L’infrastructure sociale perdue du travail

Le travail à distance a considérablement accru l’isolement social, avec des conséquences mesurables sur la santé mentale

Traduction de The lost social infrastructure of work par Emma Zang Et Rourke O’Brien, dans la revue Science, 4 juin 2026.


Au cours des cinq dernières années, l’une des plus grandes expériences sociales de l’histoire moderne s’est déroulée discrètement : la suppression des contacts humains quotidiens au travail. Le travail à distance a quadruplé aux États-Unis depuis la pandémie de COVID-19, représentant désormais environ 28 % des journées de travail (1). Cependant, les conséquences de ce changement majeur dans l’organisation de la vie sociale ne commencent à apparaître que maintenant. À la page 1045 de ce numéro, Emanuel et al. (2) rapportent que l’augmentation durable du télétravail causée par la pandémie a considérablement accru le temps passé seul et a détérioré la santé mentale selon de multiples indicateurs. Les résultats suggèrent que le transfert du lieu de travail vers le domicile entraîne des coûts mesurables au niveau de la population.

La pandémie de COVID-19 de 2020 a entraîné un passage généralisé et durable au travail à distance. Dans toute l’Europe, le travail à domicile a fortement augmenté pendant la pandémie et, malgré un certain recul après la levée des restrictions de déplacement, il reste bien supérieur aux niveaux d’avant la pandémie dans la plupart des pays, avec des taux particulièrement élevés en Scandinavie et aux Pays-Bas (3). Cependant, les données sur les conséquences du travail à distance sur la santé mentale sont mitigées. Par exemple, le travail hybride volontaire (en partie à domicile, en partie au bureau) a été associé à une amélioration de la satisfaction au travail et à une réduction du taux de départs (4), mais certaines données d’enquête indiquent que les travailleurs à distance et hybrides présentent des taux d’anxiété et de dépression plus élevés que les travailleurs sur place (5).

Emanuel et al. ont analysé les données de cinq enquêtes représentatives à l’échelle nationale menées aux États-Unis, couvrant ensemble plus d’une décennie et incluant 588 000 répondants. Ils ont comparé les expériences des travailleurs avant la pandémie (2011 à 2019) avec celles de la période post-pic (2022 à 2024), en excluant les années de pandémie aiguë de 2020 à 2021. Les auteurs ont constaté que les travailleurs occupant des emplois se prêtant au télétravail (professions « télétravaillables ») ont connu, après la pandémie, une augmentation nettement plus importante du temps passé seuls et de la détresse psychologique par rapport à ceux dont les emplois exigeaient une présence physique. On a observé une hausse générale de la détresse mentale et de l’isolement social au sein de la population, dont environ un tiers s’expliquait par le télétravail. Les travailleurs occupant des professions télétravaillables étaient 4,6 points de pourcentage plus susceptibles de consulter un professionnel de la santé mentale. Les personnes vivant seules ont été les plus touchées : l’augmentation de leur détresse psychologique équivalait à passer d’une catégorie à une autre (de se sentir nerveux de temps en temps à se sentir nerveux la plupart du temps) sur l’échelle clinique de détresse psychologique de Kessler (K-6), un questionnaire d’auto-évaluation en six points qui évalue la fréquence à laquelle on ressent six états émotionnels spécifiques. Les résultats suggèrent que le télétravail n’est pas simplement une innovation du marché du travail. Il s’agit d’une suppression à grande échelle d’un bien social sans prix.

Les conclusions d’Emanuel et al. incitent à repenser plus largement ce qu’apporte l’emploi. Les sociologues reconnaissent depuis longtemps que le travail structure le temps, génère un objectif commun, entretient les contacts sociaux et ancrent l’identité collective (6).

Le sociologue français du XIXe siècle Émile Durkheim considérait le travail comme un lieu d’intégration sociale, où les individus sont liés par des rythmes communs et une vie collective (7). Le sociologue allemand Georg Simmel a décrit un phénomène connexe qu’il a appelé la sociabilité : ces rencontres informelles et sans enjeu qui soutiennent la vie sociale sans but explicite, comme une conversation avec un inconnu dans un couloir (8). La perte d’emploi nuit à la santé mentale bien au-delà de ce que la perte de revenu seule peut expliquer (9), précisément parce que le travail représente bien plus qu’un simple salaire. Ce que révèlent Emanuel et al., c’est que le lieu de travail revêt la même importance. La suppression des trajets, du bureau et de la proximité fortuite avec les autres prive les individus d’une dimension cruciale de la vie sociale.

Dans l’étude d’Emanuel et al., 1 travailleur à distance sur 14 passait une journée de travail donnée sans aucun contact humain, et les travailleurs ne comblaient pas ce vide en socialisant davantage en dehors des heures de travail. Les liens tissés au travail ont tendance à être structurellement distincts, reliant des mondes sociaux qui, autrement, resteraient séparés (10). Ainsi, le lieu de travail n’était pas simplement un endroit où des contacts sociaux se produisaient par hasard. C’était une institution qui produisait des contacts sociaux comme sous-produit de l’activité économique, sans coût supplémentaire pour le travailleur et sans substitut disponible lorsque cette production s’arrête. Ce qui a changé, ce n’est pas seulement le lieu où le travail s’effectue, mais aussi la question de savoir si la production de contacts sociaux quotidiens reste encore ancrée dans la vie économique. Les recherches confirment que ce changement n’affecte pas seulement la santé mentale, mais qu’il a des répercussions sur de multiples aspects, notamment la productivité et la collaboration (11), le travail hybride préservant généralement la performance, tandis que le télétravail à temps plein tend à réduire la collaboration et le transfert informel de connaissances (4).

Emanuel et al. rapportent que le travail à distance ne supprime pas les contacts sociaux de manière uniforme : les travailleurs vivant seuls ont subi des effets d’isolement 10 à 13 fois plus importants que ceux ressentis par les personnes vivant en couple — une disparité qui reflète plus que la simple situation individuelle. La vie en solo est marquée par l’âge, les antécédents matrimoniaux et la précarité économique d’une manière qui rend le travail à distance particulièrement lourd de conséquences (12). Emanuel et al. n’ont pas cherché à savoir si la relation entre le travail à distance et la santé mentale était influencée par le genre. Cependant, dans une étude antérieure, le travail à distance d’avant la pandémie était associé à des écarts de genre moins marqués dans le temps consacré à la garde des enfants, les pères augmentant leur implication de manière disproportionnée, mais à des écarts plus importants dans les tâches ménagères, les mères assumant les tâches domestiques de routine, que la proximité du domicile rendait nouvellement visibles (13). Pendant la période aiguë de la pandémie, lorsque les mesures de confinement étaient en vigueur, les mères en télétravail ont augmenté leur temps de surveillance des enfants de 270 minutes par jour, contre 151 minutes chez les pères. Aucun groupe n’a augmenté le temps consacré spécifiquement à la garde des enfants. Cette charge supplémentaire a été gérée par le multitâche, les journées de travail rémunérées des mères se prolongeant en soirée et devenant plus fragmentées.

Le multitâche à cette échelle a un coût réel, notamment en termes de tension émotionnelle et de conflit de rôles (14). Le fardeau du télétravail sur la santé mentale n’est donc pas simplement une question d’isolement. Pour de nombreux travailleurs, en particulier les mères, c’est aussi une question d’absorption : assumer des exigences que la structure du bureau maintenait autrefois à distance. En effet, des recherches expérimentales sur les interventions en matière de flexibilité au travail montrent que les gains en bien-être dépendent fortement de la réorganisation de la répartition des tâches domestiques, en particulier la responsabilité de la garde des enfants et des tâches ménagères, plutôt que de leur simple transfert du bureau à la maison (5).

Les débats politiques actuels sur le télétravail se sont largement déroulés sous l’angle de la productivité et de l’autonomie. La France, le Portugal et l’Australie ont adopté ou proposé des lois accordant aux travailleurs le droit de demander le télétravail ; aux États-Unis, les employeurs ont émis des directives contradictoires — certains exigeant le retour au bureau, d’autres rendant le télétravail permanent — sans cadre politique pour guider ces décisions. Les conclusions d’Emanuel et al. suggèrent que les travailleurs ne peuvent, à eux seuls, compenser pleinement les effets isolants du télétravail.

Les auteurs soulignent en outre que le télétravail peut entraîner un problème de coordination : les bureaux deviennent trop vides pour permettre des contacts informels, mais pas assez vides pour que d’autres infrastructures sociales puissent émerger. La protection de la santé mentale des travailleurs nécessite donc une intervention institutionnelle, notamment par le biais de politiques d’horaires hybrides au niveau de l’entreprise et, le cas échéant, d’une réglementation gouvernementale. Les politiques qui étendent le télétravail sans en rétablir les fonctions sociales perdues risquent de troquer la flexibilité contre un isolement à grande échelle.

Au-delà de la santé mentale, les données indiquent désormais que certains effets du télétravail dépendent du contexte institutionnel. Par exemple, des résultats préliminaires suggèrent que parmi les travailleurs occupant des emplois pouvant se faire à distance lors de l’expansion initiale du télétravail en période de pandémie, les premières naissances ont augmenté de 2,64 points de pourcentage dans les États américains offrant un congé parental rémunéré, contre 0,60 point de pourcentage dans les États qui n’en offraient pas (15). Cela indique que la flexibilité à elle seule n’apporte qu’un changement minime, mais qu’avec des systèmes de sécurité de l’emploi et de soutien aux soins, le télétravail peut élargir le champ d’action des travailleurs. Les États-Unis n’ont pas mis en place un tel système à grande échelle, ce qui laisse le télétravail fonctionner comme une solution privée à un problème structurel.

Dans quelle mesure le travail hybride — désormais la norme dominante — atténue-t-il les effets documentés par Emanuel et al. et d’autres ? Si même un contact en personne partiel brise l’isolement, cela a une pertinence politique immédiate : un nombre minimum de jours au bureau pourrait être important non seulement pour la productivité, mais aussi pour la santé mentale. Néanmoins, les estimations agrégées d’Emanuel et al. masquent presque certainement une hétérogénéité selon le genre, la race, l’origine ethnique, l’appartenance à une minorité sexuelle et le statut de handicap. De plus, pour les travailleurs qui font régulièrement face à de l’hostilité dans leur milieu de travail, le télétravail peut offrir un soulagement plutôt qu’une perte. Si le télétravail se maintient à grande échelle, comment cela redéfinira-t-il les liens sociaux à l’âge adulte ? Les conséquences à long terme sur la solitude, la participation civique et la fécondité restent incertaines, mais les mécanismes qui les relient à l’infrastructure sociale du milieu de travail sont suffisamment clairs pour mériter qu’on s’y attarde.


ARTICLE DE RECHERCHE CONNEXE
Seul à la maison : télétravail, isolement et santé mentale


Références et Notes

  1. J. M. Barrero, N. Bloom, S. J. Davis, J. Econ. Perspect. 37, 23 (2023).
  2. N. Emanuel, E. Harrington, A. Pallais, Science 392, eaec7671 (2026).
  3. V. Jerbashian, M. Vilalta-Bufí, SERIEs 16, 83 (2025).
  4. N. Bloom, R. Han, J. Liang, Nature 630, 920 (2024).
  5. D. Yang, E. L. Kelly, L. D. Kubzansky, L. Berkman, ILR Rev. 76, 504 (2023).
  6. L. Kalleberg, in The SAGE Handbook of the Sociology of Work and Employment, S. Edgell, H. Gottfried, E. Granter, Eds. (Sage, 2016), pp. 111-128.
  7. E. Durkheim, The Division of Labor in Society, W. D. Halls, Transl. (Free Press, 1984), pp. 3-32.
  8. G. Simmel, Am. J. Sociol. 55, 254 (1949).
  9. G. Waddell, A. K. Burton, Is Work Good for Your Health and Well-Being? (The Stationery Office, 2006).
  10. M. S. Granovetter, Am. J. Sociol. 78, 1360 (1973).
  11. M. Gibbs, F. Mengel, C. Siemroth, J. Political Econ. Micro. 1, 7 (2023).
  12. E. Klinenberg, Going Solo: The Extraordinary Rise and Surprising Appeal of Living Alone (Penguin, 2013).
  13. T. Lyttelton, E. Zang, K. Musick, J. Marriage Fam. 84, 230 (2022).
  14. S. Offer, B. Schneider, Am. Sociol. Rev. 76, 809 (2011).
  15. S. Lu, E. Zang, K. Musick, Remote Work and Fertility in the U.S.: Who Benefits?, SSRN (2026); https://ssrn.com/abstract=6315060.

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Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.