globalisation, écologie et sciences po

Je crois que c’est le texte (PPT) de Benoit Lévesque (Le modèle québécois, à la suite de la politique d’austérité: conséquences pour l’économie sociale et la société civile?), sa conférence donnée à l’ACFAS le 26 mai dernier à Rimouski, qui m’a amené à lire Paul Hirst pour la première fois. Un théoricien dont j’avais entendu parler pour sa « démocratie associationniste » (Associative Democracy) et qui, dans ses derniers travaux, examinait les limites de la globalisation (Globalization in question).

C’est lui qui m’a conduit à The Structure of World History, from modes of production to modes of exchange par Kojin Karatani.

 

 

En parallèle j’ai fait un détour écolo, avec Le grand pillage de Ugo Bardi, rapport soumis au Club de Rome, 40 ans après Les limites de la croissance, paru en 1972 et qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque. Pas assez sans doute : et si on avait pris au sérieux les avertissements de ce « manifeste » il y a 40 ans ? Et puis le très beau texte, presque poétique tellement il rend palpable les mouvements et forces qui ont déterminé le climat de la terre depuis 4 milliards d’années : Voyage à travers les climats de la terre, par Gilles Ramstein (2015, chez Odile Jacob).

Et puis j’ai aussi commencé un autre très beau texte, dont il me presse de poursuivre la lecture : Laudato Si, par le pape François. [Voir ce court article de présentation dans Le Devoir]

Après avoir terminé Globalization in question, et commencé dans la foulée à lire Kojin Karatani, j’ai senti le besoin de terminer ma lecture du second volume de Fukuyama, Political order and political decay – from the industrial revolution to the globalization of democracy, que j’avais commencée il y a plusieurs mois (voir un résumé dans la revue The Atlantic). Cela pour me donner un peu de références géopolitiques et historiques afin de mieux apprécier la proposition théorique de Karatani (The Structure of World History).

– – – – – –

Évidemment je ne vous ferai pas ici un résumé de cette boulimie de lectures… mais j’aimerais bien tout de même vous en dire quelques mots. Tout d’abord ce texte de Benoit Lévesque, professeur émérite de sociologie à l’UQAM, qui s’est fait le chantre depuis quelques années d’un renouvellement de la social-démocratie (voir aussi le site consacré), proposait dans sa conférence de Rimouski une critique des politiques d’austérité du gouvernement Couillard, et un retour historique sur le « modèle québécois ». Il suggère en conclusion des pistes d’action pour la société civile organisée…  notamment l’importance de se positionner dans la perspective de la transition écologique tout en misant sur la démocratie délibérative et participative.

Ce que je retiens du texte de Paul Hirst sur la globalisation, c’est que cette dernière n’est pas aussi importante et inévitable que le discours dominant peut laisser croire. Chiffres à l’appui, il démontre que les échanges se font surtout à l’intérieur de blocs géopolitiques continentaux, et que les entreprises, même multinationales, ont en général des racines régionales ou nationales. Ce qui devrait nous amener à relativiser les discours défaitistes des politiciens qui prétendent de rien pouvoir faire face à la « globalisation ». Cela pourrait aussi nous pousser à saisir des leviers d’influence et de pression qui sont plus accessibles.

Le texte de Bardi, Le grand pillage, fait l’histoire de l’extraction minière, y compris celle des ressources pétrolières, montrant à quel point les courbes de l’extraction ne peuvent se poursuivre ; à quel point les alternatives et solutions technologiques sont fallacieuses et dangereuses. Nous épuisons en quelques décennies des ressources non renouvelables que la planète a mis des centaines de millions d’années à constituer, certaines dans des conditions géologiques qui ne se reproduiront plus.

Une histoire géologique que Ramstein, avec son Voyage à travers les climats de la terre, nous présente de façon éloquente et simple (mais pas trop). Comment les équilibres et déséquilibres du carbone et de l’oxygène, dans l’air, les océans et la biomasse ont été marqué par la « petite musique de Milankovitch » (oscillations combinées de l’orbite terrestre, de son obliquité et de la précession des équinoxes [ceux-ci ne se passant pas toujours à même distance du soleil, à cause du caractère elliptique de l’orbite])… De la poésie, que je vous dis. Dont on retient les équilibres fragiles et grandioses mis en danger par l’accumulation rapide de CO2 dans l’atmosphère et les océans. Il faut non seulement réduire nos émissions de d’oxyde de carbone mais il faudrait de toute urgence réduire la pression déjà accumulée dans le système. [L’accroissement de la couverture végétale est un pas dans le bon sens – Green surprise: Why the world’s forests are growing back dans le G&M d’aujourd’hui]

Quant à Fukuyama, il poursuit dans ce deuxième volume – Political Order and Political Decay, après The Origins of Political Order paru en 2011, son histoire érudite des formes de l’État, tant celle de la Chine que du Japon, analysant au passage différents pays de l’Amérique du Sud et de l’Europe, et aussi, différentes époques et administrations publiques des États-Unis. Je sais bien que cet auteur a des affiliations de droite (administrateur de la Rand corporation) mais j’ai apprécié sa connaissance encyclopédique des histoires de pays et cultures qui nous sont méconnus.

Je poursuis ma lecture de Karatani, et celle du pape François. Je vous en reparle certainement.

une société plus équilibrée

MintzbergRebalancing Society (PDF in extenso), tel est le titre du dernier ouvrage de Henry Mintzberg. Un petit bouquin de quelques 150 pages (disponible gratuitement sur le site de l’auteur – j’avais pour ma part acheté le livre avant de l’apprendre) défendant passionnément un rééquilibrage de nos modes de gestion et de l’orientation de nos sociétés. Nous devons passer d’un monde à deux pôles (gauche-droite, privé-public) vers un monde qui fait une place à un pôle « plural » (pluriel ?) que d’autres ont souvent nommé tiers-secteur, à but non lucratif ou de la société civile…

Nous sommes des êtres humains avant que d’être des ressources humaines et il faut promouvoir un « communityship » qui sache contrebalancer les formes individuelles privées de propriété (ownership) et celles, publiques, de la citoyenneté (citizenship) qui promeuvent toutes deux des formes par trop individuelles de leadership. « C’est sûr qu’un individu peut parfois faire la différence, mais n’est-ce pas souvent, aujourd’hui, pour le pire ?  » (p. 36 – ma traduction)

Ce secteur pluriel n’est pas une alternative, une troisième voie face au capitalisme ou au socialisme, mais un des trois vecteurs nécessaires pour toute société équilibrée. Il faut redonner à ce troisième secteur la place et le poids qui lui revienne, pour contrer une dérive, un déséquilibre qui a surtout favorisé le pôle privé, au point où celui-ci exerce une influence de plus en plus nocive sur les règles démocratiques.

Mintzberg en appelle à des mouvements offensifs (slingshot movements)  capables de batailler sur trois fronts : les pratiques destructives, les droits (entitlements) qui soutiennent de telles pratiques et les théories qui tentent de les justifier. [p. 53] Ces mouvements qui croissent « de l’intérieur » vers le haut et l’extérieur, prennent des formes multiples, allant de l’éducation à la biodiversité à la culture, aux droits de propriété et à la religion… devront trouver moyen de se consolider à l’échèle mondiale afin de « rééquilibrer ce monde ».

Responsible social movements and social initiatives, often carried out in local communities but also networked globally for collective impact, are the greatest hope we have for regaining balance in this troubled world. [p. 57]

Il faut s’attaquer au pouvoir (et aux droits) de lobbying des grandes corporations, à leur capacité grandissante d’influencer les élections; aux libertés qui permettent à la finance privée de manipuler les prix et les flux financiers au détriment des faibles et de l’avenir; à une philosophie de la croissance pour la croissance qui ressemble plus à un cancer qu’à une orientation à promouvoir. Il faut soutenir le secteur pluriel qui a montré sa valeur localement, par un financement, des infrastructures et ressources spécialisées afin qu’il puisse étendre son impact dans le monde.

Cette société à trois pôles (Engaging Democracy, Responsible Entreprise, Plural Inclusion) devra éviter les trois écueils du despotisme public, du capitalisme prédateur et du replis populiste, ce qu’il appelle les écueils du Crude, Crass and Closed.

C’est un appel à « Toi, moi et nous devant ce monde boulversé ». C’est le titre de son dernier chapitre.  « The place to start confronting the exploiters of this world is in front of our own mirrors. Now ! »  Il nous rappelle à quel point il est facile de se trouver des excuses pour remettre à plus tard, repousser sur les autres les causes de notre propre apathie.

Il faut cesser d’émasculer les services publics, en réduisant les impôts pour ensuite rééquilibrer les budgets en coupant les budgets, prétendant que cela n’aura pas d’impact sur les services ! Il est beaucoup plus facile de mesurer les coûts que les bénéfices d’un programme. Les conséquences des coupures ne se font souvent sentir qu’à plus long terme.

Il a quelques bons mots pour dénoncer le New Public Management. C’est un euphémisme recouvrant de vieilles pratiques corporatives qui imposent aux services publics qui n’ont pu être privatisés de se comporter comme des entreprises privées : engagez-vous des leaders héroïques qui réorganiseront sans cesse, mesureront comme des fous et transformeront tous les processus. [Put heroic leaders in charge, reorganize constantly, measure like mad, and reengineer everything in sight – p. 82]

La plupart des activités prises en charge par le gouvernement le sont parce qu’elles ne peuvent être gérées comme des affaires (businesses).

C’est un petit livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire, après m’être tapé le livre de chevet des économistes et technocrates qui nous dirigent : The Fourth Revolution : The Global Race to Reinvent the State. Après une histoire du développement de l’État (de Hobbes à Mills à Webb puis à Friedman), les auteurs critiquent l’époque Tatcher-Reagan pour n’avoir fait qu’une demi révolution. Ils ont coupé les taxes, mais pas assez les programmes et budgets. Il est facile de trouver des exemples de corporations et syndicats ayant abusé de leur position de négociation (et de la faiblesse des élus et leurs commettants) pour justifier ensuite la réduction du rôle de l’État à son minimum… Un chiffre à retenir : « In America almost half the people in the richest 1% are medical specialists ». Les conclusions qu’en tirent les auteurs : s’inspirer de ces médecins Indiens qui organisent les hôpitaux comme des usines afin de pratiquer les opérations à coeur ouvert à la chaine, vraiment. On dit bien qu’il faudrait que les médecins s’appuient plus sur des techniciens, des technologues moins coûteux… mais sans remettre en cause la place en haut de la pyramide aux spécialistes médicaux. Les hôpitaux transformés (encore plus) en usines et des « apps » pour signaler les nids-de-poule aux décideurs municipaux ! Un bel avenir nous attend…

convergence et bifurcation

J’ai terminé, deux fois plutôt qu’une, la lecture de La grande bifurcation qui porte en sous-titre En finir avec le néolibéralisme. Rien de moins, en 188 petites pages !

Extraits de la présentation par l’éditeur : [U]ne enquête sur la dynamique historique du capitalisme depuis un siècle. (…) [U]ne structure de classes non pas bipolaire mais tripolaire – comprenant capitalistes, cadres et classes populaires -, qui fut tout au long du siècle dernier le terrain de différentes coalitions politiques. 

Une analyse de classe qui me ramenait aux années ’70, avec Poulantzas et Althusser. Une description concrète des mouvements et intérêts du capital financier international, dominé par les Finances anglo-saxonnes; des coalitions et compromis politiques et sociaux qui ont marqué l’évolution depuis la guerre, particulièrement en Europe où les nations ont évolué différemment sur l’échiquier continental et international tout en construisant l’espace institutionnel politique et économique européen.

Les auteurs, Gérard Duménil et Dominique Lévy, promeuvent une nouvelle alliance, à gauche, pour remplacer la néo-libérale (propriétaires-financiers et gestionnaires) qui a dominé les dernières décennies. À l’évidence on ne pourra se passer de gestionnaires, pour administrer une société industrielle complexe même si on trouvait moyen de la simplifier, de la ralentir. Pour créer cette alliance de gauche (des gauches faudrait-il parler : la gauche économique et sociale [syndicats, mutuelles], la gauche écologiste et la gauche « transformatrice immédiate » [économie solidaire, finance solidaire, développement local]), il faudra briser la domination des finances sur la gestion. Mettre des freins aux transferts de capitaux, aux ventes forcées d’entreprises encore rentables, à la spéculation et même à la sacro-sainte libre circulation des biens et services… ça risque de faire fuir les capitaux… mais cela rendrait les entreprises ainsi dévaluées plus facile à racheter, par des coalitions nationales et régionales de gauche !

On ne peut pas attendre la création d’un parti, ou de partis nationaux… pas plus qu’il ne semble pour le moment possible de créer une gouvernance démocratique mondiale. Mais les coalitions qu’il s’agit de créer, d’impulser ne sont pas tactiques ou à court terme. Elles devront viser des enjeux et des objets qui dépassent, justement, l’électoralisme de courte vue pour construire… des alliances au delà d’un horizon électoral. Des alliances qui devraient être portées par une mouvance, des mouvements d’éducation, de transformation, de conscience et d’engagement.

Mais comment éviter de créer des partis politiques ? Il ne s’agit pas d’éviter de créer de tels partis, mais bien de ne pas s’imaginer qu’un parti règlera, une fois pour toutes, les questions d’orientation et d’alliances. Créer un nouveau parti ou investir un de ceux qui sont en place et attendre de prendre le pouvoir pour réaliser le programme souhaité ? Ou identifier les réformes et actes législatifs et réglementaires à mettre en oeuvre, à la fois immédiatement et graduellement ? Des réformes et des actes qui devront transgresser les lignes de parti et les frontières nationales pour avoir quelque chance de relever les défis nombreux et profonds qui se posent. Non ?

Voir aussi :

Ajout (septembre 2014) : un manifeste dont je ne connaissais l’existence, en août dernier :

Guillebaud, les bonobos et la Charte

L’optimisme n’est plus «tendance» depuis longtemps. On lui préfère le catastrophisme déclamatoire ou la dérision revenue de tout, ce qui est la même chose. Se réfugier dans la raillerie revient à capituler en essayant de sauver la face. Après moi le déluge…
Cette culture de l’inespoir – avec ses poses et ses chichis – me semble aussi dangereuse que les idéologies volontaristes d’autrefois. Elle désigne le présent comme un répit, et l’avenir comme une menace. Elle se veut lucide, et même «raisonnable». Qui croit encore aux lendemains qui chantent ? (…) Les affligés professionnels tiennent le haut du pavé et, de ce promontoire, toisent tout un chacun. (…) [C]e renoncement au goût de l’avenir peut devenir une injonction discrètement idéologique. En dissuadant les citoyens de trop penser au futur, elle les invite à s’accommoder du présent, c’est-à-dire de l’ordre établi. [Une autre vie est possible – Comment retrouver l’espérance]

guillebaudJe ne connaissais pas Jean-Claude Guillebaud. On peut l’écouter ici dans une entrevue réalisée le mois dernier à la radio de Radio-Canada. Le mot « espérance », sur la couverture de son livre m’inquiétait un peu. Je ne voulais pas d’un discours prosélyte où la foi devient formule magique pour retrouver le sens qui manque… Mais, heureusement, ce n’est pas ce que j’ai lu dans ce petit bouquin de 150 pages.

En fait, à aucun moment l’auteur ne professe sa foi chrétienne. Foi qu’il a par ailleurs exprimée clairement – dans Comment je suis redevenu chrétien, notamment – comme je l’ai appris en Googlant son nom après-coup. S’il fait référence à la tradition judéo-chrétienne c’est pour mettre en perspective les valeurs qui ont fondé l’Occident et que les Lumières ont laïcisées.

Il y a beaucoup de (bonnes) raisons d’être pessimiste aujourd’hui. Ce qui explique la grande popularité des amuseurs. J’en suis même venu à promouvoir un « sain catastrophisme » comme nécessaire à une conscience juste ou réaliste de ce qui s’en vient. Mais en même temps, comme le dit si bien Guillebaud, le pessimisme et le cynisme ne peuvent conduire qu’à laisser les choses empirer, qu’à baisser les bras. Si les forces du mal existent, les « méchants » et les « ricaneurs » comme il le reprend d’un psaume ancien, il existe aussi des forces du bien, des porteurs d’espoir et de projets qui cherchent à « réparer le monde ». Les exemples qu’il tire de sa longue expérience journalistique passée à couvrir les guerres et famines l’ont convaincu de la persistance, la résilience de cette espérance.

bonoboEn faisant référence, d’entrée de jeu, au livre de Frans De Waal (Le bonobo, Dieu et nous) je voulais revenir sur cette lecture récente, qui me semble soudain compléter la perspective d’un « christianisme culturel » avancée par Guillebaud. De Waal est un primatologue qui a étudié des décennies durant les chimpanzés et les bonobos. Dans la plupart de ses écrits il s’est attaché à démontrer la continuité évolutive de certains comportements animaux et humains (empathie, souci de l’autre, équité…). Il pousse un peu plus loin ses réflexions ici en polémiquant avec les « pourfendeurs de religions ». Il ne défend pas LA religion, avouant lui-même être athée, mais il voit et fait voir, dans ce qu’on pourrait appeler une « morale animale », les sources et tendances naturelles sur lesquelles les religions ont pu s’appuyer. « L’apport principal de la religion n’est peut-être pas de nous amener à accomplir des actes que nous ne ferions pas sans elle, mais d’avaliser et de promouvoir certaines tendances naturelles. » (p. 133)

J’ai passé hier soir un long moment de discussion au téléphone avec la candidate péquiste de mon comté qui tentait de me convaincre de la nécessité de la Charte de la laïcité. Si je peux certainement comprendre que des fanatismes religieux profitent de nos libertés et droits pour promouvoir des pratiques peu respectueuses, notamment, des droits des femmes… tous les sentiments religieux ne sont pas fanatiques. Et certaines formes de « laïcité militante » cachent mal l’ignorance et le mépris à l’endroit des autres cultures. Oui, il faut défendre et affirmer la culture et l’histoire qui sont les nôtres. Particulièrement en tant que minorité continentale. Sans doute vaut-il aussi de promouvoir une conception de l’État qui soit neutre, clairement séparé de l’influence religieuse. Mais le temps des tractations entre Duplessis et Mgr Charbonneau, même s’il n’est pas si loin que certains de nos ainés s’en souviennent encore, est bien révolu.

Lorsque nos collèges, hôpitaux, services sociaux se sont finalement libérés de l’influence, la domination des églises (elles étaient propriétaires des établissements !) plusieurs religieux ont continué d’enseigner, de soigner. Nombreuses étaient les religieuses actives dans les premiers services à domicile des CLSC et certains services communautaires. Les Petites soeurs avaient fait des visites à domicile bien avant l’invention des CLSC. Il faut faire la distinction entre les appareils religieux et les sentiments religieux sur lesquels ils reposent. La promotion simpliste de la laïcité (de l’État, de la culture) peut conduire à affaiblir les solidarités et les pratiques d’entraide, d’empathie et de compassion, parce que plusieurs d’entre elles sont encore enveloppées (voilées ?) de sentiments religieux.

fiscalité municipale

La dépendance au foncier induit une dynamique malsaine dans les villes car elles n’osent pas s’investir dans le développement durable et l’aménagement urbain. Si elles ne veulent pas augmenter les taxes de leurs citoyens, elles sont condamnées à élargir l’assiette fiscale par l’ajout de nouvelles unités de logement. Cette politique de la «fuite par en avant» est l’une des principale cause de l’étalement urbain [L’actualité, Brian Myles]

Oui c’est une belle question pour les candidats aux prochaines municipales, car sans règlement de ce problème de la diversité des sources fiscales, l’aménagement de la ville de demain sera impossible.  Taxes sur le carbone, mais aussi sur l’énergie en général — il faut arrêter de gaspiller l’électricité. Et pourquoi pas une taxe sur le gaspillage, sur les emballages inutiles et produits non recyclables. Des taxes qui permettraient de soutenir — non pas une diminution des taxes municipales, mais bien le développement de la densité, de l’aménagement d’une ville habitable à pied, et pas seulement au centre-ville. Évidemment de telles taxes demanderont d’être harmonisées, à l’échèle provinciale et fédérale et même poussées à l’internationale. Participant ainsi du mouvement des villes en transition vers un urbanisme compatible avec la survie de la planète.

délibération et raison

Des processus délibératifs pour formuler de bonnes politiques. L’évaluation des processus délibératifs. Deux présentations du Centre de collaboration nationale sur les politiques publiques et la santé (CCNPPS).

Notez qu’on ne dit pas que les processus délibératifs conduisent de facto à des politiques publiques favorables (à la santé, à l’équité, au développement durable…) on dit seulement que ces processus peuvent soutenir le développement (la formulation, la mise en oeuvre, l’application) de telles politiques.

Quiconque a participé à, ou encore mieux, animé quelques processus délibératifs reconnaitra facilement que la raison (la juste prise en compte d’un maximum de facteurs déterminant l’atteinte de l’objectif visé) n’a pas toujours priorité dans la dramaturgie d’une délibération publique. Les égos, les intérêts corporatifs, institutionnels, collectifs plus ou moins inavoués et inconscients mais bien ancrés dans les habitudes et capitaux symboliques et sociaux accumulés par et dans les individus et organisations participants, viendront peser sur l’agenda, le déroulement et les résolutions de ces assemblées.

Mais c’est quoi, une bonne politique ? Une politique qui produira, à court et long terme, un effet bénéfique pour la société. Un peu tautologique : bonne politique = effet bénéfique. Mais c’est un effet appréhendé, voulu par le législateur, et idéalement par les parties prenantes de la délibération ayant conduit à la formulation de la politique.

La qualité d’un processus démocratique de délibération peut faciliter le ralliement des positions minoritaires à la décision majoritaire… ou ses déficiences conduire à la radicalisation ou  au « décrochage » de ces mencheviks.

Certaines politiques peuvent avoir un caractère plus structurant comme une charte des droits, ou une charte de la laïcité… mais si les conditions d’adoption d’une telle méta-politique ont pour effet d’affaiblir la légitimité ou de réduire la capacité de mobilisation de l’État il faudrait se demander si le jeu en vaut la chandelle.

Oui, l’État québécois est laïque. Mais il est aussi démocratique, professionnel, à l’écoute… Et je pense à tous ces débats à faire et décisions à prendre, et à faire appliquer par un État responsable, qui concernent l’avenir de la planète… pas seulement la prochaine majorité parlementaire. L’État québécois en ressortira-t-il renforcé ou affaibli ? Finalement le processus délibératif et réflexif est peut-être ici plus important que le résultat à atteindre : charte adoptée ou non.

voir aussi sur ce carnet

jour du dépassement et court-termisme

Le jour du dépassement était le 20 Août. A cette date, l’humanité a épuisé le budget écologique annuel de la planète. Pour le reste de l’année, notre consommation résultera en un déficit écologique croissant qui puisera dans les stocks de ressources naturelles et augmentera l’accumulation du CO2 dans l’atmosphère. (…)

En 1993, le jour du dépassement était le 21 Octobre. Ce jour représente la date approximative à laquelle notre consommation de ressources naturelles dépasse la capacité annuelle de la planète à les renouveler. En 2003, cette date était le 22 Septembre. (…) [L]a demande de l’humanité en ressources et services écologiques exigerait une fois et demi la capacité de la Terre pour être satisfaite. [Global Footprint Network]

Quelles solutions ? Faut-il compter sur l’éveil (et la conscience) des grandes compagnies pour changer les comportements et éviter le pire ? C’est ce que laisse entendre Carter Roberts dans The Day the Earth Ran Out : « A few companies — Unilever, Wal-Mart, and Coca-Cola among them — have begun to demonstrate that it is possible to seek both profitability and sustainability. » !

Faut-il limiter le développement ? Donner une nouvelle définition du développement ? Le débat fait encore rage (Is Growth Good ?) entre les tenants d’une solution technologique et les promoteurs d’un « sain catastrophisme » – si vous me passez l’expression. Un des auteurs du livre The Limits to Growth, Jørgen Randers, publiait l’an dernier une étude prospective pour les quarante années à venir : 2052: A Global Forecast for the Next Forty Years (un résumé de 15 page pdf). Il est plutôt pessimiste.

So the climate problem will not be solved simply because we will choose not to solve it. Humanity is in the process of postponing action until it is too late. Not so late that the world will come to an end. But so late that our grandchildren will have a harder life than if we acted decisively today. (…) Why this deliberate procrastination? Because it is cheaper. It costs less – in the short term – to postpone than to act. Not much less, but nevertheless less. And what we are deliberately postponing is a small reorientation of societal investment flows. Away from what is most profitable and towards what is more climate-friendly.

Il conclut son texte « Systematic Short-termism » en laissant entendre qu’à défaut de la mise en place d’une structure internationale capable de contrer la tendance aux décisions à court terme des états nationaux, ce sera la Chine qui pourra, grâce à ses plans quinquennaux visant le long terme, non soumis à l’approbation populaire, changer la courbe du développement et protéger l’avenir de nos petits-enfants. « Otherwise, I predict, it will be the Chinese who solve the global climate challenge – singlehandedly. Through a sequence of 5-year plans established with a clear long term vision, and executed without asking regular support from the Chinese. They are already well on the way, for the benefit of our grandchildren. »

Comment nos systèmes démocratiques et économiques orientés vers le profit et la réussite à court terme peuvent-ils soutenir les actions nécessaires immédiatement pour éviter ou diminuer des pertes prévisibles à moyen terme ?

partis municipaux et délibération

Michel Venne commente l’intention avouée de Denis Coderre disant qu’il se passera d’une structure de parti dans sa course à la mairie de Montréal.

L’existence de partis politiques assure la présence au Conseil municipal d’une opposition mieux structurée, ce qui est une condition de base du débat démocratique. [Le blogue de Michel Venne]

Oui, c’est sans doute vrai. L’efficace de cet « esprit de parti » repose sur la tendance naturelle au biais de confirmation dans le fonctionnement spontané du raisonnement humain. Wikipedia définit ce biais comme « la tendance qu’ont les individus à privilégier les informations qui confirment leurs idées préconçues ». À défaut de pouvoir éliminer cette tendance, on peut la canaliser dans l’intérêt d’un débat plus poussé, plus approfondi. Cela implique certains effets pervers ou dommages collatéraux, mais on peut espérer qu’ils seront moindres que les défauts (dont la diminution de la participation aux élections) d’une réduction de la politique municipale à un « concours de personnalité ».

J’essaie de me rappeler qui a énoncé cette idée, de cette utilisation positive du biais de confirmation dans le contexte parlementaire des politiques partisanes… Ça me revient : c’est un billet du 9 mai 2011 qui sort en premier lorsque je google « biais de confirmation et parlementarisme » ! Hugo Mercier en parle, dans ses textes sur la raison argumentative.

« reasoning is not about truth but about convincing others when trust alone is not enough. » ; « The premise is that reasoning should help us make better decisions, get at better beliefs. And if you start from this premise, then it follows that reasoning should help us deal with logical problems and it should help us understand statistics. But reasoning doesn’t do all these things, or it does all these things very, very poorly.» ; « the function of reasoning, the reason it evolved, is to help us convince other people and to evaluate their arguments. » ; « Maybe the most salient of phenomena that the argumentative theory explains is the confirmation bias. Psychologists have shown that people have a very, very strong, robust confirmation bias. » [Tiré de la page Argumentative theory de Edge – une source que je n’avais pas cité dans mon billet sur la théorie de Mercier]

Ainsi le parlementarisme mettrait à profit ce qui peut être vu, a priori, comme un défaut : le biais de confirmation. Les partis construisent leur argumentaire en s’opposant et critiquant celui des autres.

Pour revenir à l’argument de Michel Venne, Les partis [politiques] sont des organisations qui débattent des enjeux politiques, les rendent intéressants, les mettent en évidence, attirent l’attention des citoyens, stimulent la discussion. Là je suis tenté de lui répondre que les lignes et politiques de partis ont souvent pour effet de faire taire les débats ou imposer le silence aux éléments dissidents internes. Probable, comme il le souligne, que les partis ne sont pas les seuls à avoir incité ou profité de la collusion. « Des enveloppes brunes ont servi, apparemment, à financer les élections de candidats indépendants, qui, sans parti, sans les bénévoles, membres et militants qui lui donnent sa vitalité, ont d’autant plus besoin de recourir aux services de firmes qui leur vendront des élections clés en main apparentées à la corruption. ».

Si les partisans sont souvent retranchés dans des guerres de clochers, argumentant fiévreusement et déformant allègrement les positions adverses, il faudrait, pour que cela en vaille la peine, que les décisions finales puissent s’élever au dessus des lignes de partis pour accepter que les bons arguments prévalent… et non seulement la ligne du parti (ou de la coalition) majoritaire. Alors que nous sommes confrontés aux limites importantes imposées par le mode de représentation uninominal à un tour, qui privilégient un petit nombre de grands partis au niveau fédéral et provincial, avec pour conséquence l’exclusion de l’arène parlementaire de beaucoup de points de vue, ne peut-on imaginer que les questions cruciales qui confrontent les cités et villes contemporaines puissent profiter de modes de délibération qui soient moins ancrées dans des programmes de partis que soutenues par des structures et commissions indépendantes ? Les délibérations et enjeux posés au niveau municipal arrivent souvent après que les grands ensembles (provincial, fédéral) aient posé des balises et des programmes. C’est au niveau local que doivent, finalement, être réconciliés les intérêts et plans des grandes administrations et corporations avec ceux des communautés et voisinages.

Il y a peut-être une différence de fond entre l’administration d’une ville et la gestion de l’ État. C’est un politologue de Victoria, B.C. qui écrivait ce court papier distinguant ce qu’il appelait Voir comme un État et voir comme une ville.

the city is not the imposition of an over-arching authority, but the multiplication of challenges to existing authorities of all sorts. (W. Magnusson, dans Seeing Like a State, Seeing Like a City – pdf)

 

think-tank à large spectre

Le groupe britannique Demos** fête son 20e anniversaire avec de nouvelles publications (sur des thèmes qui semblent très proches des préoccupations du gouvernement Harper, tiens) mais aussi des évènements, dont ce lancement prochain d’un « nouveau » rapport Control Shift qui sera fait par le ministre de la société civile, Nick Hurd (de Grande-Bretagne ou du Royaume-Uni, je ne sais plus ?). Pourtant, n’est-ce pas le même rapport Control Shift qu’en décembre 2011, lancé à cette époque sous la bannière de Virgin Media ? Un discours sur la responsabilité et le risque, sur le transfert attendu, souhaité de responsabilité et de contrôle de l’État vers la communauté, l’individu. « there is a need for a rebalancing of the relationship between individuals, communities and the state (…) measures suggested to increase resilience and responsibity amongst individuals, families and neighbourhoods ».

Les cartes prépayées (The Power of Prepaid) comme moyen de distribution du soutien économique à certaines clientèles. Il semble que 25 % des « local autorities » utilisent déjà de telles cartes et qu’un autre 30 % comptent le faire dans la prochaine année. Ça me semble une manière plutôt de garder le contrôle que de le décentraliser. — À moins que les informations n’appartiennent au fournisseur, organisation locale, usager-client plutôt qu’au dépositaire ! On peut toujours rêver…

La mobilisation des communautés religieuses dans la livraison des services publics (Faithful Providers). « The report investigates 20 faith-motivated organisations across a variety of policy areas, finding little evidence to justify fears over aggressive preaching. (…) Local authorities should cease to view commissioning as purely an economic decision, and instead consider the added social value that charitable and faith providers bring ». Et même si la plupart des organisations religieuses sont non prosélytes en contexte de livraison de service, une partie le seront et vu la fragilité des clientèles… Mais l’effet « opiacé » de l’appartenance religieuse peut-il être socialement acceptable, particulièrement en fin de vie, ou durant des périodes difficiles? Et puis, il faut résister au raccourci idéologique faisant de la religion le vecteur du terrorisme. Saunders, dans le Globe and Mail,  note à quel point cette perception est fausse. Le rapport A Study of Radicalization: The Making of Islamist Extremists in Canada Today par le Service canadien du renseignement de sécurité ne dit pas autre chose.

Du site Demos, je me retrouve sur cette page, commentaire acidulé sur les réformes et tendances actuelles en couverture publique au Royaume-Uni (Social care reforms: clever politics, bad government) :

There is a dangerous lack of prevention and early intervention support to help older people stay independent at home. (…) Flying 15 minute visits short-change people who need help at home. The Care Quality Commission, the sector’s flagship regulator, checks process more forensically than quality.

** « Demos is Britain’s leading cross-party think tank. We produce original research, publish innovative thinkers and host thought-provoking events. We have spent 20 years at the centre of the policy debate, with an overarching mission to bring politics closer to people », tiré du document « Twenty years of ideas… » the 2013 Demos research strategy. (dont je ne retrouve plus l’adresse URL – mais je le dépose ici)

 

philanthropie américaine

Extrait de la recension, par Anne Monier, du livre de Olivier Zunz, La philanthropie en Amérique. Argent privé, affaires d’État, Fayard, 2012, 450p.

A la fin des années 1960, la philanthropie est devenue un élément constitutif de la société américaine, mais rien n’unifie encore une multitude d’organisations et d’objectifs. Un petit groupe de personnalités (dont John D Rockefeller III) décide de fédérer et de définir ce « secteur d’activité », afin que toutes les organisations puissent parler d’une seule voix. Sont notamment fusionnés les deux principaux courants philanthropiques : la grande philanthropie (celle des fondations) et la philanthropie de masse. Le nom de « secteur à but non lucratif » s’impose. Ce groupe souhaite défendre l’indépendance du monde philanthropique en le libérant de « sa dépendance croissante vis-à-vis de l’État », tout en insistant pour que l’État honore ses engagements de financement aux services sociaux. Cependant, ces personnalités rencontrent l’opposition des conservateurs, qui souhaitent, au nom de la défense du capitalisme et de la liberté individuelle, mettre fin aux financements publics de services sociaux, mais également supprimer les aides de l’État à toutes les institutions philanthropiques engagées dans la protection sociale et la défense des droits des minorités. Ainsi, pendant trente ans, progressistes et conservateurs s’opposent sur la définition du secteur philanthropique et de sa relation à l’État. Ils finissent par trouver un terrain d’entente, lorsqu’une « convergence inattendue » se fait sur la question du soutien de l’État aux associations caritatives confessionnelles. Conservateurs et progressistes ont tissé des liens avec des groupes religieux et cherché des aides publiques pour leurs alliances respectives. De cette confrontation émerge lentement le secteur à but non lucratif tel qu’il existe aujourd’hui aux États-Unis, défini par le cadre légal 501 (c)(3) [Le cadre légal qui octroie le bénéfice de l’exemption fiscale ainsi que la déduction fiscale des donations reçues].

Une histoire influente auprès des initiatives philanthropiques canadiennes et québécoises. On la prend même pour modèle… même si les contextes gouvernementaux et politiques diffèrent grandement. Pendant qu’aux États-Unis on « tissait des liens avec les groupes religieux », au Québec on coupait et réduisait radicalement l’emprise religieuse sur les services sociaux et de santé. Centraide a occupé (presque) toute la place pendant des années, jusqu’à ce que la FLAC arrive avec ses ententes décennales avec le gouvernement. Il y avait bien, depuis toujours, et plus activement depuis quelques années (’90), des fondations qui s’associaient à des initiatives communautaires ou sollicitaient la collaboration publique. Mais jamais on avait « attaché le gouvernement » aussi clairement et ouvertement, pour dix ans! On l’avait, cependant, sans doute fait pendant des décennies entre organisations privées religieuses et politiques publiques.

Le commentaire du Monde diplomatique, lors de la parution du livre :  » (…) comment la charité peut servir de soupape au désengagement de l’Etat. Conscient de ce danger, Franklin D. Roosevelt entreprit, dans les années 1930, de fonctionnariser les employés et bénévoles des agences de bienfaisance ; il tenta également d’intégrer les dons privés dans des programmes nationaux. »