mots d’André Coupet interviewé par Gérald Fillion, à RDI Économie.

Coupet-Fillion

12% de rendement exigé sur l’argent, alors que les pays peinent à croître d’un pour cent par an. Cela conduit à une compression des ressources humaines, des fournisseurs, des ressources naturelles. Nous consommons une planète et demi par an. Il faut être un peu patient et profiter, par ailleurs d’une meilleure qualité de vie.

Management par les valeurs; stratégie de temps long…

La courte entrevue (6 min) vaut même qu’on se tape les annonces imposées par R-C. Merci Seb.

entreprisesocialeC’est, en d’autres mots, ce que disent les auteurs de « L’entreprise du XXIe siècle sera sociale [ou ne sera pas]« .

entreprises sociales du XXIe siècle

entreprisesocialeL’entreprise du XXIe siècle sera sociale (ou ne sera pas) – tel est le titre de cette publication de la Rue de l’échiquier, un écrit inspiré des leçons tirées du Goupe SOS.

Une approche « franco-française » : on formule des idées, puis on forme des professionnels pour les mettre en pratique, et des praticiens qui influenceront le marché… Pourtant le marché pré-existe, et c’est de lui, de la pratique actuelle des meneurs (industriels, politiques, professionnels) que devra partir toute réforme. Et c’est justement ce que ces auteurs disent, au delà de la forme didactique.

La chose que j’ai le plus appréciée : la convergence proposée, plutôt que la confrontation. Ce n’est pas une guerre de religion, où il faut convertir le païen et lui faire abandonner toutes ses croyances pour en adopter de nouvelles. Il s’agit de voir et faire voir ce que toute entreprise (même les privées) fait déjà de social. De le mettre en valeur en le mesurant, en l’évaluant, en le soutenant.

Il faut sortir l’économie sociale de la marge, et c’est en reconnaissant et soutenant la dimension « sociale » de toute entreprise que nous le ferons. Tout en poursuivant la marche pour faire reconnaitre la dimension entreprise des projets d’économie sociale.

Nous devons apprendre à mesurer la valeur en d’autres termes que monétaires à court terme. La mesure de l’impact social est devenue incontournable pour faire des choix éclairés.

Il nous faudra laisser les 4/5 des réserves pétrolières dans le sol… sous peine d’asphyxier la planète. Il pourrait être intéressant de choisir où et comment nous extrairons le dernier cinquième à partir de critères plus conséquents que le seul prix à court terme !

Si nous avions donné un peu plus de poids à l’impact social, peut-être que la tragédie des usines de T-shirts du Rana Plaza au Bangladesh ne se serait pas produite ! Et les conditions environnementales des villages où sont produits les iPhones et iPads de la planète seraient peut-être améliorées ?

« L’entreprise sociale devient le moyen de faire converger l’économie de marché, le secteur public et l’économie sociale et solidaire ».

Nobels révolutionnaires

C’est moi qui souligne… dans le titre de cet article du Guardian sur onze prix Nobel qui soulignent la nécessité urgente d’un virage radical.

Nobel laureates call for a revolutionary shift in how humans use resources
Eleven holders of prestigious prize say excessive consumption threatening planet, and humans need to live more sustainably 

TCETC’est le mot qui me revenait en tête plusieurs fois, en lisant This Changes Everything de Naomi Klein même si je ne suis pas certain qu’elle ait elle-même utilisé le terme : révolution. Un virage révolutionnaire, radical qui mettra à mal certaines valeurs dominantes, « naturelles » actuelles, telle la liberté d’entreprendre et d’extraire du profit des ressources (mines, énergies, industries) possédées par des intérêts privés.

« The state of affairs is “catastrophic” », « more damage to the Earth in the next 35 years than we have done in the last 1,000 », « our exponentially growing consumption of resources, required to serve the nine billion or so people who will be on planet Earth by 2050, all of whom want to have lives like we have in the western world », « the climate impact of Asia’s rapid urbanisation », « humanity is living absurdly beyond its means ». [extraits du billet sur le Guardian]

Mais ces « intérêts privés » ne sont pas uniquement les grosses poches et conglomérats internationaux… ce sont aussi nos épargnes collectives, nos fonds de pension, mutuelles et coopératives financières. La place, le poids des petits épargnants est-il toujours conservateur et peu enclin au changement, aux « révolutions » ? Ou si, comme pour les grands groupes financiers et capitalistes, on peut concevoir des stratégies perturbatrices et transformatrices qui soient aussi génératrices de valeur.

Si nos épargnes collectives ont un poids réel [ et quel est-il, justement, vis-à-vis des fortunes privées ? ] il peut être mobilisé par les collectivités agissantes, démocratiques ou intentionnelles. C’est ce qui pourrait « tout changer », selon Klein, cette mobilisation de mouvements divers mais convergents qui visent à divertir les investissements (divest) de l’économie carbonée vers (invest) une autre économie, plus verte, vivante, sociale.

Le dernier livre de Klein ne propose pas de « solution globale » et concentre son attention sur les batailles locales, régionales ancrées dans les cultures et histoires des peuples… notamment amérindiens. Si cette approche a le mérite de donner du sens, de faire voir les convergences dans la multitude des mouvements, toutes les communautés ne sont pas « assises sur des rivières à saumon ». Beaucoup de communautés urbaines doivent et devront compter sur un accès à des ressources qui n’appartiennent à personne : qui ne peuvent être défendues à la manière d’un patrimoine ancré dans telle culture, nation, tribu. Et c’est justement parce qu’elles n’appartiennent à personne qu’elles sont en danger. J’ai été surpris de voir Klein « piquer » la théorie des communs (page 347) : « These truths emerge not out of abstract theory about « the commons » but out of lived expérience. » Bien qu’elle réutilise le concept plus loin de façon positive.

L’Appel de Paris pour la haute mer afin que cette dernière soit considérée comme un bien commun de l’humanité et géré comme tel.