(2025.11.13) Une réflexion amorcée au moment de mon élection au conseil d’administration de Projet collectif, en mai dernier. Comme je le notais dans ma lettre de candidature, j’ai suivi ce projet depuis ses débuts, et critiqué ou questionné parfois les orientations… mais j’ai eu l’impression qu’on m’écoutait.
Il reste que tous ces groupes thématiques, qu’on appelait les communautés avant, qui rassemblent des dizaines ou des milliers de personnes… ne sont pas encore très dynamiques, et surtout ils n’échangent ni ne discutent pas beaucoup. Comme si les enjeux se discutaient ailleurs, hors de la place publique. Dans des espaces privés ou semi-privés.
Au cours de l’été, j’ai tenté de mieux comprendre le concept d’espace public (ou sphère publique), de Habermas à travers des numéros spéciaux de deux revues, et plus d’une vingtaine d’articles. Comment les plateformes numériques privées ont pris la place, affaibli les anciens acteurs (médias traditionnels, institutions, partis).
En août et septembre dernier je formulais ainsi ma réflexion.
Quel intérêt collectif ?
(2025.08.19) J’étais en quête d’un éclairage sur la place et la manière d’une réflexion sur l’intérêt collectif, l’intérêt commun. Comment cet intérêt collectif se définit-il dans quel espace public ? En s’appuyant sur quel média ou quelle technologie ?
Les communautés de projets collectifs: sont-ce des sous-espaces publics, des espaces semi-publics ou des espaces privés ? Comment ces espaces particuliers thématiques se parlent-ils ? Quelle porosité avec « ce qui se passe ailleurs » ?
La présence numérique devient intelligente lorsqu’elle est ancrée dans le territoire, dans le réel, dans l’analogique!
Cela est une force, une qualité de Projet collectif: l’ancrage dans le réel; la corrélation entre mondes virtuels et pratiques. La pratique de rencontres interpersonnelles, intersubjectives, multisensorielles, à savoir en chair et en os, en plus des échanges numériques, culturels, virtuels.
L’ancrage dans le monde réel d’une vision collective – bio-régionale ?
En s’appuyant sur des médias publics renouvelés, réappropriés par les publics. Des médias libérés de leur dépendance aux revenus publicitaires qui peuvent se consacrer à l’éducation, à la vérification et la contestation des fumisteries et faussetés proférées par certains.
La « trahison » des médias traditionnels dans l’espace public bourgeois (Habermas) a favorisé l’émergence des médias sociaux dans l’espace privé des plateformes. On y offre des services gratuits, ou accessibles, contre les données générées par leur utilisation.
Des passionnés qui se réseautent, ça peut trouver, débusquer, exprimer des vérités difficiles ou impossibles d’accès aux journalistes professionnels des médias traditionnels.
Les frustrations et désirs qui aiguillonnent ces passions réseautées, agissant collectivement, nous renseignent sur les conditions du terrain, les humeurs et rumeurs qui agitent la population.
Nous ne sommes pas responsables du débat public ni de l’espace public mais avec d’autres nous partageons cette responsabilité de formuler ce qui nous inquiète, de dire ce qui doit être dit, de dénoncer l’inadmissible et d’imaginer, de dessiner les possibles. Le champ dans lequel se développe Projet collectif est vaste et ouvert : il se pose en alternative aux plateformes numériques dominantes; ou plus humblement, il expérimente certaines utilisations collectives du numérique, une utilisation orientée vers le bien commun, l’intérêt public, l’écologie…
Retour historique
(2025.09.09) Les débuts d’internet ont permis une libération de la parole qui n’étaient pas entendus dans les mass-médias. Il était possible de rêver d’un monde plus horizontal dans un univers dominé par les grands médias les grandes corporations. Chaque récepteur pouvait devenir un émetteur et rejoindre tout le monde!
Évidemment les gens ne sont pas tous portés à s’exprimer, surtout par écrit. C’est déjà beau s’ils lisent les nouveaux émetteurs. Il a fallu que l’internet se rende sur le téléphone et les tablettes, au-delà des ordinateurs et de l’écrit, pour que se développe pleinement les médias sociaux. Ceux-ci permettant aux utilisateurs de s’exprimer d’un clic ou deux…
La littératie numérique, et les équipements qui la supportent, se sont développés depuis 30 ans. De même la confiance dans les transactions en ligne, qui fera la fortune d’Amazon et de Netflix.
Pendant que le web expérimentait de multiples formats d’échange (Compuserve, AOL, etc) les médias traditionnels étaient confrontés à un appel pressant pour diffuser leurs produits sur les nouvelles plateformes dites « universelles » : fallait-il diffuser gratuitement les contenus et compter sur la pub ou limiter l’accès aux abonnés ?
Qu’arrive-t-il si le web devient Facebook ou Twitter, si la plateforme, où se diffuse et s’échange l’information, conserve, s’approprie et monétise l’information attachée à cette diffusion ?
Une alternative, un « stack » public
Un canal par lequel transige l’information publique – diffusée par les médias d’intérêt public, par les ministères et les institutions, tous les réseaux, collectifs et mouvements sociaux intéressés; tous les individus intéressés. Un espace public public.
Quelle est la part tacite du savoir partagé dans les communautés de pratique ?
Un outil pour classer, ordonner, qualifier les flots d’informations. Un outil de partage et d’analyse, de jugement porté sur ces informations. Un carrefour, un clearinghouse, une quincaillerie, un tableau de bord des mouvements, des flots matériels et financiers (une recension sérieuse et permanente des ressources de la planète, cf. Cédric Durand).
Des organisations et institutions font déjà une bonne partie du travail : IRIS, centres de recherche universitaire, bibliothéconomie…
En 2025, qu’est-ce qui a changé ?
La confrontation avec les Big Tech est plus vive : fermeture sauvage des entrepôts Amazon… boycottage des nouvelles par Facebook… recul fédéral sur la taxe sur les produits numériques…
Le deuxième mandat de Trump est venu accentuer la confrontation avec les autres blocs (Europe, Canada-Mexique, Asie…). Le besoin d’une base numérique indépendante, d’une souveraineté numérique devant les Big Tech américaines est plus vif et conscient que jamais.
Ce n’est pas la première fois que le pays est obligé de légiférer pour ne pas être avalé par les grandes entreprises technologiques et médias américains : il a fallu limiter la propriété étrangère sur les télécom d’ici… et avant cela, en créant des médias publics (Radio-Canada-CBC, Télé-Québec) pour affirmer l’identité nationale et servir de soutien et de véhicule aux créateurs et aux cultures d’ici.
L’émergence rapide des médias numériques et la domination des Big Tech américaines (soutenues par des politiques monopolistes-impérialistes) ont eu vite fait de priver les médias traditionnels d’ici (mais aussi les commerces de détails) des revenus publicitaires et de la visibilité qui les faisaient vivre.
De la même façon qu’il a fallu créer une radio publique (et une règlementation sur l’usage des ondes) pour éviter que toutes les fréquences ne soient occupées par les grands médias américains, il faudrait ajouter un volet au mandat de la radio-télévision publique : celui de la présence, de l’identité et des échanges numériques entre citoyens d’ici. Nous ne pouvons continuer de dépendre entièrement des Microsoft et Amazon pour servir l’entreposage et la diffusion de nos données sensibles.
Il est devenu inadmissible que nos gouvernements soient à ce point dépendants de ces monopoles américains.
La présence et l’expertise de Projet collectif dans la conjoncture
L’ancrage dans la réalité; la vérification d’identité des participants (?); l’interface numérique/analogique : articuler les réseaux et « communautés » virtuelles à des actions-une présence-des rencontres en personne; la qualité et la véracité des contenus validées par les échanges critiques et l’expertise publique (universités et médias publics); la mémoire numérique; la construction des « piles numériques » autonomes, indépendantes des GAFAM et soutenant une action réparatrice biorégionale… ou plus simplement, les communautés vivantes.
Les ministères, villes, universités et autres institutions publiques sont des fournisseurs de savoirs et de données qui nourrissent les échanges et stratégies des acteurs sociaux que nous souhaitons mobiliser.
La conjoncture est propice : même les gouvernements souhaitent se distancier des GAFAM et reconnaissent l’importance d’une autonomie, d’une souveraineté numérique. Il faut profiter du momentum pour provoquer des engagements, des expérimentations, des avancées.
Il n’y a pas d’Espace public sans parole publique, sans discours, soit-il spectacle divertissant ou homélie percutante. Évidemment plus il y aura d’espaces semi-publics ou de sous-espaces publics, plus il deviendra difficile d’entendre UNE parole, dans UN espace… UNE sphère publique. La multiplication des sous-espaces et des semi-publics a le mérite de mobiliser largement, d’engager plus de gens dans les échanges et l’appartenance, dans l’action même !
Les savoirs ne sont pas tous numérisés. Et les savoirs analogiques, non-numériques, ne sont pas toujours explicites ni explicitables. Ancrés dans les histoires et les territoires, fondus dans l’architecture et l’industrie, inscrits dans les mémoires musculaires et les métiers appris, les savoirs tacites sont sédimentés, et parfois mobilisés. C’est pour cela que les efforts de construction / préservation de l’autonomie, de la souveraineté numérique doivent s’articuler, se brancher aux terroirs et aux communautés.
L’espace public habermassien relève de cette « société civile » qui se doit de contrebalancer le pouvoir de ceux qui contrôlent l’État. Paquot, Thierry. L’espace public (p. 32).
Souveraineté numérique
(2025.08.19) La souveraineté numérique, c’est un objectif pour la prochaine période qui devrait mobiliser non seulement les organisations communautaires et organisations sans but lucratif que nous mobilisons déjà mais aussi les institutions et organisations qui, comme nous, ressentent le besoin de se prémunir contre une emprise de plus en plus impériale de la part des GAFAM.
Les universités et les grands médias de masse devraient être parmi nos plus proches alliés, partenaires dans cette démarche, vers plus d’autonomie numérique. Les gouvernements locaux aussi : quartiers, villes et villages peuvent participer à ce mouvement vers plus de souveraineté numérique. Gouvernements locaux, organisations locales sont les lieux d’ancrage du numérique dans le territoire, le réel!
Nous ne souhaitons pas donner plus d’importance au numérique qu’il en a déjà. Il faudrait au contraire éduquer vers plus de sobriété en matière de numérique. Et probablement que le numérique ostentatoire, le numérique too much est en partie dû au fait qu’il est entre les mains d’entreprises privées qui ne vise qu’à augmenter leur présence, leurs ventes et leurs revenus alors qu’il faudrait avoir un rapport un peu moins extravagant, un peu moins « goinfre » à ce fameux numérique.
Un « pack » de services numériques public : adresse courriel permanente, espace de stockage et mémoire…
Je reprends ici la proposition #21 de Vincent Courboulay dans L’archipel des GAFAM (p. 116) :
# 21 – Proposer à tous les Européens un pack de service numérique universel
Parce que le numérique doit être accessible à tous.
Je propose qu’en appui du point précédent soit mise à disposition gratuitement à tout Européen une série de services numériques basés sur des solutions souveraines.
Ce pack contiendrait une adresse e-mail officielle (en @europe.eu), un espace de stockage sécurisé, un agenda, un outil de visioconférence sécurisé, un agrégateur d’articles provenant de sources sérieuses, un catalogue de services et de données ouvertes.
L’ensemble de ces services pourrait facilement utiliser des solutions libres déjà existantes, et permettrait à chacun l’accès aux services publics de son pays en tant qu’identifiant universel.
L’idée d’un espace de stockage sécurisé pourrait se concrétiser par le projet de portefeuille numérique. L’objectif serait de réunir plusieurs documents et moyens de paiement, entre autres, sur une plateforme virtuelle.
L’avantage d’un tel pack est qu’il pourrait se compléter en fonction des nouveaux usages et besoin des citoyens.
Et la proposition 20 :
