extraits de Latour

En lisant ce livre j’ai eu le goĂ»t d’essayer le module de dictĂ©e inclu dans le systĂšme d’opĂ©ration de Apple… en gĂ©nĂ©ral j’ai Ă©tĂ© impressionnĂ© !

Extraits de Changer la sociĂ©tĂ©, refaire la sociologie, une introduction Ă  la thĂ©orie de l’acteur-rĂ©seau, par Bruno Latour.

« Dans des situations oĂč les innovations abondent, quand les frontiĂšres du groupe sont incertaines, quand la gamme d’entitĂ©s qu’il faut prendre en considĂ©ration devient fluctuante, la sociologie du social n’est plus capable de tracer les nouvelles associations d’acteur. p. 19

La dispersion, la destruction et la dĂ©construction ne sont pas des objectifs Ă  atteindre, mais prĂ©cisĂ©ment ce qu’il s’agit de dĂ©passer. Il est plus beaucoup important d’identifier les nouvelles institutions, les nouvelles procĂ©dures, les nouveaux concepts capables de collecter et reconnecter le social.  p. 22

[ La sociologie de l’acteur-rĂ©seau Ă©vite de fonder ses analyses sur des listes et catĂ©gories d’acteurs, de mĂ©thodes, de domaines dĂ©jĂ  Ă©tablis comme faisant parti du monde social, pour se dĂ©finir Ă  partir de 5 niveaux d’incertitudes quant Ă  la nature des Ă©lĂ©ments constituants de ce monde : ]

  1. sur la nature des regroupements : il existe de nombreuses maniĂšres contradictoires d’assigner une identitĂ© aux acteurs
  2. sur la nature des actions : dĂšs qu’on suit un cours d’action donnĂ©, un vaste Ă©ventail d’ĂȘtres font irruption pour en transformer les objectifs initiaux;
  3. sur la nature des objets : il semble que la liste des entitĂ©s qui participent aux interactions sociales soit beaucoup plus ouverte qu’on ne l’admet gĂ©nĂ©ralement ;
  4. sur la nature des faits établis : les controverses se multiplient sur la nature des sciences naturelles et leurs liens de plus en plus étranges avec le reste de la société ;
  5. et, finalement, sur le type d’études conduites sous l’étiquette d’une science du social, dans la mesure oĂč on ne voit jamais trĂšs clairement en quoi les sciences sociales seraient empiriques. 34

La sociologie de l’acteur-rĂ©seau prĂ©tend ĂȘtre mieux en mesure de trouver de l’ordre aprĂšs avoir laissĂ© les acteurs dĂ©ployer toute la gamme des controverses dans lesquelles ils se trouvent plongĂ©s. (
) La tĂąche de dĂ©finition et de mise en ordre du social doit ĂȘtre laissĂ©e aux acteurs eux-mĂȘmes au lieu d’ĂȘtre accaparĂ©e par l’enquĂȘteur. 36

La plupart des difficultĂ©s auxquelles se heurtent le dĂ©veloppement de nos disciplines tiennent Ă  un refus d’ĂȘtre trop thĂ©orique et Ă  une tentative dĂ©placĂ©e de s’accrocher au bon sens, mĂȘlĂ©e Ă  un dĂ©sir prĂ©maturĂ© d’engagement politique. La pire solution serait de tenter un compromis entre ces deux positions, dans la mesure oĂč les controverses ne sont pas seulement des nuisances qu’il s’agirait de tenir Ă  l’écart, mais ce qui permet au social de s’établir et aux diffĂ©rentes sciences sociales de contribuer Ă  sa construction. 38 — G. souligne

Premiùre source d’incertitudes — Pas de groupes, mais des regroupements

La sociologie critique, elle, n’hĂ©site pas Ă  parler Ă  la place des acteurs rendus muets par dĂ©finition. (
) Si je devais proposer un contrĂŽle qualitĂ© pour dĂ©cider si une description de type acteur-rĂ©seau est bonne ou mauvaise, il suffirait de nous demander si elle permet aux concepts des acteurs d’ĂȘtre plus forts que ceux des analystes ou si, au contraire, c’est l’analyste qui fait tout le travail. 45

Notre but n’est pas de stabiliser le social Ă  la place des acteurs qu’elle Ă©tudie mais de laisser les acteurs, au contraire, faire le travail de composition du social Ă  notre place. 46

Bien que les groupes semblent tenir par eux-mĂȘmes, la sociologie de l’acteur-rĂ©seau n’en considĂšre  aucun sans son cortĂšge de faiseurs de groupes, de porte-parole et de prĂ©posĂ©s Ă  la cohĂ©sion. 48

La dĂ©limitation des groupes n’est pas seulement l’une des choses qui occupent les sociologues : c’est aussi l’une des tĂąches auxquelles les acteurs se livrent constamment, les acteurs faisant de la sociologie pour les sociologues, les sociologues apprenant des acteurs ce qui constitue leurs associations. 49

Loin d’ĂȘtre une denrĂ©e stable et certaine, le social n’est qu’une Ă©tincelle occasionnelle produite par le glissement, le choc, le lĂ©ger dĂ©placement d’autres phĂ©nomĂšnes, non sociaux. 55

Si l’on n’a pas reconnu plus tĂŽt la paritĂ© fonciĂšre entre les acteurs et les sociologues engagĂ©s dans des controverses portant sur les groupes, c’est que la sociologie Ă  Ă©tĂ© trop tĂŽt engagĂ©e dans une entreprise d’ingĂ©nierie sociale. DĂšs le dĂ©but, il y a eu une sorte de confusion des Ă©tapes : en dĂ©cidant que leur travail consistait Ă  dĂ©finir la composition du monde social les sociologues du milieu du XIXe siĂšcle au repris Ă  leur compte les tĂąches de la politique. Si celle-ci se dĂ©finit, comme nous verrons plus tard, comme la composition progressive du monde commun, certains sociologues, lassĂ©s par la pĂ©riode rĂ©volutionnaire, ont trouvĂ© une façon de court-circuiter ce processus de composition lent et difficile, et dĂ©cidĂ© de dĂ©crĂ©ter eux-mĂȘmes quels Ă©taient les unitĂ©s sociales les plus pertinentes. Le plus simple Ă©tait Ă©videmment pour eux de se dĂ©barrasser des dĂ©finitions les plus extravagantes et les plus imprĂ©visibles que les acteurs proposaient de leur propre « contexte social ». Les penseurs de la sociĂ©tĂ© ont ainsi commencĂ© Ă  jouer les lĂ©gislateurs, fortement encouragĂ©s dans leur entreprise par l’État, engagĂ© au mĂȘme moment dans un processus brutal de modernisation. Le pire c’est que ce geste de lĂ©gislation pouvait passer pour une preuve de crĂ©ativitĂ© scientifique, dans la mesure oĂč, depuis Kant, les scientifiques se croient autorisĂ©s Ă  « construire leur propre objet ». Pour toutes ces raisons, les acteurs humains ont ainsi Ă©tĂ© rĂ©duits au rĂŽle de simples informateurs se contentant de rĂ©pondre aux questions du sociologue juge, ce qui Ă©tait censĂ© produire une discipline aussi scientifique que la chimie ou la physique. Sans cette pĂ©rilleuse obligation de jouer un rĂŽle politique, les sociologues n’auraient jamais osĂ© limiter la premiĂšre source d’incertitude en se coupant du travail explicite et rĂ©flexif effectuĂ© par les ethnomĂ©thodes des acteurs eux-mĂȘmes. Dans la mesure oĂč ils devaient s’intĂ©resser aux cultures prĂ©modernes et oĂč ils n’étaient pas autant tenus d’imiter les sciences naturelles, les anthropologues ont Ă©tĂ© plus chanceux et laissĂšrent les acteurs dĂ©ployer un monde beaucoup plus riche – au prix, il est vrai, d’une notion de reprĂ©sentation quelque peu condescendante. A bien des Ă©gards, la sociologie de l’acteur-rĂ©seau n’est qu’une tentative pour permettre aux membres des sociĂ©tĂ©s contemporaines de se dĂ©finir en bĂ©nĂ©ficiant de toute la latitude offerte par les ethnologues. Si, comme je le prĂ©tends, « nous n’avons jamais Ă©tĂ© modernes », la sociologie pourrait finalement devenir aussi fine que l’anthropologie. 61-62

DeuxiĂšme source d’incertitude — DĂ©bordĂ©s par l’action

L’action n’est pas transparente, rien ne se fait sous le plein contrĂŽle de la conscience. C’est bien cette vĂ©nĂ©rable source d’incertitude que nous avions voulu raviver Ă  travers l’expression bizarre d’acteur-rĂ©seau : l’action croise, noue, fusionne des sources inattendues qu’il faut apprendre Ă  lentement dĂ©mĂȘler. 64

L’action doit rester une surprise, une mĂ©diation, un Ă©vĂ©nement. C’est pour cette raison qu’ils nous font commencer, encore une fois, dont par les « dĂ©terminations de l’action par la sociĂ©té », les « capacitĂ©s de calcul des individus », ou le « pouvoir de l’inconscient » comme nous le ferions d’ordinaire, mais par le caractĂšre sous-dĂ©terminĂ© de l’action, par les incertitudes et les controverses portant sur « qui » agit lorsque nous » agissons — sans pouvoir dĂ©cider si cette sourvce d’incertitude tient Ă  L’observateur ou Ă  l’acteur.  66

Si l’on dit que l’acteur est un acteur-rĂ©seau, c’est d’abord pour souligner Ă  quel point l’origine de l’action des source d’incertitude. 67

Non pas que les acteurs savent ce qu’il font et que les sociologues ne le savent pas, mais parce que les uns comme les autres doivent rester surpris assez longtemps par l’identitĂ© des participants au dĂ©roulement de toute action s’ils entendent les assembler Ă  nouveau. (
)

À l’inverse de sociologues ordinaires, c’est parce que le social n’est pas encore constituĂ© ou parce qu’il convient de le rĂ©assembler que les sociologues des associations doivent s’attacher Ă  suivre toutes les traces des hĂ©sitations que ressentent les acteurs eux-mĂȘmes quant aux « pulsions » qui les font agir. 68

Pour pratiquer la sociologie de l’association, il faut avoir le courage de ne pas remplacer une expression inconnue par un terme rĂ©pertoriĂ©. 69

Ce qu’il faut entendre par une enquĂȘte, n’est-ce pas prĂ©cisĂ©ment le fait d’ĂȘtre touchĂ©, Ă©mu, c’est-Ă -dire, comme le dit l’étymologie, mis en mouvement par les informateurs ? 70

[Les attributs de la description d’un cours d’action donnĂ© :] a) les formes d’existence sont dĂ©finies par des comptes rendus; b) elles reçoivent une figuration particuliĂšre; c) elles s’opposent Ă  d’autres formes concurrentes; d) enfin elles s’accompagnent d’une thĂ©orie explicite de l’action.

(
) si on fait mention d’une force, il faut rendre compte de son action et, pour ce faire, il faut spĂ©cifier plus ou moins la nature des Ă©preuves et celle des traces observables qu’elles ont laissĂ©es — ce qui ne veut pas dire qu’il faut se limiter aux actes de langage, la parole n’étant que l’un des nombreux comportements capables de produire un compte-rendu, et l’un des moins frĂ©quents. 76

Ce n’est que par la frĂ©quentation assidue de la littĂ©rature et des analyses littĂ©raires que les sociologues des associations pourront devenir moins raides, moins guindĂ©s lorsqu’ils doivent retracer les aventures des Ă©tranges personnages qui viennent peupler le monde social. C’est grĂące Ă  elle qu’ils pourront faire preuve d’autant d’inventivitĂ© linguistique que les acteurs qu’ils s’efforcent de suivre – d’autant que les acteurs lisent aussi beaucoup de romans et regardent souvent la tĂ©lĂ©, apprenant ainsi comment rendre compte de leurs actions ! 80

Ou bien nous dĂ©cidons de suivre les analystes, qui ne disposent que d’une seule mĂ©taphysique pleinement dĂ©veloppĂ©e, ou bien nous dĂ©cidons de « suivre les acteurs eux-mĂȘmes », qui en ont plus d’une Ă  leur disposition. On ne parvient pas au concret en privilĂ©giant une figuration plutĂŽt que d’autres Ă  la place des acteurs, mais en s’efforçant d’augmenter dans les comptes rendus que nous donnons de leur action la part relative que les mĂ©diateurs occupent par rapport aux intermĂ©diaires. C’est Ă  cette proportion, au fond, que l’on reconnaĂźtra toujours une bonne Ă©tude de sociologie de l’acteur rĂ©seau. 89

Troisiùme source d’incertitude — Quelle action pour quels objets ?

Les inĂ©galitĂ©s pĂšsent d’un poids aussi Ă©norme que celui des pyramides (
) Ignorer le poids des inĂ©galitĂ©s sociales serait aussi grotesque que de nier l’influence de la pesanteur. 91

Pour la sociologie de l’acteur rĂ©seau la dĂ©finition du terme social est diffĂ©rente : il ne dĂ©signe pas un domaine de la rĂ©alitĂ© ou un objet particulier, mais il se rĂ©fĂšre Ă  un mouvement, un dĂ©placement, une transformation, une traduction, un enrĂŽlement. Il s’agit d’une association entre des entitĂ©s qu’on ne peut aucunement dire sociales au sens ordinaire du terme, exceptĂ© durant le bref instant au cours duquel elle sont redistribuĂ©es. 93

La distinction apparemment raisonnable entre le matĂ©riel et le social devient prĂ©cisĂ©ment ce qui  brouille l’enquĂȘte visant Ă  dĂ©terminer comment une action collective est possible. À condition Ă©videmment que par « collective » nous entendions non pas une action effectuĂ©e par des forces sociales homogĂšnes, mais au contraire une action rassemblant diffĂ©rents types de forces qui sont associĂ©es prĂ©cisĂ©ment parce que son diffĂ©rentes. 107

Cet intĂ©rĂȘt pour l’objet n’a rien Ă  voir avec un privilĂšge donnĂ© Ă  la matiĂšre « objective », par opposition au caractĂšre « subjectif » du langage, des symboles, des valeurs ou des sentiments. (
) la matiĂšre chĂšre Ă  la plupart de ceux qui s’autoproclament matĂ©rialistes n’a pas grand chose Ă  voir avec le type de force, de causalitĂ©, d’efficacitĂ© et d’obstination propre aux actants non humains : elle n’est qu’une interprĂ©tation politisĂ©e de la causalitĂ©. 109

En explorant les nouvelles associations qui composent le social, nous devons accepter deux exigences contradictoires : d’une part nous ne voulons pas d’un sociologue qui se limite aux liens sociaux ; d’autre part nous ne demandons pas Ă  l’enquĂȘteur de devenir un technicien spĂ©cialisĂ©. Une solution consiste Ă  s’en tenir Ă  la nouvelle dĂ©finition du social comme fluide devient visible seulement lorsque de nouvelles associations sont fabriquĂ©es. Tel est le « terrain » propre de la sociologie de l’acteur-rĂ©seau, mĂȘme s’il ne s’agit pas d’un domaine particulier, mais plutĂŽt de moments brefs, de changement de phase, qui peuvent se produire Ă  tout moment n’importe oĂč. 113

Si les explications sociales risquent de cacher ce qu’ils prĂ©tendent pourtant rĂ©vĂ©ler, c’est dans la mesure oĂč elles demeurent trop souvent « sans objet ». Les sociologues se limitent trop souvent Ă  un monde social dĂ©nuĂ© de dispositifs techniques, mĂȘme si, comme chacun d’entre nous, ils peuvent rester surpris par la cĂŽtoiement constant, l’intimitĂ© continuelle, la contiguĂŻtĂ© profonde, la relation passionnelle, les attachements multiples qui ont liĂ© les primates aux objets depuis plusieurs millions d’annĂ©es. Notre sociologie prĂ©tend simplement prendre en compte cette Ă©vidence quotidienne afin d’expliquer le pouvoir et la domination au lieu de s’en servir pour expliquer d’autres phĂ©nomĂšnes sans avoir compris de quel poids de choses il fallait d’abord les composer. C’est pourquoi, pour dĂ©finir la qualitĂ© de compte rendu de type acteur-rĂ©seau, il nous faudra vĂ©rifier trĂšs scrupuleusement si le pouvoir et la domination sont expliquĂ©s par la multiplicitĂ© d’objets placĂ©s au centre de l’analyse est transportĂ©s par des vecteurs qui devront ĂȘtre empiriquement visibles – et nous ne nous satisferons pas d’une version qui ferait du pouvoir et de la domination eux-mĂȘmes le mystĂ©rieux conteneur oĂč logerait ce qui met en mouvement les participants. 118-119

À l’écheveau de moyens visibles et modifiables mis en Ɠuvre pour produire du pouvoir, la sociologie, et en particulier la sociologie critique, a trop souvent substituĂ© un monde invisible, immobiles et homogĂšne du pouvoir en soi. (
) L’accusation d’avoir oubliĂ© les relations de pouvoir et les inĂ©galitĂ©s sociales, ce n’est pas contre la sociologie de l’acteur rĂ©seau qui faut la porter, mais bien plutĂŽt contre la sociologie du social. Si nous souhaitons retrouver cette intuition vĂ©nĂ©rable et justifiĂ©e des sciences sociales – le pouvoir est inĂ©galement distribuĂ© –, il nous faut aussi expliquer comment,et par quels moyens inattendus, la domination est devenue si efficace, par quel vĂ©hicules elle continue de se transporter. C’est en effet la seule façon de pouvoir lutter contre elle. 123

QuatriĂšme source d’incertitude — Des faits indiscutables aux faits disputĂ©s

Pas de groupe, mais des regroupements continuels ; pas d’acteur, mais des formes d’existence qui le font agir et dont on comprend mal l’origine et la force ; pas d’interaction face Ă  face, mais de longues chaĂźnes de mĂ©diations Ă  travers des objets de toute nature dont la prĂ©sence passe brusquement du visible Ă  l’invisible : telles sont les trois premiĂšres sources d’incertitude sur lesquelles il nous faut nous appuyer pour suivre le fluide social Ă  travers ses formes toujours changeantes et provisoires. 125

Note : je n’ai pas poussĂ© plus loin ma lecture Ă  haute voix. On peut aussi trouver sur la toile l’introduction au complet (pdf) de ce livre.

Une réflexion sur « extraits de Latour »

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