réseaux locaux

Il y  a une trentaine d’années, quand on parlait d’intervention de réseau, on référait à Claude Brodeur : L’intervention de réseaux, une pratique nouvelle (1984). Faire des liens entre « l’intervention individuelle », c’est-à-dire auprès d’une personne, et les réseaux sociaux, familiaux et communautaires entourant cette personne. On était en pleine période d’expérimentation et de développement de méthodes et ressources alternatives mettant l’accent sur l’autonomie, la participation des « clientèles », l’émergence des nouveaux mouvements sociaux : centres de femmes, maisons de jeunes, ressources alternatives en santé mentale… Des processus qui questionnaient et critiquaient souvent les pratiques institutionnelles et professionnelles traditionnelles.

Peu à peu se sont structurés des réseaux parallèles, parfois complémentaires, quelquefois en compétition – souvent dépréciatifs les uns envers les autres : réseaux communautaires, d’économie sociale, de services publics.

Avec la création des CSSS, la méfiance et la compétition ne sont pas disparues mais l’obligation de collaborer s’est fait plus pressante – autour du concept de réseau local de services (RLS) avec ce qu’il a de flou mais aussi d’évident : travaillant avec les mêmes clientèles, sur les mêmes territoires, avec des ressources en nombre limité, il faut au moins se parler; idéalement, travailler de concert.

Réseaux; réseau social; réseau informatique; réseau d’amis; réseau de distribution; réseautage; réseau de la santé; réseau communautaire; travailler en réseau…

Il y a dans le concept de réseau, si on fait abstraction des platitudes omniprésentes actuellement associées aux facebooks et twitter, une horizontalité, une transversalité impliquant soit une liaison inter-organisationnelle ou encore une fluidité se démarquant des délimitations et frontières « dures » des organisations. On a même associé le concept, aux premières heures de la mise en réseau[1] des ordinateurs de bureau, à un certain égalitarisme, une décentralisation des pouvoirs favorisant l’autonomie à l’opposé de structures hiérarchisées reliant des terminaux (idiots) soumis à un ordinateur central. Nous sommes ici en présence de deux types de réseaux, l’un centré sur le « mainframe » alors que l’autre n’a pas nécessairement de centre. L’image ultime de cette mise en réseau sera l’Internet, le réseau des réseaux.

Mais parler de réseau dans les domaines de la santé et des services sociaux, c’est beaucoup plus que de mettre en lien des ordinateurs. Même si les ordinateurs et l’Internet seront peut-être très utiles pour soutenir et accompagner le travail en réseau. En fait, on faisait de l’intervention de réseau bien avant l’arrivée de l’informatique dans les bureaux. Une intervention qui voulait prendre en compte l’inscription d’un client dans son, ses réseaux familiaux, de voisinage, de travail… Une approche qui s’est transformée et fut incorporée au cours des décennies en différentes théories et approches : systémique, communautaire, McGill, écologique… Des approches reconnaissant l’influence des contextes, des appartenances, l’action concurrente des différentes dimensions et systèmes sur la santé, le bien-être d’un individu ou d’un milieu.

Cette prise en compte des contextes et réseaux d’insertion des clientèles n’a pas marqué seulement l’évolution des pratiques professionnelles mais elle accompagna l’émergence de nouvelles façons de faire – plus souples, plus proches des usagers, facilitant leur engagement et leur participation dans les choix et processus de guérison ou d’insertion sociale.

Des initiatives et des ressources qui brisaient plus ou moins avec les logiques bureaucratiques classifiant les problèmes et clientèles de manière cartésienne, exclusive : aux problèmes économiques des solutions économiques; aux problèmes de santé des remèdes spécifiques, aux problèmes aigus des solutions spécialisées…

Cette approche d’inclusion, participative et interdisciplinaire, ou plutôt non disciplinaire et humaniste allait favoriser l’action sur des problématiques complexes. En fait, c’est en reconnaissant les liens entre les problèmes (chômage, exclusion sociale, toxicomanies, santé mentale…) que les approches communautaires et de réseau innovèrent devant des structures institutionnelles plus lourdes et lentes à s’adapter. Pendant une vingtaine d’années le financement public de ces ressources et réseaux communautaires et alternatifs s’est poursuivi – au gré des pressions sociales, elles-mêmes liées à l’élévation de la conscience collective à l’endroit de certains problèmes (violence faite aux femmes; santé mentale…) ou encore aux aléas de la conjoncture économique (taux de chômage plus ou moins élevé) et des velléités de la couverture publique…

Car durant la même période le réseau public de la santé et des services sociaux connut plusieurs vagues de réformes et de questionnements, centralisation et décentralisation, plusieurs brassages visant à augmenter l’imputabilité, l’efficacité, l’accessibilité, la réactivité d’un réseau dont la croissance continuait d’inquiéter. Les mécanismes d’interaction et d’ajustement qu’étaient les conseils d’administration se sont alourdis à mesure que les mandats et territoires s’élargissaient. Le conseil d’un CSSS d’aujourd’hui pouvant remplacer jusqu’à 7 ou 8 conseils d’établissements (CHSLD, CLSC, hôpitaux) fusionnés.

La mise de l’avant des concepts de responsabilité populationnelle et de réseau local de service viendra dynamiser et responsabiliser cette instance locale, sans pour autant lui donner un pouvoir formel sur les autres acteurs locaux ou régionaux. Tout au plus les CSSS auront-ils gagné un certain pouvoir d’influence, à titre d’animateur dudit  réseau local.

Mais comment peut-on assumer une responsabilité sans avoir de pouvoir ?

Comment un réseau local de services peut-il être tenu responsable de la santé de la population de son territoire s’il n’a aucun moyen d’engager la participation des acteurs essentiels du réseau de santé que sont les médecins ?

Une bonne question… Cependant l’irresponsabilité des uns ne devrait pas exonérer les autres de toute responsabilité !

Et même s’il y avait une totale cohésion entre les acteurs locaux, comment pourrait-on tenir les institutions, cliniques et ressources communautaires d’un quartier populaire pour responsables d’un état de santé et de bien-être qui résulte d’inégalités sociales et de conditions historiques dont les causes débordent très largement le territoire local ?


[1] aujourd’hui considérée comme allant de soi

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