Équilibrer l’univers numérique : pouvoir et modèles dans la nouvelle sphère publique

Claudia Ritzi

Traduction de Balancing the digital universe: Power and patterns in the new public sphere, publié dans le numéro spécial de Philosophy & Social Criticism sur le thème Structural Transformation of the Public Sphere.


Résumé

Du point de vue de la théorie politique, les technologies numériques présentent à la fois des risques et des opportunités pour la sphère publique démocratique. Le discours public est aujourd’hui plus complexe et fragmenté que jamais. Dans ce contexte, cet article utilise la métaphore d’un « univers communicatif » pour analyser les derniers changements structurels de la sphère publique. Il souligne l’importance de parvenir à un équilibre entre les différents acteurs et pouvoirs dans le discours politique contemporain. Les modèles de communication médiatique peuvent non seulement être identifiés, mais aussi influencés et construits de manière à soutenir la fonctionnalité démocratique des discours politiques.

Mots-clés

sphère publique, Habermas, numérisation, théorie démocratique, fragmentation


« Les discours ne règnent pas »,1(Habermas 1990, p. 44). affirme Jürgen Habermas dans sa préface à la réédition allemande de La transformation structurelle de la sphère publique.2Je tiens à remercier Alexandra Zierold pour m’avoir aidé à traduire cet article. Nous avons traduit nous-mêmes toutes les citations tirées de textes allemands, en utilisant les éditions et sources anglaises disponibles. Néanmoins, les discours peuvent avoir un pouvoir communicatif. Selon la théorie démocratique délibérative de Habermas, ils façonnent et orientent idéalement le pouvoir administratif vers la préservation des principes démocratiques tels que la rationalité et l’égalité. Cependant, le pouvoir communicatif peut également se manifester sous d’autres formes, telles que la manipulation, la mobilisation ou la démobilisation de l’électorat. On en trouve divers exemples dans les nouveaux médias. Les réseaux sociaux, en particulier, ont été utilisés à maintes reprises et avec efficacité par des acteurs politiques établis ou émergents pour cibler des publics spécifiques et influencer leurs opinions et leurs comportements politiques.

Pour la sphère publique démocratique, l’impact de la troisième « révolution médiatique »3(Habermas 2020a, p. 20)., qui a suivi l’avènement de l’écriture puis de l’imprimerie, est une fois de plus significatif. Par rapport à ce que Habermas décrivait dans les années 1960 comme une sphère publique des médias de masse, la numérisation a considérablement augmenté le nombre et la diversité des participants à la sphère publique. Même dans le passé, Habermas exprimait son scepticisme quant aux progrès perçus dans les techniques de reproduction et de distribution des médias. Selon Habermas, la transformation structurelle de la sphère publique à la fin du XIXe et au début du XXe siècle était caractérisée par une « grande masse de consommateurs dont la réceptivité est publique mais non critique »4Habermas 2008, p. 175 [1989 in English].. Les médias de masse avaient la capacité d’intégrer, mais le prix à payer était « l’absorption de la sphère publique « politique » plébiscitaire par une sphère dépolitisée, préoccupée par la consommation de culture »5Habermas 2008, p. 176..

L’évaluation par Habermas de la troisième transformation structurelle de la sphère publique, provoquée par l’émergence des médias numériques, est à la fois prudente et sceptique6Habermas 2020a, p. 26; Habermas 2022. Pour lui, la nouvelle sphère publique est de plus en plus caractérisée par la fragmentation et l’absence de structure. Cela s’explique principalement par le fait que les individus ne sont plus seulement des lecteurs passifs, mais aussi des auteurs potentiels dans ce paysage numérique. Tout en reconnaissant le potentiel émancipateur de cette évolution, Habermas reconnaît également le risque inhérent qu’elle comporte pour la formation d’opinions discursives. La capacité des individus à apporter leurs points de vue et leurs opinions sur diverses plateformes peut entraîner des perturbations et des défis dans la formation d’un discours public cohérent et cohésif.7Habermas 2020b, p. 103–105.

Habermas n’est pas le seul à partager ce point de vue ; de plus en plus d’ouvrages suggèrent que la numérisation a entraîné une nouvelle transformation structurelle inquiétante de la sphère publique politique. Par exemple, Dirk Baecker anticipe une fragmentation des identités et prévoit un État dont le pouvoir serait affaibli, reposant uniquement sur sa capacité à persuader pour maintenir le statu quo, devenant ainsi structurellement conservateur.8Baecker 2011; 2017 Steffen Mau diagnostique l’émergence d’un « régime d’inégalité » qui sape l’idée démocratique d’une « collectivité d’égaux ».9Mau 2019, p. 166 Felix Stalder s’inquiète d’une « vie post-démocratique » caractérisée par une « séparation durable entre la participation sociale et l’exercice institutionnel du pouvoir ».10Stalder 2018, pp. 129–130 Dans ce scénario, la sphère publique politique pourrait s’étendre et s’épanouir, mais en même temps, elle perdrait son pouvoir sur les institutions politiques.

Dans l’ensemble, de nombreux éléments viennent étayer le diagnostic d’une transformation numérique de la sphère publique. Cependant, les analyses existantes ne parviennent pas à ouvrir un débat sur la manière de remédier aux dysfonctionnements de la sphère publique politique contemporaine.11Lafont 2023; Ritzi 2023 C’est pourquoi cet essai propose une perspective qui relie l’analyse des perturbations causées par la transformation numérique de la sphère publique politique à l’exploration des effets positifs des nouveaux médias et à la recherche de nouveaux points d’équilibre potentiels (« points de libration »). Au cœur de cet essai se trouve la conviction que les sociétés modernes ne sont pas liées par les structures actuelles de la sphère publique. Au contraire, elles peuvent être influencées et modifiées afin de mieux s’aligner sur les principes et les exigences démocratiques.

La perspective proposée ici introduit la métaphore de « l’univers ». La métaphore de la sphère politique publique en tant que « sphère » est bien établie dans la littérature scientifique.12e.g.,Weßler & Wingert 2007, p. 21; Ritzi 2014, pp. 169–171 Elle a également été employée par Habermas et suggère un espace ouvert et illimité dans lequel les individus entament des interactions communicatives, sans pour autant exclure la possibilité d’influences extérieures sur leurs comportements. En effet, l’une des principales réalisations de la thèse d’habilitation de Habermas est qu’elle n’analyse pas les discours politiques au niveau du contenu et des participants, mais qu’elle attire notre attention sur leur structuration.

Dans ce qui suit, cette conception de la sphère publique comme « sphère d’action communicative dotée de caractéristiques et de fonctions particulières et sophistiquées »13Peters 2007, p. 56 sera intégrée à la métaphore de l’univers. L’argument central est qu’un concept actuel de la sphère publique doit la rendre comme un tout communicatif dans un cadre spatio-temporel en constante évolution, potentiellement indéfini, caractérisé par des relations de pouvoir variables et malléable par des acteurs singuliers et des interventions structurelles. Un tel concept inclusif de la sphère publique présente plusieurs avantages : premièrement, il peut transporter les capacités de la numérisation qui mettent en danger la démocratie, mais aussi celles qui la libèrent, ainsi que les spécificités de la sphère publique contemporaine, comme la dissolution de l’espace et du temps. Deuxièmement, il permet une analyse conjointe de « questions » nouvelles, telles que les intermédiaires commerciaux et les robots de communication (appelés « social bots ») qui forment des réseaux de communication avec les humains. Ces acteurs exercent une force les uns sur les autres, mais constituent sans aucun doute des entités qualitativement différentes. Enfin, à l’instar du modèle centre-périphérie de Habermas dans Droit et démocratie: entre faits et normes, sur lequel cet essai reviendra plus loin, la métaphore de l’« univers », comme celle de la « sphère », renvoie aux idéaux et aux modèles démocratiques.

Les métaphores spatiales sont loin d’être nouvelles, en particulier dans les sciences des médias et de la communication : Marshall McLuhan s’en est servi dans son livre The Gutenberg Galaxy14McLuhan 1967 [1962], publié en 1962, pour comprendre l’expansion de l’éducation grâce à l’imprimerie et l’émergence d’un « village global »15McLuhan 1967, pp. 31–32 à la suite de la diffusion des médias électroniques. S’inspirant de cela, Manuel Castells16Castells 1996 qualifie l’époque de la télévision de « galaxie McLuhan ». À peu près à la même époque et de manière similaire, Norbert Bolz identifie une nouvelle « constellation » culturelle17Bolz 1993. De même, le pouvoir en réseau des ordinateurs a été baptisé « galaxie Turing »18Block 1997; Coy 1994, « galaxie Internet »19Castells 2001 ou « galaxie Google »20Stark et al. 2014.

S’inspirant de ces perspectives, cet essai défend dans un premier temps l’idée que la numérisation a entraîné une nouvelle transformation structurelle de la sphère publique (section 1). Il développe ensuite les dimensions théoriques de la métaphore de « l’univers » (section 2). Afin de déterminer dans quelle mesure cette métaphore est utile, l’essai se concentre ensuite sur ce qui n’entre pas dans le champ d’application du modèle centre-périphérie : les effets de la numérisation sur la structuration de la communication politique dans le cosmos actuel. La section 3 établit que la tâche cruciale de « libration » est le principal défi des démocraties du XXIe siècle. En astronomie, les points de libration (du latin librare, « équilibrer ») sont des points d’équilibre pour les corps célestes de masses différentes qui équilibrent la force gravitationnelle des objets massifs avec la force centrifuge des objets de faible masse. Cet essai soutient que la théorie démocratique contemporaine a besoin de points de libration capables d’équilibrer les différents acteurs et pouvoirs politiques. Si des opportunités peuvent surgir grâce à l’action et à la réglementation des États et des instances supranationales, des changements culturels sont également nécessaires pour favoriser des conditions plus propices à l’action politique. L’essai se termine par une réflexion sur les objectifs, les conditions et les tâches de la recherche sur la sphère publique politique au XXIe siècle (section 4).

1. La numérisation et la transformation structurelle de la sphère publique

La sphère publique est souvent mentionnée dans la théorie démocratique, mais outre l’affirmation de la nécessité des libertés libérales, ses caractéristiques et ses fonctions restent souvent vagues. Au début du XXe siècle notamment, avec l’avènement de la radio, du cinéma et de la télévision, la réalité et la viabilité d’un « public dispersé »21Maletzke 1998 autoproclamé, généré par des acteurs journalistiques et politiques, étaient considérées comme acquises. Au départ, la manipulabilité des citoyens rendue possible par les médias de masse était acceptée comme un instrument démocratique de gouvernance22e.g., Bernays et al. 2021. Cependant, tout au long du XXe siècle, et à la lumière des conséquences effroyables de la politique médiatique national-socialiste, l’importance de la liberté et de la diversité de la presse s’est accrue, conduisant à leur protection institutionnelle et même à leur soutien économique.

Au début des années 1960, dans le cadre de son analyse de La transformation structurelle de la sphère publique, Jürgen Habermas souligne les lacunes des marchés médiatiques libéralisés, même lorsqu’ils se caractérisent par la pluralité. La dépendance des médias de masse à l’égard des recettes publicitaires a entraîné une réduction de l’influence journalistique sur le contenu des médias : « Cette tendance s’est manifestée de manière particulièrement évidente depuis les années 1870 : le rang et la réputation d’un journal ne dépendent plus principalement de l’excellence de ses journalistes, mais du talent de ses éditeurs. »23Habermas 2008, p. 189 La radio a connu une situation similaire, à l’exception de la radiodiffusion nationale et de la radio publique. Selon Habermas, l’imbrication de la logique privée et économique, déjà implicite dans sa forme d’organisation économique, est le principal moteur du changement dans la sphère publique.24Habermas 2008, pp. 181–196

De plus, et tout aussi remarquable, Habermas met en lumière le rôle des acteurs de la communication. Son appréciation des salons des XVIIIe et XIXe siècles, où les particuliers constituaient le public25Habermas 2008, p. 27, n’est pas élitiste26Krüger 2012, mais met en évidence, de manière quelque peu idéaliste, une culture de la communication27Pfetsch 2003 pour le bien commun : «En effet, la culture de masse a mérité son nom plutôt douteux précisément en augmentant ses ventes en s’adaptant au besoin de détente et de divertissement des couches de consommateurs relativement peu éduquées, plutôt qu’en guidant un public élargi vers l’appréciation d’une culture intacte dans sa substance. »28Habermas 2008, p. 163 Tout en s’étendant considérablement, la sphère publique « dans sa fonction [politique ; CR] est devenue progressivement insignifiante ».29Habermas 2008, p. 2

Renoncer à l’intégration politique des citoyens, d’une manière qui exploite le potentiel émancipateur de la société, est dénoncé par Habermas comme une « reféodalisation ».30Habermas 2008, p. 231 Les associations de la sphère publique politique cherchaient des compromis politiques avec l’État et entre elles, « autant que possible à l’exclusion du public », mais elles devaient « obtenir des accords plébiscitaires d’un public médiatisé au moyen d’une publicité mise en scène ou manipulée ».31Habermas 2008, p. 232

Pendant longtemps, Habermas a maintenu une différenciation structurelle entre auteurs et lecteurs au sein de la sphère publique. Dans La transformation structurelle de la sphère publique, cela se manifeste principalement par son scepticisme significatif à l’égard des capacités de réflexion politique des consommateurs. Habermas dépeint le public comme apolitique et consommateur de culture, ses besoins de loisirs et de divertissement définissant la communication de masse.32Habermas 2008, p. 160 L’importance de la distinction entre auteurs et lecteurs est également évidente dans le modèle centre-périphérie de Entre faits et normes33Habermas 1996. La sphère publique politique, largement médiatisée, sert de « soupape la plus importante pour la rationalisation discursive des décisions d’une administration liée par la loi et les règlements »34Habermas 1996, p. 300, même si ce sont principalement les journalistes qui en sont les gardiens professionnels.

Cette division du travail entre le public et les acteurs est bouleversée par la numérisation : « L’imprimerie de Gutenberg a transformé tous ceux qui allaient apprendre à lire au cours des siècles suivants en lecteurs potentiels. […] Mais il a fallu la révolution numérique pour faire de chacun un auteur potentiel, en quelque sorte. »35Habermas 2020b, pp. 103–104 Cet aspect est l’une des nombreuses transformations de la sphère publique politique induites par les technologies numériques, qui conduisent à un troisième changement structurel.

Cette évolution s’accompagne d’une diversification du contenu et de la portée de la sphère publique politique, ainsi que d’une désintégration de la sphère publique en publics distincts et quelque peu dépolitisés. En outre, on assiste à une lutte accrue pour attirer l’attention, à un déclin de l’importance de la division du travail entre auteurs professionnels et lecteurs intéressés et, enfin, à l’émergence de nouvelles possibilités de manipulation de la sphère publique. Le potentiel des réseaux sociaux, en particulier, pour atteindre un public potentiellement infini, fait également écho à un changement général de la culture politique occidentale : indépendamment de l’impact de la numérisation, de plus en plus de personnes exigent d’avoir leur mot à dire sans intermédiaire dans les questions politiques.36e.g., Merkel & Ritzi 2017, p. 3

Le changement structurel de la sphère publique politique, induit par les nouveaux médias, est si important et si multiple qu’il est assez courant dans la littérature de parler d’une troisième transformation structurelle de la sphère publique.37e.g., Bedford-Strohm et al. 2019, pp. 12–13; Bieber 2002; Hagen et al. 2017; Thiel 2016

Comme au XIXe siècle, la transformation numérique de la sphère publique comporte des dimensions sociales et politiques. Là encore, nous assistons à des changements chez les acteurs : le public, autrefois simple consommateur, est désormais en mesure de changer de rôle. De plus, l’imbrication des sphères économique et publique revêt une nouvelle dimension. Cela n’est pas seulement dû à des quasi-monopoles tels que Google et Facebook. Felix Stalder n’utilise peut-être pas le terme « reféodalisation », mais son concept de post-démocratie se rapproche du diagnostic de Jürgen Habermas, notamment en raison de son recours à la pensée marxiste38Stalder 2018, pp. 125–127 : « Un nouveau système social a plutôt émergé, dans lequel un contrôle prétendument assoupli de l’activité sociale est compensé par un niveau accru de contrôle des données et des conditions structurelles relatives à l’activité elle-même. Dans ce système, le monde virtuel et le monde physique sont modifiés pour atteindre des objectifs spécifiques – déterminés par quelques acteurs puissants – sans que les personnes concernées par ces changements soient consultées et souvent sans qu’elles puissent même les remarquer. »39Stalder 2018, p. 148 Selon Habermas, il en résulte une démocratie qui n’a d’apparence que de nom, mais qui n’a aucune substance.40Habermas 1992, p. 171

La principale préoccupation de Habermas concerne les conséquences négatives de la fragmentation de la sphère publique, et donc l’érosion de la structure : « Un système démocratique est globalement compromis lorsque l’infrastructure de la sphère publique ne dirige plus de manière égale l’attention des citoyens vers des sujets pertinents et nécessitant une prise de décision, et lorsque la formation d’opinions publiques concurrentes, c’est-à-dire filtrées qualitativement, ne peut plus être garantie à un niveau adéquat. »41Habermas 2022, p. 65 La transformation numérique risquerait de « démanteler »42Habermas 2020a, p. 27 l’infrastructure de la sphère publique, car les nouveaux médias ne seraient plus « aspirés par la force centripète de la sphère publique traditionnelle ».43Habermas 2020a, p. 27 Dans ses derniers écrits, Habermas exprime un certain espoir que l’expérience acquise renforcera la prise de conscience de l’importance de la compétence dans la communication publique et la valorisation du journalisme professionnel.44Habermas 2022, p. 47 Il ne trace toutefois pas de voie susceptible de guider une telle évolution.

Et malgré les nombreux articles de recherche qui considèrent les « bulles de filtres » ou les « chambres d’écho » comme des exceptions plutôt que comme la norme dans la communication politique contemporaine45e.g., Dubois & Blank 2018; Hodenberg 2012; Jürgens et al. 2014; Rau & Stier 2019, les moyens de communication numériques entraînent indéniablement une différenciation des arènes et un recul des espaces de communication politique, que la plupart des citoyens recherchaient au moins occasionnellement. La télévision reste le média politique de prédilection, mais les habitudes de consommation des jeunes indiquent qu’ils se tournent de plus en plus vers des services de streaming axés sur le divertissement, tels que Netflix. Ces plateformes offrent un programme audiovisuel presque infini et transfrontalier, principalement axé sur le divertissement, qui permet, voire oblige, une consommation personnalisée. Cela rend à son tour plus probable la « dépolitisation » de l’usage politique, ce qui pourrait non seulement réduire les interactions dans la sphère publique politique, mais aussi empêcher les citoyens d’identifier leurs propres intérêts. Cela pose un problème même pour les approches libérales, dans lesquelles la délibération joue un rôle mineur, car on peut s’attendre à des répercussions à moyen terme sur la participation politique dans les institutions démocratiques telles que les élections. La solution au problème de la formation collective et discursivement filtrée de l’opinion et de la volonté dépend donc de « la direction que prendra la transformation structurelle de la sphère publique – en particulier la sphère publique politique »46Habermas 2020a, p. 28.

Dans la section suivante, nous montrerons que les exigences et les possibilités d’équilibrer les pouvoirs conflictuels au sein de la nouvelle sphère publique peuvent être beaucoup mieux identifiées à l’aide de l’image de « l’univers » qu’à l’aide du modèle centre-périphérie bien établi.

2. Évolution et expansion : la sphère publique comme univers

L’astronomie est considérée comme la plus ancienne des sciences. Elle cherche des réponses à l’évolution de l’univers et, en fin de compte, aux lois les plus élémentaires de la science qui régissent l’espace avec toutes ses galaxies, sa matière et ses forces. Par conséquent, son objet d’étude est non seulement d’une grande complexité, mais il subit également des changements fondamentaux. La « danse de la matière »47Lesch 2021, p. 15 comprend un espace en constante expansion et semble, à bien des égards, chaotique. Cependant, malgré tous ces mouvements, elle présente des structures, des processus et des stabilités évidents, comme l’illustre notre système solaire. Outre son expansion continue, l’impossibilité de la réversibilité est une autre caractéristique de l’univers. Les changements ne peuvent être annulés, même si nous le souhaitons ardemment.

Les parallèles entre l’univers et la sphère de la communication politique que nous appelons « sphère publique » ne s’arrêtent pas à l’expansion et à l’irréversibilité. La sphère publique n’a peut-être pas de planètes ni de comètes, mais elle comporte différentes « matières », tant en termes de propriétés (types de contenu) que de mouvements (types de comportement des acteurs). De plus, la sphère publique moderne se caractérise par des forces nombreuses et parfois contradictoires : des forces gravitationnelles (par exemple, en matière de notoriété, de richesse et d’attention) et des forces centrifuges (par exemple, en matière de dérive de publics dissemblables). À cela s’ajoute une évolution perpétuelle qui, parfois, s’accompagne de la disparition d’intermédiaires, de positions et d’acteurs, mais qui, en principe, se traduit par une diversité croissante des matières.

Des auteurs tels que Marshall McLuhan se sont appuyés sur ces parallèles pour parler d’une « galaxie ». Cette métaphore a permis de saisir la transformation de la sphère publique provoquée par la diffusion des nouvelles technologies – dans le cas de McLuhan, principalement la télévision. La croissance des contenus accessibles au public, l’élargissement de l’audience capable de les recevoir et les relations entre les membres du public eux-mêmes ont fait l’objet d’une attention particulière à l’époque.48McLuhan 1967, pp. 54–56 De plus, les transformations induites par le numérique impliquent aujourd’hui des métaphores spatiales, car elles suscitent des évolutions qui ne se limitent pas aux thèmes, aux acteurs et aux types/titres de médias, mais qui incluent également une expansion spatio-temporelle : dans la sphère publique numérisée, les frontières linguistiques s’avèrent surmontables, notamment grâce aux images ; il en va de même pour la contrainte temporelle de nombreuses offres. Par exemple, les contenus qui étaient diffusés de manière linéaire et qui étaient également principalement reçus comme tels à « l’ère de la télévision »49e.g., Hodenberg 2012 sont aujourd’hui accessibles individuellement et de manière asynchrone. McLuhan décrit les enfants des pays occidentaux comme étant « entourés d’une technologie visuelle abstraite et explicite, caractérisée par un temps uniforme et un espace continu uniforme, dans laquelle la « cause » est efficace et séquentielle, et où les choses se déplacent et se produisent sur des plans uniques et dans un ordre successif ».50McLuhan 1967, p. 19 Si la description de cette technologie pourrait être similaire aujourd’hui, l’uniformité de l’espace et du temps a pris fin avec l’ère numérique.

Les médias imprimés n’ont jamais dû être consommés immédiatement, mais ils sont tout aussi volatils que les contenus numériques : par exemple, il est encore difficile pour les « utilisateurs » individuels de brouiller ou de supprimer complètement leurs traces numériques, un problème qui n’est pas seulement dû aux restrictions légales ou aux systèmes de stockage décentralisés51Floridi 2017. Ce n’est que dans le « darknet » que les traces de communication peuvent être minimisées. Cependant, les possibilités d’un accès en principe illimité s’accompagnent de la fermeture d’un réseau peer-to-peer. La métaphore de l’« univers » s’avère également utile pour décrire ces espaces de communication et leur interaction avec la sphère publique.

Alors que jusqu’à la fin du XXe siècle, le nombre global d’intervenants et leurs rôles étaient limités, dans le monde numérique actuel, même en dehors du « darknet », il est difficile d’établir un lien fiable entre l’auteur et la personnalité. Les « robots sociaux » sont de plus en plus utilisés pour créer une fausse apparence d’interpersonnalité dans les contextes de communication.52Hegelich & Janetzko 2021; Woolley 2020 Il n’y a plus un public passif et un groupe d’intervenants actifs ; au contraire, la vie quotidienne de la communication moderne est marquée par une disparité ou un chevauchement des rôles. Par exemple, les comptes de microblogging des journalistes peuvent être officiellement déclarés comme « comptes privés », mais en termes de contenu, ils sont hybrides, mêlant opinions personnelles, compétences professionnelles et réflexions.

Des relations de pouvoir complexes, souvent difficiles à retracer, structurent également les interactions et les relations dans la sphère publique. Des structures établies, telles que le statut des médias clés ou la pertinence des informations, continuent d’exister dans le contexte du numérique.53Neuberger 2018 Cependant, il existe également des forces centrifuges qui peuvent, par exemple, faciliter le développement de publics fermés (appelés « chambres d’écho »).54Sunstein 2017 Le risque de fragmentation en d’innombrables publics plus ou moins visibles (« Teilöffentlichkeiten ») est l’un des principaux défis pour la théorie démocratique, car il serait problématique de se passer d’une communication intégrative. Cela s’explique par plusieurs raisons : alors que le libéralisme lie la compétence des citoyens à la possibilité de s’informer, les modèles républicains et délibératifs de la sphère publique reposent sur un échange public d’opinions.55Ritzi 2014; Thiel 2017 Au contraire, les théories démocratiques radicales appellent les citoyens à s’engager dans le dissensus.56Mouffe 2017 [2007]; Rancière 2016 [1999]

L’utilisation du terme « univers » plutôt que « galaxie » comme métaphore de la sphère publique politique contemporaine n’est pas seulement justifiée par l’importance de la fragmentation. Ce terme nous sensibilise à l’infinité de l’espace public contemporain, à la pluralité des questions, des forces et des énergies, ainsi qu’aux différentes structures temporelles. Il nous protège également contre l’adoption de perspectives unilatérales qui confondent la numérisation – comme le souligne Armin Nassehi – avec une force disruptive : « les pratiques et routines numériques, les fonctions de détection et les domaines d’application peuvent être considérés comme disruptifs, voire comme des apparences liquéfiantes ; mais ils indiquent exactement le contraire, à savoir l’étrange stabilité de la chose sociale, ses modèles et sa structure ».57Nassehi 2019, p. 42 Au contraire, la métaphore de « l’univers » suit la conception de Jeanette Hoffmann selon laquelle la relation entre démocratie et numérisation est une « constellation » complexe58Hofmann 2019, p. 28 qui nous permet d’examiner les multiples interdépendances comme une alternative à la vision d’une numérisation provoquant unilatéralement des changements dans la sphère publique. Tout comme la matière peut se transformer et changer de position, le fait que l’analogique ne disparaisse pas simplement est une condition constitutive de la numérisation.59Stalder 2018, p. 10 Au contraire, il trouve un nouveau contexte, il est valorisé et, en partie, réévalué.

L’influence du comportement intentionnel distingue sans aucun doute le « cosmos » de la sphère publique. Les interactions publiques sont soumises à des facteurs bien plus complexes que les « simples » lois de la physique. Toutefois, cette dissemblance ne pose pas de problème pour la métaphore choisie. Le comportement humain peut être considéré comme un facteur supplémentaire qui, à l’instar d’autres forces dans l’univers, est difficile à prévoir mais influence diverses constellations. Par conséquent, la capacité à exercer une influence par le biais d’un comportement intentionnel, qui est lui-même façonné par des contraintes sociales, émotionnelles et autres, non seulement correspond à la métaphore proposée, mais renforce également sa pertinence en sciences politiques.

En effet, la recherche d’un équilibre dans « l’univers public » ne semble pas être guidée par les lois de la nature, mais met plutôt en lumière le potentiel d’intervention et de conception par le biais des forces humaines et sociales. La métaphore aide non seulement à diagnostiquer et à déterminer les changements au sein de la sphère publique politique, mais aussi à identifier l’objectif de l’« univers public » : la gravitation vers un équilibre. L’une des réalisations les plus importantes de la recherche spatiale dans le domaine des sciences est d’avoir compris que l’univers n’est pas seulement un chaos, mais aussi un cosmos. En effet, cela est nécessaire non seulement pour comprendre les relations de pouvoir et rechercher des équilibres, appelés librations, mais aussi pour comprendre les relations entre les acteurs de la sphère publique. En supposant également l’existence de pouvoirs créatifs intentionnels, la science politique contemporaine devrait examiner dans le même esprit les défis qui composent cette sphère publique apparemment chaotique et réfractaire à toute domestication. Les démocraties libérales modernes reposent non seulement sur la simple existence d’une sphère publique politique, mais aussi sur la capacité de cette sphère complexe à développer des forces de gravitation et des points de libration. Il est donc également nécessaire d’identifier les points de libration potentiels et d’initier ou de faciliter les processus qui favorisent l’équilibre de la sphère publique, propice au fonctionnement des démocraties.

3. Cosmos, pas chaos : créer des forces gravitationnelles et des points de libration

La gravitation est responsable de l’émergence et du maintien des structures dans l’univers, mais elle est en même temps une force relativement faible.60Lesch 2021, p. 129–133 La force structurante de la gravitation ne se développe pas dans le contexte d’explosions stellaires singulières, mais lorsque différents champs gravitationnels fusionnent là où un nombre beaucoup plus important d’éléments se rassemblent. Par conséquent, les équilibres sont le résultat de la convergence de diverses forces, dont la plupart n’ont qu’une faible influence sur l’ensemble. Il en va de même dans la sphère publique politique : chaque contribution politique, chaque tweet et chaque article font partie de cette sphère, mais leurs significations respectives sont loin de pouvoir former des « modèles »61Nassehi 2019 susceptibles de déterminer leur image collective et les structures créatives qui en découlent. La sphère publique numérique se caractérise en particulier par la référentialité et la communalité62Stalder 2018, deux aspects qui, en principe, peuvent contribuer à donner à la sphère publique contemporaine une fonctionnalité démocratique. Cela ne doit pas être considéré comme acquis. On peut soutenir que l’intégration politique d’une pluralité de formes de contribution et d’offres programmatiques constitue un défi pour la sphère publique démocratique. Outre la génération et l’intégration de l’attention, l’une des principales fonctions de la sphère publique politique est également la formation de l’opinion, c’est-à-dire la réflexion sur les différentes opinions et leurs implications respectives. Selon Jürgen Habermas, l’imbrication des sphères publique et privée a déjà fortement limité le développement de la « sphère publique bourgeoise » à l’ère des médias de masse. Aujourd’hui, à l’ère numérique, l’équilibre entre rationalité (« Räsonnement ») et intégration est, pour Habermas, encore plus déséquilibré. La structure de communication qui a rendu la démocratie possible est actuellement en déclin, avec des implications « realpolitikal » évidentes. Habermas cite l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2016 comme exemple. Pour lui, elle résulte du fait que « l’infrastructure d’une sphère publique politiquement fonctionnelle s’est tellement fragmentée que les flux d’informations nécessaires à une élection démocratique »63Habermas 2020a, p. 15 ont été interrompus aux États-Unis. Ainsi, la numérisation a effectivement un potentiel destructeur, mais cela ne doit pas nécessairement être le cas. Outre un nombre croissant d’exemples qui montrent la manipulation et les structures de pouvoir établies, principalement en faveur de quelques géants technologiques comme Google et Facebook, il existe également des évolutions positives étroitement liées aux nouvelles possibilités technologiques : le « printemps arabe », par exemple, n’est pas seulement une conséquence de la communication sur les réseaux sociaux, mais aussi de la manière dont ceux-ci ont activement favorisé les forces démocratiques dans la constellation politique donnée.64e.g.,Wolfsfeld et al. 2013 Les discours sur l’égalité tels que #MeeToo ou #BlackLivesMatter profitent également de médias tels que X/Twitter et de leurs possibilités d’ouverture et d’attention. Le diagnostic d’un déclin fondamental des structures des sphères publiques démocratiques est tout aussi erroné que les espoirs qui idéalisent le potentiel égalitaire des médias numériques. Les recherches actuelles sur les sphères publiques politiques ne devraient donc pas se concentrer sur le jugement de la configuration actuelle, mais s’attacher à rechercher, identifier et créer des « points de libration » dans « l’univers public ». Les recherches axées sur les instruments de répression et d’interdiction – en premier lieu dans la sphère publique politique – ont peu de chances d’aboutir : les apparences et les sources de la communication numérique sont trop plurielles, trop polyvalentes et trop faciles à dissimuler.65Cela n’exclut pas des réglementations spécifiques dans certains domaines, par exemple en matière de violation du droit général de la personnalité. Nous devrions plutôt exploiter le potentiel démocratique des nouvelles technologies tout en contrebalancant les évolutions problématiques de la sphère publique politique actuelle. L’essence des « champs électriques », par exemple, entre l’égalité d’accès et l’abstraction des besoins individuels, n’est ni nouvelle ni unique, comme le montre la critique de Habermas à l’égard de la transformation structurelle causée par les médias de masse. L’équilibre entre liberté et égalité est un topos dans l’histoire des idées, et cela vaut également pour d’autres thèmes de la pensée démocratique. Alors que les médias de masse « traditionnels » ont pu contribuer à l’intégration des champs (linguistiques) politiques, les nouveaux médias favorisent l’efficacité des forces centrifuges. Même si la consommation médiatique ne va pas se replier principalement dans des chambres d’écho fermées, les destinataires ont désormais accès à une offre moins pluraliste en matière de contenus et d’informations politiques. Celle-ci se caractérise par moins d’intersections, car elle cible des intérêts, des opinions et des visions du monde spécifiques. Ce phénomène menace non seulement de contribuer à une polarisation croissante des opinions,66Mutz 2006; Sunstein 2017 mais il intensifie également la lutte pour attirer l’attention. Cette lutte est soutenue par des outils et des techniques qui sont plus contre-productifs que favorables à l’information politique ainsi qu’à la formation de l’opinion et de la volonté : la tabloïdisation et l’infotainment étaient des termes clés dans la recherche sur la communication politique, principalement dans les années 1990 ; 67Dörner 2001 aujourd’hui, l’accent est mis sur les tendances à la visualisation,68Dowe 2011 à la singularisation69Reckwitz 2020 et à la dissonance/évitement.70Pfetsch et al. 2018 D’une part, pour informer les citoyens sur leurs intérêts politiques, le XXIe siècle a besoin d’une offre orientée vers les intérêts personnels et autres dispositions individuelles – par exemple, le temps limité disponible pour recueillir des informations politiques, la richesse, la volonté de dépenser de l’argent et les connaissances préalables – qui existent dans le contexte d’une société de plus en plus individualisée. On peut soutenir qu’il est dans l’intérêt des fournisseurs axés sur le nombre d’utilisateurs de développer des algorithmes qui reflètent cette évolution. D’autre part, il est nécessaire, tant pour l’information individuelle que pour l’intégration sociale, que les « informations transversales »71Mutz 2006 parviennent aux citoyens. Un nouvel équilibre, dans lequel les forces socio-intégratrices sont systématiquement renforcées, doit être établi. Il devrait viser à favoriser une culture politique capable de créer un équilibre entre les forces libérales-économiques et démocratiques-égalitaires. Le modèle des « vannes » ne constitue pas à lui seul une base suffisante pour cela, car il implique une importance sociétale des élites éducatives et des communicateurs professionnels qui ne peut plus être automatiquement supposée dans le contexte du numérique. De plus, il sous-estime la valeur démocratique des médias ouverts qui permettent, même sans que la société civile n’agisse comme une « écluse », le déroulement de processus de subjectivation politique, d’innovation thématique, de participation et de solidarisation, y compris au-delà du champ d’action de l’État. Il n’est donc pas nécessaire de trouver des équivalents fonctionnels aux positions et aux rôles de la structure de la sphère publique du XXe siècle, mais plutôt d’équilibrer les différentes structures et forces afin que la sphère publique politique actuelle puisse exploiter les possibilités offertes par les technologies numériques pour la vie démocratique, sans être faussée par de nouvelles relations de pouvoir, logiques et structures. Elle pourra alors remplir plus efficacement ses fonctions démocratiques. Le consensus (renforcé) au sein de la citoyenneté peut être, comme le préconise la théorie délibérative, le résultat de processus de formation de l’opinion dans une sphère publique politique équilibrée. Cependant, il ne s’agit pas d’une caractéristique de l’acte d’équilibrage en soi. Par exemple, l’existence de « robots sociaux » est beaucoup moins problématique pour la qualité des campagnes électorales démocratiques lorsque a) ces possibilités de manipulation sont bien connues et que les acteurs concurrents se surveillent donc mutuellement à cet égard, et b) les citoyens sont capables de soupçonner au moins des manipulations si leurs comptes sur les réseaux sociaux promeuvent exclusivement et agressivement une certaine opinion. Un équilibre des pouvoirs entre les forces concurrentes peut ainsi être atteint, dans le premier cas, grâce à une meilleure compétence médiatique et, dans le second cas, grâce à l’interaction dans une constellation plurielle d’acteurs. Néanmoins, cela ne suffira pas à aboutir à un consensus entre opinions concurrentes. Il est en outre nécessaire de mettre l’accent sur l’importance des facteurs culturels pour la sphère publique démocratique et de les prendre en compte pour orienter la pratique politique : le « monde culturel parallèle aux structures formelles de division des pouvoirs et de représentation »72Lietzmann 2019, p. 17 n’est pas apparu au XXIe siècle comme une condition nécessaire à une sphère publique démocratique saine. Joshua Cohen décrivait déjà dans les années 1980 « l’engagement à résoudre les problèmes de choix collectif »73Cohen 1989 cited in Habermas 1990, p. 38 comme une condition de la démocratie. Pourtant, par rapport aux mesures de régulation, le discours actuel sous-estime souvent l’importance et la malléabilité de la culture politique. Et ce, malgré les preuves empiriques de l’influence des facteurs culturels sur les structures contemporaines et les déficits de la sphère publique politique. Settle74Settle 2018 montre par exemple que les attitudes et les identités politiques jouent un rôle majeur dans la polarisation, tandis qu’Iyengar et al.75Iyengar et al. 2012 suggèrent qu’elles comportent une dimension affective. Les réglementations, par exemple sur la manière de traiter les profils personnels des utilisateurs, sont sans aucun doute importantes pour garantir les qualités essentielles (par exemple libérales) de la sphère publique. Les procédures légales qui protègent la réalisation quasi parfaite de l’ambitieuse « situation idéale de communication », qui permet une coopération raisonnable et une argumentation sans contrainte, doivent également être institutionnalisées dans l’univers numérique.76Habermas 1990, p. 41 À l’inverse, l’exclusion des « institutions invisibles »77Rosanvallon 2008 de la réflexion sur la sphère publique politique peut facilement conduire à une perception erronée de l’incapacité d’agir et de l’absence d’alternatives. Il n’appartient pas seulement à l’État de nourrir une culture politique démocratique dans la sphère publique politique. La société civile et les acteurs transnationaux jouent un rôle tout aussi important, car les points de libration ne sont pas plus entravés par les frontières nationales que la circulation de l’information sur les réseaux sociaux. Le « parallélogramme des forces » d’Ernst Fraenkel78Fraenkel 1991a, qui fait partie de sa théorie néo-corporatiste, prend un nouveau sens dans ce contexte : en effet, les États (aujourd’hui également les fédérations d’États) ont pour mission d’équilibrer les inégalités de pouvoir entre les différents groupes sociaux. Le concept de groupes de Fraenkel doit toutefois être élargi aujourd’hui : ce ne sont pas seulement les intérêts particuliers (pour Fraenkel : principalement les entreprises et les Églises) qui importent, mais aussi les mouvements sociaux et autres groupes provisoires caractérisés par une diversité d’opinions et d’intérêts. Ce que Fraenkel redoutait, à savoir la dissolution des groupes pluralistes, principalement (et d’une manière particulière, les organisations politiques), en « une masse d’individus isolés », pourrait bien être devenu une réalité dans la société des « singularités ».79Reckwitz 2020 Mais contrairement à la prédiction de Fraenkel, les médias de masse n’ont pas acquis le pouvoir d’uniformiser l’opinion.80Fraenkel 1991b, p. 93 Et si la société de masse et la société corporative sont loin d’être une réalité, l’État doit également veiller aux intérêts faiblement organisés. Ainsi, non seulement les entreprises et les associations devraient bénéficier d’un financement public et s’intégrer dans le « parallélogramme des forces », mais d’autres formes d’organisation des intérêts doivent également exister, comme c’était le cas dans l’« Agenda 21 » adopté par les Nations unies en 1992. De plus, il est essentiel que les acteurs étatiques commencent à reconnaître que, dans la constellation numérique, les structures de la sphère publique politique ne sont pas simplement données, mais doivent être créées et façonnées. L’influence de la pensée néolibérale dans la société contemporaine peut expliquer l’absence de telles activités, mais elle ne peut être tenue pour responsable du manque d’opportunités d’action. Il existe des expériences de tels processus de structuration : la création des chaînes publiques peut être considérée comme un exemple de tentative de structuration de la sphère publique politique.81Bien que la comparaison actuelle entre la sphère publique politique américaine et, par exemple, allemande prouve le succès de mesures de structuration telles que celles-ci (voir par exemple Fukuyama & Grotto 2020) La mise à disposition par l’État de chaînes d’information de qualité, fiables et impartiales est aujourd’hui plus importante que jamais. Il est néanmoins temps d’adapter la structure des chaînes publiques aux nouvelles relations de pouvoir : le nombre de fréquences de transmission n’est plus une limite à la création et au financement d’une offre d’information politique étendue et équilibrée. Le risque que des intérêts particuliers finissent par dominer (« Vermachtung ») reste d’actualité. Mais ce risque concerne aussi bien la presse écrite que les chaînes publiques. En ce qui concerne le niveau d’information locale et régionale, l’Allemagne accuse aujourd’hui un sérieux déficit, notamment parce que beaucoup moins de personnes sont disposées à payer pour y avoir accès. Malgré cela, les financements publics sont principalement accordés aux chaînes publiques régionales. De même, les décideurs politiques ont largement externalisé la planification – pourtant très importante – de nouvelles plateformes, potentiellement européennes, à l’ARD, la première chaîne publique allemande. Il est essentiel de faire preuve d’un engagement politique plus fort et de séparer les fonctions de service public de la presse écrite, de la radio et de la télévision, comme s’il n’existait aucune alternative. Outre le soutien aux plateformes numériques qui contrebalancent l’offre unilatérale d’informations et d’opinions politiques, l’éducation politique joue un rôle clé pour l’univers public numérique. Cependant, lorsque l’objectif est de développer systématiquement des forces d’intégration sociale, le financement public de projets distincts ne suffit pas. Un programme éducatif correspondant doit également être envisagé, notamment dans le cadre de l’enseignement obligatoire. La « conscience sociale », qui explique en partie pourquoi le lanceur d’alerte américain Edward Snowden a divulgué des informations secrètes, se développe notamment dans le cadre de l’offre éducative. Et à une époque où l’information est devenue la « forme de réflexion » centrale82Baecker 2011, la prise de conscience individuelle de l’éthique de l’information devient de plus en plus importante83Stalder 2018, p. 151. Outre les deux perspectives qui viennent d’être évoquées comme contributions potentielles à un « équilibre démocratique » dans la structure de la sphère publique numérisée, on pourrait penser à de nombreux autres exemples, mais il faut noter qu’aucune solution unique ne peut être considérée comme susceptible d’exercer une force d’attraction significative. Dans un univers fondamentalement instable, même une liste plus complète de mesures d’équilibrage potentielles ne pourrait prétendre à l’exhaustivité ou à la durabilité – c’est pourquoi je choisis de ne pas présenter d’autres exemples ici. L’essai revient plutôt à son argument principal : l’appel à comprendre la sphère publique politique comme un univers communicatif qui a besoin de créer des points de libration pour garantir la qualité et la structuration démocratiques.

4. Conclusion : il s’agit peut-être d’une science (politique) complexe

La libration des discours dans l’univers public moderne est une tâche herculéenne pour la démocratie contemporaine. L’objectif principal de cet essai était de le montrer clairement. Il ne fait aucun doute que les trolls, les fausses nouvelles, les chambres d’écho et les robots sociaux interfèrent avec l’exercice des fonctions démocratiques par la sphère publique politique. Et pourtant, ils continueront, tout comme d’autres phénomènes nouveaux, à faire partie de l’univers public. Le problème de la fragmentation, tel que décrit par Habermas et d’autres, n’est pas soluble en tant que tel dans les conditions de la numérisation. Par conséquent, répondre aux nouvelles caractéristiques de la sphère publique politique est l’un des principaux défis de la constellation actuelle. Outre le soutien à un cadre juridique, il convient de promouvoir une culture politique propice à l’équilibre ou à l’intégration des diverses forces de structuration au sein de la sphère publique politique, ainsi qu’à la revitalisation ciblée et financée par l’État des éléments d’intégration sociale. Les structures de la sphère publique, comme le souligne Jürgen Habermas dans La transformation structurelle de la sphère publique, revêtent une importance démocratique et sont également malléables. Contrairement aux études sur la propagande publiées au début du XXe siècle par Harold Lasswell ou Edward Bernay, la thèse d’habilitation de Habermas met en lumière l’importance des éléments discursifs qui ne sont pas liés à des intérêts particuliers ou qui en ont été libérés. Dans ce contexte, le progrès technologique ne doit pas être examiné de manière superficielle en fonction de sa capacité à soutenir l’expansion ou l’inclusion d’un plus grand nombre d’interlocuteurs. Il est également nécessaire de développer une compréhension des logiques médiatiques ainsi que des possibilités et des processus permettant de les exploiter à des fins intéressées. Le monde universitaire doit jouer un rôle de premier plan à cet égard. Tout comme les innovations technologiques précédentes, la numérisation a, au cours des 30 dernières années, déclenché des processus de transformation de la structure de la sphère publique politique qui peuvent potentiellement porter atteinte à la démocratie, mais qui offrent également des opportunités pour des discours politiques fructueux. À contre-courant de la recherche contemporaine sur la sphère publique, cet essai n’a pas considéré ces processus de transformation comme dépourvus d’alternative. Ils sont sans aucun doute irréversibles dans le sens où l’idéal de Habermas, à savoir la sphère publique bourgeoise avec ses salons, ne reviendra pas comme moyen dominant de réflexion politique coopérative. Cependant, il serait tout aussi erroné de penser que le développement sociétal se fait « en l’absence d’alternatives ».84Stalder 2018, p. 125 La résolution du « gradient entre l’intérêt éclairé et le bien public, entre les rôles des clients et des citoyens »85Habermas 1990, p. 41 a toujours été l’une des tâches les plus difficiles de la théorie démocratique. Elle conduit à un exercice d’équilibre qui caractérise non seulement la littérature actuelle sur la théorie démocratique délibérative, mais aussi la théorie démocratique libérale et républicaine. Toutes ont en commun de s’appuyer sur une sphère publique politique active, car c’est là que peuvent apparaître des intérêts divergents et que leur traduction en décision politique peut être préparée. Avec les médias numériques, ces processus sont devenus (encore) plus complexes qu’ils ne l’étaient dans les conditions des médias de masse « traditionnels ». C’est un défi pour la science politique du XXIe siècle. Dans ces conditions, elle est plus que jamais comparable à la « science des fusées », la plus complexe des sciences. L’identification et l’équilibrage des forces gravitationnelles et centrifuges actuelles deviennent une tâche centrale pour notre discipline. Pour les étudier, nous avons besoin d’observations empiriques, de descriptions – même de phénomènes qui ne sont pas immédiatement visibles et mesurables – et de relier étroitement les résultats à des concepts et des objectifs théoriques sophistiqués. Les politologues doivent examiner les impacts des algorithmes au même titre que les connaissances des citoyens. Il faut mener des recherches sur les plateformes de réseaux sociaux telles que X (anciennement Twitter) au même titre que sur le New York Times ou le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il est essentiel de repenser des notions telles que la vie privée et d’élaborer des normes normatives pour des sphères publiques politiques équilibrées. De nombreux autres exemples pourraient être cités, tous complexes et ambitieux, dont l’intégration représente un défi particulier. Cependant, compte tenu de l’importance fondamentale de la sphère publique politique pour la démocratie, il n’y a pas d’autre choix que de s’atteler à cette tâche.


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Transformation structurelle de la sphère publique


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Notes

  • 1
  • 2
    Je tiens à remercier Alexandra Zierold pour m’avoir aidé à traduire cet article. Nous avons traduit nous-mêmes toutes les citations tirées de textes allemands, en utilisant les éditions et sources anglaises disponibles. ↩︎
  • 3
  • 4
    Habermas 2008, p. 175 [1989 in English]. ↩︎
  • 5
    Habermas 2008, p. 176. ↩︎
  • 6
    Habermas 2020a, p. 26; Habermas 2022 ↩︎
  • 7
    Habermas 2020b, p. 103–105. ↩︎
  • 8
    Baecker 2011; 2017 ↩︎
  • 9
    Mau 2019, p. 166 ↩︎
  • 10
    Stalder 2018, pp. 129–130 ↩︎
  • 11
    Lafont 2023; Ritzi 2023 ↩︎
  • 12
    e.g.,Weßler & Wingert 2007, p. 21; Ritzi 2014, pp. 169–171 ↩︎
  • 13
    Peters 2007, p. 56 ↩︎
  • 14
    McLuhan 1967 [1962] ↩︎
  • 15
    McLuhan 1967, pp. 31–32 ↩︎
  • 16
    Castells 1996 ↩︎
  • 17
    Bolz 1993 ↩︎
  • 18
    Block 1997; Coy 1994 ↩︎
  • 19
    Castells 2001 ↩︎
  • 20
    Stark et al. 2014 ↩︎
  • 21
    Maletzke 1998 ↩︎
  • 22
    e.g., Bernays et al. 2021 ↩︎
  • 23
    Habermas 2008, p. 189 ↩︎
  • 24
    Habermas 2008, pp. 181–196 ↩︎
  • 25
    Habermas 2008, p. 27 ↩︎
  • 26
    Krüger 2012 ↩︎
  • 27
    Pfetsch 2003 ↩︎
  • 28
    Habermas 2008, p. 163 ↩︎
  • 29
    Habermas 2008, p. 2 ↩︎
  • 30
    Habermas 2008, p. 231 ↩︎
  • 31
    Habermas 2008, p. 232 ↩︎
  • 32
    Habermas 2008, p. 160 ↩︎
  • 33
    Habermas 1996 ↩︎
  • 34
    Habermas 1996, p. 300 ↩︎
  • 35
    Habermas 2020b, pp. 103–104 ↩︎
  • 36
    e.g., Merkel & Ritzi 2017, p. 3 ↩︎
  • 37
    e.g., Bedford-Strohm et al. 2019, pp. 12–13; Bieber 2002; Hagen et al. 2017; Thiel 2016 ↩︎
  • 38
    Stalder 2018, pp. 125–127 ↩︎
  • 39
    Stalder 2018, p. 148 ↩︎
  • 40
    Habermas 1992, p. 171 ↩︎
  • 41
    Habermas 2022, p. 65 ↩︎
  • 42
    Habermas 2020a, p. 27 ↩︎
  • 43
    Habermas 2020a, p. 27 ↩︎
  • 44
    Habermas 2022, p. 47 ↩︎
  • 45
    e.g., Dubois & Blank 2018; Hodenberg 2012; Jürgens et al. 2014; Rau & Stier 2019 ↩︎
  • 46
    Habermas 2020a, p. 28 ↩︎
  • 47
    Lesch 2021, p. 15 ↩︎
  • 48
    McLuhan 1967, pp. 54–56 ↩︎
  • 49
    e.g., Hodenberg 2012 ↩︎
  • 50
    McLuhan 1967, p. 19 ↩︎
  • 51
    Floridi 2017. ↩︎
  • 52
    Hegelich & Janetzko 2021; Woolley 2020 ↩︎
  • 53
    Neuberger 2018 ↩︎
  • 54
    Sunstein 2017 ↩︎
  • 55
    Ritzi 2014; Thiel 2017 ↩︎
  • 56
    Mouffe 2017 [2007]; Rancière 2016 [1999] ↩︎
  • 57
    Nassehi 2019, p. 42 ↩︎
  • 58
    Hofmann 2019, p. 28 ↩︎
  • 59
    Stalder 2018, p. 10 ↩︎
  • 60
    Lesch 2021, p. 129–133 ↩︎
  • 61
    Nassehi 2019 ↩︎
  • 62
    Stalder 2018 ↩︎
  • 63
    Habermas 2020a, p. 15 ↩︎
  • 64
    e.g.,Wolfsfeld et al. 2013 ↩︎
  • 65
    Cela n’exclut pas des réglementations spécifiques dans certains domaines, par exemple en matière de violation du droit général de la personnalité. ↩︎
  • 66
    Mutz 2006; Sunstein 2017 ↩︎
  • 67
    Dörner 2001 ↩︎
  • 68
    Dowe 2011 ↩︎
  • 69
    Reckwitz 2020 ↩︎
  • 70
    Pfetsch et al. 2018 ↩︎
  • 71
    Mutz 2006 ↩︎
  • 72
    Lietzmann 2019, p. 17 ↩︎
  • 73
    Cohen 1989 cited in Habermas 1990, p. 38 ↩︎
  • 74
    Settle 2018 ↩︎
  • 75
    Iyengar et al. 2012 ↩︎
  • 76
    Habermas 1990, p. 41 ↩︎
  • 77
    Rosanvallon 2008 ↩︎
  • 78
    Fraenkel 1991a ↩︎
  • 79
    Reckwitz 2020 ↩︎
  • 80
    Fraenkel 1991b, p. 93 ↩︎
  • 81
    Bien que la comparaison actuelle entre la sphère publique politique américaine et, par exemple, allemande prouve le succès de mesures de structuration telles que celles-ci (voir par exemple Fukuyama & Grotto 2020) ↩︎
  • 82
    Baecker 2011 ↩︎
  • 83
    Stalder 2018, p. 151 ↩︎
  • 84
    Stalder 2018, p. 125 ↩︎
  • 85
    Habermas 1990, p. 41 ↩︎