regarder devant, hier en tête

Deux mois que je n’ai rien écrit sur ce carnet. J’ai bien dû commencer 2 ou 3 billets dont un particulièrement développé sur ce que j’ai retenu du dernier livre de David Graeber (The Dawn of Everything – Au commencement était), mais comme je n’ai pas encore fini de lire la version française (après avoir lu l’original en anglais), je dois remettre à plus tard mon commentaire sur ce livre important en anthropologie et préhistoire.

Je voudrais remercier certains auteurs qui m’ont stimulé ou questionné au cours de l’année et dont j’ai pu, ou pas, vous parler ici dans l’un ou l’autre des 18 billets publiés en 2021 sur Gilles en vrac…

Il faut parfois du courage pour écrire un livre. Un livre inscrit dans la conjoncture comme le fut celui de Daniel Sanger (Sauver la ville) qui portait sur l’histoire du parti Projet Montréal, et le déroulement de son premier mandat dont il pouvait témoigner en tant qu’employé de l’appareil politique de Projet Montréal depuis l’élection de Luc Ferrandez à la mairie du Plateau Mont-Royal. À la sortie de son livre, au début de la campagne électorale, alors que les sondages donnaient le candidat Coderre en avance sur la mairesse Plante, la franchise et la transparence de Sanger n’ont pas dû plaire à tout le monde ! Maintenant que madame Plante a été réélue, on peut penser que son pari n’a pas été vain et qu’il a pu contribuer à construire l’image d’un parti sain et ouvert. Reste à voir si un autre Sanger saura faire la chronique interne de ce deuxième mandat !

A l’aventure autour du monde avec Taras Grescoe, dont j’avais commencé l’avant-dernier livre, paru en traduction française en 2019 (Shanghai, la magnifique) qui fait la chronique des années 30 dans la ville de Shanghai à travers les yeux d’une écrivaine journaliste qui y a réellement vécu (Emily Hahn). Un style « docu-fiction » qu’il a repris dans son dernier livre, Possess the Air, où il retrace les années 20 et 30 d’une Rome sous Mussolini. À travers les témoignages de divers artistes, écrivains ou citoyens qu’il rassemble en une trame narrative bien vivante. Je n’avais pas terminé la lecture de Shanghai, la magnifiqueque je plongeais dans un autre de ses livres : Straphanger, une suite de reportages dans une quinzaine de villes à l’échelle internationale sur les enjeux du transport en commun. Ce document paru en 2012 aurait bien mérité une traduction française ! Mais après dix ans, cela devient improbable sans une mise à jour… qui pourrait être minimale car les leçons à tirer de l’histoire resteront les mêmes !

Quand je regarde le parcours de la dernière année, il me semble qu’une tendance, une impression se dégage : l’écoute de la « nature », la reconnaissance de sa diversité, de son intelligence. Suzanne Simard et sa démonstration du rôle des arbres-mères dans les forêts canadiennes. Anna L. Tsing, avec Friction, nous fait pénétrer la culture des Dayacs, sur l’île de Bornéo, et la relation de symbiose et de bénéfices mutuels que ces aborigènes ont développée avec les êtres des forêts. En même temps que je lisais Simard et Tsing, je me suis passionné pour l’identification des espèces qui fleurissent chaque année derrière chez moi dans une riche petite fiche. Avec quelques voisins on s’est même pris à rêver que certaines espèces et spécimens pourraient être protégés, encouragés afin de maximiser la captation de carbone et les abris d’oiseaux… mais les proprios ont tout rasé, comme à leur habitude, au mois d’août. Malgré une offre de collaboration faite aux propriétaires du terrain. Il est possible que la règlementation municipale concernant de tels terrains explique un tel comportement… Mais il est aussi possible que ce soit la manière la moins onéreuse, la plus expéditive de ne pas construire un terrain. 

L’ignorance de la nature, son exploitation, sa réduction à l’état de ressource, d’espace à occuper, à consommer… marquent notre prétention comme espèce à dominer la planète avec autant d’intelligence qu’un troupeau de cerfs sur une île aux thuyas. 

Bon, malgré ce que je viens de dire en introduction, je ne peux m’empêcher de dire quelques mots de la « brique » (Au commencement était…) lancée par les deux David (Graeber et Wengrow) dans le miroir de l’histoire. Vous y découvrirez un Kondiaronk qui a eu un impact beaucoup plus grand que sur la seule Grande paix de Montréal. Une relecture de l’histoire à partir des données archéologiques récentes qui brise à tout jamais la conception linéaire du progrès amenant l’humanité des groupes de chasseurs-cueilleurs vers les premières cités d’agriculteurs, puis vers les États modernes… pour nous donner une idée, un aperçu de la diversité, la richesse des cultures dites primitives. Comment des récits, des appartenances totémiques pouvaient permettre des liens, des déplacements à l’échelle continentale. Comment des comportements aussi différents et opposés que les potlatch sur la côte Nord-Ouest américaine et ceux, pleins de sobriété des nombreux peuples de Californie peuvent coexister ? C’est à un tout nouveau récit des origines que nous convient les auteurs. Passionnant récit, certes, mais je me pose encore la question : en quoi cela change-t-il notre quotidien?

Peut-être cela changera notre façon de nous percevoir dans le temps, et dans notre environnement. 2022. Pourquoi pas 32022?1 Ces terres qui apparaissaient vierges aux colonisateurs des XVII-XVIIIe siècles, avaient été habitées et soignées depuis des millénaires grâce à des savoirs transmis oralement mais aussi inscrits le long des allers et venues des peuples qui y vivaient. Des savoirs qui ont été d’abord exploités (commerce des fourrures) puis éliminés, même pas assimilés. Oubliés. Pourquoi faire commencer la civilisation à la naissance du Christ ? Question incongrue, s’il en est, en ce temps des fêtes : L’Occident aurait-il suivi le même parcours, la culture gréco-romaine aurait-elle conduit aux développements technologiques et scientifiques des derniers siècles s’il n’y avait pas eu l’apport du christianisme ? Difficile à dire. Certains arguent même que l’émergence du christianisme a contribué à la chute de l’Empire romain (The Darkening Age: The Christian Destruction of the Classical World) 2. Une chose est certaine l’accès aux textes gréco-romains fut conquis de haute lutte par ces « aventuriers » de la Renaissance (Les aventuriers de la mémoire perdue, par Jean-Christophe Saladin). De même l’autonomie des sciences, puis de l’État par rapport à la religion n’ont été gagnées qu’après guerres et Inquisitions. Mais cela n’a-t-il pas surtout servi au désencastrement de l’économie, finalement ? Quoiqu’il en soit, avant de faire l’impasse sur deux millénaires de catholicisme, nous devrions en tirer quelques leçons, d’humilité, d’ouverture à l’autre et de respect de la vie (Faire confiance à la vie, Dieu existe-t-il ?, Hans Küng).

Ce vers quoi Graeber et Tsing me conduisent en ce début 2022 : Tending the WildArts of Living on a Damaged Planet ; Wild Dog Dreaming : Love and ExtinctionL’œil du maître : figures de l’imaginaire colonial québécoisParmi les arbres, essai de vie communeSur la piste animaleL’habitude des ruines; Par-delà nature et culturePrimauté du vivant (à paraître).

Allez ! Bonne année 32 022 tout le monde !

Une version de ce billet a aussi été publiée sur Nous.blogue

  1. Question déjà posée ici, en 2009 : troisième millénaire ou trentième ?  (retour)
  2. Par ailleurs, “Comment l’empire romain s’est effondré” donne sans doute une vision plus juste (et en français !) de la dite chute.  (retour)

empreinte et désirs

Réduire notre empreinte écologique, parce que la planète n’en peut plus. Parce que la planète c’est plus que des champs de maïs, de soya et des pâturages.
Mais pour réduire notre empreinte, il faut commencer par le vouloir ! À moins, bien sûr qu’on compte sur les prochaines crises pour nous forcer la main…
On pourrait commencer par cesser de titiller les désirs de chacun par la publicité. Comme disait Francis Vailles dans Nos cigarettes du XXIe siècle | La Presse :

Permettra-t-on encore longtemps aux constructeurs automobiles, qui font vivre les pétrolières, de vanter les vertus de leurs VUS polluants dans des publicités, les associant à montagnes et forêts, quand on sait les ravages des GES ?

Vous êtes pas tannés de voir des publicités de VUS quatre fois l’heure interrompre les bulletins de nouvelles ? Ou même les émissions consacrées à l’état déplorable de la planète ? Et si on commençait par interdire ces publicités insensées !

Ce ne sont pas que les automobiles qui pèsent dans notre bilan environnemental. Tous ces objets qui « coutent moins cher à remplacer qu’à réparer »… Hubert Guillaud, dans son Sans transition : de nos vies avec et dans les machines du quotidien | InternetActu.net :

[C’est] à partir des années 1990 que la délocalisation achève la réparabilité : désormais, remplacer un produit est moins cher que le réparer. (…)
Les appareils se dupliquent plutôt qu’ils ne s’économisent… Nous démultiplions chez nous les écrans comme nos machines à café. Nous démultiplions l’adoption d’appareils sans abandonner les précédents. (…)
Nous nous sommes fondus, identifiés à nos bardas d’objets essentiels et inutiles que la mondialisation et l’industrialisation ont rendus si facilement accessibles à tous. Perclus de confort, nous regardons encore devant nous pour nous demander… : pour combien de temps ?

Et cette pression sur l’environnement ne met pas seulement en danger notre confort. Dans les « zones frontières » du capitalisme, ce sont des cultures millénaires et une connaissance fine des fruits et équilibres de ces milieux de vie qui sont éradiqués pour faire place aux productions industrielles. Grâce à ses recherches sur le terrain étalées sur plus de 20 ans (1980-2004), et son approche à la fois anthropologique, philosophique et politique, Anna Lowenhaupt TSING nous fait vivre les tragédies, les drames et les espoirs de la vie dans les montagnes du Kalimantan du sud, sur l’île de Bornéo, en Indonésie. De Sukarno à Suharto, et son Ordre nouveau, l’Indonésie s’est de plus en plus intégrée au marché global (du contre-plaqué, d’abord, puis aujourd’hui, de la production d’huile de palme…). On a beaucoup entendu parler de la disparition des orang-outans que la culture des palmiers à huile déplace, mais qu’en est-il des populations humaines vivant dans les mêmes forêts ?

« Rendues possibles par la militarisation du tiers-monde en pleine guerre froide et la puissance grandissante des entreprises transnationales, les zones-frontières de ressources se développent là où les entrepreneurs et les militaires sont en mesure de défaire les liens entre la nature et les écologies et modes de subsistance locaux, « libérant » ainsi des ressources naturelles que bureaucrates et généraux offriront comme matière première aux entreprises. »
Cela au détriment des « Dayaks meratus, qui y vivent depuis des temps anciens et dont les moyens de subsistance dépendent des cultures itinérantes et de la cueillette en forêt. »
« La zone-frontière se fait sur le terrain instable entre légalité et illégalité, propriété publique et privée, viol brutal et charisme passionné, collaboration ethnique et hostilité, violence et loi, restauration et extermination. » (Friction, de Anna L. Tsing)

La culture du palmier, pour son huile, est responsable de la destruction des forêts de Bornéo. Voir le site : nopalm.org

Oui, il fallait augmenter la productivité agricole pour soutenir la croissance démographique… mais cette dernière a appelé et soutenu une croissance économique exponentielle. Et puis, jusqu’où pouvons-nous laisser libre cours aux « tendances naturelles » à l’imitation et à la consommation ? Saviez-vous que si les humains se « convertissaient » à une alimentation végétale, on pourrait réduire de 75% les surfaces consacrées au pâturage et à l’agriculture pour nourrir les bêtes ? Même en ne visant pas un régime 100% végétal, tout de suite, on voit qu’il y a de la place à l’amélioration !

Pas que des interdictions et des restrictions

Pour les privilégiés que nous sommes, dans les pays « développés », la transition écologique peut avoir des airs de punition : pas de viande, pas de gros char, pas de voyage en avion…

Mais quand on cessera de voir les forêts comme des arbres à couper et les marais comme des « swamps » à assécher et à construire… pour découvrir ce qui s’y passe vraiment et toutes les espèces vivantes qui habitent ces milieux, on pourra peut-être goûter de nouveaux plaisirs.

Le « progrès » tel que nous le connaissons maintenant n’est pas ou n’était pas inéluctable. Ce progrès s’est fait au détriment d’autres modes de relation au monde. La terre a cessé de nous parler parce que nous avons cessé de l’écouter et d’apprendre d’elle (Comment la terre s’est tue, David Abram). C’est à une mise à jour de nos conceptions des sociétés et cultures préhistoriques que David Graeber et David Wengrow nous convient avec The Dawn of Everything — A New History of Humanity. Le développement de l’agriculture et l’urbanisation des sociétés de chasseurs-cueilleurs ne se sont pas faits simplement, parce que c’était ça le « progrès ».

La relation de symbiose qui existait entre les humains et leurs milieux de vie vient d’être illustrée de surprenante manière par la découverte récente (Grizzly bear DNA maps onto Indigenous language families, Science, 2021.08.13) de la coïncidence géographique entre des groupes linguistiques amérindiens de Colombie-Britannique et des sous-espèces de grizzly. Comme si les deux espèces avaient appris ensemble à se partager un milieu.

Rêver un autre monde

En sortant du cinéma hier soir, pour y voir Dune, de « notre » Denis Villeneuve, j’étais déçu. Une bande sonore tonitruante (cela trahit peut-être mon âge) qui alourdit le discours, des batailles moyenâgeuses (à coups d’épées et de poignards !) et une psychologie à 5 cents de proies et prédateurs… de vengeances et de vendettas. Bon, c’est sûr que le monde imaginé par Frank Herbert en 1965 était stimulant et audacieux par les liens qu’on faisait avec la lutte des Palestiniens (ou autres populations soumises à l’occupation) et aussi avec les drogues psychédéliques.

Mais franchement, on ne peut pas imaginer une autre science-fiction, qui utiliserait les centaines de millions qu’on investit dans de telles superproductions pour imaginer autre chose que les guerres ou les invasions ? Et si on imaginait une culture, un futur qui respecte la nature, qui la soigne et apprend d’elle, comme le font encore certains Dayaks meratus sur l’île de Bornéo… Nos enfants connaissent plus de marques de chars ou d’espadrilles que d’espèces végétales. Dans une société où l’on prend plus souvent l’avion qu’on ne se promène en forêt, comment voulez-vous qu’on sacrifie un peu de son confort pour une nature que l’on ne connait pas ?

Aussi publié sur Nous.blogue

la saga des livres numériques

En septembre dernier j’ai acheté un livre (The Power of Us) au format numérique « Livres », de Apple, à lire avec l’application du même nom. Mais encore une fois, cette version avait la fonction « copier » bloquée… chose que j’ai plus d’une fois remarqué et dénoncé. En plus, cette fois, les notes inclues dans le texte se révélèrent toutes vides ! Je décidai donc de déposer une plainte à l’éditeur.

Le 28 septembre, j’avais réussi à trouver une adresse courriel chez l’éditeur Hachette-USA  où déposer ma plainte :

I have two complaints, after reading a few pages.

First, the Notes included in the text do not have any content. The only thing we see when clicking on it is the repetition of the number. (see the screen grab attached)

And Two : When I highlight a line or a phrase, I can’t copy it ! I can only make a note. But it is a good part of the interest of having a digital copy of a book : to be able to comment and work on extracts and citations. 

I suppose the Amazon version of your book would permit this kind of phrase copying… because I noticed this difference before in other books. 

Can I ask for a reimbursement of my Apple Books copy so I can buy an Amazon copy to be able to work with it ? And Can I Ask You, as publisher, to signal this very annoying difference in the format of the ebooks, that, nonetheless we pay the same price !


Le 21 octobre je recevais comme réponse :

Hello Gilles, 

I am sorry to hear about the difficulty you are experiencing with your Apple version of The Power of Us.  Unfortunately, we are not able to assist with the technical difficulties you are experiencing with Apple. You will need to contact the customer support team at Apple to help resolve your issue or issue a refund.

Thank you,

Nicole C.
Fulfillment Coordinator
Hachette Book Group

À quoi je répliquai, dans la journée, avec CC à applebooks.apple.com :

This is really annoying. I thought the publisher would care to know his books were not as useful and correctly rendered in one of the ebook standards where they are published. 

I am sending this reply to AppleBooks, but I suspect they will simply say that it was the choice (or the error) of the publisher ! Because it is not the Book app that does not permit the copying of a phrase. I have read lots of Books from other publishers in this format that don’t block this function. 

Thanks for the reply, anyway. 

Gilles Beauchamp

À quoi, Nicole C. (de Hachette Books) me répondait quelques 30 minutes plus tard :

I apologize, Gilles. I understood it to be an Apple specific issue only. I am sending this along to our team that handles ebook files to ask them to review. 

Entre temps j’avais déposé deux « questions » sur les forums d’usagers de Apple, en français et en anglais.:

Copier un mot ou une phrase dans l’application Livres

Il m’est arrivé d’acheter un livre au format Livres où je peux souligner des mots, une phrase, mais ne peut la copier (la fonction « copie » n’est pas activée). Ce que je trouve très ennuyeux car je travaille avec ces livres et je veux en citer des extraits… J’ai trouvé cela tellement ennuyeux que j’ai dû acheter le même livre chez Amazon, et là la fonction « copier » n’était pas bloquée.

Comment expliquer cela ? Est-ce l’éditeur qui décide de bloquer cette fonction ? Est-ce Apple qui ne permet pas la copie (d’un mot, une phrase – pas du livre en entier ? J’ai écrit à l’éditeur (Hachette) la dernière fois que cela m’est arrivé, et on m’a répondu qu’il fallait m’adresser au responsable de l’application, soit Apple.

Devrais-je éliminer tout achat d’un livre dans le format Livres à l’avenir ? Pourtant je peux lire certaines publications avec l’application Livres de Apple sans que la fonction « copier » soit bloquée. Il faudrait au moins que cette limitation soit apparente avant l’achat !

Merci,

Un lecteur frustré de devoir toujours acheter ses livres chez Amazon !!
Quelques 245 titres sur les 1450 livres de ma bibliothèque sont numériques.

Copying a phrase in Books

Some books I bought in Apple Books format can’t be copied (the function « copy » is greyed), but for the SAME BOOK bought in Amazon, the copy function is operating.

I know because I bought two versions of a book a few times : when I want to work with a book, it is pretty annoying not to be able to copy a citation.

The last time I bought a book in Apple’s format that blocked the copy, I contacted the publisher: it was Hachette. They finally answer my complaint: it is the app’s fault !

But it is not all the Books read in the Apple’s app that have this limitation, so…

And why a publisher would decide to limit an Apple version of his book and not limit it in the Amazon version ?

At first I thought it was a gimmick from Amazon… I am, finally, buying most of my books in Amazon’s format because of the limitation of the Apple’s format.

Or… is it another kind of limitation : a kind of counter limiting the proportion of copy you can make in Amazon’s books (I was told) that doesn’t exist in Apple’s format… and the publisher would block the copy function to prevent too much copying ? Is it ?

please can somebody enlighten me ?

Gilles

Finalement, comme je le disais en fin de l’évaluation de la transaction avec Apple — qui fut très réactive dans sa réponse : moins de 24 heure :

« j’ai été remboursé pour un livre, OK. Mais le fait que le livre au format Apple (Livres app) soit moins utile et convivial (la copie du texte interdite) que le format Kindle reste inexpliqué et ennuyeux : je suis obligé d’aller vers UN SEUL FOURNISSEUR : AMAZON. « 

En conclusion de cette histoire : j’ai été remboursé (rapidement) par Apple mais, après avoir acheté une copie Kindle du même titre, j’ai pu constater (encore une fois) que la fonction « copier » n’y est pas bloquée.

Pourquoi donc ? J’espère qu’un utilisateur sur les forums d’Apple pourra me répondre… Ou le service technique de Hachette ? Qui sait, d’ici Noël je recevrai peut-être une réponse ?

préoccupations pré-post-électorales

Je suis préoccupé par la polarisation des opinions dans le cadre de la prochaine élection municipale. Une polarisation d’autant facilitée que l’élection ne mobilise  qu’une minorité de la population en terme d’intérêt et de participation.

Préoccupé parce que les grands enjeux qui traversent et déchirent le territoire ne sont pas entre les mains de nos élus municipaux. Ce sont des initiatives qui appartiennent à d’autres niveaux de gouvernement quand ce ne sont pas  simplement des entités privées qui décident d’investir des centaines de millions pour construire des tours d’habitation ou encore des milliards, à même nos épargnes collectives, pour s’assurer d’une rendement financier à long terme sans égard à la planification de nos transports collectifs.

Si les enjeux qui vont façonner l’aménagement urbain des prochaines décennies sont entre les mains du gouvernement provincial alors il faudrait que… nous développions des alliances avec les autres centres urbains québécois qui pourrait avoir des intérêts similaires aux nôtres. De telle manière, que nous puissions faire valoir ces intérêts d’une manière coordonnées et même majoritaire lors de prochaines élections provinciales.

Nos valeurs

Nos élus reflètent nos valeurs, nos choix, nos limites.

Parfois, dans des circonstances extraordinaires, ils peuvent nous surprendre et montrer la voie, défendre des principes ou nous tirer vers une vision généreuse ou progressiste de l’avenir. 

Mais de manière générale, en démocratie, les tensions et contradictions entre groupes, classes, régions empêchent que des changements importants soient accomplis rapidement. 

Sauf quand le désir de changement s’est construit lentement, comme un ressort qui se tend. Je pense à la période de « révolution tranquille » où des changements rapides et importants ont pu se produire et transformer profondément la société et ses institutions. Cette période a été possible parce qu’un grand retard avait été accumulé sur la « modernité » et que le changement apparaissait nécessaire au plus grand nombre. De plus, les axes et pistes à suivre étaient assez clairs : il fallait rejoindre les rangs des sociétés modernes. 

C’est bien d’avoir des leaders qui savent rassembler et rassurer dans des périodes de crise où le danger est imminent. C’est plus difficile de rassembler quand il ne s’agit plus de rester chez soi et d’attendre son chèque mais de décider si on construira une autoroute ou un parc; si on doit vendre le patrimoine pour abaisser les taxes ou réduire les écarts de richesse et construire des villes et villages sains. 

Il nous faut construire, pierre à pierre, un nouveau consensus porteur de nouvelles valeurs, de nouvelles pratiques sociales de protection, d’éducation et de solidarité. Dénoncer les extravagances et le gaspillage qui sont encore la marque de la réussite dans nos sociétés. Promouvoir la sobriété, le « care » et le soin dans nos quartiers, nos villages, nos régions. 

Nos moyens, nos stratégies

La pandémie et la longue période de confinement (dans nos maisons, dans nos frontières) nous ont permis de redécouvrir nos parcs, nos régions : à quel point ces coins de pays et bouts de nature urbaine sont précieux et pas assez nombreux. On a pris conscience de la place extravagante prise par l’automobile dans nos villes. De l’importance des parcs régionaux, des équipements nécessaires pour accueillir et faire connaitre ce beau et grand pays à nos propres concitoyens. 

Au parc Bellerive, alors que la distanciation était encore de mise…

Le fait de ne plus pouvoir aller passer une semaine dans le sud, tous frais compris, l’avion itou, pour le prix de quelques jours dans une auberge d’ici… ça nous a fait redécouvrir nos régions. Et comme il serait souhaitable que l’utilisation de l’avion ne soit plus aussi accessible que le taxi… on peut souhaiter que les québécois prennent le goût des vacances chez eux, et que les ressources d’hébergement et de loisirs se développent en conséquence. 

Les associations de mise en valeur de la nature, du patrimoine, de l’histoire, des territoires sont nombreuses et essentielles. Il faut les encourager.

Nos villes et villages doivent être mieux financées pour remplir leur mandat de gouvernements de proximité. 

Faire du logement autre chose qu’un capital : un enracinement dans une communauté, dans un territoire. 

  • Le « cash » ne devrait pas être le principal vecteur, le premier principe d’organisation et de planification urbaine… 
  • Une taxation municipale qui ne porterait pas que sur le foncier mais bien sur tout le capital des contribuables (y compris les avoirs financiers qui constituent la plus grande part des avoirs des + riches)
  • Qu’est-ce qui fait d’un ensemble de logements un milieu de vie, une communauté ? Des entreprises, des institutions, des services, des ressources. Nous devons donner aux OBNL en logement les moyens de faire du développement autonome. 

Il est inacceptable que les projets stratégiques pour le développement de la région passent par-dessus toutes les agences de planification et processus de consultation habituels et nécessaires (REM, tunnels, autoroutes, échangeurs…).

  • Comment contrer ces manœuvres d’un gouvernement provincial qui représente très mal la métropole ?
  • En développant une stratégie alternative métropolitaine : la Ville et ses banlieue, dans une vision polycentrée de l’avenir… Que pourrait-on faire, à Montréal ou à Québec, avec 10 G$ en matière de transport non seulement vers le centre mais aussi entre les pôles des couronnes urbaines? 
  • En développant les liens entre métropole-capitale-régions. La période de pandémie et la restriction des voyages hors frontières ont permis de valoriser, faire redécouvrir les régions québécoises… mais sans que celles-ci aient les moyens d’accueillir ce supplément de visiteurs. Un financement qui ne soit pas basé uniquement sur le foncier donnera aux capitales régionales un nouvel élan. 

Twitter + RSS

Suivre différents fils d’actualités

Je n’étais pas stimulé ce matin par la lecture du fil Twitter, après avoir lu mon quotidien et jeté un oeil sur les dernières parutions de mes quelques 300 amis FaceBook. Peut-être devrais-je prendre l’habitude de suivre l’ordre chronologique de publication, plutôt que de laisser l’algorithme de Twitter me suggérer « ce qui m’intéressera le plus ».

Mais cela m’aura donné l’occasion de renouer avec mes abonnements RSS, suivis grâce à un agrégateur (NetNewsWire sur Mac ou iPad ou encore Feedly sous Windows). Quelques 2500 publications accumulées depuis ma dernière visite ! Ou plutôt non lues encore, car elles resteront « non-lues » tant que je n’aurai pas décidé de les lire ou de les considérer telles.

J’ai ainsi eu le bonheur de lire quelques pages de carnets qui ne sont pas accessibles autrement : ni sur FaceBook ni sur Twitter. Je pense aux Carnets de La-Grange, publiés depuis… mars 2000 ! Quel style ! À chaque billet (presque quotidien) une image originale, issue des pérégrinations de l’auteur dans les rues de Tokyo; une courte citation d’un livre lu actuellement; quelques phrases aux accents poétiques ou philosophique; en plus de quelques notes plus techniques, reliées à ses intérêts scientifiques ou professionnels.

Jean-Christophe Courte continue d’animer son Urban Bike, qui se compose plus souvent, maintenant, de courts billets reprenant, archivant les gazouillis de l’auteur, que je suis par ailleurs sur Twitter. Mais de visiter son carnet m’a donné une meilleure vision de son parcours récent et un rappel de son esthétique bien à lui !

J’ai eu aussi beaucoup de plaisir à lire les dernières productions de Hubert Guillaud, sur InternetActu. Dé-monopoliser l’internet par l’interopérabilité; Sans transition : de nos vies avec et dans les machines du quotidien; Pour un féminisme des données; Application de suivi de contact : quel bilan ?… Quel souffle ! Des présentations détaillées et fouillées sur des questions pertinentes.

J’ai été surpris de ne pas avoir remarqué les annonces de ces billets de InternetActu dans Twitter ni dans Facebook. Il faut croire que mes interactions avec ces sources (« like » et partages) n’ont pas été suffisamment intenses pour que les algorithmes me les proposent ! J’ai tenté de remédier à la chose en « likant » les articles les plus appréciés, sur les pages InternetActu dans les deux environnements. Je verrai si cela fait évoluer l’algorithme…

Ma petite escapade hors des sentiers habituels, avec les bons vieux fils RSS m’aura permis d’échapper quelques heures à la cohue préélectorale ! Il me faut cependant y retourner car demain je participe au webinaire « Entre deux votes, faudrait faire quelque chose » !

politique municipale

Notes en marge de Sauver la ville, de Daniel Sanger

Les municipalités et villes sont des « créations des gouvernements provinciaux ». La Cour suprême du Canada vient de le réaffirmer en refusant d’invalider la décision, pour le moins maladroite et grossière, du gouvernement Ford de réduire drastiquement le nombre d’élus au conseil municipal de Toronto, cela en pleine campagne électorale en 2018 ! Un geste qui avait toutes les allures d’une revanche de la part d’un ancien élu municipal devenu premier ministre.

Les municipalités du Québec ont aussi connu leur lot de brassage des cartes quand il y eut les vagues de fusions, imposées par un gouvernement du Parti Québécois — ce qui, pour la Ville de Montréal permettait, enfin, d’unifier un patchwork de petite municipalités indépendantes sur l’île. L’initiative de Jean Charest, prise dans le feu de la campagne électorale de 2003, de promettre la possibilité de se défusionner, à la surprise1 du Parti Libéral et des maires des anciennes villes de l’ouest de l’île qui s’étaient faits à l’idée et avaient trouvé leur place dans la nouvelle Grande ville… montre bien que la planification et la rationalité ne sont pas toujours présentes dans ces décisions qui structurent (ou déstructurent) nos gouvernements de proximité.

par Daniel Sanger

La lecture, que j’ai trouvée passionnante, de cette chronique relatant la montée vers le pouvoir d’un nouveau parti politique montréalais, Projet Montréal, donne à penser sur la nature même de l’engagement et des affiliations politiques au niveau municipal. Le nombre de transfuges, la facilité avec laquelle de nouveaux partis sont créés à la veille d’une élection… la facilité, relative, avec laquelle on tente ou prévoit fusionner ces partis, derrière des portes closes… cela donne vraiment l’impression que les partis sont, pour certains, d’abord des véhicules pour l’atteinte d’objectifs personnels : prendre et conserver le pouvoir, obtenir une place au conseil exécutif… avec les émoluments qui s’y rattachent. C’est vrai que le « parti », à l’échelle municipale, se résume souvent à un rassemblement autour d’un maire potentiel, autour d’une marque, d’un slogan, d’une image. Et même, parfois, ce rassemblement trouve sa force principale dans le fait d’être « contre », de vouloir simplement déloger l’équipe en place. L’étude des politiques, la base militante et le membership sont alors de peu d’importance.

On pourrait dire la même chose de partis politique provinciaux ou fédéraux… La personnalité du chef et quelques slogans tiennent parfois lieu de programme lorsque la conjoncture s’y prête. Mais tous les partis n’ont pas cette même évanescence ou la même centration autour de la figure du « chef ». Les partis de gauche ou sociaux-démocrates ont sans doute une meilleure tradition de démocratie intérieure, avec des instances locales et régionales dynamiques favorisant la discussion et la réflexion. Mais les grands cultes de la personnalité à la Staline ou Mao viennent infirmer cette perception. Et la militance de droite, en particulier depuis l’antagonisation de la vie politique américaine, me semble bien vivante.

L’obligation devant laquelle nous nous trouvons, collectivement, de changer de régime, de « paradigme« , devant les dangers et catastrophes qui s’annoncent devrait-elle favoriser l’ancrage des pratiques politiques dans des structures plus démocratiques et ouvertes ? C’est ce que je me dis parfois : il faudra plus que des fonctionnaires compétents et des élus allumés pour amener les gens, avec leurs familles et leurs entreprises, à effectuer un virage, un changement relativement radical dans leur manière de vivre, de travailler, de consommer, de se déplacer. Pourtant on a parfois l’impression que la base militante d’un parti devient une nuisance lorsqu’il s’agit de gérer l’appareil gouvernemental : il est plus facile de se replier sur un exécutif serré pour agir d’une main ferme et ordonnée. Les débats et tendances contradictoires peuvent devenir paralysants lorsque les questions sont complexes et les intérêts multiples.

Cette complicité entre élus et membres (et sympathisants) d’un parti est non seulement importante pour porter et développer le programme du parti, mais aussi pour influencer les autres instances, dimensions de l’action citoyenne : pour que Montréal soit branchée sur la province, sur le pays. Pour que tous les Québécois se sentent Montréalais. Et vice-versa.

À la fin de son livre Brève histoire de la gauche politique au Québec, qui comprenait une description assez détaillée de la naissance et des premières victoires électorales de Québec Solidaire, François Saillant se questionnait :

« Plusieurs dizaines de personnes s’activent désormais à sa permanence et auprès de son aile parlementaire. Une partie d’entre elles peut se consacrer à temps plein au travail du parti, ce que peu de membres ont la possibilité de faire. (…) Comment est-il possible, dans une telle situation, de faire en sorte que les membres conservent le plein contrôle de leur parti et que leur contribution lui demeure essentielle? »

Jonathan Durand Folco, dans le dernier numéro de la revue Relations,2 critique l’orientation sociale-libérale de Projet Montréal, qu’il définit comme combiner des mesures sociales et écologiques à une politique économique relativement orthodoxe capable de s’accommoder du statu quo néolibéral. Mais face au possible retour de Denis Coderre, il est préférable, dit-il, d’appuyer Projet Montréal et Valérie Plante, afin d’avoir une « administration plus ouverte aux idées progressistes, avec laquelle il sera plus facile de dialoguer et la convaincre de réaliser des changements plus radicaux… à condition bien sûr qu’il y ait des forces sociales pour la pousser à bousculer le statu quo. »

Ces fameuses forces sociales sans lesquelles aucun parti, aucun gouvernement ne peut faire autre chose que de gérer le stock de chaises (et la playlist) sur le pont du Titanic. C’est une autre manière de nouer, soigner les relations entre société civile et société politique qu’il nous faut, et vite !

Valérie Plante nous a prouvé qu’elle savait être « L’homme de la situation » au cours de son premier mandat. Saura-t-elle être « La femme de la situation » dont nous avons un urgent besoin ?

  1. Sauver Montréal, p. 67  (retour)
  2. Article repris pour l’essentiel dans Le Devoir du 5 octobre  (retour)

Quelle ville, demain ?

Je souhaiterais discuter avec quelques lecteurs intéressés les enjeux soulevés par le prochain plan d’urbanisme de Montréal. À cette fin, et pour plus de facilité de consultation, j’ai réuni ici des liens vers les principaux documents déjà publiés . J’ai aussi rassemblé ces documents dans un « Bloc-notes » de l’application (gratuite) OneNote de Microsoft. Pour ceux et celles qui seraient intéressés d’expérimenter ce mode de discussion et de travail, et qui ont déjà installé cette application, je pourrais vous transmettre le lien vers ce Bloc-Note. Il vous suffit de me communiquer votre intérêt (gilles.beauchamp[at]gmail.com).

Vers le Plan d’urbanisme et de mobilité 2050

Le processus de préparation du prochain plan d’urbanisme de la Ville de Montréal est déjà enclenché depuis 2019, avec des diagnostics en matière de mobilité, des groupes de discussion citoyens… Voir : Créer ensemble le prochain plan…

La ville déposait en juin dernier sa vision : Projet de ville (73 pages). Aperçu des propositions (19 pages)


Les travaux préparatoires à la rédaction de ce Projet de ville ont été nombreux et ont donné lieu à plusieurs rapports

Contexte régional 

L’actuel plan d’urbanisme de la Ville de Montréal fut adopté en 2004. Depuis cette date un Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD) du Grand Montréal (221 pages) — résumé dynamique — fut adopté en décembre 2011, dont on faisait le bilan en mars 2021 après 10 ans d’application : SUIVI DU PMAD (90 pages). De plus, un Schéma d’aménagement et de développement de l’agglomération de Montréal (218 pages) était adopté en 2015. 

La ville de Montréal doit concerter, articuler son propre développement aux autres municipalités reconstituées de l’Île de Montréal, ce qui constitue l’Agglomération de Montréal qui est administrée par le Conseil d’agglomération.

L’agglomération est elle-même partie de la Communauté métropolitaine de Montréal, la CMM. Quelques 82 municipalités, une douzaines de MRC composent les 5 secteurs géographiques dans la CMM. 

Déjà quelques questions :

  • 2050, n’est-ce pas un peu loin, quand on dit que les dix prochaines années seront déterminantes d’un point de vue climatique ?
  • Les plans d’aménagement régionaux déjà adoptés (CMM, 2015, Agglo. 2011) sont-ils contraignants pour le plan montréalais ou s’ils peuvent être amendés, ajustés en fonction d’une conjoncture qui évolue vite ?
  • La dynamique du développement régional ne se limite pas à la CMM. Le développement à la périphérie est grand, comme le soulignait cette Note de l’Observatoire Grand Montréal : Le phénomène de l’urbanisation périmétropolitaine en progression au pourtour du Grand Montréal. Comment intégrer cette 3e couronne aux plans de développement métropolitain s’il n’y a pas d’instance formelle ?
  • Et comment la planification montréalaise s’inscrit-elle dans le processus visant l’élaboration d’une stratégie nationale d’urbanisme et d’aménagement des territoires lancé par le gouvernement du Québec ?
  • Une autre question « stratégique » : comment des initiatives telles le REM s’insèrent-elles dans les plans d’urbanismes de Montréal, de l’agglomération et de la CMM ?

changer de paradigme

« Oui à l’environnement mais pas au détriment de l’emploi »

Ainsi parlait M. Legault, notre mononcle en chef, le 12 août dernier. C’est ce qu’ont dit les gouvernements depuis qu’existe un ministère de l’environnement ! Ce qui fait dire à certains que le ministère des Forêts du Québec défend d’abord les compagnies forestières plutôt que l’intérêt public québécois. 

« Pour atteindre sa cible de préserver 17 % du territoire en 2020, Québec a créé 34 nouvelles aires protégées, situées majoritairement dans le nord de la province, où les forêts n’ont pas tellement de valeur commerciale. » 

Ces aires protégées ne représentent nullement la diversité des milieux forestiers du pays, comme la convention internationale signée par le Québec  l’enjoignait de faire. Seulement « 1% du territoire protégé se trouve au sud du 49e parallèle. » comme le souligne Richard Desjardins : 17% d’aires protégées… Ah oui?. (Voir aussi Régime forestier: le Québec se fait passer un sapin! et les interventions de Action boréale)

Les vieilles forêts sont des écosystèmes beaucoup plus complexes que ce que les ingénieurs du ministère mesurent : 

« Parmi les 28 000 espèces vivantes interconnectées qui constituent une forêt, ils en ont étudié cinq ou six : des arbres « commerciaux ». Puis ils ont appris à modéliser leur abattage dans une dévastation mécanique de l’entourage. » (Idem)

Affirmer que l’économie ne doit pas être freinée par les considérations écologiques, c’est une belle illustration de la philosophie économiste qui nous a conduit à la crise environnementale actuelle. Oui, c’est vrai qu’il faut continuer de favoriser le développement économique mais d’une nouvelle façon. 

Il faut changer de paradigme.

Des citoyens envisagent un recours collectif contre le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. Nous n’en sommes pas encore à nous enchaîner collectivement sur les chemins forestiers, comme le font les militants écologistes et autochtones à Fairy Creek, sur l’île de Vancouver ! 

Parler de changer de paradigme, c’est dire qu’il faut changer notre conception du développement, notre manière de mesurer le progrès, notre manière de tenir compte des effets de l’action humaine sur l’environnement, sur l’avenir. 

Changer de paradigme c’est protéger les vieilles forêts tout comme les fonds marins parce que ces milieux vivants abritent et nourrissent des multitudes d’espèces. Il faudra des dizaines, voire des centaines d’années à un fonds marin dévasté par le raclage actuel pour se rétablir. On commence à peine à mesurer l’importance des « arbres-mères » dans les forêts matures, de même que les relations de commensalisme qui s’établissent, non seulement entre un arbre-mère et ses rejetons mais aussi entre espèces : les travaux de Suzanne Simard sont éloquents.

Changer de paradigme c’est abandonner celui qui a présidé à la Grande accélération. Le changement peut être difficile : il semble, en effet, plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ! Pourtant même les banquiers et assureurs commencent à reconnaître que les gouvernements devront reprendre le contrôle des économies, qu’ils avaient délaissé pour laisser libre cours à la dite Grande accélération. Il faudra se faire à l’idée de plus de contrôles, plus de taxes et de règlements… (A climate plan for a world in flames, Financial Times; Values, de Mark Carney)

Ce qui implique de la part de nos politiciens qu’ils recommencent à prendre leur rôle au sérieux. Il faut cesser d’élire des clowns ou des entrepreneurs sur le retour. Mais surtout il faut cesser d’attendre des sauveurs. Oui, les élus de demain devront oser reprendre du pouvoir pour orienter l’économie… mais ils ne feront pas cela simplement parce qu’ils ont reçu l’onction sainte de l’élection mais bien parce qu’ils sauront tisser des liens, mobiliser les communautés et leurs organisations dans la construction de ce nouveau paradigme. 

Mais c’est peut-être aux réseaux communautaires de les amener à un tel changement. Eux-mêmes, ces réseaux doivent tisser des liens et combattre l’action en silo. (The Social Sector Needs a Meta Movement)

Canal Lachine et vue sur Griffintown et centre de Montréal (© Gilles Beauchamp)

Changer de paradigme en ville… ça pourrait vouloir dire d’appliquer un principe de précaution ou de préservation des rares espaces naturels encore présents sur le territoire municipal montréalais 

  • Plutôt que de laisser détruire des friches vieilles de 50 ans (coin Marseille et Assomption), au nom de la sacrosainte propriété privée, alors que des terrains de stationnement à peine utilisés existaient à côté… 
  • Plutôt que de laisser asphalter la moitié d’un espace vert (le golf d’Anjou), qui pourrait faire parti d’un futur grand parc de l’Est, alors que des espaces industriels à redéployer existent juste à côté — mais ils ne sont pas dans le même arrondissement, ou de la même municipalité et ces dernières sont en compétition pour les projets de développement… 
  • Plutôt que de laisser disparaitre des aires de diversité biologique extraordinaires… (le Technoparc)  parce que cet espace a été « tagué » industriel il y a 40 ans.

Incidemment il est grand temps que la Ville se dote d’un nouveau plan d’aménagement car le dernier date d’une époque où les sensibilités et les urgences n’étaient pas ce qu’elles sont. À coup de « PPU », de projets particuliers d’urbanisme, on laisse s’implanter des mégastructures (ensembles de tours — genre Griffintown; ou pylônes de béton — genre REM) sans avoir un cadre général adapté aux objectifs critiques et urgents de la transition écologique pour décider et orienter ces PPU. 

Il est inconcevable que la structuration du transport collectif régional pour le prochain siècle soit laissée entre les mains d’un financier privé (CDPQ Infra) sans inscrire cette intervention lourde dans la planification collective des transports. Quand on dit qu’il faut prendre son rôle politique au sérieux, c’est aussi ça : respecter les autres instances politiques et niveaux de représentation et d’expression de l’intérêt public. 

Billet publié d’abord sur Nous.blogue

voyager avec Grescoe

Je termine la lecture de Straphanger, de Taras Grescoe. Tout un voyage ! Treize villes visitées, dont onze en présentant l’histoire du développement de leur système de transport en commun, en relation avec les enjeux politiques, technologiques et environnementaux soulevés : étalement urbain favorisé ou non; coeurs des villes dynamisés… 

Grescoe est un auteur canadien né à Toronto, ayant vécu à Vancouver et qui s’est installé à Montréal depuis… 20-25 ans ? Il en est à son 7e livre, avec Possess the air, paru en 2019, qui raconte de manière romancée la bataille pour le coeur des Romains et contre la Rome de Mussolini. Son 6e livre était aussi un essai romancé, racontant la ville de Shanghai durant les années 30. Je dis « romancé » mais ce n’est sans doute pas le mot juste pour dire de tels ouvrages appuyés sur d’amples recherches historiques et un grand travail terrain qui lui ont valu plusieurs prix dans la catégorie « non-fiction » utilisée dans le monde anglophone. Il se méritait d’ailleurs récemment (novembre 2020) le prix Mavis Galant pour le meilleur livre de non-fiction (essai) accordé par la Quebec Writers Federation. 

Ses livres racontent ses voyages, pour décrire le Québec (Sacré Blues), ou parler des nouveaux circuits touristiques (The End of Elsewhere: Travels Among the Tourists —  traduit chez VLB en Un voyage parmi les touristes) ou d’une tournée des produits interdits en racontant l’histoire des prohibitions (The Devil’s Picnic: Around the World in Pursuit of Forbidden Fruit — chez VLB : Le pique-nique du diable ) ou encore en racontant et goûtant les produits de la mer et les conditions de vie des pêcheurs qui subissent les contrecoups de la destruction rapide des ressources halieutiques (Bottomfeeder – How to eat ethically in a world of vanishing seafood — chez VLB : Notre mer nourricière). 

Straphanger, publié en 2012 chez HarperCollins, ne semble pas avoir été traduit malheureusement. Chaque ville visitée lui permet d’argumenter l’importance des choix structurels en matière de transport collectifs urbains en regard des effets qu’ils ont, ou pas, sur la qualité du vivre en ville ou en terme de freinage de l’étalement urbain : New York, Moscou, Paris, Copenhague, Tokyo, Bogotá, Phoenix, Portland, Vancouver, Toronto et Philadelphie. Bientôt dix ans depuis sa publication j’en terminais la lecture en me demandant ce que ce montréalais pouvait penser de cette intervention structurante (ou déstructurante) de la Caisse de dépôt avec son REM ? S’il exprime à plusieurs reprises de bons mots pour les formules « sans conducteurs » telle le Skytrain de Vancouver, par ailleurs l’importance de bien intégrer régionalement de telles interventions majeures, qui est une condition de réussite soulignée à plusieurs reprises dans son livre, n’est pas vraiment présente dans l’approche déployée par le REM. 

Et puis, comme les multiples exemples de son livre le montrent, il n’y a pas une seule formule gagnante : métro, train, tramway… SRB… l’important est l’articulation et la hiérarchisation (les formules légères alimentant les formes plus lourdes) et la fréquence-régularité-prévisibilité. Il n’y a aucune loi d’airin qui dit qu’il faut utiliser la forme la plus coûteuse (après le métro) pour desservir la banlieue est de Montréal. Ni celle de l’ouest d’ailleurs, mais là il est un peu tard. Pourquoi pas un tramway ? Ce serait bien un tramway, surtout qu’avec un peu de programmation intelligente des feux de circulation on pourrait assurer un débit élevé, sans pour autant gâcher l’environnement et créer des enclaves regrettables

Je suis un peu surpris de ne découvrir que maintenant les livres de cet auteur. Bon, les traductions françaises sont pratiquement toutes épuisées, sauf celle de son avant-dernier livre : Shanghai la magnifique, publié aux éditions Noir sur Blanc. Ça me donnera l’occasion de fouiner un peu chez les bouquinistes ! Un bon point cependant : le paquet de 3 de ses livres en langue originale en format numérique (The Devil’s Picnic, Bottomfeeder et Straphanger) se vend 14$ seulement (sur Amazon.ca) !

herbe à poux ou armoise commune ?

J’ai été heureux de constater que ce que je croyais être des plans d’herbe à poux, dans la petite friche près de chez moi, mais vraiment beaucoup d’herbe à poux, se révèlent être des plans d’armoise. Bon je ne sais trop s’il s’agit d’armoise commune, annuelle ou vulgaire. Mais au moins ce n’est pas de l’herbe à poux, avec ce que cela impliquait d’allergènes bientôt relâchés dans l’air ambiant. En fait j’ai assez facilement identifié les plans de grande herbe à poux, dont le feuillage est très différent de la petite herbe à poux (ce dernier lien menant au site du gouvernement québécois). La confusion de l’herbe à poux avec l’armoise vulgaire semble fréquente (« L’armoise vulgaire peut être confondue avec la petite herbe à poux (Ambrosia artemisiifolia) au stade végétatif« , dit le site de l’IRIIS).

Ainsi l’identification faite dans le premier relevé des plantes présentes sur le peitit « carré vert » (voir la 6e photo) nommait Petite herbe à poux (Ambroisie à feuilles d’armoise) ce qui s’est révélé, avec la maturation, être de l’Armoise vulgaire. (je vais bientôt change la description) En plus de la manière dont les graines sont disposées, (celles de l’herbe à poux sont beaucoup plus concentrées sur la tête) la coloration de la feuille de l’armoise est typique : presque blanche à l’endos.

Par ailleurs l’armoise semble une plante pleine de qualités : on la cultive même pour ses vertus médicinales. Certains l’appellent l’absinthe chinoise.

une riche petite friche

Je ne cesse de découvrir de nouvelles espèces de plantes, fleurs, arbustes ou arbres… dans ce petit terrain laissé en friche depuis plusieurs décennies. Voir l’album par ordre alphabétique déposé sur Flickr. Dominé par de grands peupliers deltoïdes, on y trouve des asclépiades, des cerisiers de Virginie, des carottes sauvages… et beaucoup d’herbe à poux et de vignes vierges. Un ou deux ormes d’Amérique, dont un qui a bien deux mètres… des « érables à Giguère » et un érable argenté…

Avec quelques voisins (et l’appui du propriétaire) nous aimerions avoir quelques conseils dans l’aménagement de cet espace afin d’y laisser croitre les « bonnes espèces » et faciliter la maturation d’un petit espace vert diversifié ayant le maximum d’impact positif sur la qualité de l’air, la faune aviaire… et la captation de carbone. Je me demande bien qui pourrait nous donner de tels conseils ? Un service de la Ville ou de l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve ? L’Institut de recherche en biologie végétale (situé au Jardin botanique) ? Le Conseil régional de l’environnement ? Je cherche ! Si vous avez des suggestions…

Hé oui, il y a même des cerisiers de Virginie…
Ce que ma mère appelait des « cerises à grappes ».

Merci au groupe Facebook La flore du Québec pour l’aide à l’identification de certaines. J’ai aussi utilisé les applications PlantNet, ainsi que les aides à la reconnaissance par images de Google et Bing. Pour les noms latin et anglais, j’ai eu recours à Canadensys.

Les arbres-mères

Suzanne Simard explique ici, en 15-17 minutes, comment les arbres se parlent… et s’entraident, entre mères et enfants, mais aussi entre espèces ( entre bouleaux et sapins). Une présentation à la fois simple et scientifique. Magistrale. Le vidéo vient avec sous-titres en français.

Comment les arbres se parlent, et ce que nous devrions tirer de ce nouveau savoir dans notre rapport aux forêts, notre gestion de la forêt.

Je suis à lire son dernier livre : Finding the mother tree.

C’est tellement bon que je voulais voir de quoi elle avait l’air… et j’ai trouvé cette communication TED (ci-haut) qui date de 2016 ou 2017. Et aussi cette entrevue d’une heure, réalisée le 7 mai 2021 à l’occasion de la sortie du livre, avec une intervieweuse qui pose de bonnes questions (surtout à la fin). Elle répond entre autre à la question du « Pourquoi avez-vous écrit ce livre, alors que vos thèses, autrefois contestées, sont de plus en plus largement acceptées ».

C’est pour rendre accessibles au plus grand nombre et pour donner un contexte à la science qu’elle a développée — répond-t-elle. Ce qui explique le caractère autobiographique important du livre : les connaissances qu’elle présente de manière très accessibles, pédagogique, ne sont pas nées en laboratoire. Elles viennent de loin, de ses grands-parents, de la vie passée dans, avec les forêts de la côte ouest canadienne. Ça sent le sapin et l’humus à plein nez ! Et aussi, un peu, la « bécosse », en bon québécois. Le chien qui tombe dans le trou de la bécosse et le grand-père et l’oncle qui doivent creuser un trou d’accès sur le côté, mettant à nu un tissu multicolore de racines et réseaux fongiques que la jeune Suzanne de 9-10 ans n’aurait pas imaginé. De là sa fascination pour le sou-sol des forêts…

Bon, ce n’est pas si simple… elle a dû y croire, dur et fort, pendant longtemps, pour prouver ce qu’elle avançait, avec des budgets de bouts de ficelles… Dans une autre vidéo de 19 minutes, Suzanne Simard redit encore ses découvertes et ses espoirs, mais témoigne aussi des écueils et difficultés rencontrées. Un cancer, notamment, qu’elle a pu guérir grâce à la solidité de son réseau familial et amical.

Un amour de la forêt, un respect et une curiosité qui l’ont conduit à créer The Mother Tree Project. L’objectif de ce projet à long terme :

[I]dentifying sustainable harvesting and regeneration treatments that will maintain forest resilience as climate changes in British Columbia.

« [I]dentifier les récoltes soutenables et les traitements de régénération qui maintiendront la résilience de la forêt alors que le climat change en Colombie-Britannique. »

Bon, je n’ai pas encore fini de lire Finding the mother tree, mais je voulais déjà partager ces vidéos.


[Ajout-13 juin] Deux articles récents dans les journaux que je lis, dont l’un de Suzanne Simard dans le G&M

Se battre pour ne pas désespérer

Comment garder espoir en l’avenir quand le gros des efforts semble se borner à ne pas reculer en quatrième vitesse ? Il nous faudrait un plan pour éliminer TOUS les VUS (véhicule utilitaire sportif) de nos routes d’ici quelques années (et non quelques décennies) et on continue d’ajouter des autoroutes, d’empiéter sur les terres agricoles… La publicité pour ces véhicules continue même d’occuper la première place sur les ondes télévisuelles. C’est « normal »  puisque ce sont les véhicules les plus vendus : ces « véhicules énergivores composaient  79,9% des nouveaux véhicules personnels vendus en 2020 », selon la dernière étude d’Équiterre.1 Comment prétendre préparer le changement alors qu’on continue de promouvoir les vieux modèles ? Ces publicités sont la meilleure preuve de l’incapacité du capitalisme à nous sortir de l’impasse, disait Bernard Perret, dans Quand l’avenir nous échappe, 2020.

Il semble bien que l’homo economicus domine sans partage : celui qui ne pense qu’à son intérêt individuel à court terme. Après moi le déluge ! ou encore YOLO (You Only Live Once) résument bien sa philosophie. Pour d’autres, un peu moins cyniques en regard de l’avenir et des autres, ce sera : « Une dernière fois » — « C’est mon dernier VUS »… Pourtant il y en a déjà trop. Il faudrait tout mettre en oeuvre pour inventer de nouvelles solutions, expérimenter de nouveaux modes (de transport, de partage, de travail). Il faut arrêter de creuser parce que l’objectif est de sortir du trou !

La plus grande victoire des néo-libéraux depuis quarante ans aura été de nous convaincre de l’incompétence, ou pire de la nocivité, de l’intervention publique. Ce qui a conduit au recul systématique et sur tous les fronts de la légitimité de l’intervention publique, au nom des supposées plus grandes efficacité, flexibilité ou créativité de l’entreprenariat capitaliste. Comme souvent les meilleurs mensonges comportent une part de vérité, l’intervention publique de la fin des 30 glorieuses (fin des années ’70) était devenue pléthorique, trop puissante pour la qualité du projet social qu’elle proposait : de plus grands HLM, des polyvalentes encore plus immenses, des autoroutes encore plus larges passant par les quartiers les plus pauvres… Des investissements structurants qui ne menaient nulle part, ou ne savaient plus où aller. Mieux valait laisser l’argent entre les mains de « ceux qui  le produisait », comme on se plaisait à le colporter à l’époque : « Les services publics sont financés par la richesse produite par le secteur privé ». Heureusement de telles inepties sont moins populaires aujourd’hui : la richesse privée ne peut exister sans les multiples formes de soutien du public, du communautaire, du philanthropique, du religieux… La richesse privée n’existerait pas sans la culture commune qui fonde tant le respect de la loi que la croyance en la valeur des contrats ou de l’argent. 

Toujours est-il que pendant plus de quarante ans la bride a été laissée, en quelque sorte, sur le dos du capital, pendant que les États étaient amenés (forcés) à réduire leurs ambitions, l’ampleur et le caractère structurant de leurs interventions. Plutôt que de construire des institutions et des infrastructures on a distribué des prestations… à crédit. (Voir W. Streeck, Du temps acheté, 2014) Mieux valait laisser libre cours à la créativité des groupes d’intérêts. Regardez le progrès : tous ces iPhones qui se promènent avec un humain en laisse; et toutes ces livraisons d’Amazon qui arrivent magiquement sur le pas de nos portes. Toute cette richesse de créations culturelles qui siphonne par dizaines de milliards les poches des consommateurs : à qui les Disney, HBO, TV+, Netflix, Prime, et autres fourgueurs de rêves ? 

Autrement dit nous avons laissé se développer les industries du rêve et de l’illusion, un système producteur de «gadgets and profits », disait Fraser au dernier colloque du CRISES, plutôt que de nous préparer à ce qui était déjà annoncé il y a 50 ans (Halte à la croissance ?, 1972), et prévisible depuis plus longtemps encore. Le report de l’intervention à plus tard semblait justifié alors puisque la technologie allait, demain, résoudre plus facilement les problèmes soulevés par le développement (pollution, surpopulation, réchauffement, extinctions de masse…).  Aussi il  était difficile d’arrêter un modèle, un plan d’action. On a plutôt investi dans les technologies de l’information et des communications, la micro-informatique et la diffusion de masse, les réseaux et contenus « intelligents »… Le transport des marchandises et des personnes s’est aussi grandement développé au cours des dernières décennies. C’était la concrétisation de l’idéal néolibéral: plus de commerce à l’échelle du globe et la planète s’en portera mieux, avec moins de guerres et plus de développement dans les pays « du sud » ! Mais c’était aussi, pour beaucoup, le développement de « gadgets » profitables parce qu’orientés vers des clientèles solvables et nombreuses : les fameuses classes moyennes (3 graphiques tirés de Capital et idéologie de T. Piketty, et quelques commentaires). Des gadgets et des cabanes, avec des autoroutes pour s’y rendre. 

Nous avons laissé se développer une infrastructure hypertrophiée des communications et du transport des marchandises au détriment d’une emprise plus fine qui soit respectueuse de la qualité des milieux de vie et des habitats mobilisés par la production marchande. De même les entreprises d’extraction (de minéraux, de bois, de produits végétaux, d’élevage et de la pêche) se sont développées sans égards (ou si peu) aux conséquences sur la viabilité à long terme de notre monde. 

Jusqu’à la chute du mur de Berlin, on pouvait prétexter, pour ne pas se préoccuper de la planète, des conceptions incompatibles du monde entre les protagonistes géants qui ne pouvaient avoir la confiance nécessaire à une telle entreprise commune. Mais après la chute ? Il n’y avait plus d’urgence, plus de menace extérieure questionnant la légitimité même du système capitaliste. Ne restait que la pression des associés et des compétiteurs, des groupes de citoyens et de consommateurs, des syndicats et des corporations professionnelles… Les États ont quand même poursuivi certaines discussions et négociations autour d’enjeux d’intérêt particuliers (droits des mers, pollutions spécifiques telle les HFC, changements climatique…) tout en préservant, valeur ultime, la libre circulation du capital

Ce qui nous donne un peu d’espoir, malgré tout

Les appels à l’action, « Au delà de la rhétorique », de la part d’agences ou d’instances qui sont plutôt discrètes habituellement : 

Les grands groupes financiers se font demander ce qu’ils ont de « valeurs viciées », de capitaux à risque de dépréciation rapide dans leurs coffre-forts et au coeur de leurs alliances industrielles. ( Mark Carney : Values: Building a Better World for All )

Les États aussi se feront demander ce qu’ils ont fait, au delà des discours et de la petite politique : Quels gestes ont été posés, avec quels résultats ? Plutôt que d’agir de manière défensive et tactique, un pied sur l’accélérateur et l’autre sur le frein, les États doivent renouer avec des missions mobilisatrices et audacieuses : il nous faudrait pour le climat l’équivalent du plan « Shot to the moon » lancé par Kennedy pour « atteindre la lune avant la fin de la décennie ». Voir Mariana Mazzucato et sa remise en valeur de l’action publique, de l’État (Mission Economy: A Moonshot Guide to Changing Capitalism, 2020 ; L’État entrepreneur 2020 [The Entrepreneurial State, 2011, 2013, 2015] ).

Mais ce qui me donne aussi de l’espoir, car on ne peut totalement se défaire de ses responsabilités sur le dos des élus et des riches… C’est qu’on était 500 000 dans la rue et que demain nous serons 1 000 000. C’est que l’action collective, la vitalité des engagements citoyens, communautaires, bénévoles ou philanthropiques ne cessent de m’épater. Les coalitions inédites et audacieuses se multiplient : les G15+, Québec ZéN, Alliance Ariane (sans parler des Équiterre et autres Fondation Suzuki qui agissent sur ce front depuis longtemps) sont essentielles car l’objectif n’est pas simplement de remplacer les F150 au pétrole par des F150 électriques ! Nos industries devront s’adapter — et elles le feront d’autant mieux que des balises, des limites dures, non-négociables seront établies. 

Les comportements et les choix individuels et locaux devront aussi s’adapter, évoluer. Il faut discuter et dénoncer les abus et promesses non tenues, débusquer les discours vides et trompeurs qui masquent l’inaction ou les actions contraires aux principes et à l’intérêt public. La critique et la dénonciation sont aussi nécessaires que l’encouragement et l’incitation. Les « malus » sont aussi importants que les « bonus ».  Encourager la vertu n’est pas suffisant, il faut dissuader les comportements nocifs… Saviez-vous qu’il n’y a pas si longtemps on pouvait fumer à bord d’un avion ou dans un autobus au long parcours, sans aucun remord ! Hé bien aujourd’hui l’autobus, c’est la planète. Oui, cette mince couche d’air qui entoure la terre et permet aux êtres vivant de respirer… on y rejette CO2 et autres polluants sans vergogne, parce que c’est permis, ou encore parce que « mon produit trouve des acheteurs‘.

Finalement, et contrairement à ce que je laissais entendre plus haut, l’homo œconomicus n’est pas le seul modèle d’humain raisonnable. Elinor Ostrom, dans Collective Action and the Evolution of Social Norms, montre bien qu’en plus de l’égoïste rationnel (homo œconomicus) il existe au moins deux autres types de personnes : le coopérateur conditionnel et le châtieur (punisseur) volontaire [willing punishers]. Et si l’égoïste rationnel peut profiter, ou exploiter un temps la situation, seule l’existence des deux autres types de personnalité permet de construire des sociétés durables. L’égoïste rationnel ne peut pas être le seul modèle de rationalité, pas plus que le secteur privé n’est le seul producteur de richesse.

Billet aussi publié, le 2 juin, sur Nous.blogue

  1. Voir les recommandations d’Équiterre pour réduire notre dépendance aux VUS.  (retour)

le long de la voie maritime à vélo

Il existe une piste cyclable le long de la voie maritime du St-Laurent qui longe la rive sud, entre l’île Notre-Dame et la ville de Ste-Catherine. On y accède en passant par le pont Jacques-Cartier, quand on vient de l’est de Montréal, ou par le (nouveau) pont Champlain.

J’ai enregistré la randonnée avec une petite caméra attachée au guidon de mon vélo. J’ai par la suite ajouté un peu de musique et des commentaires sur une version accélérée (8X) de la vidéo produite avec iMovie. Ce qui donne ceci:

Petite pause le long de la piste cyclable de la voie maritime, en chemin vers Ste-Catherine

des livres numériques inégaux !

Je suis un lecteur vorace, un peu thésauriseur : j’achète plus de livres que je peux en lire ! Ma bibliothèque, c’est un peu ma cave à vin ! 

Ça fait un bout de temps que je me promets d’écrire ce billet et je profite de cette « journée des libraires indépendants » pour, finalement, m’exécuter. 

Sur les 1450 titres que compte ma bibliothèque personnelle, quelques 225 sont des livres numériques. Une grande partie de ces derniers sont au format Kindle, vendu par Amazon. Étant sensible à la situation précaire des libraires j’ai choisi, de plus en plus souvent, de me procurer le format numérique en passant par un libraire plutôt que la plateforme Amazon. Comme je ne lis pas sur une « liseuse » Kindle, mais plutôt une tablette (iPad), l’utilisation d’un autre format que Kindle ne devrait pas poser problème, non ? Et pourtant oui, ça pose problème.

Utiliser un format numérique plutôt que papier présente des avantages et des inconvénients. Parmi les inconvénients, le principal me semble le fait de ne pouvoir prêter ou revendre un livre que j’ai lu. Un inconvénient en partie compensé par le prix réduit… mais pas assez réduit, à mon humble avis. Un des avantages du format numérique tient à la possibilité d’en souligner et copier des extraits… de rechercher à partir d’un mot… Pour ce qui est de la navigation entre les chapitres, je préfère encore le format papier, mais comme je souhaite souvent commenter mes lectures sur mon blogue, le fait de pouvoir extraire des phrases ou paragraphes me porte souvent vers le format numérique. 

Le problème : certains formats numériques que j’achète, par exemple, sur le site de la librairie Gallimard de la rue Saint-Laurent à Montréal, ne me donne pas autant de droits, en tant que lecteur, que le format numérique acheté sur Amazon. Le droit de copier ou non une phrase dans un livre numérique est une décision qui relève de l’éditeur, dixit la libraire. Je présume en effet que le libraire n’a pas le choix du format numérique qu’il peut distribuer : il prend ce que l’éditeur lui fournit. Mais comment, alors, expliquer que le format numérique d’un même livre permet la copie lorsqu’il est vendu par Amazon et l’interdit lorsqu’il est vendu en ePub par le libraire indépendant ? Et oui, j’ai bien acheté plusieurs copies numériques de certains livres pour vérifier ! 

Soyons clair : tous les formats numériques achetés chez les libraires indépendants n’interdisent pas la copie. Je dirais même que la plupart le permettent. Mais je n’ai aucun moyen de le savoir d’avance ! Et parfois, ce qui semble permis ne l’est qu’à moitié : le fichier PDF du livre de François Morin « L’économie politique du XXIe siècle » permet la copie d’un paragraphe mais toutes les lettres accentuées sont remplacées par un « . » !

Donc, sur les 10 livres numériques achetés sur le site de la librairie Gallimard au cours des deux dernières années, quatre ne permettent pas la copie. 

J’ai acheté parfois directement de l’éditeur, comme les Presses de l’Université du Québec. Et, là encore, on a des surprises : le tome 1 de Le management municipal de Gérard Divay permet la copie, mais pas le tome 2 ! Ici il s’agit peut-être d’une erreur de l’éditeur *, car la plupart des livres publiés par les PUQ permettent la copie de paragraphes. Ceux publiés par Écosociété, ou DelBusso aussi… 

Alors, que faire ? Il faudrait au moins que les droits (déjà très limités par l’interdiction de prêter ou de revendre) soient affichés clairement. Une icône pourrait indiquer que la copie partielle (il existe parfois une limite quantitative, par exemple 10%) est possible. Cela pourrait inciter plus de lecteurs à acheter chez leur libraire indépendant plutôt que chez Amazon ! 

Par ailleurs je ne m’explique pas encore pourquoi le même livre permet la copie dans son format Kindle alors que sous ePub il ne le permet pas ! J’ai pu vérifier à deux reprises une telle incongruité. Le livre Less is More de Jason Hickel et Intuition de la vie de Georg Simmel, sont « copiables » sous Kindle, mais pas en format ePub lisible avec l’application Livres (de Apple) ou Adobe Digital Edition. Une telle différence est clairement à l’avantage de Amazon ! Je me demande même s’il n’y a pas une manoeuvre de cette dernière corporation pour… avantager l’éditeur s’il lui donne l’exclusivité de cette fonctionnalité ? Je ne peux demander à Georg Simmel mais à Jason Hickel, oui : sait-il que la copie de son livre vendue par Amazon est plus utile et fonctionnelle que celle qu’on peut acheter sur le site de Apple ?

Et je me demande ce qu’en pensent les libraires indépendants ?


* Je viens de recevoir des PUQ une copie corrigée (« copiable ») du tome 2 de Management municipal. Merci d’avoir répondu si rapidement !

le mort saisit le vif

L’arrondissement d’Anjou s’apprête à paver son golf.

La société mourante se défend avec l’énergie du désespoir. Elle empoisonne les meilleurs éléments. Le mort saisit le vif.

Telle est la définition donnée au sens figuré de cette ancienne expression juridique dans le « wiktionaire« . Et je crois que cette expression vieillotte s’applique très bien aux manoeuvres actuelles de certains édiles municipaux.

L’expression m’est venue, sans doute, parce que l’on s’apprête à tuer des espaces vivants, à minéraliser un des rares espaces verts de l’Est de Montréal. Alors qu’il faudrait augmenter ces espaces et les relier entre eux, afin d’en accroître la résilience et la vivacité.

La proposition actuelle a été adoptée par le Conseil de l’arrondissement d’Anjou et elle est soumise depuis le 6 mars à la consultation populaire pour une période de 15 jours se terminant le 20 mars, soit dans 3 jours. La proposition vise à transformer le golf d’Anjou en un immense entrepôt entouré d’espaces de stationnement et de stockage. Mais le golf, ce n’est pas juste un golf. C’est d’abord une éponge pour les pluies, et une zone tampon de protection pour le parc adjacent. C’est une partie importante de l’hydrographie des ruisseaux qui irriguent et pourraient irriguer un Grand parc dans l’Est.

Le parc, le golf dans leur environnement
Le parc et le golf qui lui est adjacent sur deux côtés.

Voir aussi, pour une visite sur le terrain avec M. François Plourde (et merci pour la rapidité de la production !) :

Comme le soulignait le Conseil régional de l’environnement de Montréal, dans sa lettre du 16 mars dernier (Dézonage du golf d’Anjou : urgence de se prononcer!) :

« La consultation à grande échelle présentement en cours pour doter Montréal d’un Plan d’urbanisme et de mobilité digne du 21e siècle ne serait-elle pas une bonne occasion de nous demander, collectivement, comment lier relance économique verte et aménagement urbain ? Et plus spécifiquement : comment éviter de vendre nos derniers vastes terrains végétalisés aux GAFAM de ce monde, dans une vision court-termiste. »

Le Plan d’urbanisme et de mobilité à propos duquel la mairesse Plante annonçait, lors de son allocution de clôture à la conférence de Vivre en ville le 12 mars dernier, qu’une consultation serait lancée en juin… Est-ce que ça fait partie de la conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, lancée en janvier dernier par le gouvernement de la CAQ ? J’ai eu beau chercher des infos sur le site de l’Office des consultations ou celui d’urbanisme… pas un mot.

Vous pouvez signifier à l’arrondissement votre désaccord ici. Pour un exemple de lettre à adresser au greffe d’Anjou (avant samedi, 20 mars, minuit) : Non au pavage du golf d’Anjou.

CHSLD ou quoi ?

À propos des leçons à tirer de la tragédie qui s’est déroulée en 2020 dans les CHSLD et autres organisations de soins de longue durée. 

J’attendais avec impatience la sortie, le 4 mars, du livre de André Picard, journaliste au Globe and Mail. Ses analyses critiques sont habituellement solides et bien écrites. Et puis je me suis rappelé cet autre livre publié récemment, en juin dernier, sur la situation dans les CHSLD et les EHPAD, par des chercheurs, dont Yves Couturier et François Aubry avec qui j’ai pu collaborer dans le cadre d’ARIMA. Je crois que c’est en visitant la bibliothèque virtuelle d’EspaceRézo, mise en place pour soutenir les suites du projet de recherche partenariale ARIMA, que je me suis rappelé du livre de Aubry et Couturier.

Les deux sources documentaires principales pour ce billet : 

Pendant la plus grande partie de ma carrière comme organisateur communautaire dans le réseau de la santé j’ai travaillé de près avec les équipes de soins et services à domicile, de même qu’avec des associations d’aînés, pour développer et soutenir les services aux personnes âgées en perte d’autonomie. De 1976 à 2012 j’ai assisté à la croissance et la transformation des services à domicile de même qu’à la transformation des « centres d’accueil » en centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) qui, d’organisations indépendantes, ont été rattachées aux CSSS (puis, aujourd’hui, aux CIUSSS).

<Flash-mémoire>Une image me revient en mémoire de cette période du début de ma participation à l’équipe « maintien à domicile » du CLSC Hochelaga-Maisonneuve : je participe à un panel filmé avec un ministre du premier gouvernement Lévesque, le jésuite Jacques Couture. Le débat portait sur l’importance de développer les services à domicile plutôt que de construire des « centres d’accueil ». J’avais cité un exemple récent d’une aînée qui avait « cassé maison », c’est-à-dire vendu tous ses meubles, pour entrer dans un centre d’accueil mais qui avait finalement décidé de ressortir, parce qu’elle ne se sentait pas « si vieille ». C’était en janvier 1977 et notre équipe était souvent sollicitée pour témoigner des enjeux liés aux services à domicile… La première Politique de services à domicile du Québec sera adoptée en 1979. Je me souviens d’avoir utilisé, de manière un peu crasse, le passage concomitant du premier ministre René Lévesque à New York devant L’Economic Club pour laisser entendre que le gouvernement péquiste se préoccupait plus de l’opinion des capitalistes que des besoins des aînés ! J’avais 25 ans, j’étais encore marxiste-léniniste, et c’était (feu) l’Office du film du Québec qui avait filmé ce panel.<Fin>

Les grands oubliés : repenser les soins aux aînés

Trêve de réminiscences. Le livre de Picard (Les grands oubliés) a cette qualité d’histoires vécues qui en font un recueil de témoignages crédibles de parcours de couples, de familles qui ont eu à prendre soin d’un des leurs en négociation avec les différents fournisseurs de services, publics et privés. Divisé en deux parties (Négligés et Jamais plus) l’auteur commence en rappelant « L’horrible cauchemar de la COVID-19 » pour les aînés habitant en CHSLD et autres résidences offrant aux aînés des soins de longue durée au Canada. Puis, après avoir rappelé l’origine historique (hospices et workhouses) il décrit, au chapitre Des décennies de négligence, le développement chaotique des formes de soutien offertes aux aînés.

Les foyers de l’Ontario reçoivent leur financement en 22 enveloppes différentes; l’argent consacré à la dotation de personnel ne doit aller qu’au personnel, celui de l’alimentation qu’à la nourriture, et ainsi de suite. [Les grands oubliés, chapitre 3]

On peut parier que le financement des CHSLD, soumis aux arcanes administratives des CISSS et CIUSSS, n’ont pas plus de marge dans leur gestion budgétaire.

Vivre chez-soi le plus longtemps possible, telle est la promesse faite par tous les gouvernements depuis la première Politique de soutien à domicile de 1979. Une promesse jamais vraiment remplie tellement les limites et les conditions d’accès aux services à domicile publics sont grandes. Sans parler de la qualité de services qui se calculent en minutes et ont perdu cette qualité de relation continue qu’avaient les premiers programmes de services à domicile. Au chapitre suivant, Picard souligne le cas, oubliés parmi les oubliés, des aînés atteints de démence.

Les chapitres suivants développent l’importance et les conditions difficiles de travail des préposés aux bénéficiaires et autres préposés aux services de soutien à la personne (Des mains secourables), puis les situations dramatiques qui confrontent les « aidants naturels », femmes et filles surtout (Conscrits par l’amour). Un dernier chapitre de cette première partie s’arrête sur le mourir et les services de soins palliatifs (C’est la fin). Là encore l’accès aux soins de fin de vie n’est pas encore assuré, même si cela devrait être intégré à la mission des institutions de soins de longue durée. Trop souvent la personne termine sa vie en centre hospitalier, quand ce n’est pas à l’urgence. Trop souvent la question n’a pas été abordée d’avance par la famille, ni par le service de soins.

La deuxième partie (Jamais plus) donne des exemples de soins à domicile, de logements supervisés… d’hébergement avec services qui soient adaptés, mieux intégrés, plus accessibles.

«Il y a beaucoup de femmes de plus de 85 ans qui sont tellement pauvres que, chaque mois, elles doivent choisir entre payer le loyer ou manger. Et elles ne peuvent pas déménager dans une maison de retraite ou une résidence de soins de longue durée, parce que ni l’une ni l’autre n’est abordable.» (…) «Il nous faut fondamentalement repenser le défi des soins aux personnes qui vieillissent. On ne peut pas repenser les soins à long terme isolément. Nous devons envisager la place des soins communautaires, des logements supervisés, du vieillissement sur place. [Les grands oubliés, chapitre 9.]

Le chapitre suivant, Autour du monde, trace le portrait des politiques de soutien aux aînés au Danemark, et ailleurs en Europe, au Japon, en Australie et aux États-Unis. Le dernier chapitre, Une ordonnance de réforme, résume les leçons tirées ou les pistes d’action pour améliorer les choses. En dotation de personnels (stabilité, moins d’écarts de salaires entre institutions et privé, implication des médecins), auprès des proches aidants (qu’ils sachent à quoi s’attendre), dans les résidences de soins de longue durée (plus petites), des soins à domicile (moins « chaine de montage »)…

L’une des principales raisons pour lesquelles les soins à domicile sont si coûteux est qu’ils subissent les assauts de la bureaucratie, alors que le tiers des dollars qui y sont investis sont accaparés par l’évaluation. [Le tiers !]

les soins palliatifs (y avoir accès)

Aucun aîné ne devrait mourir sans avoir un accès approprié à des soins palliatifs, qu’il finisse ses jours à l’hôpital, dans un centre de fin de vie, un foyer de soins ou sa propre maison.

…le financement.

À l’heure actuelle, le financement public des soins de santé est d’environ 160 milliards $ par année, dont 82 milliards $ sont consacrés aux Canadiens âgés de plus de 65 ans.

Le fédéral doit contribuer plus aux soins de santé mais Picard suggère de ne pas ouvrir la « boite de Pandore » de la Loi canadienne sur la santé. Plutôt d’exiger un investissement canadien dans un programme de soins aux aînés.

Au niveau de la structure, il ne faudrait pas simplement ajouter des lits, ou du financement.

Une famille ayant un être cher dont les revenus sont limités et qui combat la démence pourrait facilement se retrouver à naviguer entre une douzaine de programmes sociaux relevant de quatre ministères provinciaux gérés par une région sanitaire, une municipalité et quelques groupes communautaires, sans parler des programmes fédéraux de logement et de soutien au revenu. (…) La priorité ne devrait pas être d’ajouter des lits en agrandissant les établissements actuels ou en en construisant de nouveaux, mais plutôt de servir les gens en leur offrant plus de choix quant à leur lieu de vie et à la manière dont ils souhaitent la vivre.

la règlementation

Les pays offrant les meilleurs soins aux aînés – les mêmes qui ont surmonté avec succès la pandémie de COVID-19 – sont aussi ceux qui avaient le moins de réglementation. Pourquoi? Parce qu’ils comptaient sur du personnel en nombre suffisant et du financement adéquat. Les modèles de soins basés sur l’accomplissement d’un nombre maximal de tâches et de procédures au cours d’un même quart de travail et la capacité de cocher le plus de cases possible n’ont rien à voir avec la qualité des soins.

Mais surtout, nous devons changer les choses que nous règlementons, mesurons et récompensons.

les communautés, en terminant

Il faut mettre fin à l’apartheid des personnes âgées et intégrer les foyers de soins à la communauté. Les installations devraient être partagées avec les garderies et les écoles. Le fait de côtoyer des aînés, y compris des gens atteints de démence, devrait faire partie de la vie quotidienne et non représenter une anomalie gênante. (…)
La seule chose qui empêche notre système incohérent et sous-financé de soins aux aînés de s’effondrer complètement est le secteur communautaire, soit les milliers de groupes communautaires et de bénévoles, de la popote roulante aux groupes de défense des personnes atteintes de démence, qui trouvent constamment des solutions créatrices pour combler les lacunes. Une partie de l’énorme flot d’argent qui engraisse actuellement des bureaucraties obèses chez les ministères de la santé et les autorités régionales de santé devrait être dirigée directement vers les organisations communautaires de première ligne. [Les grands oubliés, chapitre 12. André Picard, 2021.]

Les organisations de soins de longue durée

Le livre de François Aubry, Yves Couturier et Flavie Lemay rassemble plusieurs dizaines d’auteurs autour de quatorze chapitres divisés en trois parties et deux « transitions », dont une constituée de la fameuse bande dessinée sur le métier de préposé aux bénéficiaires (L’art quotidien des détails – pdf) alors que l’autre est un témoignage franc et plein d’humour et d’humanité d’une préposée aux… malades.

En se concentrant sur les CHSLD et les EHPAD (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendante, la version de nos CHSLD développée en France), les auteurs n’ont pas à se prononcer sur les soins et services à domicile ni non plus sur la répartition des responsabilités entre RPA (résidences pour aînés) et CHSLD. C’est d’abord un regard posé du point de vue de l’administration et du personnel que nous invitent les auteurs dans la première partie du livre : Gérer une organisation de soins de longue durée et y travailler. La seconde partie : Vivre dans les organisations de soins de longue durée. La troisième et dernière partie : Transformer les organisations de soins de longue durée.

Notre objectif est tout autant de présenter des thématiques spécifiques aux lecteurs intéressés par ces sujets (gestionnaires, citoyens, professionnels, employés) que de fournir des bases de réflexion aux chercheurs et aux étudiants qui fondent leurs recherches sur ces environnements complexes. [Les organisations de soins de longue durée, Introduction, p. 15]

Je crois en effet que les réflexions et témoignages sur les pratiques de loisir, de préposés, de soins… autant que les enjeux liés à la gestion institutionnelle, ou encore à la recherche dans de tels milieux intéresseront beaucoup d’intervenants engagés dans ces institutions.

Il est utile de rappeler qu’un tel recueil, publié au second trimestre 2020 a été pour l’essentiel écrit avant la pandémie de COVID-19. Il arrivait à point nommé pour mieux comprendre des phénomènes qui ont été dévoilés par la crise sanitaire : problèmes de rétention des préposés, de travail à temps partiel (dans plusieurs établissements); épuisement des personnels par surcharge et par manque de reconnaissance… Si des administrateurs trouveront difficile la franchise de certains témoignages, la plupart des chapitres proposent des pistes d’amélioration et toute la troisième partie s’attache aux enjeux de transformation organisationnelle qui s’imposent.

Les auteurs dénoncent le sensationnalisme des médias qui font régulièrement leurs choux gras de scandales ayant lieu dans les CHSLD. Ils tentent une approche objective, scientifique, basée sur la littérature et des recherches terrain. On affirme d’emblée que les CHSLD sont nécessaires mais qu’ils pourraient changer. S’améliorer. Mais justement ces objectifs de changement et d’amélioration sont parfois nombreux et contradictoires.

Au Québec, la performance des CHSLD est soumise à quatre principaux modes de contrôle, soit une démarche obligatoire d’amélioration continue de la qualité et d’agrément ; des visites ministérielles d’évaluation de la qualité du milieu de vie ; des inspections par des ordres professionnels (ex. : infirmières, infirmières auxiliaires, ergothérapeutes) ; ainsi qu’un régime d’examen des plaintes (Commissariat aux plaintes et à la qualité des services, Protecteur du citoyen). [Chapitre 2, Pour une meilleure gestion des organisations et une utilisation optimale des ressources actuelles, Francis Etheridge. Page 42]

Ces mécanismes croisés conduisent à une surtension à l’amélioration, et ce n’est pas un système d’imputabilité factice qui viendra corriger la situation !

Il est ainsi possible pour les CHSLD d’obtenir des évaluations positives, ou du moins acceptables, en générant des améliorations « sur papier » qui ne se traduisent pas ou très peu « en pratique » . Des évaluations positives se matérialisent en bannières accrochées en façade des bâtiments, tels des sceaux de qualité et de sécurité, ou en plans d’action présentés publiquement sur les sites web comme s’ils étaient déjà réalisés, promus ainsi comme preuves d’améliorations effectives. [Idem, page 44.]

À force de promettre des améliorations sans prévoir la quantité et la qualité des ressources nécessaires, on risque de rendre la situation pire encore.

[L]’implication des résidents est, en soi, une excellente nouvelle, mais le simple ajout de leurs attentes et besoins, sans prendre en compte les contextes de travail, risquerait d’augmenter les demandes irréalistes faites aux travailleurs et l’écart entre ce qui est prescrit et ce que ceux-ci peuvent faire réellement sur le terrain.

Ci-joint la table des matière de ce recueil de textes.

Que retenir ?

Ce que je retiens ? Du livre de Picard, la principale leçon : ça peut coûter cher de vouloir maintenir à domicile une personne en grande perte d’autonomie. Plusieurs dizaines de milliers de dollars par an. Aussi l’idée de vendre la maison familiale (l’héritage) pour pouvoir se payer des soins n’est pas une métaphore. Du livre de Aubry et al. je retiens la qualité du travail des préposés, et les contradictions impossibles dans lesquelles sont souvent placés les gestionnaires et employés, les patients et leurs familles.

Mais aucun de ces livres ne fait vraiment le point sur la dimension financière des enjeux. Oui, c’est sans doute vrai, comme le dit Picard, que le Fédéral devrait contribuer plus à cette problématique qui touche les soins de santé mais aussi l’hébergement, les services sociaux. Et c’est vrai aussi qu’une telle contribution accrue ne devrait pas servir qu’à désengorger les hôpitaux, comme cela a été le cas dans le passé. Mais comment un tel apport financier du gouvernement fédéral pourrait-il vraiment favoriser l’accessibilité aux soins et services sans pour autant se transformer en conflit de juridiction ? Et une autre déception sur cette question du financement : rien sur la formule d’assurance autonomie qui avait été sérieusement travaillée par le ministre Hébert du gouvernement Marois (PQ) en 2012-2013.

Dans un article publié en juin dernier, Francis Vailles, journaliste à La Presse, faisait le point sur les coûts des services à domicile et d’hébergement : Maintien à domicile des aînés: l’aide fiscale incite plutôt à déménager! Alors que les services à domicile publics aux aînés ont coûté 1,5 milliard $, l’hébergement en CHSLD a coûté le double, pour un total de 4,6 milliards (en 2019). Et c’est sans compter les 576 millions en dépenses fiscales (crédits d’impôts remboursables) consacrés au « maintien à domicile d’une personne âgée de 70 ans ou plus« , qui sont allés à 82% pour financer l’hébergement en RPA, résidences privées pour aînés. Si on considère que ce crédit d’impôts ne rembourse que 35% de la dépense encourue, c’est donc 1,6 milliard $ de services aux aînés en perte d’autonomie qui ont été ainsi fournis.

La répartition de ce 1,6 milliard ne s’est pas faite en fonction des besoins des aînés mais bien plutôt en fonction de la capacité de payer des bénéficiaires. Une inégalité dans l’accès aux soins que j’ai déjà illustré en la reportant sur la carte de Montréal. La croissance importante de cette forme de soutien, passée de 371 M$ en 2014 à 617 M$ en 2020, fait dire à Vailles que le gouvernement encourage l’hébergement privé plutôt que le maintien à domicile. Encore faut-il que le client ait les 10 000$ à débourser pour des services d’infirmières et autres (en plus du loyer) afin de recevoir un remboursement de 3500$. Mais pourquoi ne pas graduer ce type de programme en fonction du revenu familial, comme on le fait avec le crédit d’impôt remboursable pour la garde d’enfants ? L’accessibilité serait clairement au rendez-vous et le profil de services serait peut-être différent : plus de services à domicile qu’en RPA ?

Cependant, même les progressistes, qui devraient pourtant être d’accord avec un remboursement plus équitable, hésitent à demander un tel étalonnage. Dans son analyse, publiée par l’IRIS en 2019,  Les dépenses fiscales et les personnes aînées, Guillaume Hébert n’ose pas demander une véritable progressivité de l’échelle de remboursement. Il reprend plutôt (recommandation 10, page 42) la demande du Réseau québécois des OSBL d’habitation, qui ferait passer le taux de remboursement à 43% (plutôt que 35%) pour les personnes à bas revenus tout en réduisant à 5 % celui offert aux personnes à revenus dépassant 100 000$. Oui, c’est sans doute plus équitable que le 35% offert à tout le monde. Mais il faut encore que la personne débourse 57% d’une dépense qui peut être très importante. Quoique, à 20 000$ de revenus, la dépense ne peut pas être si importante que ça !

En fait ce qui semble bloquer l’adhésion à des formules plus graduées et équitables, c’est la protection du réseau public contre la privatisation. Et en effet, on peut imaginer qu’une véritable accessibilité financière aux services de maintien à domicile, par exemple en réduisant à 25% ou 10% la part payée par le bénéficiaire à bas revenus, mettrait en danger l’existence même des services publics de maintien à domicile qui sont actuellement basés sur une gestion de la rareté : on dépense beaucoup pour s’assurer que le service est donné à celle qui en a le plus besoin… et on donne le minimum. Mais une fois ces services publics disparus ou fragilisés, on se retrouverait dans une situation déjà connue dans d’autres secteurs : l’expertise n’est plus suffisante à l’intérieur du système public pour même évaluer la pertinence et la qualité des services achetés, payés par le public mais donnés par le privé. Services informatiques, ça vous dit quelque chose ?

Mais l’articulation entre la couverture publique et les achats privés de services de santé ne concerne pas que les aînés. Les dépenses pour psychologues, physiothérapeutes, podiatres, dentistes ou optométristes sont partiellement remboursées soit par des assurances privées, pour les employés de grandes entreprises, ou encore par le biais d’un crédit d’impôt pour frais de santé qui, encore là, remboursera plus en fonction de la capacité de payer que du besoin. Il faut avoir dépensé au moins 3% de son revenu en frais de santé pour commencer à toucher un remboursement, et celui-ci est limité à 20% de la dépense. Il n’y a que ceux qui ont les moyens d’assumer 80% de la dépense qui peuvent recevoir de tels crédits. Dans son document sur les dépenses fiscales, Guillaume Hébert propose (#11) qu’un tel crédit soit augmenté à 50% pour les aînés et que le seuil d’entrée de 3% soit éliminé, tout en ajoutant des seuils de réduction et de sortie.

Et les « maisons des aînés » ?

Beaucoup des critiques adressées aux CHSLD et autres institutions anciennes de soins de longue durée dénoncent les formules dites « industrielles » de centaines de personnes alitées ou grandement fragilisées assemblées pour « réduire le temps de parcours des soignants »… et rentabiliser l’utilisation des professionnels et équipements (le fax pour recevoir les prescriptions médicales !? 😉

La formule des petites entités (à échelle humaine) est promue. Et elle a été reprise et intégrée par le programme de « Maisons des aînés » du gouvernement de la CAQ, qui a vu la grosseur de ses projets fondre : on planifie plutôt des projets de 50-60 logements (plutôt que 100-150), rassemblant 4 pou 5 sous-ensembles de 12 unités-logements.

Je n’ai pas encore examiné ce programme et les différences entre « maison des aînés » et « maison des aînés alternative »… Je compte bien le faire prochainement, et trouver réponse à ces quelques questions qui sautent aux yeux pour l’instant :

  • Pourquoi n’y a-t-il qu’un seul projet sur l’île de Montréal alors qu’il y en a plus de 60 d’annoncés au Québec ? (Liste en date du 21 janvier 2021)
  • Pourquoi cela coûte-il si cher ? (Maisons des aînés: la facture explosera de 50%)
  • Pourquoi si vite, alors que les leçons à tirer de la dernière période ne sont pas encore formulées ?
  • S’il y a une distribution géographique biaisée par la présence des députés de la CAQ, y aurait-il une orientation biaisée par les amis affairistes du parti ? On lance des milliards de projets de construction, avant de savoir vraiment comment on va intégrer ce béton dans le réseau plus « soft » des services à la personne, de la continuité et de la qualité des services; de la disponibilité des ressources humaines ?
  • Comment intégrer ces projets de maisons pour aînés fragiles dans les quartiers, les réseaux de socialisation et de soutien communautaires et professionnels qui viennent et viendront en aide aux aînées de demain ? Comment ces maisons peuvent faire parti du prochain plan d’aménagement urbain de Montréal, plutôt que de se développer à la va-vite et sans planification ni concertation, comme le font les développeurs de tours à condos actuellement ?
  • La formule des petites Maisons est-elle viable ? Comment financer ces services ? Des taxes à la consommation et une contribution accrue des usagers? Une assurance autonomie, nouvelle mouture ?

circuits piétonniers cartographiés

J’ai utilisé ces derniers temps l’application Strava, dans sa version gratuite. Je l’ai fait tout d’abord de manière inconstante, n’enregistrant pas les courtes randonnées (2-3 kilomètres) et oubliant parfois de « partir la machine » au début de la marche. Et je me suis rendu compte récemment que GoogleMap avait enregistré mes déplacements sa que je lui demande… et il me demandait, justement, s’il devait continuer d’enregistrer… 1) Quand l’application est ouverte ; 2) Tout le temps ; 3) Jamais.

J’ai choisi 2) Tout le temps. En me disant que ça pourrait remplacer Strava, et m’éviterait d’oublier de mettre en marche le compteur. Les premiers essais semblaient prometteurs : lors d’un circuit incluant une partie intermédiaire en autobus, GoogleMap distinguait automatiquement les modes de transport… et des totalisations distinctes pour la marche et l’autobus. Mais à l’usage, le fait que GoogleMap n’enregistre pas les portions intérieures de certains parcours (comme ces quelque 600-700 mètres de déambulation dans les couloirs du supermarché) m’a fait revenir à Strava.

Et j’ai décidé d’être plus constant dans mon utilisation, même pour les petits parcours — cela me permettra de faire des moyennes, ou de viser des moyennes. Genre : 5km par jour, en moyenne, avec des jours à 2-3 km et d’autres à 8-10.

  • derniers parcours piétons

Je vais faire de ce billet une page permanente à laquelle j’ajouterai régulièrement les derniers parcours et la suite d’une discussion éventuelle autour du partage de ces données de piétons parcourant Montréal, ou le Québec, ou le monde ! Mais c’est de tracer les « lignes de désir » des piétons montréalais qui m’intéresse, pour le moment. Un tel cumul de données sur l’utilisation piétonnière pourrait éventuellement orienter, soutenir des aménagements incitatifs ou simplement adaptés (genre : ++++ de bancs !).

La ville de Montréal avec son service de données ouvertes pourrait servir de lieu de dépôt des parcours de piétons cumulés, enregistrés par les différentes applications et plateformes de géolocalisation. La partie difficile sera de convaincre les GoogleMap, Strava, MapMyWalk de ce monde de 1) traduire les données recueillies dans un format interopérable; 2) et permettre à l’usager de partager ces données, s’il le désire.

D’autres villes ont peut-être expérimenté dans ce domaine ? Je me renseigne…

pour boucler 2020

Dans ce billet je veux surtout revenir sur les livres dont je n’ai pas parlé en 2020 mais qui m’ont tout de même occupé l’esprit. Des livres qui ont passé parfois plusieurs mois sur ma table, auxquels je suis revenu à plusieurs reprises. Ou encore que j’ai lu et relu en cherchant comment je vous en parlerais. Mais il me fallait tout de même revenir rapidement sur les travaux et lectures de l’année dont j’ai tiré les quelques 25 billets1 publiés en 2020, ne serait-ce que pour me replonger rapidement sur les moments forts (ou difficiles) de cette 19e année de publication2 sur Gilles en vrac… et pour situer ces dernières réflexions dans leur contexte.

On peut dire que l’année qui vient de se terminer fut propice à la réflexion. Situation de crise globale, économique, sanitaire qui nous a, pendant un moment, fait croire que nous allions saisir l’occasion, collectivement, de changer des choses. Le thème de la transition  a été et restera sans doute un axe important (10 ans pour y arriver; petits et grands gestes; beau temps pour la fin du monde; barbarie ou civilisation; une convention citoyenne à la québécoise ?; ce que tous devraient savoir). Aussi un article synthèse sur le tiers-secteur québécois, rédigé pour un colloque qui n’a pas eu lieu (le tiers secteur québécois, un aperçu), et évidemment, plusieurs billets sur et autour de la pandémie : rôle des gouvernements, de la science, des croyances… 

J’ai lu et commenté dans mes billets plusieurs livres qui portaient un regard de haut, sur l’avenir, la transition, la nature humaine ou les enjeux de civilisation : Au temps des catastrophes — résister à la barbarie qui vient, Collapsus, Climate Leviathan, The Decadent Society, Une nouvelle terre, The Uninhabitable Earth, Humankind, A Planet to Win, La transition c’est maintenant… 

territoire et capital

L’an dernier à pareille date, la fin du premier billet de l’année 2020, 10 ans pour y arriver, je référais à un projet (ou une étude) mené par Dark Matter Labs qui proposait de récupérer une fraction de la croissance de la valeur des immeubles d’un quartier qui ont profité des investissements publics… afin de réduire les impacts négatifs qu’ont aussi ces développements. Une telle approche pourrait-elle être utilisée dans le contexte d’un projet comme le REM de l’Est? 

Le développement urbain (ou régional) soumis aux dictats et aux intérêts des grandes entreprises… il faut trouver une autre manière de planifier nos villes et nos régions. Je croyais avoir trouvé une piste, en mettant la main sur Le promoteur, la banque et le rentier, une étude de Louis Gaudreau. Un retour historique édifiant sur le développement, assez récent, du « marché de l’habitation ». L’importance du soutien public a été cruciale pour que les banques « daignent » prêter aux gens qui n’étaient pas déjà riches… La transformation graduelle du « produit » habitation d’un bien d’usage à un investissement, un produit financier. L’auteur conclut sur des pistes telles les fiducies foncières et l’investissement public pour « démarchandiser » l’habitation… mais je n’étais pas  satisfait : ce n’était pas la « balle d’argent » que j’espérais. 

Dans un chapitre de The Future of Capitalism, Paul Collier suggère à propos de l’accroissement exagéré de la valeur des logements, en particulier dans les grandes villes et métropoles, qu’une partie de cette valeur ajoutée devrait revenir aux collectivités. Par ailleurs, dans un chapitre du recueil Our Commons, Ostrom in the City: Design Principles and Practices for the Urban Commons, les auteurs Christian Iaione et Shella Foster s’inspirent d’Ostrom (dont j’ai parlé ici) pour dégager 5 principes (gouvernance collective, État facilitateur, la mise en commun [pooling] économique et sociale, le caractère expérimental et la justice technologique) pour gérer les villes comme des communs, en mobilisant ressources et collaboration de 5 catégories d’acteurs : les innovateurs sociaux, les autorités publiques, le milieu des affaires, les organisations de la société civile et les institutions du savoir.

Mais cette perspective proposée par Foster et Iaione est directement critiquée par Pierre Sauvêtre, dans son chapitre (Le municipalisme des communs contre la gouvernance urbaine collaborative) du recueil de textes Du social business à l’économie solidaire : critique de l’innovation sociale (éd. ÉRES, juillet 2020). « La gouvernance urbaine collaborative correspond à une version faible des communs parce qu’elle ne remet en cause ni les rapports de pouvoir politiques (…) ni les rapports de pouvoir économiques. » Laurent Fraisse dans sa contribution au recueil : Janus et l’innovation sociale nous rappelle à quel point « la société civile n’a plus le monopole de l’innovation sociale ». 

Cependant la vision du community organizing présentée par Julien Talpin dans ce même recueil (La force du nombre : un impératif managérial ? Le community organizing travaillé par le tournant néolibéral) est un peu caricaturale et semble surtout servir à dénoncer l’influence de certaines fondations philanthropiques. 

Par ailleurs l’ensemble (dont une dénonciation du virage vers l’autoritarisme du « modèle québécois » par Lachapelle et Bourque) propose une perspective critique dans un discours sur l’innovation sociale qui trop souvent donne l’impression que les bonnes intentions et l’agir ensemble viendront à bout de tous les obstacles. 

Un autre recueil sur le même thème était paru 16 mois plus tôt, aux PUQ : Trajectoires d’innovation : des émergences à la reconnaissance, sous la direction de Klein, Boucher, Camus, Champagne et Noiseux. « [U]ne vision large de l’innovation, orientée vers le développement économique, mais aussi vers la création d’un écosystème d’innovation où les progrès technologiques et sociaux se croisent et se complètent ». Un tel écosystème « devrait repenser les rapports inégalitaires entre les genres, les populations et les territoires. »

Le compte-rendu d’un riche colloque du CRISES tenu en 2017 rassemblant 28 chapitres regroupés en 9 parties. Laville y faisait une intervention en ouverture du colloque qui annonçait déjà la publication de 2020, dénonçant la récupération du discours de l’innovation sociale par le Social Business et une seconde vague de néolibéralisme qui prétend que le capitalisme peut être moralisé et que l’innovation sociale, grâce aux outils de l’entreprise, pourra mieux résoudre les problèmes sociaux.

Une autre publication récente (janvier 2020) sur un thème corollaire: Intervenir en développement des territoires, par René Lachapelle et Denis Bourque. Le territoire, l’évolution du « modèle québécois de développement », le virage néolibéral des années 2000… En présentant huit démarches de développement territorial les auteurs mettent en lumière la contribution de l’intervention collective à ces processus. De la mobilisation des réseaux institutionnels à l’accompagnement des élus locaux dans leur nouveau rôle de « gouvernement de proximité », en passant par « une philanthropie qui sait faire la différence »… les auteurs identifient des enjeux posés aux intervenants en développement territorial. Un court document (156 pages) dont on aurait aimé qu’il développe un peu plus la présentation des autres réseaux institutionnels que celui de la santé dans leur ancrage territorial… Systèmes locaux d’action et opération en réseaux d’acteurs. Dans un ordre d’idée semblable, je me propose de lire « Un avenir pour le service public – Un nouvel État face à la vague écologique, numérique, démocratique », publié par Sébastien Soriano en novembre 2020 chez Odile Jacob. 

Voir aussi, sous la direction de Marc-Urbain Proulx et Marie-Claude Prémont, La politique territoriale au Québec, 50 ans d’audace, d’hésitations et d’impuissance, paru aux PUQ en 2019. 

À propos des nouveaux défis posés aux municipalités, sous la direction de Gérard Divay, parus en deux volumes aux PUQ en 2019 : Le management municipal, Volume 1 : Un gouvernement de proximité ? Volume 2 : Les défis de l’intégration locale.

un intellectuel dans la salle ?

La question du rôle, de la responsabilité des intellectuels a été « renouvelée » en quelque sorte récemment avec la montée des populismes anti-élites, glissant facilement vers l’anti-science. Ce qui ne veut pas dire que les intellectuels sont à l’abris des dérives complotistes… comme le soulevait un reportage récent de Radio-Canada sur le fonctionnement du cerveau. 

La transparence, la franchise, le partage des savoirs, l’ancrage culturel… la compétence à transmettre, à traduire, à produire la culture sont des qualités, des continuums de qualités auxquels les intellectuels peuvent aspirer ou à l’aulne desquels ils seront mesurés. 

Les intellectuels sont-ils toujours militants ? Ou les militants, des intellectuels ? 

Ce sont des « maudits intellectuels » quand ils posent trop de questions ou qu’ils se prennent pour d’autres… et des « traîtres » quand ils quittent le Parti ou négligent la Cause. Certains sont idéalistes ou croyants et participent à des mouvements sociaux, des activités charitables ou éducatives, ou de critique et de contestation… Mais peut-être sont-ils assis devant leur écran à consommer des opinions politiques ou des prestations culturelles quand ce n’est pas à redistribuer des vidéos de chat. 

La « gauche brahmane » et la « droite marchande » 3sont ces élites diplômées qui ont remplacé, en alternance, l’influence des syndicats sur les gouvernements socio-démocrates.

Ici nous ne parlons que du temps (relativement) court, depuis l’après-guerre, le milieu du siècle dernier. Mais ces interprétations du rôle de l’intellectuel, à gauche promoteur de droits, de justice, d’accès, ou à droite promotrice de liberté individuelle, de réussite, de découverte… sont des propos et postures beaucoup plus anciens. Des rôles qui, dans le cas du Québec, ont été marqués, polarisés par la fracture nationale-linguistique-religieuse avec une droite marchande très largement dominée par les anglo-saxons canadiens et une gauche divisée entre catholiques et faction libérale-anti-cléricale. 

Dans Les intellectuel.les au Québec, une brève histoire, Yvan Lamonde et consort tracent une histoire pas si brève, remontant au XVIIIe siècle avec les débuts de la presse écrite, en tissant la toile des tensions et relations entre l’Église, l’État, les médias. Un chapitre sur les femmes intellectuelles permet de souligner l’apport des fondatrices (1880-1929). Une brève histoire tout de même (160 pages) publiée chez Delbusso — pour moins de 10$ en format numérique. Intéressant de saisir dans leur contexte historique les abbé Groulx, père Lévesque, frère Marie-Victorin ou Marie Gérin-Lajoie, ou ces Parent, Gérin, Montpetit, Laurendeau, Dumont, Vadeboncoeur , Trudeau ou Aquin… Mais aussi de situer ces figures moins connues : Éva Circé-Côté, René Garneau, Fernande St-Martin… 

La question nationale et le « cosmopolitisme », les idéaux de liberté, de justice ou d’égalité… la lutte à l’ignorance, à la complaisance ou à l’exploitation, l’anticléricalisme ou le féminisme anti-paternaliste, le syndicalisme, la promotion des arts, des lettres et des sciences sociales… la promotion des compétences scientifiques et de la culture québécoise… les intellectuel.les portent des flambeaux, allument des feux, éclairent des enjeux ou chantent des louanges. Longtemps critiqués (paresseux incapables d’un « vrai » travail productif, i.e. manuel) et vus comme de mauvaises influences aux moeurs débridées, qu’en est-il aujourd’hui ? 

« Le départage entre intellectuels souverainistes et fédéralistes a vraisemblablement masqué la rupture gauche/droite pendant plusieurs décennies » souligne Lamonde dans son chapitre le plus contemporain (1970-2015). La formation d’une parole souverainiste à gauche, indépendante de la coalition du PQ, autant que l’expression plus libre d’un nationalisme de droite, ou encore l’ampleur et la profondeur des paroles féministes ou éco-féministes… ont complexifié la scène intellectuelle québécoise même si de vieilles questions, telle la laïcité et la place de la religion dans la cité, continuent d’occuper l’avant-scène. Complexité accrue, comme le reconnaissent les auteurs en conclusion, quand les nouveaux médias entrent en jeu, que les traces et la mémoire (matériau nécessaire à l’analyse) ne sont plus les mêmes. 

[Parlant de médias sociaux et de mémoire… le téléchargement pour fin d’archivage (et de preuve) de l’ensemble de la plate-forme Parler qui a servi à préparer et soutenir l’attaque contre le Capitol, le 6 janvier dernier, soulève plusieurs questions mais aussi, peut-être, des avenues de responsabilisation]. 

Les intellectuels sont-ils toujours des écrivains ou des journalistes ou des profs d’université qui, par définition écrivent, produisent des papiers, un discours écrit ? Mais ces animateurs, « motivateurs », organisateurs syndicaux ou communautaires qui n’écrivent pas beaucoup mais peuvent tout de même « soulever des foules » sont-ils aussi des intellectuels ? Et qu’en est-il de ces psychologues, travailleurs sociaux et psychothérapeutes ? Des « travailleurs intellectuels » certainement, manipulateurs de symboles ou administrateurs de programmes mais pas intellectuels dans le sens de producteurs d’un discours sur la place publique. 

Il y a les Grands intellectuels, ceux qui ont publié et qu’on lit… ou qu’on écoute sur YouTube parce qu’ils ont de la notoriété et ceux qu’on rencontre, qui ont lu et rendent accessibles les textes des Grands. L’intellectuel de café, de brasserie ou de la famille… Les mouvements sociaux ont besoin d’intellectuels pour formuler, justifier leurs objectifs, leurs exigences. Quand ces mouvements fondent des partis, ou des institutions, leurs intellectuels deviennent fonctionnaires ou consultants. D’autres intellectuels prendront parole ou contesteront à la frontière ou dans les corridors de ces institutions. 

Il y a ces jeunes intellectuels qui n’ont pas encore publié mais qui participent à un moment historique dont ils peuvent témoigner, plusieurs décennies après coup, comme le fait Robert Comeau dans Mon octobre 70. Une certaine histoire du FLQ et de la Crise d’octobre, mais aussi une histoire de trahison, de silence honorable et de révélation nécessaire. Un récit très personnel qui amènera ceux qui ont connu l’époque à se demander « Où donc étais-je en octobre 1970? »

Je réserve ma réponse à cette question pour un autre billet…

Et ces intellectuels de gauche, dont François Saillant trace une Brève histoire de la gauche politique au Québec ? Là je me reconnais un peu mieux dans le portrait des groupes de gauche des années ’70, ’73 pour être précis, époque où les étudiants du pavillon Read de l’UQAM devaient traverser une haie d’honneur de propagandistes ayant chacun son journal, sa ligne juste avant d’accéder aux classes. L’histoire de Saillant est intéressante parce qu’elle remonte aux premiers exemples d’élus et de candidats ouvriers, à la fin du XIXe jusqu’aux tractations et négociations ayant conduit à la création de Québec Solidaire. En s’attachant à la gauche « politique » entendue comme électorale, l’auteur évite ainsi l’écueil d’avoir à se prononcer sur les théories et principes de la gauche, ce qui serait incompatible avec l’idée d’une « brève histoire ». Les succès électoraux croissants de QS, faisant élire 1, 2,3 puis 10 députés sont remarquables. J’aurais aimé qu’il élabore un peu plus sur les rapports avec la base militante maintenant que le parti peut embaucher des dizaines de professionnels pour épauler l’action des députés. 

Sur la question des intellectuels et de la gauche, Jean-Philippe Warren a publié (au moins) deux livres : L’engagement sociologique — La tradition sociologique du Québec francophone – 1886-1955 (2003), où il suit l’émergence des enseignements et de la recherche sociologiques. Dans Ils voulaient changer le monde — Le militantisme marxiste-léniniste au Québec (2007), il retrace la montée du radicalisme et l’expérience maoïste telle qu’incarnée par des groupes comme En Lutte ou le Parti communiste ouvrier. De manière incidente et parce que j’avais beaucoup apprécié Les origines catholiques de la révolution tranquille, j’ai voulu lire, du même auteur (Michael Gauvreau avec, cette fois, Nancie Christie) Christian Churches and Their Peoples, 1840-1965 — A social history of religion in Canada. L’action sociale et politique menée par les différentes églises chrétiennes (protestantes et catholique) jusque dans les années ’60. Une gauche chrétienne qui continue d’être active, voir L’Utopie de la solidarité au Québec – Contribution de la mouvance sociale chrétienne (2011) par Lise Baroni, Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Yvonne Bergeron, Guy Côté ou encore Nous sommes le territoire (2016) de Michel Beaudin , Céline Beaulieu et Ariane Collin. Dans L’Utopie… le chapitre de Michel Beaudin nous offre une synthèse magistrale Une mémoire à reconstituer : un siècle d’engagement social chrétien. 

Si on élargit notre conception des intellectuels jusqu’à inclure la population des diplômés on peut comprendre une partie du développement des dernières décennies comme la montée au pouvoir de ces nouvelles générations de diplômés, ces gauche brahmane et droite marchande dont parle Piketty4 qui ont fait prévaloir leurs intérêts (ont su saisir les opportunités) sur ceux représentés par les syndicats dans les gouvernements d’après-guerre (Collier 2018). 

Le fait de situer les valeurs dominantes, axiales de nos société dans leur trame historique récente (30 ans) ou un peu moins récente (75-100 ans) devrait nous inciter, au minimum, à plus d’humilité et à une appréciation plus réaliste et nécessaire du caractère insoutenable du développement des dernières décennies. 

histoire profonde 

Les cinq ou dix derniers millénaires sont courts lorsqu’on les rapporte à l’histoire de l’humanité (entre 200 000 et 400 000 ans). La période récente, fut marquée par la sédentarité et le développement de l’agriculture et de l’élevage, puis de l’écriture et des sciences qui ont permis un accroissement vertigineux des forces productives, mais aussi des forces de destruction (Engels’s Second Theory — Technology, Warfare and the Growth of the State, de Wolfgang Streeck, NLR 123, May/June 2020). 

Pendant la plus grande partie de son existence (95-99%), homo sapiens a vécu en nomade, obligé de se déplacer continuellement pour tenir compte d’un climat qui oscillait entre périodes de glaciation et de réchauffement. 

Autrement dit cet âge d’or de l’humanité pendant lequel notre espèce se sera multipliée par… 10 000, cette période de croissance exponentielle n’est pas d’abord attribuable à l’ingéniosité humaine — bien que cela a certainement contribué — mais plutôt à la grande stabilité du climat, à la réduction importante de l’amplitude des oscillations climatiques, comme le montre bien ce graphique publié dans le billet précédent

James C. Scott, dans Homo Domesticus — Une histoire profonde des premiers États (2021), tente de retracer cette période de passage du nomadisme à la sédentarité, à la domestication des plantes, des animaux et des hommes. Un passage qui, contrairement à l’image qu’on peut en avoir, ne s’est pas fait de manière linéaire, comme une simple progression vers plus de sécurité, plus de confort… mais plutôt comme une lutte de longue haleine pour harnacher et soumettre les forces de la nature et la capacité productive des hommes. Les humains ne se sont pas laissés embrigader facilement. Les guerres contre les « barbares » visaient autant à ramener des esclaves, pour remplacer ceux qui s’étaient sauvés ou qui étaient morts, qu’à punir les pillards attirés par les récoltes et réserves… Les maladies et épidémies que la coexistence en grand nombre favorisait, tant chez les animaux que les hommes, ont aussi ponctué l’histoire des civilisations. Sur ce dernier sujet, Kyle Harper donne un « édifiant » récit dans Comment l’empire romain s’est effondré — Le climat, les maladies et la chute de Rome

Ce que James Scott met en lumière, assez clairement, avec son histoire des premiers États, c’est le temps long, et la fragilité de ces civilisations qui nous ont laissé des traces (architecture, écriture) alors que les modes de vie « sans État » ont été le propre de la majorité des peuples humains jusqu’à une époque plutôt récente (quatre ou cinq siècles). Une lecture fascinante faite dans sa version originale (Against the Grain — 2017) juste avant que la version française ne soit publiée 🙁 

Alors qu’il laisse entendre à plusieurs reprises que la vie des peuples nomades était plus riche (nourriture plus diverse, mobilisation de connaissances plus étendue), ce que Scott laisse dans l’ombre cependant c’est la réussite indéniable que représentent à la fois l’accroissement (vertigineux) de la population humaine et l’allongement de l’espérance de vie. Des « progrès » qui ne pouvaient se produire sans la sédentarisation et la concentration (des savoirs et de la puissance) de l’urbanisation. Une question demeure : la « flèche du progrès » n’est-elle pas allée trop loin ? Dix milliards d’humains, dont plusieurs milliards de carnivores… 

Un autre examen au long cours de l’évolution des civilisations, mais cette fois sous l’angle de l’énergie : Energy and Civilisation, A History, par Vaclav Smil. Un examen minutieux et détaillé de l’évolution des outils, du rendement énergétique des premières cultures, et des équivalences en terme de puissance de travail entre les forces humaines, animales et mécaniques. L’évolution et la comparaison en terme de retour énergétique des types de culture autant que des machines aratoires… Saviez-vous qu’on pouvait harnacher jusqu’à 40 chevaux à une immense moissonneuse dans les grands champs de blé américains au début du 20e siècle ? !

prochaines lectures

Je sais que j’achète plus de livres que je suis capable d’en lire ! Mais ma culpabilité a baissé d’un cran lorsqu’un commentateur comparait sa bibliothèque à un cellier. « Est-ce qu’on demande à un amateur de vin s’il a bu toutes les bouteilles de sa cave ? » 

J’ai bien hâte de me replonger dans ces grandes questions, ou de retrouver ces auteurs vénérables. 

Charles Taylor, avec The Language Animal; Anna Lowenhaupt, avec Friction — Délires et faux-semblants de la globalité; Lionel Naccache, avec Le cinéma intérieur — projection privée au coeur de la conscience; La tête, la main et le coeur — La lutte pour la dignité et le statut social au XXIe siècle, de David Goodhart; Être forets — Habiter des territoires en lutte, de Jean-Baptiste Vidalou; Écologie intégrale — Le manifeste de Delphine Batho; Qu’est-ce qu’une plante, de Florence Burgat. 

Et encore, de divers auteurs, Les transitions écologiques; Le monde jusqu’à hier; The Conservation Revolution — Radicals Ideas for Saving the Nature Beyond the Anthropocene; Future Sea; The Future Earth; The Smart Enough City; Perdre le Sud; The Metamorphosis of the World; La guerre du Péloponèse; Black Morocco — A History of Slavery, Race and Islam;  Ils voulaient changer le monde — Le militantisme marxiste-léniniste au Québec… 

L’année 2021 promet d’être remplie. Remplie de ce que nous y mettrons. Nos objets et projets. Mais elle sera, surtout, pleine de ce qui nous est donné : la vie, l’amour de nos proches, la beauté du monde. Nous devons en profiter tout en les protégeant. 

  1. Cette année fut finalement assez productive, plus que 2019 et 2018 où je n’avais publié que 16 billets chaque année. Ce n’est pas la « frénésie » de 2012-2013, où j’ai publié près de 80 billets par an, encore moins celle des années 2008-2009 où le rythme atteignait 150 billets par an ! Pas besoin de vous dire que ces billets n’étaient pas tous élaborés…  (retour)
  2. Hé oui, je commencerai ma 20e année début février !  (retour)
  3. Capital et idéologie, p. 933  (retour)
  4. Capital et idéologie, Thomas Piketty 2020  (retour)

ce que tous devraient savoir

La présentation en début de ce panel (les 30 premières minutes) est claire, limpide. Elle vaut d’être écoutée, même si elle est en anglais.

J’ai extrait quelques graphiques de la présentation, qui décrivent à quel point la dernière période de 12000 ans, correspondant à l’avènement de l’agriculture et des grandes civilisations humaines, coïncide avec une période de très grande stabilité du climat.

Avant cette période les écarts et changements étaient si importants qu’ils obligeaient les groupes d’humains à une vie nomade.

Nous nous apprêtons à sortir de l’étroit corridor de climat tempéré qui a permis à l’humanité de croître et se développer comme elle l’a fait.

Le effets du réchauffement sur les régions les plus fertiles risquent d’être dévastateurs… le cercle vicieux de la chaleur, de la sécheresse et des feux risque de nous amener vers ce qui existait bien avant, cette période où la terre appartenait aux lézards et dinosaures, parce qu’il y faisait trop chaud.

Cette conférence était donnée dans le cadre du colloque Higher Ground organisé par le réseau New Cities, qui a tenu au cours de l’année plusieurs événements d’intérêt. New Cities est une OBNL internationale dont le siège social est à Montréal.

Fondée en 2010, NewCities (la Fondation Villes Nouvelles Canada) est un organisme indépendant à but non lucratif dont la mission est de façonner un meilleur avenir urbain et dont le siège est situé à Montréal, Québec. La Fondation réalise sa mission en créant des opportunités d’échange de meilleures pratiques entre les villes, les entreprises, et la société civile dans le monde entier. (Extrait du site de NC)

Merci à Sentier, pour le cue.

Si je me souviens, un des événement de l’année mettait en valeur les efforts de la Ville de Montréal dans la préservation de la biodiversité sur son territoire. Je n’ai pas trouvé le segment particulier du panel où Madame Laplante, mairesse de Montréal, devait prendre la parole. J’ai encore à prendre connaissance du Plan climat Montréal dont l’objectif : la carboneutralité en 2050. Mais 2050 c’est dans 30 ans. Et au cours des 30 dernières années l’humanité a produit plus de gas à effets de serre qu’elle ne l’avait fait depuis sa naissance.

Est-ce que le Plan comprend la protection et mise en valeur des ruisseaux de l’Est, comme on les décrit dans le document Corridor des ruisseaux

Comme le rappelait Joëlle Gergis, cette scientifique australienne, qui dit son désespoir, dans un article du Guardian, devant le peu d’impact sur les politiciens des appels des scientifiques à l’action climatique

As more psychologists begin to engage with the topic of climate change, they are telling us that being willing to acknowledge our personal and collective grief might be the only way out of the mess we are in. When we are finally willing to accept feelings of intense grief – for ourselves, our planet, our kids’ futures – we can use the intensity of our emotional response to propel us into action.

Faire le deuil de ce que nous avons perdu afin d’avoir le courage de sauver ce qui est encore sauvetable.

2020. Une année exceptionnelle

Exceptionnelle, par ses pertes, ses faillites, ses morts… mais aussi par l’obligation d’un retour à l’essentiel, aux plaisirs simples, dont celui d’être vivant.
On prédit que 2021 sera, elle aussi, exceptionnelle, ne serait-ce que parce que les « ménages » n’ont pas dépensé autant qu’à l’habitude en 2020 et qu’ils seront enclins à consommer gros et plus qu’à l’habitude dans l’année qui vient.

Au début de la période de confinement certains, dont j’étais, se sont pris à rêver que cette période d’arrêt obligatoire nous permettrait de changer nos façons de faire, de ralentir notre consommation collective afin de revenir à un niveau qui soit à la mesure de ce que peut nous fournir la nature sans dépérir un peu plus chaque année. On souhaitait une relance verte, des investissements massifs dans le transport en commun, dans la protection de la nature, dans la transformation de nos modes de production…

La facilité avec laquelle les gouvernements se sont mis à distribuer de l’argent pour minimiser la récession n’aura eu d’égal que la rapidité avec laquelle certains appellent déjà un retour à des politiques d’austérité afin de payer ces « dettes ». Oui, je mets le mot dette entre guillemets parce que ce ne sont pas des dettes ordinaires…

Si la crise a mis en lumière, particulièrement au début de la pandémie, la capacité des gouvernements à mobiliser les populations dans une action (ou inaction) concertée… elle a aussi fait ressortir les doutes et la fragilité de ces consensus. Certains pays ont été frappés plus durement par la division et les agissements de groupes plus ou moins grands défiant l’intérêt public et les savoirs scientifiques. La diversité des comportements, tant des États nationaux que des populations, devrait nous renseigner sur les conditions de succès d’une action collective sous contraintes. Contraintes imposées par une nature imprévisible, mais aussi par des intentions fermes, liées à des valeurs essentielles.

Si nous choisissons de minimiser les leçons à tirer de cette période traumatique, en mettant tout en oeuvre pour « revenir à la normale », alors que cette « vie normale » est à la source même de la pandémie… Nous aurons beaucoup souffert pour rien.

Veut-on vraiment revenir à la « normale » dans les CHSLD et les résidences privées pour ainés ? Ici j’ai bien hâte de lire le prochain livre du journaliste André Picard, spécialiste des questions de santé au Globe and Mail, qui doit porter sur les leçons à tirer du pire échec de la crise du Covid-19 : les soins aux ainés.

Et tous ces kilomètres, ces heures de route interminables et polluantes qui font notre quotidien « normal », veut-on vraiment y revenir tel quel ou si on n’a pas appris quelque chose en minimisant nos déplacements ?

Veut-on vraiment revenir à la situation où il en coûte moins d’aller passer une semaine à Cuba « tout compris, billet d’avion inclus » que de passer quatre jours dans les Laurentides ou les Cantons ?

Et cette facilité, cette valorisation des déplacements locaux, actifs, des parcs et places publiques… de la livraison à domicile et du prêt à emporter… Qu’avons-nous appris ? Qu’avons-nous à retenir, à maintenir et développer ?

Évidemment, on ne peut passer les dix prochaines années à tirer les leçons de 2020-2021… mais on pourrait au moins passer en revue les plans d’aménagement, d’occupation du territoire, de transition ou de relance qui se discutent actuellement afin d’y faire valoir les leçons tirées de la récente crise.

une convention citoyenne à la québécoise ?

Les programmes élaborés par les gouvernements provincial et fédéral ne sont pas assez ambitieux pour nous permettre d’atteindre les cibles nécessaires de réduction de gaz à effet de serre, même celles, déjà insuffisantes, du « consensus de Paris 2015 ». [On parle surtout du climat mais la protection de la biodiversité et des richesses halieutiques des hautes mers sont aussi des questions urgentes et complexes qui ne pourront se résoudre sans un impact lourd sur nos modes de vie.] 

S’il faut garder toujours un œil sur le compteur électoral en vue de la prochaine élection, il est compréhensible qu’aucun gouvernement n’ose formuler des politiques qui « font mal », en réduisant la liberté de certains choix, ou en incluant dans les choix d’aujourd’hui tous leurs coûts environnementaux… Aussi les politiciens ont de plus en plus recours à des assemblées citoyennes représentatives, des « processus délibératifs représentatifs » (representative deliberative processes).

« these deliberative bodies are well-suited to tackling long-term issues because citizens need not worry about the short-term incentives of electoral cycles, giving them more freedom than elected politicians. A minipublic can also embody a wide range of perspectives, an advantage for problems with complex trade-offs and value-based dilemmas. (…) minipublics are an excellent way to integrate public values with advice from scientists and ethicists. » 

Power to the people, Science, 30 octobre 2020. 

La Convention citoyenne sur le climat française ou encore le UK Climate Assembly au Royaume-Uni sont des exemples récents. De tels processus sont de plus en plus utilisés pour éclairer des enjeux complexes (planification urbaine, soins de santé, climat) par des gouvernements de niveau municipal, provincial ou fédéral. L’OCDE publiait récemment une synthèse tirée de l’examen de 289 processus menés dans le monde de 1986 à 2019 : Innovative Citizen Participation and New Democratic Institutions

Douze (12) modèles de délibération représentative. Tiré de  OECD (2020), Innovative Citizen Participation and New Democratic Institutions: Catching the Deliberative Wave.

Les 150 citoyens français ou les 110 du Royaume-Uni ont été choisis au hasard de manière à représenter, refléter la composition de la population du pays… et se sont vus confier des mandats de réflexion sur les enjeux climatiques à partir de présentations faites par des spécialistes, et des discussions en petits groupes. La manière dont ces groupes sont constitués et les processus délibératifs animés est déterminante. Ce qui a amené Fishkin, un pionnier de ces processus délibératifs, à déposer comme marque commerciale ses « deliberative polls (TM) » alors que les auteurs de la publication de l’OCDE développaient un guide des meilleures pratiques. “Fishkin trademarked the term “deliberative poll” partly to maintain quality control, and Chwalisz and her colleagues have published guidance on best practices.”

Mais qu’est-ce qui fait que ces processus délibératifs représentatifs feraient mieux que les formes plus traditionnelles de commission ou comités parlementaires ?  Ce sont des citoyens ordinaires, non des politiciens professionnels, ni des militants ou promoteurs d’une cause dans les enjeux examinés. Ces gens représentent ceux qui auront à vivre avec les conséquences des décisions à prendre. Les dernières décennies ont bien montré que l’exposition des faits et des données, les démonstrations scientifiques ne conduisent pas automatiquement à l’action appropriée.  Les processus délibératifs, lorsqu’ils sont bien menés, peuvent amener les gens à changer d’opinion, à identifier des points de convergence, des vecteurs consensuels. 

Encore faut-il que les consensus, les propositions issues de tels processus soient repris par les instances décisionnelles ou réglementaires afin d’être mis en pratique. Même lorsque l’initiative est issue du pouvoir central (comme la Convention française), le jeu des contre pouvoirs, des lobbys et des appareils administratifs peut contrecarrer l’application de telles résolutions. « La convention citoyenne butte, comme il était prévisible, sur l’appareil polico-administratif »

Ce qui fait dire à certains qu’il faudrait que de telles assemblées citoyennes soient décisionnelles (« Le climat, le citoyen et la convention : une fable à la française », Bonin et Baeckelandt, Nouveau projet #18). Mais ce serait trop simple de nommer (ou choisir au hasard) un groupe de personnes et s’imaginer que, par magie, les gens se plieront aux décisions prises par ce groupe. Surtout si ces décisions impliquent des changements comportementaux significatifs ou qu’elles touchent des groupes puissants.

Je crois que la seule manière de relever un défi comme le changement climatique est de mobiliser la population le plus largement et le plus profondément possible, en s’appuyant sur les réseaux déjà actifs dans la société civile. La création d’une assemblée, d’une convention citoyenne centrale serait nécessaire afin d’alimenter ce processus élargi, de fournir des propositions à débattre dans les régions et les quartiers. Le résultat de cet échange entre un centre et les réseaux, secteurs et régions du pays pourrait alors prétendre tracer un plan audacieux de changement qui soit à la hauteur des enjeux. 

La boîte noire, la magie qui opère (“Something magical happens”) dans les processus de délibération participative doit être expérimentée, vécue. Ce ne sont pas des choses qui peuvent être encapsulées dans une brochure ou une vidéo. Les gens doivent en faire l’expérience : être entendu, s’exprimer librement, entendre, écouter les autres, questionner et obtenir des réponses…  Autrement dit, ce sont cent assemblées citoyennes qu’il faut créer. 

Car ce dont il est vraiment question, finalement, c’est de reconstruire une économie.  Une étude finlandaise publiée il y a un an, Ecological reconstruction, évaluait qu’une société comme la Finlande devrait réduire sa consommation de ressources des deux-tiers pour atteindre un niveau soutenable pour la planète. (Finnish use of natural resources (both domestic and imported) will decrease to a globally sustainable level – roughly one third of the average per capita level in 2019.)

Les crises environnementales qui s’accumulent, en plus du changement climatique : perte rapide et importante de biodiversité; dégradation des océans; pertes de terres arables et d’autres ressources difficilement renouvelables… 

Il n’y a plus de temps à perdre, il faut se presser, mais lentement et ensemble. Comme disait Laure Waridel dans Une économie vert très pâle, « toutes nos décisions individuelles et collectives [devraient être] passées au crible de leurs impacts sur l’avenir de nos enfants. Cela nous fera immanquablement agir pour protéger l’environnement.« 

Voir aussi :


Aussi publié sur Nous.blogue

voir aussi En complément, écrit avec les citations et extraits non utilisés

en complément

Citations et portions de textes laissés sur la table du billet précédent une convention citoyenne à la québécoise ?

Québec

«interrogés en juin dernier par Léger Marketing, 67 % des Québécois faisaient passer l’amélioration de la qualité de vie, de l’environnement et de la santé bien devant la croissance de l’économie comme priorité au sortir de la pandémie.»

Les fondations philanthropiques s’adressent à M. Legault : Pour une relance verte, solidaire et prospère,

France

La Convention est une des formules imaginée par le président de la République pour sortir du conflit ouvert par les Gilets jaunes. Elle reposait sur deux spécificités : le mode désignation de ses membres par tirage au sort ; les propositions à faire pour réduire de 40% les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030. La Convention citoyenne relance la question démocratique – C6R

Elle a remis son rapport en juin dernier, après des travaux qui se sont étalés sur 9 mois, d’octobre 2019 à juin 2020.

Royaume-Uni

L’assemblée pour le climat du Royaume-Uni remettait son rapport en septembre dernier : The path to net zero. Le chemin vers la neutralité carbone en 2050.

Amid often polarised political debate, ordinary people were able to judge evidence and ideas against their own experiences. They arrived at judgements that balanced competing values, such as freedom of choice and fairness to different social groups.

[T]he kind of climate action the general public are willing to accept when they have the opportunity to learn and deliberate together.

L’efficace de la délibération

Extraits de Power to the people, Science, 30 octobre 2020.

[M]inipublics are an excellent way to integrate public values with advice from scientists and ethicists. “Scientists don’t have a monopoly on public values,” he says. says John Dryzek, a political scientist at the University of Canberra

With facilitators making space for everyone to chime in, Wali says no one dominated in the small group discussions. A poll of members found that 94% felt their views were respected, even when others disagreed, and 95% felt they were given “ample opportunity” to express their views. In an age of polarization, a willingness to respectfully hear other views, and the reasons people hold them, changes the hostile dynamic of politics entirely, says Alice Siu, a political scientist at Stanford University: “Something magical happens.”

[W]ith high-quality information, facilitators to keep discussions on track, and rules to enforce civility, it is possible to steer people away from group biases, van der Linden says. (…) most of the people in a minipublic have no history of activism or involvement with an issue, and so they’re in a good position to reflect on what they hear.”

Fishkin trademarked the term “deliberative poll” partly to maintain quality control, and Chwalisz and her colleagues have published guidance on best practices.

But in an analysis of data on the policy impact of 55 minipublics, Chwalisz and her colleagues found that, 75% of the time, public authorities implemented more than half the citizens’ suggestions. Only six minipublics in the sample saw none of their recommendations implemented.

Keeping minipublics in an advisory role, rather than enabling them to produce binding recommendations, is more truly democratic, says Cristina Lafont, a political philosopher at Northwestern University.

Dryzek agrees that democracies should not blindly defer to the decisions of minipublics. But they still offer a critical piece of information for policymakers that experts can’t provide, he argues: a meaningful gauge of public values.


Peut-on imaginer des dizaines d’assemblées citoyennes, comme je le suggérais dans le dernier billet : Autrement dit, ce sont cent assemblées citoyennes qu’il faut créer ? La difficulté est d’autant plus grande que plus on s’approche du terrain (secteurs, régions et quartiers urbains) et plus il devient difficile de trouver des gens qui ne sont pas parties prenantes des enjeux liés aux industries de la région ou du secteur. Mais en même temps, si les changements que nous devons envisager à nos modes de transport, de production et de consommation relèvent vraiment d’un « changement de paradigme » plutôt que d’un simple accommodement, alors il n’est pas inutile de prévoir des modalités de réflexion et de planification qui dépassent le « business as usual« .

Une réflexion citoyenne sur les manières de réduire notre impact sur le climat ne devrait pas être étrangère aux efforts que nous devrions déployer pour mieux planifier notre développement urbain (ici je parle pour Montréal). Il est grand temps que Montréal refasse un exercice de véritable planification, en intégrant les considérations environnementales et climatiques d’aujourd’hui. Cela éviterait peut-être que nous laissions simplement les promoteurs définir la ville de demain, en oubliant tout ce qui ne leur rapporte pas : écoles, services de proximité, parcs…

Intéressant de comparer les grandes villes canadiennes en tant que « villes du quart d’heure » (15 minutes cities).

Proportion de la population vivant dans des quartiers avec services à proximité, permettant plus de déplacements à pied ou à vélo. Ce pourcentage monte à 72% pour Vancouver et n’est que de 10% pour Ottawa ou Halifax.

Il ne faut pas voir la « densification » uniquement comme une contrainte, mais plutôt comme une libération de notre dépendance aux transports motorisés… et un « réensauvagement » possible de certains espaces. Ce sont des sujets qui mériteraient grandement qu’on s’y penche avec sérieux, en intégrant les données scientifiques et nos valeurs, celles que nous désirons léguer à nos petits-enfants.

barbarie ou civilisation

«[C]ertains sont d’ores et déjà engagés dans des expérimentations qui tentent de faire exister, dès maintenant, la possibilité d’un avenir qui ne soit pas barbare.» Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient, 2013.

«Les barbares les plus redoutés du monde occidental ne sont pas des envahisseurs venus des steppes lointaines; ce sont les déplorables de la Rust Belt qui votent pour Trump, les gilets-jaunes qui brûlent des boutiques sur les Champs-Élysées, les petits Anglais forçant leur pays vers un improbable Brexit.» (Ross Douthat, dans The Decadent Society, 2020 – ma traduction).

En regardant se dérouler les psychodrames autour de questions comme le port du masque ou la place que prennent les pistes cyclables à Montréal, on peut sincèrement craindre la guerre civile que soulèverait l’implantation des réformes radicales à nos modes de vie qu’appelle en urgence «l’intrusion de Gaïa».  (À propos de Gaïa, voir le récent billet de Boucar Diouf, dans La Presse.)

Quand les conclusions scientifiques sont rabaissées au niveau d’opinions comme les autres, que les individus peuvent s’afficher sans vergogne insensibles à l’intérêt commun… on s’approche dangereusement de la barbarie.

Mais comment défendre ou même identifier la «civilisation» quand cette dernière s’est construite en discréditant des cultures, savoirs et richesses qui avaient pour seul défaut de ne pas être monnayables ou assimilables aux intérêts de la culture dominante? Faut-il sauver la civilisation actuelle alors qu’elle nous mène allègrement vers le précipice? Il est bon de se rappeler que la moitié de toutes les énergies fossiles brûlées par l’homme l’a été au cours des 30 dernières années! [more than half of the carbon exhaled into the atmosphere by the burning of fossil fuels has been emitted in just the past three decades. — Wallace-Wells, The Uninhabitable Earth]

Isabelle Stengers prend soin de distinguer l’usage du terme «barbare» chez les Grecs  anciens et celui de Rosa Luxemburg (emprunté à Engels) dans son écrit de prison de 1915 : La crise de la social-démocratie – Socialisme ou barbarie. Pour Stengers, en 2013 : «S’il y a eu barbarie à La Nouvelle-Orléans, c’est bien dans la réponse qui a été donnée à Katrina: les pauvres abandonnés alors que les riches se mettaient à l’abri.» Déjà en 1978, dans La Nouvelle Alliance écrit avec Ilya Prigogine, Stengers défendait une conception de la science qui ne soit pas opposée ou isolée de la culture, et une conception de la nature qui ne soit pas réduite par la science à ses plus simples mécanismes. Dans son écrit de 2013, intitulé «Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient», la science et les scientifiques ne sont pas neutres, mais bien parties prenantes d’un avenir non barbare à inventer… ou de l’avenir barbare à éviter.

à propos de Gaïa

«On ne lutte pas contre Gaïa. Même parler d’une lutte contre le réchauffement est inapproprié – s’il s’agit de lutter, c’est contre ce qui a provoqué Gaïa, pas contre sa réponse.»

«Lutter contre Gaïa n’a aucun sens, il s’agit d’apprendre à composer avec elle. Composer avec le capitalisme n’a aucun sens, il s’agit de lutter contre son emprise.»

La Gaïa de Stengers ne prend pas sa revanche, elle serait plutôt aveugle aux dégâts que provoque son intrusion. Et l’auteure prend soin de se distancier de Lovelock, dont la «Gaïa semblait une bonne mère, nourricière, dont la santé devait être protégée. Aujourd’hui, notre compréhension de la manière dont Gaïa tient ensemble est bien moins rassurante». Dans ses écrits récents Lovelock affirme qu’il faudrait réduire la population humaine à 500 millions de personnes, ce que Stengers qualifie de «délire d’une abstraction meurtrière et obscène». La critique sévère que mène l’auteure contre les méthodes réductionnistes de la Science et son alliance avec l’économie de la connaissance n’aboutit pas à un rejet de la science, mais plutôt à son renouvellement par une ouverture sur les autres savoirs et pratiques traditionnels.

«Un jour, peut-être, nous éprouverons une certaine honte et une grande tristesse à avoir renvoyé à la superstition des pratiques millénaires, de celle des augures antiques à celles des voyants, liseurs de tarots ou jeteurs de cauris. Nous saurons alors, indépendamment de toute croyance, respecter leur efficace, la manière dont ils transforment la relation à leurs savoirs de ceux qui les pratiquent, dont ils les rendent capables d’une attention au monde et à ses signes à peine perceptibles qui ouvre ces savoirs à leurs propres inconnues. Ce jour-là nous aurons également appris à quel point nous avons été arrogants et imprudents de nous prendre pour ceux qui n’ont pas besoin de tels artifices.» I.S.

le risque de barbarie

La référence à la barbarie comme avenir potentiel dans l’actuelle conjoncture est aussi amenée par Simon Mair quand il décrit quatre futurs possibles pour l’après-CoViD-19 (What will the world be like after coronavirus? Four possiblefutures).

Ces quatre futurs : État capitaliste, État socialiste, Barbarie et Entraide, qui sont résumés succinctement dans l’article en ligne, s’orientent autour d’un axe de centralisation-décentralisation et d’un axe vertical où le principe économique cardinal est soit la valeur d’échange ou encore la protection de la vie. Quatre futurs qui recoupent d’assez près les quatre politiques climatiques présentées par Joel Wainwright et Geoff Mann, dans Climate Leviathan, A Political Theory of Our Planetary Future.

Le soin que prennent les auteurs à ne pas nommer, sinon par un «X» (l’inconnu de l’équation) la «solution» ou la perspective souhaitable rejoint assez bien, il me semble, l’approche ouverte, non déterminée de Stengers. Ce que Wainwright et Geoff ajoutent à l’équation de Simon Mair, en plus d’un important fonds de références philosophiques et historiques, c’est la question de la souveraineté planétaire, de la souveraineté tout court.

Le Léviathan climatique rêve de devenir le souverain planétaire, et il en a les moyens. «Climate Leviathan is defined by the dream of a planetary sovereign. It is a regulatory authority armed with democratic legitimacy, binding technical authority on scientific issues, and a panopticon-like capacity to monitor the vital granular elements of our emerging world: fresh water, carbon emissions, climate refugees, and so on.» Mais les forces «antisouveraineté planétaire» du Behemoth (capitalisme sauvage, nationalismes xénophobes — ces forces qui refusent toute légitimité à une instance internationale, surtout si elle avait le pouvoir de contraindre leur capital national) et celles du «Mao climatique» s’opposent à l’émergence d’un Léviathan hégémonique. Mais elles s’opposent aussi à l’émergence d’un «X» climatique.

À l’heure où on commence à mesurer les sacrifices qu’il faudra faire pour «sauver la planète», Climate X doit rejeter à la fois l’affirmation selon laquelle les préoccupations planétaires doivent dominer celles des nombreuses communautés et peuples qui habitent la planète et un éventuel souverain mondial qui se donnerait le droit de déterminer ces préoccupations. Mais cela signifie-t-il qu’il doit s’opposer à tous ceux qui s’arrogent le pouvoir de parler des questions planétaires? Quelle forme de vie politique, s’il y en a une, se prête à une «planétarité» qui ne semble pas intrinsèquement entraîner un gouvernement souverain? Ma traduction

Trois principes guident le «Climate X»: égalité, dignité et solidarité. Et deux trajectoires pourraient conduire à ce Climate X: la tradition anticapitaliste d’obédience marxiste et les savoirs et modes de vie des peuples indigènes qui ne sont pas surdéterminés par le capital et l’État souverain. Tout l’enjeu étant de marier ces deux trajectoires sans que l’une ou l’autre se sente trahie!

«Les luttes autochtones contre l’impérialisme capitaliste sont mieux comprises comme des luttes orientées autour de la question de la terre – des luttes non seulement pour la terre, mais aussi profondément informées par ce que la terre en tant que mode de relation réciproque (qui est elle-même informée par des pratiques basées sur le lieu et des formes associées de connaissance) doit nous apprendre à vivre nos vies en relation les uns avec les autres et avec notre environnement d’une manière respectueuse, non dominante et non exploitante.» (Coulthard, Red Skin, White Masks, cite par Wainwright et Geoff) Ma traduction.

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« à quels rêves de riche confie-t-on le soin de relancer l’économie? » – I.S.

«Mais il dépend de nous, et c’est là que peut se situer notre réponse à Gaïa, d’apprendre à expérimenter les dispositifs qui nous rendent capables de vivre ces épreuves sans basculer dans la barbarie, de créer ce qui nourrit la confiance là où menace l’impuissance panique. Cette réponse, qu’elle n’entendra pas, confère à son intrusion la force d’un appel à des vies qui valent d’être vécues.», I. Stengers. Mon emphase.

article d’abord publié sur Nous.blogue

Voir aussi article précédent écrit en marge de celui-ci…

en marge

Heureusement qu’il y a des dates de tombée. Depuis le 9 juillet je n’avais rien écrit de notable sur ce blogue, mais comme ma participation à Nous.blogue m’oblige de temps en temps à y aller de ma contribution j’avais à produire pour hier (livré ce matin) un billet que j’ai intitulé Barbarie ou civilisation. Je reproduirai ici le billet lorsqu’il sera mis en ligne demain. Comme chaque fois que je dois me plier à une échéance j’ai l’impression d’avoir laissé en marge de ce billet des considérations et dimensions importantes mais qui auraient fait digression ou auraient demandé plus de temps…

Tout d’abord j’ai l’impression de n’avoir pas rendu toute sa richesse au livre de Wainright et Geoff (W&G), Climate Leviathan, A Political Theory of Our Planetary Future. J’aurais aimé développer ce que j’entendais par « un important fonds de références philosophiques et historiques » : de Hobbes à Kant et Hegel, de Marx, Gramsci et Adorno à l’encyclique de François (Laudato Si) en passant par Benjamin et Schmitt… Les réflexions sur la nature de l’État, les relations de l’homme à la Nature, la question de la souveraineté…

Cette question de la terre, du terroir nourricier, identitaire sans chercher la souveraineté dans le sens d’une autonomie, d’une exception qui définit et isole le Nous devant les Eux. Un terroir qui s’étendrait à toute la planète puisque il n’y a pas de Eux s’il n’y a qu’un Nous.

Incidemment le long passage consacré à Laudato Si dans Climate Leviathan m’a poussé à relire plus attentivement les quelques 246 paragraphes de l’encyclique. Et effectivement le texte du pape François, publié quelques mois avant l’ouverture de la conférence de Paris (COP21, 2015), est une critique assez radicale du capitalisme.
« More forcefully than any other world leader, Francis has called upon political leaders to act ». Mais évidemment, même si d’entrée de jeu François dit vouloir s’adresser à toute l’humanité (je voudrais m’adresser à chaque personne qui habite cette planète), le texte s’adresse aussi aux fidèles chrétiens et catholiques, et il émane d’un appareil. Cela affaibli passablement le message pour l’humanité quand, au paragraphe 120, on lit « Puisque tout est lié, la défense de la nature n’est pas compatible non plus avec la justification de l’avortement. » ! Et à la fin, on sent l’insistance à donner sa place à chaque élément distinctif de la catholicité. La trinité, Marie, les sacrements. Peut-être pourrions-nous comprendre ces mystères et sacrements comme ces « pratiques millénaires des augures antiques, des voyants, liseurs de tarots ou jeteurs de cauris » dont Stengers1 dit que nous regretterons un jour de les avoir simplement renvoyé à la superstition. Mais la condamnation de l’avortement au nom de la défense de la nature alors que sur la question des OGM l’encyclique prend soin de ne pas être trop dogmatique… Laudato Si aurait pu être plus rassembleur. Pourquoi fallait-il rappeler, dans ce texte, le dogme de l’Église catholique contre l’avortement ? Ce n’est pas quelque chose qu’on oublie ! Et ces précisions sur la nature trinitaire de Dieu, et la place particulière de Marie, ne sont-ce pas là des points de discorde avec les orthodoxes et les protestants ? Pourquoi avoir tenu à préciser à quel point ces croyances catholiques peuvent être interprétées comme des arguments pour une justice climatique ? Pour conforter les fidèles dans leur supériorité ? Ou plus simplement pour outiller ces dernier dans la connaissance de leur religion…

Pourtant François précise qu’il a aussi écrit un texte (Evangelii gaudium) pour le clergé et les fidèles pratiquants. Il aurait pu laisser les considérations polémiques pour cette exhortation apostolique.

Et rendre plus fort encore le coeur de Laudato Si.

Transcendental

J’ai perdu mon âme il n’y a pas si longtemps. Je sais que c’est en lisant Traité du cerveau de Michel Imbert que j’ai senti disparaître les derniers lambeaux de ma qualia. Cette ineffable qualité de l’être, tellement sûr d’être unique, indépendant, hors du monde que la vie éternelle devient un désir naturel, une évidence pour certains. Cette âme que je pouvais sentir comme quelque chose de séparé, en plus (au dessus ou à côté) de mon corps, s’est évanouie en même temps que je faisais de la place pour les idées, espoirs, croyances et caractères à l’intérieur de ce corps. La culture inscrite dans ce corps comme dans le monde peut voiler ou amplifier la perception du monde.

Il y a quelque chose de mystique dans ce sentiment, cette sensation d’être lié, connecté avec la vie entière. Partie prenante et résultante d’une évolution milliardaire; partie prenante et résultante d’une interaction systémique et écologique, un sentiment de plénitude et de participation au monde qui confine au religieux. Sans pour autant rejoindre une liturgie particulière. Ce sentiment quasi-religieux de faire un avec le monde, avec l’univers peut être un moteur dans la mobilisation pour la justice climatique.

Plusieurs passages de Laudato Si décrivent cette relation. « La conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle (…) le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels [nous sommes] unis à tous les êtres. »

Qu’est-ce à dire ? Que l’encyclique aurait pu être plus œcuménique. Les références aux textes bibliques auraient pu être accompagnées de références à d’autres textes sacrés ou anciens. Incidemment, Élisabeth De Fontenay dans Le silence des bêtes, met les philosophies occidentales, depuis les pré-socratiques, « à l’épreuve de l’animalité ». Des textes des philosophies orientales pourraient aussi certainement éclairer cette inscription de l’humanité dans le monde vivant…

besoins de science et technique

Les enjeux et défis imposés par l’intrusion de Gaïa obligeront des efforts immenses et concertés.

  1. dans Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient  (retour)

publicité interdite

Non seulement faudrait-il qu’un avis « dommageable à la santé publique » soit inscrit mais il faudrait, comme on l’a fait pour les pubs pour l’alcool et le tabac, interdire de telles publicités parce qu’elles sont contraires à l’intérêt public et encouragent des comportements nocifs pour la santé de tous. Merci Alain Stanké pour ce billet mordant!

https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-07-14/le-ridicule-sur-quatre-roues.php

Se posera alors la même question que lorsqu’on a interdit la publicité du tabac lors d’événements sportifs : qui va payer, dorénavant, pour l’organisation de ces événements? Qui va payer pour les émissions de télé qui se financent actuellement avec de telles pubs… indécentes. C’est le mot.

beau temps pour la fin du monde

Avec une avidité certaine j’ai lu, l’un après l’autre, des auteurs et des ouvrages qui commentent, analysent, décrivent la situation générale de la planète comme approchant de la fin. La fin d’un règne, celui de l’humanité dominatrice, consommatrice, « extractiviste ». 

Ross Douthat, un chroniqueur du New York Times dont j’avais lu avec intérêt le livre sur les luttes de pouvoir au Vatican autour de l’élection du pape François (To Change the Church, Pope Francis and the Futur of Catholicism), publiait récemment The Decadent Society, How We Became the Victims of Our Own Success.Ses quatre chevaliers de la décadence : stagnation, stérilité, sclérose et répétition, sont assez convainquants. En effet, les domaines où l’innovation est encore de prime importance sont, au mieux superficiels, au pire relèvent de l’obsolescence programmée. Douthat nous rappelle que la décadence peut durer longtemps, surtout si elle peut compter sur la passivité engourdie et confortable de citoyens repus. 

The most feared “barbarians” in the Western world today aren’t invaders from the distant steppes; they’re the Rust Belt deplorables voting for Trump, the gilets-jaunes burning shops on the Champs-Élysées, the little Englanders forcing their country into an unexpected Brexit.

Douthat, Ross Gregory . The Decadent Society: How We Became the Victims of Our Own Success (pp. 171-172). Avid Reader Press / Simon & Schuster. Édition du Kindle.

Son commentaire sur le dernier Houellebecq (Soumission) est stimulant, de même que le regard qu’il pose sur l’évolution de la Chine ou encore les relations entre l’Europe et l’Afrique. Le monde sera-t-il sauvé par une renaissance spirituelle ? Pas sûr… 

Tout dépend, sans doute, du sens que l’on donne à ce concept d’Esprit, de spiritualité opposée à la matérialité, au matérialisme et au consumérisme caractéristiques de nos sociétés dites « avancées ». C’est d’ailleurs le thème de la dernière livraison de la revue Relations : La spiritualité pour changer le monde ? Un dossier où l’on retrouve des contributions touchant l’écoféminisme et le sacré; une perspective musulmane sur la dimension spirituelle de l’action sociale; l’engagement social, le changement de civilisation et la spiritualité… Un des contributeurs à ce dossier, Dominique Bourg, développait dans Une nouvelle terre (2018), deux conceptions, deux sens à donner à la spiritualité : comme transcendance, extériorité du monde connu (ou concret) et comme idéal, finalité et accomplissement de soi. 

Autrement dit, le monde lui-même nous offre un double aspect, tant esprit que matière, la pensée n’étant pas moins réelle et mondaine que la matière elle-même. Ainsi la connaissance humaine relève d’un processus plus général par lequel le monde lui-même se pense. (…) Ma conscience n’est pas alors le produit illusoire d’un système clos, elle n’est pas « dans » mon cerveau, mais relève d’une réalité plus englobante, celle de cette dimension de la réalité qu’est la pensée, à l’instar du corps qui ne saurait lui non plus exister sans être porté par un milieu plus large. 

Ici, je ne suis pas sûr de suivre Bourg jusqu’au bout. Oui la pensée ne peut exister sans une culture, un langage, des icônes et des symboles. Ceux-ci ont été incrustés, forgés en des édifices, institutionnels comme physiques. Des pratiques, des rapports sociaux, des comportements admis, valorisés ou réprimés. Cette pensée, incarnée dans des choses, pesant de tout son poids historique ou de valeurs, n’est pas séparée, extérieure à la matière. Elle est en relation (dialectique?) avec la matière, dont elle informe l’organisation, l’utilisation autant qu’elle s’en inspire. Faut-il pour autant voir « dans la pensée non une activité spécifiquement humaine, mais une activité cosmique » ? 

En reliant l’évolution des technologies et celle de notre conception de la Terre et notre relation à la nature, Bourg met en lumière les conditions d’émergence de la modernité et de la démocratie. Une libération des contraintes imposées par la religion et l’ignorance, appuyée sur le développement rapide des sciences et des forces productives. Une libération conduisant à l’exploitation sans limite, sans autre contrainte que celle, technique, de la capacité de faire. Laudato Si’, l’encyclique du pape François sur l’environnement (2015), permet à l’auteur de citer la Genèse et ses interprétations différentes ou conflictuelles de la relation que l’homme doit avoir avec la Nature : la dominer, la soumettre et l’exploiter ou la soigner, comme un jardin. Le péché originel, la sortie de l’Éden serait concomitante du développement de l’agriculture, de l’avènement des cités et de l’État. Autrement dit, les racines de l’hubris contemporain remontent loin. Dans un autre livre publié en octobre dernier, Le marché contre l’humanité, Bourg donne parfois l’impression que la vie au temps paléolithique, avant l’agriculture, alors que les humains se déplaçaient par bandes de chasseurs-cueilleurs, que cette vie était bien meilleure ! 

chasseur-cueilleur du Paléolithique, exerçant son intelligence à décrypter à chaque chasse un milieu foisonnant d’indices, à exercer ses talents à diverses activités artisanales, tutoyant les esprits, s’adonnant à des rites communautaires et des jeux, en communion avec la vie végétale et animale…

Bourg, Dominique. Le marché contre l’humanité (Hors collection) (French Edition) (p. 111). Presses Universitaires de France. Édition du Kindle.

Oui, c’est sans doute vrai que le passage à une société sédentaire et agricole, plutôt que de chasse et de cueillette, a signifié « une restriction du spectre d’expériences de l’immense majorité de l’humanité ». Mais ce que les tenants d’une telle idéalisation de la vie paléolithique oublient souvent de rappeler, c’est le risque et les aléas de la vie nomade. La sédentarisation et l’urbanisation ont permis une croissance démographique inimaginable auparavant. L’écriture, la culture, la science sont filles de l’urbanisation. 

Toujours est-il que  « pour faire front à la dynamique en cours de destruction de l’habitabilité de la Terre, il conviendrait d’organiser une redescente rapide de nos flux de matière et d’énergie, de notre emprise sur les territoires et de notre démographie ». Et pour cela il faudrait que les libertés individuelles, négatives (tout ce qui n’est pas interdit ou ne nuit pas à la liberté d’autrui), soient encadrées, limitées par les libertés positives déterminées démocratiquement. Bourg cite l’idée d’une « carte carbone à puces permettant de limiter les consommations individuelles directes et indirectes carbonées ». 

Il n’y a rien d’autoritaire, ni d’arbitraire en la matière. Est bien plutôt totalement arbitraire d’autoriser des modes de vie dont l’accumulation ruine l’habitabilité de la planète. On passe d’un type de liberté à un autre, de la liberté négative à la liberté positive, avec une réduction du pouvoir individuel arbitraire de nuire.

Le 16 avril dernier Dominique Bourg, (avec Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton) publiait 35 Propositions pour un retour sur terre. Un texte articulé autour de deux grands objectifs :

ÉCONOMIE : Produire moins de biens (sobriété), et mieux (efficacité), pour que nos économies s’insèrent dans le cadre des limites planétaires et deviennent régénératives plutôt que destructives ; resserrer les écarts de revenus.

ÉTAT : refonder la représentation, enrichir les procédures démocratiques, protéger les biens publics et les biens communs ; redonner du sens au service du public.

une accélération récente

S’il est vrai que l’origine de l’actuelle crise climatique remonte à la révolution industrielle et scientifique des XVIIIe et XIXe siècles, les dernières décennies ont été… climaciques1 ? Un climax dont on ne peut imaginer qu’il se poursuive encore longtemps !

Many perceive global warming as a sort of moral and economic debt, accumulated since the beginning of the Industrial Revolution and now come due after several centuries. In fact, more than half of the carbon exhaled into the atmosphere by the burning of fossil fuels has been emitted in just the past three decades. Which means we have done as much damage to the fate of the planet and its ability to sustain human life and civilization since Al Gore published his first book on climate than in all the centuries—all the millennia—that came before.

Wallace-Wells, David. The Uninhabitable Earth (p. 4). Crown. Édition du Kindle. (C’est moi qui souligne)

Après avoir passé en revue les différentes dimensions de la catastrophe climatique appréhendée (chaleur mortelle, famine, noyade, sécheresse, mort des océans…) Wallace-Wells, dans son The Uninhabitable Earth,en soulignant à quel point l’accélération des consommations de carbones est récente, pointe vers notre responsabilité mais aussi notre capacité immédiate devant l’avenir. 

« [T]he degree to which [the climate crisis] transforms the world of our grandchildren is being decided not in nineteenth-century Manchester but today and in the decades ahead. »

Adaptation par l’oubli et l’indifférence. On se réconcilie avec ce qui arrive, en dénonçant ce qui s’en vient tout en oubliant ce qu’on a pu dire du caractère inacceptable et immoral des conditions dans lesquelles on se trouve, finalement. C’est comme ça que Wallace-Wells explique l’apathie généralisée. 

« we are always coming to terms with what is just ahead of us, decrying what lies beyond that, and forgetting all that we had ever said about the absolute moral unacceptability of the conditions of the world we are passing through in the present tense, and blithely. »

Pourtant, finalement, Wallace-Wells reste (un peu) optimiste : 

« we have all the tools we need, today, to stop it all: a carbon tax and the political apparatus to aggressively phase out dirty energy; a new approach to agricultural practices and a shift away from beef and dairy in the global diet; and public investment in green energy and carbon capture. » « Personally, I think that climate change itself offers the most invigorating picture, in that even its cruelty flatters our sense of power, and in so doing calls the world, as one, to action. At least I hope it does. »

Et dans une postface (Afterword) écrite fin 2018-début 2019, il peut souligner nombre de développements positifs : manifestations de plus en plus massives pour « sauver la planète »; prises de positions de l’ONU; montée des appuis pour un Green New Deal aux USA… Sera-ce suffisant ? Nous avons dix ans pour virer de bord et trente ans pour atteindre l’objectif de neutralité carbone. À l’échelle globale. 

C’est un peu ce que tente de décrire Eric Holthaus, dans un texte de politique fiction portant sur les trois prochaines décennies : The Future Earth, A radical vision for what’s possible in the age of warming, paru en juin. Dans un billet de Janvier dernier intitulé In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how, il avait développé, année après année, un scénario pour la prochaine décennie. On sent bien que Holthaus n’est pas porté sur la description de l’apocalypse. « [T]he narrative of climate apocalypse is not a catalyst to action. Instead, it helps reinforce the business-as-usual trope: If we’re going to lose the Bahamas anyway, why change course? » Je devrai revenir sur ce livre The Future Earth, car je ne l’ai parcouru que rapidement. 

le « bon sauvage » ou la guerre de « tous contre tous » ?

J’avais déjà commencé Humankind – A Hopefull History, de Rutger Bregman. Manière de changer des discours apocalyptiques. Hobbes ou Rousseau ? L’homme, à l’état de nature, avant l’avènement de la civilisation (agriculture, écriture, État…), était-il un être bon, paisible, généreux qui savait profiter de la vie et des richesses que la nature fournissait, comme l’imaginait Jean-Jacques Rousseau (« l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt »), ou menait-il une vie « solitary, poor, nasty, brutish, and short » (solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte), comme le prétendait Thomas Hobbes dans son poème Leviathan

Bregman prend clairement parti pour Rousseau dans cette polémique presqu’aussi vieille que la philosophie. Même si je peux lui faire le reproche que je faisais à Bourg : l’idéalisation de la vie paléolithique oublie un peu facilement les dangers et misères de la vie nomade, Bregman nous amène dans sa quête à découvrir plusieurs histoires qui ont été trafiquées ou tordues pour servir de « preuve » à la version hobbesienne de la nature humaine. Des histoires, comme Sa Majesté des mouches, ou encore des expériences pseudo-scientifiques (mais encore utilisées dans la formation des policiers) comme la théorie de la vitre brisée, ou encore le Stanford Prison Experiment.

Les humains ne sont pas des bêtes assoiffées de sang qu’un mince « vernis de civilisation » (violence légitime laissée à l’État) empêcherait de s’entretuer. Ce sont plutôt des primates avec une grande capacité d’empathie (voir Le bonobo, Dieu et nous – À la recherche de l’humanisme chez les primates, par Frans de Waal). La conception que l’on se fait de la nature humaine se reflétera dans les politiques éducatives ou encore les mesures de répression ou de rééducation à l’égard des délinquants. La comparaison entre le système carcéral américain et celui de Norvège est assez probante. 


N’est-ce pas déprimant de lire dans le détail les échéances qui approchent ou que nous dépassons dans le calendrier d’une apocalypse qui semble de plus en plus inévitable ? Non, parce que de mieux comprendre les mécanismes par lesquels les humains s’aveuglent sur la nature de leurs liens entre eux et avec le monde; de développer une perspective historique et philosophique sur la relation nature/culture; et surtout de voir, au cours des derniers mois, que la planète entière peut se lever de concert… je suis, non pas rasséréné mais énergisé. Pour parler de la situation, chercher des solutions, en sachant que les pires catastrophes sont souvent l’occasion de l’expression du meilleur chez les humains.  

  1. adjectif à partir de climax  (retour)

crédit remboursable pour aînés

J’ai pensé qu’il serait bien, dans le contexte actuel où l’on se questionne sur les moyens de réparer ou améliorer les conditions de vie des aînés, de mettre à jour la carte montrant l’utilisation faite du crédit d’impôt remboursable pour maintien à domicile par les contribuables de 70 ans et plus à Montréal. Ici la première carte, réalisée en 2012 avec les données de l’impôt de 2008.

Avec les données les plus récentes disponibles (Statistiques fiscales des particuliers 2016), et la collaboration bienveillante d’une ex-collègue, voici donc la répartition par circonscription électorale provinciale sur l’île de Montréal. (version PDF)

Répartition par circonscription électorale provinciale des montants moyens versés – 2016

La situation est assez claire : les montants versés dans les quartiers les plus pauvres sont les plus bas, alors que ceux versés dans l’ouest de l’île et à Westmount sont les plus élevés : de trois à quatre fois plus élevés ! Évidemment, puisque le programme rembourse en proportion des dépenses réalisées par la personne. Soit 35% de la dépense admissible (services de repas, de soutien ou soins à domicile). Ainsi plus une personne a de moyens de s’acheter des services, plus elle sera remboursée. C’est près d’un demi milliard de $ (456 M$) qui ont ainsi été versés en 2016, surtout aux riches !

Pourtant, on pourrait procéder autrement, comme on le fait pour un autre crédit d’impôt remboursable : celui pour les frais de garde d’enfants. À savoir rembourser à des taux différents selon les revenus de la famille : de 25% à 75% des dépenses admissibles sont remboursées (jusqu’à un maximum). Si on faisait de même pour le crédit de maintien à domicile des aînés, probablement que les personnes habitant Hochelaga-Maisonneuve, Laurier-Dorion ou Saint-Henri pourraient se payer de meilleurs services en résidence… car c’est bien à cela que sert l’essentiel de ce programme : soutenir la qualité des services offerts dans les résidences pour ainés.

Endettement des gouvernements et action publique

Contrairement aux conversations spontanées que j’ai parfois le plaisir d’avoir avec Sophie Michaud de chez Communagir, il me fallait cette fois « me ramasser » pour que notre entretien ne dure pas plus que 5 à 7 minutes. Notre 1er essai faisait plus de 20 minutes! Le 2e essai n’en faisait que 9 et nous n’avons pas tenté d’en faire un troisième, la spontannéité se perdant à chaque itération !

J’aborde dans ce court entretien vidéo (diffusé sur la page Facebook de Nous.blogue) la question de la dette publique mais surtout, finalement, celle de la capacité d’agir et de l’obligation d’agir de nos gouvernements. L’obligation d’agir pendant la pandémie pour combler le manque à gagner des employés qui sont obligés de rester chez eux; pour soutenir aussi les entreprises dans l’obligation de fermer ou qui font face à des conditions de fonctionnement qui sont plus coûteuses qu’à l’habitude.

Un soutien aux entreprises et aux individus qui devrait se poursuivre pendant la période de relance qui suivra la pandémie. Ce qui s’est traduit par une importante dépense publique imprévue, inhabituelle. Mais aussi par une nouvelle reconnaissance de l’importance du pouvoir public dans son rôle de régulateur, d’initiateur ou de contrôleur. 

Après la pandémie nous aurons encore besoin de cette responsabilité publique retrouvée pour accomplir certaines tâches reportées (pour cause !) ou répondre à des besoins mis en lumière par la crise, notamment: relocaliser certaines productions et pas seulement celle des masques; ou encore cette tâche, à plus long terme mais non pas moins urgente, qu’est celle de décarboner nos modes de production et de vie. Et finalement, pour la faire cette décarbonation et cette relocalisation, il faudra les faire à l’échelle globale. Grâce, premièrement à la traçabilité de nos chaînes de production, afin de connaître non seulement le contenu en carbone qui se trouve dans nos produits mais aussi la quantité de vie sauvage qui a été sacrifiée pour nous fournir ces produits. Cela nous permettrait de savoir, par exemple, quand on mange une boule de crème glacée si on mange en même temps une partie de l’Amazonie! Finalement faire cette traçabilité à l’échelle globale nous permettra d’imposer une taxation à la frontière afin que nos efforts d’ici ne soient pas rendus inutiles par les laxismes des pays d’où nous importons nos biens.

Mais toute cette responsabilité sociale et économique retrouvée implique des coûts. Et comment allons-nous payer tout ça? C’est un peu la question qui se pose. Il semble que la première façon qui vienne à l’esprit des gouvernants et des commentateurs c’est l’endettement public, autrement dit : on n’a pas l’argent maintenant mais on payera plus tard. Et on compte sur le développement économique à venir pour faire en sorte que le poids de la dette diminue de plus en plus par rapport au PIB. Mais cela revient aussi à soumettre de plus en plus l’action des gouvernements à l’opinion et l’humeur des marchés et des agence de notation de crédits : « Ah, on va perdre notre cote AAA ». Ce qui faisait dire à Gaël Giraud : « La dette c’est un alibi pour l’austérité ». 

Une autre façon, moins à la mode depuis quelques décennies, de faire face à ses obligations pour un gouvernement est par les impôts et la taxation. Ici il n’est pas inutile de rappeler qu’en 1949, par exemple, un salaire de 500 000$ était imposé à 92 % alors qu’aujourd’hui, comme en 1925 d’ailleurs, les hauts salaires (ou sont-ce les revenus?) ne sont imposés qu’à 25 %. (Et on n’a pas parlé d’un impôt qui pourrait être prélevé de façon exceptionnelle ou ponctuelle sur les grandes fortunes).

En plus de l’endettement des gouvernements ou de l’imposition des citoyens de la génération actuelle, il existe une autre, une troisième manière de soutenir l’action publique. 

En effaçant certaines dettes gouvernementales ou encore en utilisant ce qu’on appelle de la « monnaie hélicoptère » les banques centrales peuvent intervenir pour soutenir l’action des gouvernements et des sociétés. Contrairement à l’idée reçue, les banques centrales ne sont pas neutres. Lorsque les banques centrales viennent en aide aux entreprises en difficulté (en rachetant les prêts consentis par les banques commerciales), à qui profitent le plus de ces aides ? Ce sont souvent des entreprises dont il faudrait se départir collectivement, notamment les entreprises du secteur de l’énergie fossile. Pour certains commentateurs et chercheurs, notamment les gens de l’Institut Veblen, il faudrait que les banques centrales interviennent plus directement, notamment en soutenant les secteurs « verts », plutôt que de faire semblant d’être neutre. « Une politique monétaire qui ne tient pas compte des facteurs qui contribuent à cette crise [climatique] est tout sauf neutre. » (Réussir le Green Deal, Institut Veblen)

Pendant la période qui s’ouvre où les sociétés devront déployer des engagements financiers technologiques et humains à hauteur encore jamais vue, à la fois pour sortir de la crise actuelle mais aussi de celle qui vient (climat), il faudra être créatifs et peut-être même aller jusqu’à oser utiliser de la « monnaie hélicoptère ». 


Pour aller encore plus loin je vous suggère, sur la question du rôle des banques centrales [et de la monnaie hélicoptère, mais aussi les interventions des banques centrales] : Pour sortir de la crise : repensons la monnaie, 27 mai 2020, Institut Veblen; Vivement la monnaie hélicoptère !, 13 avril, Médiapart; La « monnaie hélicoptère » ou le désastre, 30 mars 2020, L’Obs; et aussi, en anglais, juste publié par Foreign Affairs : The Age of Magic Money – Can Endless Spending Prevent Economic Calamity?

Sur la question plus générale de la transition mais aussi de la traçabilité, de la taxation aux frontières : Réussir le « Green Deal » : un programme social-écologique pour sortir l’Europe de la crise, 21 mars 2020, Institut Veblen. 

En mode vidéo…

L’audition de Gaël Giraud sur la relance verte au Sénat français, en mai 2020. Une demi-heure de présentation suivie d’une heure de réponses aux questions allumées des sénateurs.

Pour un survol pédagogique, en mode vidéo, des dimensions financières de la crise actuelle et de la transition à venir : Gaël Giraud, économiste et jésuite, est une boussole essentielle. Quelques titres : Son audition devant le sénat français sur la relance verte (ci-haut); Apprenons à partager les ressources pour sauver le vivant (un Ted talk de 18 minutes fait en 2018); Tsunami financier, désastre humanitaire ? (entrevue d’une heure trente-six, par Thinkerview, 2019). Pour plus : chercher son nom dans Youtube. 

gazouillis et citations

Alors qu’on ne cesse de répéter que nous manquons de moyens de faire des tests… ce qui nous oblige à naviguer à l’aveugle quand il s’agit de planifier le processus de déconfinement… Jusqu’où le contrôle et la propriété des pharmaceutiques est-il responsable de cette pénurie ?

Les dettes qui s’accumulent par milliards chaque jour qui passe annoncent-elles des années et décennies d’austérité ? Mesures d’austérité passées qui sont en partie la cause des problèmes actuels ?


Une belle synthèse de la situation actuelle, économique-écologique. par cet économiste, philosophe et… jésuite !


L’industrie de l’automobile fait face à une crise immédiate et un déclin annoncé. Comment réagira-t-elle? — un article du The economist

On April 17th Ford raised $8bn of debt at painful interest rates of 8.5-9.6%.
Adaptation would be far preferable to extinction. And yet there is a risk that government aid ossifies car firms before they have modernised.
Subsidies for idling workers help in the short run, but if they go on for long they risk preventing firms from shifting resources from old to new technologies.
Most car firms have two parts, a vast legacy operation and a small, loss-making, fast-growing one making hybrid and fully electric cars. The danger is that they cut spending on the new bit, slowing the development of battery technologies and the launch of new electric models. Better to pare dividends, loss-making foreign adventures and legacy investments.
Pimp the ride – The car industry faces a short-term crisis and long-term decline | Leaders | The Economist

innovation et entretien

À l’heure où l’on redécouvre l’importance des « petits » métiers (caissières, préposé aux bénéficiaires, camionneurs, nettoyeurs, livreurs…) cet article de 2016 (Innovation is overvalued. Maintenance often matters more) fait l’apologie des métiers de l’entretien. Toutes ces merveilles technologiques et industrielles qui font la qualité de nos vies quotidiennes n’existeraient pas sans l’important travail de ceux qui entretiennent et maintiennent ces machines en état de fonctionner. Le petit (3 minutes) vidéo de la même époque présente sous la forme d’un « blockbuster », d’un film à grand déploiement, ces aventures qui n’en sont pas: s’il ne se passe rien c’est que nous avons réussi !

« Despite recurring fantasies about the end of work or the automation of everything, the central fact of our industrial civilisation is labour, and most of this work falls far outside the realm of innovation. Inventors and innovators are a small slice – perhaps somewhere around one per cent – of this workforce.

The most unappreciated and undervalued forms of technological labour are also the most ordinary: those who repair and maintain technologies that already exist, that were ‘innovated’ long ago

We can think of labour that goes into maintenance and repair as the work of the maintainers, those individuals whose work keeps ordinary existence going rather than introducing novel things. Brief reflection demonstrates that the vast majority of human labour, from laundry and trash removal to janitorial work and food preparation, is of this type: upkeep.

A focus on maintenance provides opportunities to ask questions about what we really want out of technologies. What do we really care about? What kind of society do we want to live in? Will this help get us there?

Innovation is overvalued. Maintenance often matters more | Aeon Essays


Merci à Patrick Tanguay (@inevernu) et son billet hebdomadaire Sentiers pour cette référence.

point tournant ou accélération ?

Est-ce que « nos années ‘20 » conduiront à des années ’30 comme celles du siècle précédent ? On dit que les crises sont des moments propices aux transformations profondes. Mais ce ne sont pas toujours des transformations progressistes : si le New Deal américain inspire encore aujourd’hui les promoteurs d’un nouveau pacte économique et environnemental, il ne faut pas oublier que la même période a aussi porté au pouvoir les Hitler, Franco, Mussolini, Salazar et Staline ! 

En décidant, à la fin de l’an dernier, de placer le 5e anniversaire de Nous.blogue sous une enseigne prospective plutôt que rétrospective, nous n’avions pas prévu que le contexte serait aussi favorable à une révision en profondeur des perspectives ! 

Si certains ont vite fait de voir dans cette pandémie un point tournant de l’Histoire (Why this crisis is a turning point in history.) d’autres n’y verront qu’une accélération de tendances déjà à l’œuvre depuis des années : montée des nativismes et des xénophobies, érosion du leadership international des États-Unis, difficultés accrues du projet Européen (The Pandemic Will Accelerate History Rather Than Reshape It). 

Il est bien possible que les politiques qui naitront de la période actuelle se révèlent contradictoires. Quelle surprise ? Du genre sauver l’environnement en investissant dans l’industrie du pétrole, ou un « troisième lien »… Mais l’inconséquence et les pas de deux (un en avant, deux en arrière) de nos gouvernements ne doivent pas nous empêcher de réfléchir : n’avons-nous pas du temps, plus que jamais ? L’actuelle période de vie au ralenti n’est-elle pas propice à un retour sur nos habitudes, nos besoins, nos espoirs ?

La belle unité d’action qui s’est manifestée pendant la première période de la crise, avec un consensus fort autour des mesures de distanciation sociale et des soutien financiers nécessaires, risque d’éclater bien rapidement quand il s’agira de relancer l’économie ou de tirer des leçons pour l’avenir. À combien de périodes de compressions et de « rationalisation » des dépenses publiques nous exposons nous pour l’avenir, afin de payer les dettes qui s’accumulent actuellement, si nous ne changeons pas la logique qui a d’ailleurs contribué à exacerber la crise : réduction des dépenses (et investissements) en santé publique, en soutien aux personnes de santé fragile, en services de base dont on reconnait aujourd’hui le caractère essentiel (préposés, entretien, transport), au nom d’un équilibre budgétaire toujours inatteignable parce qu’on souhaitait, en même temps, réduire les impôts perçus comme exagérés ou, carrément, inutiles et nuisibles. 

Accumulating wealth and maintaining capitalism’s health at the expense of other goals have dominated public discourse for nearly four decades. Maybe we’re sick and tired enough now to think about something else. (The economy VS human life)

[L’accumulation de richesse et le maintien de la santé du capitalisme au détriment des autres finalités ont dominé le discours public depuis quatre décennies. Peut-être sommes-nous assez fatigués et malades pour penser à quelque chose d’autre.]

Il y a tout de même des signes encourageants quand même les éditorialistes du Financial Times reconnaissent que « des réformes radicales, renversant les tendances des quarante dernières années, sont devenues nécessaires. Les gouvernements doivent devenir plus interventionnistes dans l’économie; les services publics sont des investissements et non des dépenses; la redistribution et la taxation des richesses, la question d’un revenu de base doivent être mises à l’ordre du jour. » [Radical reforms — reversing the policy direction of the last four decades — will need to be put on the table. (…) Policies until recently considered eccentric, such as basic income and wealth taxes, will have to be in the mix. – Virus lays bare the frailty of the social contract, Financial Times, 3 avril 2020]

NOTE: Si vous ne pouvez accéder à l’article du FT en cliquant le lien… recopiez le début de la phrase (en anglais) « Radical reforms »… jusqu’à « four decades » et cherchez le dans Google. Vous y aurez peut-être accès !

Des initiatives individuelles comme ce blogueur, Clément Laberge, qui propose à la discussion des idées pour l’après. Mais j’aime bien l’initiative lancée par Bruno Latour d’un questionnaire simple (6 questions) qui se veut un « Exercice pour préparer l’après crise sanitaire pour être sûr que tout ne revienne pas comme avant ». Je reproduis ici les 6 questions mais vous pouvez aussi utiliser un formulaire en ligne (Où atterrir après la pandémie?). 

Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privées par la crise actuelle et qui vous donne la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout. Répondez aux questions suivantes :
Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?
Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)
Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?
Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?
Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)
Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ? 

[ Je n’ai pas encore pris le temps de remplir moi-même ce questionnaire, mais je serais très intéressé à échanger avec ceux et celles qui le feront aussi.]

Mais le « plan de transition » ne s’élaborera pas en additionnant simplement les opinions et besoins individuels. Évidemment. Nous devons avoir d’autres indicateurs que financiers pour orienter le développement économique. Une « bio-économie » à la Georgescu-Roegen ?[1] De même que nous devons trouver des moyens pour maintenir l’innovation technologique et sociale[2] dans un contexte où la « croissance brute », associée habituellement à l’augmentation des matières et énergies consommées, est grandement limitée, puis réduite. Un contexte où l’appât du gain n’est plus le seul ou le principal aiguillon orientant le développement, mais où la prise de risque (et l’innovation) est encore possible, même favorisée. 


[1] Voir Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, p. 325-332

[2] L’idée de dotation universelle en capital, avancée par Thomas Piketty dans Capital et idéologie p. 1126 et ss, peut être interprétée en ce sens. 

Article publié aujourd’hui sur Nous.blogue

de nouvelles règles économiques

Les gens s’inquiètent devant les sommes « faramineuses » que les gouvernements s’apprêtent à investir pour compenser l’inactivité obligée et pour relancer l’activité, une fois la tempête passée. Ces milliers de milliards sont de grosses sommes, certes. Mais il est bon de rappeler certains faits. Notamment que les 500 plus grandes multinationales américaines ont dépensé 1 500 milliards au cours des seules années 2018-2019 en rachats de leurs parts afin de maintenir à la hausse leur valeur sur les marchés boursiers (et les salaires – eux aussi faramineux – de leurs dirigeants).

The largest 500 U.S. multinationals, for instance, spent over $1.5 trillion in 2018 and 2019 just buying back their own stock, to boost their share prices and their executive stock rewards. On top of that, they paid out nearly a trillion more in dividends.

Could the wealth in tax havens help us pay for the Coronavirus response?

Il est aussi bon de rappeler, comme le faisait Piketty avec Le capital au XXIe siècle, que les États ont diminué drastiquement les prélèvements d’impôts sur les plus hauts revenus depuis 40 ans.

« le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu (applicable aux revenus les plus élevés) aux Etats-Unis est passé de 70% en 1980 à 28% en 1988.« 

Dans le passé, les taxes étaient de beaucoup préférées à l’emprunt quand il fallait soutenir un effort de guerre.

Taxes were preferred above borrowing or other measures at times when support for wars was high.
And from a justice perspective, we have to agree with Pope Francis.
« Those who do not pay taxes do not only commit a felony but also a crime: if there are not enough hospital beds and artificial respirators, it is also their fault. »

Tax justice and the coronavirus

Les règles qui se sont appliquées depuis 40 ans n’ont pas toujours été de mises ! Comme le rappelle Robert Boyer.

Le temps est venu d’une coordination par l’Etat des circuits économiques permettant de traiter avec efficacité et célérité l’urgence sanitaire. Il faut prendre au sérieux la métaphore de la « guerre contre le virus » et se souvenir que la comptabilité nationale, la modélisation macroéconomique et le calcul économique public, qui ont favorisé la modernisation de l’Etat, trouvent leur origine dans l’effort de guerre puis de reconstruction – primat de l’intérêt collectif sur l’individualisme, par la réquisition et le contrôle du crédit et des prix. Penser que le marché connaît la sortie de crise serait une naïveté coupable.

Robert Boyer, « Cette crise inédite adresse un redoutable avertissement aux économistes », Le Monde, 28 mars.

De quelle économie parle-t-on quand certains parle de retourner vite au travail pour « sauver l’économie » ?

So when they recommend Americans get back to work for the sake of the “economy”, they’re really urging that other people risk their lives for the sake of the bankers’ and billionaires’ own stock portfolios.

Ignore the bankers – the Trump economy is not worth more coronavirus deaths | Robert Reich | Opinion | The Guardian

Voir aussi sur les règles économiques internationales qui sont aujourd’hui remises en question : International Economic Law and COVID-19

2600 articles indexés

J’étais déjà abonné depuis quelques mois à la liste hebdomadaire d’articles publiée par Evgeny Morozov et son équipe, The Syllabus. Des articles rassemblés par thèmes : The Activist (on social justice), The Machinist (on technology), The Cosmopolitan (on global affairs), The Intellectual (on arts & culture), The Progressive (on political economy).

Depuis l’éclosion de Covid-19, cette même équipe s’est mise à publier une recension quotidienne d’articles sur la pandémie, Coronavirus Readings, comportant un nombre croissant d’éléments : une centaine au début (16 mars) elle en comportait 302 le 2 avril. Pour un total cumulatif (au 2 avril) de 2592 articles de journaux, de revues, podcasts, etc.

Cette somme impressionnante d’information est accessible par le biais d’un courriel quotidien auquel on peut s’abonner gratuitement mais aussi par à une interface de consultation des archives cumulées : The politics of Covid-19.

Interface de consultation des archives de la publication quotidienne Coronavirus Readings

On peut ainsi rechercher l’ensemble des articles cumulés par mot-clé dans le contenu des articles, par date, par source, par langue (8) ou par type de document (journaux, revues, podcast, vidéos…).

Pour vérifier si la recherche se faisait sur les titres ou sur le contenu des articles j’ai tenté une recherche avec « Gramsci » et j’ai trouvé un (1) article qui citait cet auteur : Morbid Symptoms: COVID-19 And Pathologies In The Body Politic.

Enthousiaste devant une telle mine d’information, j’ai tenté de passer en revue, même rapidement, les articles proposés par ces listes quotidiennes pour en extraire un « best of » très subjectif, comme je l’ai fait dans mon dernier billet. Mais j’ai vite été dépassé. Il me faudrait plus d’une journée pour lire ne serait-ce qu’une fraction des 302 titres proposés hier, sans compter les heures nécessaires à sélectionner cette fraction ! Il est vrai que je me concentre sur les articles en français et en anglais. Ce qui fait tout de même 199 titres. Par ailleurs beaucoup des sources françaises sont réservées aux abonnés : Le Monde, Libération, Alternatives économiques… C’est d’ailleurs une suggestion que je ferais à l’équipe de Syllabus pour améliorer leur recension : identifier les articles qui sont réservés aux abonnés.

Je vais tout de même poursuivre ma revue de ces masses d’infos, tout en sachant qu’elle sera de plus en plus partielle !

l’entraide au temps… (3)

Une adresse des plus utiles actuellement : la Prestation canadienne d’urgence


Des 350 références colligées ces trois derniers jours par l’équipe de The Syllabus qui publie depuis 10 jours son Coronavirus Readings, j’ai retenu celles qui suivent. Rassemblées en 4 groupes : philosophie, politique, économie et transition.


Philosophie

Urgence ou crise ?

Une urgence (emergency) est une situation imprévue, qui amène des mesures temporaires visant à ramener la situation au « statuquo ante », à la normale le plus tôt possible. Une crise peut être prévisible, et même annoncée. Elle se résout habituellement par des changements de rôles ou de structure qui feront que la situation ne sera plus pareil après qu’avant.

The appropriate response to a crisis is not temporary emergency powers but permanent, future-oriented transformation.

Yes, COVID-19 Is an Emergency : It’s Also a Paradigm Shift – Public Seminar

Questions pour temps d’épidémie

Peut-être comprendrons-nous que cette épidémie meurtrière nous offre l’occasion d’extirper de nous-mêmes des couches de graisse, d’avidité bestiale. De réflexion obtuse et aveugle. D’une abondance devenue un gâchis qui a commencé à nous étouffer (et pourquoi diable avons-nous accumulé tant d’objets ? Pourquoi avons-nous à ce point bourré et enterré nos existences sous des montagnes d’objets superflus ?).

Questions pour temps d’épidémie – Libération

L’épistocratie

La rationalité scientifique ne peut pas résoudre les dilemmes moraux !

Les sachants, l’exécutif et le Covid-19 : un triptyque révélateur de l’épistocratie ? | Le Club de Mediapart


The Plague That Killed Athenian Democracy

Want to know how disease can permanently alter a society? Read Thucydides.

Thucydides and the great plague of Athens have a lot to teach us in the age of the coronavirus.

Politique

Cette crise rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles

Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles – protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… une armée de l’ombre s’occupe de leurs enfants après l’école ou nettoie leurs appartements.

On a beaucoup parlé de «société de la connaissance», il faut aujourd’hui inventer une nouvelle économie des rapports sociaux. Mais il faut défendre une idée extensive du «care» qui ne se limiterait pas au soin porté aux malades, aux personnes âgées et aux enfants. Nous devons l’étendre à toutes ces fonctions qui permettent à la société de tenir debout. La caissière du Monoprix parisien qui habite en banlieue et qui termine à minuit fait partie de ce «care».

«Cette crise rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles» – Libération

Grocery Stores Are the Coronavirus Tipping Point

Before he went into quarantine, the Atlanta Whole Foods worker I interviewed overheard a customer walk into the store and say into his phone, “I’m pretty sure I have it; I’m going to the doctor now. I just have to stop at Whole Foods first.”

Can You Get Coronavirus from the Grocery Store? – The Atlantic

Continuer la lecture de l’entraide au temps… (3)

L’entraide au temps du corona*

Journaux et revues en accès libre

Le British Medical Journal donne accès gratuit à tous ses articles relatifs au COVID-19. L’importante revue médicale donne déjà accès libre en temps normal aux articles de résultats de recherche. S’ajoutent donc les articles plus conjoncturels sur l’actuelle pandémie. D’autres revues et journaux ont abaissé partiellement leurs “paywalls” afin de donner accès aux articles sur la crise sanitaire actuelle. Le Globe and Mail, la revue Science, les Carnets de science du CNRS français, le Centre d’information Covid-19 (le Novel Coronavirus Information Center) de Elsevier, le New York Times et sa section The Coronavirus Outbreak, d’accès libre (en donnant son adresse courriel), le Financial Times, The Atlantic, la revue Nature ? Quelques articles dont plusieurs sur le coronavirus semblent d’accès libre; la revue Esprit, annonçait — Covid-19 : nos articles en accès libre; le Centre Déclic : créé par 5 journaux québécois et la revue Québec Science “pour répondre à vos questions”, …

Santé publique ET climat

Les coûts et l’impact de COVID19 mettent en péril les actions climatiques nécessaires et urgentes. Les villes et villages peuvent faire une différence. Ils ont de l’imagination, des compétences, des solutions.

The cost and impact of coronavirus will imperil necessary action on the climate emergency. Towns and cities must use their collective imaginations to make a difference, The Guardian view on Europe’s green deal: stick to the plan


* vous me permettrez cette contraction en référence à L’amour au temps du choléra.

l’entraide au temps du covirus

Je me suis demandé si je ne devais pas me « la fermer », pour ne pas ajouter à la cacophonie et la surcharge d’information… Et puis je me suis rappelé ce que j’ai fait, depuis 25 ans sur Internet. Filtrer, commenter, redistribuer l’information que je trouvais pertinente sur le tout nouveau « WWW ».  Ce travail en est un de recherchiste, « fact checker » on dirait aujourd’hui. Mais c’est plus que fact checker, car ce n’est pas toujours en réaction à une parole publique ou influente. Il y a de la recherche, de l’exploration, de l’intuition dans cette activité de survol d’une quantité incommensurable d’information. 

Je pense que ce n’est pas le temps de me taire, même si je devrai faire preuve de discernement dans l’utilisation des différents canaux qui me sont accessibles. Ne pas inonder Facebook de ce qui sied plutôt au fil Twitter; utiliser mon blogue pour résumer, organiser les éléments déjà commentés sur T ou FB, ajouter sources et extraits plus substantiels. Chaque jour ? Chaque semaine ? On verra.

Les trois tests que les gouvernements ont à passer

Pour nous sortir le mieux possible de ce merdier, selon Michael Sabia, les gouvernements devront passer ces trois tests. Le premier : réussir à protéger les citoyens du virus. Le second test : assurer une descente contrôlée de l’économie vers le bas, vers la quasi inactivité. Le troisième test : profiter des efforts nécessaires pour relancer l’économie pour restructurer l’économie en fonction des besoins de demain.

Governments will need to lead on this. Leaving it to chance will only make the reignition process longer, more difficult and more haphazard. What’s more, we would forfeit a precious opportunity to shape our future economy. Remember Rahm Emanuel’s famous: “You never want a serious crisis to go to waste.”

That means governments need to begin thinking now about a new generation of infrastructure and spending on education. About clean tech and retooling our health-care system. And about refinancing for the long term a small and medium enterprise sector that will emerge from this crisis battered but still the engine of jobs in our economy.

Opinion: In this pandemic, governments will face three tests —including how best to restart the economy – The Globe and Mail

Je me demandais, dans un billet récent, qui avait dit ça. Sabia vient de répondre à ma question : Remember Rahm Emanuel’s famous: “You never want a serious crisis to go to waste.”

Même si nous n’en sommes pas encore aux mesures de relance (le 3e test) il semble bien que le gouvernement fédéral tentera en douce de soutenir l’avenir d’une industrie qui n’en a pas. « Ottawa prepares multibillion-dollar bailout of oil and gas sector« . Ne devrait-on pas plutôt inclure un tel financement public dans le programme général de reconstruction qui devra être élaboré ?

Ce que disait René Lachapelle sur Nous.blogue : « Est-ce que, cette fois, les fonds publics seront consacrés à rétablir la sacro-sainte croissance ou bien prendrons-nous un tournant vers le respect des ressources vitales? »

carpe diem

David Dayden soulignait avec ce graphique comment la crise actuelle allait faire, fait déjà des gagnants…

Ce à quoi répond Next System Project :  » Il sera essentiel d’offrir des contre-propositions favorisant l’acquisition sociale des entreprises en difficulté – reprises par les travailleurs, par les communautés, ou le public – si on ne veut pas que l’économie soit en core plus qu’avant aux mains des vautours de l’équité privée.« 

En effet, beaucoup d’entreprises en difficultés se feront racheter par les « grandes poches » qui n’auront d’autre idée que de rationaliser, optimiser et créer de grandes entreprises profitables pour de grands marchés qui seront d’autant plus fragiles lors de prochaines crises. C’est l’occasion de soutenir la mise en oeuvre d’alternatives à cette appropriation à rabais : coopératives de travailleurs, rachats communautaires ou acquisitions publiques.

Par ailleurs le « marché de l’emploi » et le marché capitaliste en général n’est pas composé que d’entreprises exemplaires en savoirs-faire et en produits de qualité… beaucoup de ces entreprises vivaient « à la limite de la rentabilité », et ce n’était pas toujours la faute des banques ! La clientèle n’était pas au rendez-vous parce que le produit n’était pas satisfaisant… Aussi le soutien aux entreprises en difficulté ne devrait pas se passer d’une évaluation sérieuse de la valeur des acquis et du potentiel.

En fait il devrait y avoir des décisions et des orientations conscientes à dimension éthique : privilégier les secteurs à bas carbone et à valeur éducative ou roborative élevée. Soutenir le développement d’alternatives aux vacances à l’étranger : circuits locaux de découverte, d’activités, d’hospitalité couplés à des circuits régionaux de transport. Et des entreprises de rénovation et de mise aux normes climatiques des logements; des équipes volantes de formation à l’utilisation des outils de télécommunications (cartes de paiement électronique, interfaces d’utilisation des services gouvernementaux…); des entreprises de transport et livraison locales, pour les commerces locaux; des réseaux d’inclusion, d’accompagnement et de soutien aux personnes isolées, frêles ou malades…

Les programmes de compensation aux chômeurs et travailleurs qui perdront des heures ou des emplois ne pourraient-ils être expérimentés ou réfléchis dans le cadre d’un éventuel programme de revenu garanti ou minimum ? Une avenue d’autant plus nécessaire que la “remontée” sera plus longue et la crise profonde. Le soutien aux travailleurs et travailleuses qui migreront d’un secteur à l’autre dans le contexte d’une transition écologique et économique est un élément crucial pour une transition rapide et profonde.

Comme le dit Jacques Attali dans un billet récent, Que naîtra-t-il ? : « Chaque épidémie majeure, depuis mille ans, a conduit à des changements essentiels dans l’organisation politique des nations ». Ou encore :

Produire autrement, avec une division géographique du travail beaucoup moins dispersée et fragile. Et, en conséquence, promouvoir un tout nouveau mode de croissance, et de nouveaux secteurs économiques jusqu’ici, pour certains, négligés. Surtout ceux de la santé et de l’éducation, dans toutes leurs dimensions.

La pandémie permettra peut-être de comprendre que seul vaut le temps. – Jacques Attali

P.S. Je ne suis pas sûr que mon utilisation du fameux « Carpe diem » soit judicieuse ? Selon Wikipedia, « savourer le présent qui nous est donné (sans toutefois récuser toute discipline de vie) dans l’idée que le futur est incertain et que tout est appelé à disparaître« . Mais, bon. L’idée étant que les « vautours » ne se priveront pas de saisir toutes les bonnes affaires qui se présenteront… à « nous » de profiter de l’occasion pour favoriser les changements qui s’imposent pour ne plus revenir en arrière.

Difficile de parler d’autre chose…

Par définition une crise de santé publique, comme une période de guerre, chamboule toutes les habitudes, fait taire les vieilles chicanes et conflits politiques pour mobiliser et unir les efforts autour d’une direction concertée, centralisée. L’ennemi est clair, la stratégie fait consensus… ou presque. Nous avons la chance, au Québec, d’avoir un niveau élevé de confiance dans les institutions et les leaders en place. Nombre de fois j’ai entendu (ou lu) des non-caquistes souligner le « bon travail » accompli par le premier ministre Legault. Le dernier sondage Léger-Le Devoir donne 85% d’approbation pour le premier ministre québécois. Il y a clairement un abaissement du niveau critique devant un danger reconnu comme réel et autour de mesures reconnues comme nécessaires ou utiles. Il faut faire front commun, et si le niveau de critique s’abaisse à l’endroit de la direction collective, il s’élève et peut devenir agressif à l’égard des resquilleurs et des comportements égoïstes ou écervelés qui mettent en danger la collectivité.

« Il n’y a rien de pire que de gâcher une bonne crise. »

Qui a dit ça ? Peu importe, ce qu’il voulait dire c’est que les périodes de crise sont des moments propices aux changements, aux ruptures, aux innovations. Il faut saisir l’occasion de changer des processus ou des habitudes, des manières de faire (ou de compter?) que nous savions devoir changer. Le télé-travail, qu’on expérimente actuellement de manière plus poussée que jamais, peut être vu à plus long terme comme une contribution à l’atteinte des objectifs de carboneutralité. La relation par courriel entre médecin et patient, essentielle à une gestion du risque et des déplacements pourrait devenir la signature, le privilège de la relation avec son médecin de famille. La reconnaissance du travail accompli par les éducateurs, qu’on se trouve à remplacer temporairement, avec les moyens du bord… et dont on mesure tout à coup l’immense talent et l’incommensurable dévouement. 

Mais, diront certains, tout le monde est chamboulé, boulversé, déstabilisé… c’est peut-être pas le temps d’établir de nouveaux standards ! Oh que si !! Comme le rappelait ce matin Francine Pelletier dans Le Devoir, « On l’a vu après chaque grand conflit où des mesures d’exception sont ensuite devenues la règle. Pensons aux femmes dans les usines en 1939. »

Cependant, pour établir de nouvelles règles, il faut commencer par s’abstenir de tout investir nos ressources, notre marge de manoeuvre dans le sauvetage des anciennes règles. Il faut profiter du recul obligatoire qui nous est offert pour se demander, enfin : « Est-ce bien essentiel que je puisse faire le tour de la boule une fois par an pour aller me faire dorer la couenne quelques jours ? » Avant d’investir des milliards, comme s’apprête à le faire notre voisin du sud, le clown en chef, pour sauver les pauvres compagnies aériennes.

N’est-il pas temps de se demander pourquoi les pandémies se succèdent à un rythme de plus en plus soutenu ?

Contre les pandémies, l’écologie. Sonia Shah, Le monde diplomatique. Voir aussi : Coronakrach.

Les bourses ont déjà perdu 30%, et les faillites en cascade dues aux décisions récentes de fermetures et de réduction d’activité n’ont pas encore été prises en compte… Le fonctionnement « à flux tendu » de nos économies, sans stockage ni provisions, s’avère bien fragile lorsque les chaines internationales d’approvisionnement hoquettent.

For decades, individual firms’ relentless efforts to eliminate redundancy generated unprecedented wealth.

Will the Coronavirus End Globalization as We Know It?, Foreign Affairs

Parlant de flux tendu, si les gouvernements décident d’assouplir les dates de remise des impôts et prélèvements fiscaux, qu’en est-il des compagnies de crédit ? Les dûs sur les cartes de crédit seront-ils facturés à des taux de 20% comme d’hab ? Une cascade de faillites est aussi à prévoir de ce côté.

Pour terminer sur une note plus gaie, la réduction des pressions sur l’environnement est déjà visible : les canaux de Venise montrent une eau claire ; les dauphins reviennent au port, en Sardaigne;

La pollution dans ses différentes formes atteindra sans doute des minima dont nous devrions prendre note précieusement, consciemment. Ce sont des seuils de stress et de pression sur l’environnement que nous voudrons ramener à l’avenir, mais de manière ordonnée et planifiée. Comme l’expliquait bien Philippe Bihouix, le « décalage des points de référence » empêche les générations de prendre vraiment conscience de la détérioration drastique de notre monde.

« les scientifiques prennent comme point de référence l’état des stocks et la composition en espèces qu’ils connaissent au début de leur carrière ; quand une nouvelle génération démarre, les stocks ont décliné et le point de référence s’est donc décalé (107). Ce concept peut être appliqué à l’environnement (on parle alors d’amnésie environnementale : les enfants ne s’affolent pas du manque de papillons, ni les Grecs de l’absence de lions…). Mais surtout, généralisé à tous les domaines »

Jusqu’où le monde peut-il s’éroder ?, in Collapsus : Changer ou disparaître ? Le vrai bilan sur notre planète.

Comment profitez-vous de cette brisure dans les habitudes pour faire avancer certaines transformations souhaitables de nos habitudes et manières ? Une formation pour une utilisation plus poussée (et positive) des médias sociaux ? Le développement de services de livraison à domicile pour les ainés et personnes fragiles ?

le tiers secteur québécois, un aperçu

Un billet écrit pour publication sur le blogue de l’ISTR, International Society for Third-Sector Research, qui tiendra son colloque à Montréal du 7 au 10 juillet prochain.

Comment présenter à un visiteur étranger le tiers secteur d’ici ? Grosse commande pour un petit billet ! Sans prétendre vider la question dans les quelques paragraphes qui suivent , trois secteurs me semblent incontournables : l’action communautaire autonome, la philanthropie et l’économie sociale. Je dirai aussi quelques mots sur le réseau montréalais des Tables de quartier. Je terminerai en soulignant les limites de ce billet.

Commençons par ce qu’il est convenu d’appeler ici, au Québec, l’action communautaire autonome. Comptant plus de 4000 organisations**, 60 000 travailleurs et 425 000 bénévoles, regroupés au sein du Réseau québécois de l’action communautaire autonome, c’est sans aucun doute la partie la plus diversifiée et dynamique du tiers secteur québécois. Ces organisations sont impliquées principalement dans la défense et la promotion non partisane de droits, l’engagement citoyens et le développement de services alternatifs. Après des années de mobilisation le mouvement communautaire obtenait l’adoption d’une Politique de reconnaissance de l’action communautaire en 2001. Le soutien financier accordé par le gouvernement québécois à l’action communautaire (autonome ou non) à travers divers programmes et ministères s’élevait, en 2017-2018, à plus de 1,1G$. Ceci n’incluait pas le soutien en provenance des autres paliers de gouvernement (fédéral, municipal) ni les dons en provenance des fondations. 

En ce qui concerne la philanthropie, le Philab (Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie) traçait en 2018 un portrait de l’écosystème philanthropique québécois avec un examen particulier de 3 villes (Montréal, Québec et Gaspé). Plus récemment, le Philab publiait le premier numéro de sa revue bilingue L’année philanthropique. L’Institut Mallet est aussi une source d’information sur l’évolution de la culture philanthropique, grâce à ses Sommets et Forums réguliers. J’ai donné un compte-rendu du Sommet tenu à Montréal en 2017 qui me semble encore pertinent sur mon blogue : Sommets, PIC et dons.

L’économie sociale, cet autre élément dynamique du tiers secteur, aura vu les « coopératives d’épargne » associées aux paroisses catholiques au début du XXe siècle devenir le premier groupe financier coopératif du Canada et l’institution financière la plus présente au Québec (Les Caisses Desjardins) alors que les coopératives agricoles et laitières continuent d’être des acteurs de premier plan de l’industrie. Dans le domaine de l’habitation, la Confédération québécoise des coopératives d’habitation, le Réseau québécois des OSBL d’habitation, le Regroupement des offices d’habitation du Québec témoignent de la vitalité et la diversité du secteur. Le Chantier de l’économie sociale, créé il y a 25 ans à l’occasion d’un Sommet sur l’économie et l’emploi, aura contribué au développement de la nouvelle économie sociale par la mise en place d’instruments de financement, de transfert de connaissance et de concertation. Le TIESS, Territoires innovants en économie sociale et solidaire, créé à l’initiative du Chantier et du CRISES, se veut un outil de liaison et de transfert entre praticiens et chercheurs afin de soutenir l’innovation et la démocratisation des savoirs. 

Si les agents du tiers secteurs se regroupent et se fédèrent spontanément à partir de leur structure juridique (OBNL, coopérative…) ou en fonction des causes ou clientèles mobilisées (jeunes, femmes, habitation…) les regroupements intersectoriels sur des bases régionales ou locales (quartiers dans les villes) permettent des synergies et une expression de l’attachement territorial à une échelle souvent plus humaine que la « nation » ou la grande ville. La dynamique dans les régions a été chambardée récemment. Les « conseils régionaux des élus » (CRÉ) qu’on retrouvait dans chacune des 18 régions administratives du Québec a été abolie par le gouvernement provincial au profit d’une mise en valeur du rôle des élus municipaux et des 95 municipalités régionales de comté (MRC). Les CRÉ avaient développé une interface et une culture d’échange et de concertation entre les élus et les agents du tiers secteur de leur région, notamment pour l’implantation de certains programmes de développement social. La disparition des CRÉ n’a pas fait disparaitre les régions mais a certainement forcé une recomposition des réseaux régionaux de même qu’un questionnement sur la capacité des MRC à reprendre la dimension « développement social » des CRÉ. La Chaire de recherche du Canada sur l’organisation communautaire a réalisé plusieurs recherches qui témoignent de ces transformations, jusqu’en 2017, une exploration que le Centre de recherche et de consultation en organisation communautaire a continué depuis lors. 

Cette concertation de proximité géographique des agents du tiers secteur a pris la forme, dans une ville comme Montréal, des « tables de quartier ». Une structure qui n’a pas subi le revers des CRÉ mais a plutôt connu une croissance du soutien accordé par les instances institutionnelles (municipalité, santé publique, philanthropies).  L’île de Montréal, qui s’étire sur 50 kilomètres dans le fleuve Saint-Laurent et fait 15 kilomètre de large en son centre, rassemble une trentaine de quartiers (parfois d’anciennes municipalités indépendantes) dont les histoires sont souvent centenaires. Les Tables de quartier correspondant à ces territoires sociologiques et historiques sont regroupées en une Coalition montréalaise des Tables de quartier

En vous rendant sur le site de la Coalition montréalaise, vous pourrez cliquer sur la carte et atteindre les sites web de chacune des Tables. 

Ce tour d’horizon rapide et nécessairement incomplet ne peut se conclure sans souligner l’apport de groupes de recherche, centres, chaires qui ont soutenu l’innovation, la réflexion et la croissance d’un tiers secteur en évolution rapide au cours des dernières décennies. Je pense au CRISES, le déjà nommé Centre de recherche sur les innovations sociales de l’UQAM, mais aussi la CACIS (Approches communautaires et inégalités de santé) de l’Université de Montréal, le Karl Polanyi Institute of Political Economy de l’Université Concordia, entre autres. Des programmes temporaires ont aussi grandement contribué à la recherche partenariale : notamment le LAREPPS, Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales, la CRCOC, Chaire de recherche du Canada sur l’organisation communautaire, et aussi, naturellement, ARIMA, un partenariat de recherche sur l’action et les services sociaux en RÉSEAU. 

Et maintenant, si vous n’êtes pas du Canada, vous vous demandez sans doute « et le tiers secteur ailleurs qu’au Québec ? » Les principaux champs d’intervention du tiers secteur étant de juridiction provinciale, celui-ci s’est organisé historiquement à l’échelle provinciale. Mais surtout, la différence de langue commune entre le Québec et le reste du Canada explique les liens ténus entre organisations de la société civile des deux nations. D’autres membres de l’ISTR plus au fait de la situation au Canada anglais pourraient sans doute, mieux que moi, vous introduire à cette réalité. 

Gilles Beauchamp, organisateur communautaire, 
membre du comité directeur d’ARIMA et 
blogueur depuis 2002 sur Gilles en vrac…

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** Quelques-unes des organisations membres du Réseau québécois de l’action communautaire autonome

sentiment d’imposteur

Comme c’est souvent le cas, en finissant une période intense de réflexion et d’écriture (voir dernier billet), j’ai eu un sentiment d’insatisfaction, de culpabilité même. Le sentiment d’avoir tourné les coins ronds, d’avoir parlé au dessus de mes compétences… On appelle cela le syndrome de l’imposteur, ou de l’autodidacte. Je connaissais le premier terme mais j’aime bien le second, qui correspond assez à ma situation professionnelle où j’ai souvent appris par moi-même, l’informatique mais aussi l’urbanisme, l’économie, la santé publique, la gestion du logement communautaire, la nutrition, la gérontologie… en fait tous ces secteurs où mon métier d’organisateur communautaire m’amenait à accompagner des citoyens qui désiraient apprendre, prendre du pouvoir devant des appareils et professionnels qui étaient peu enclins à s’ouvrir à l’influence de leurs clients ou commettants.

Aujourd’hui à la retraite, je continue d’avancer à tâtons, sans avoir de plan ni de vision claire des enjeux. Finalement je poursuis une réflexion très personnelle, un parcours idiosyncrasique. Je suis un « columnist » sans journal qui, du haut de sa colonne, porte le regard, propose une interprétation, porte un jugement ou pose des questions. Du haut de sa boîte à savon, plutôt !

Ma réflexion est ancrée dans une vie de recherche et d’action, une culture d’alternative, d’opposition, de solidarité, d’engagement, de don. Une posture qui ressemble beaucoup à un ancrage religieux même si elle a pu prendre des formes anti-cléricales.

Cette religion qui donnait du sens et cadrait moralement, mais aussi culturellement, matériellement et socialement notre monde s’est disloquée sous la pression des jeunes qui refusaient la répression sexuelle; des femmes qui voulaient contrôler les naissances trop nombreuses et aussi accéder aux même droits que les hommes. La professionnalisation des métiers d’enseignante, d’infirmière, de travailleuse sociale rendait de plus en plus difficile le maintien de l’autorité religieuse sur les institutions de services publics. Cependant que plusieurs religieuses et pères et frères ont été des pionniers, des formateurs et fondateurs dans ces professions du soin et relation d’aide.

Il est temps de revenir à une société moins exubérante et excessive, moins obsédée par la réussite et l’enrichissement personnels. Une société qui valorise la sobriété dans la durée, le respect de la nature et de la vie sans artifice.

P.S. Il semble que j’aie glissé d’un sujet à l’autre… Du syndrome de l’imposteur à… celui de sauveur ? Ça m’apprendra à ne pas laisser un texte reposer quelques heures en mode brouillon !

petits et grands gestes

Plusieurs bonnes raisons d’être pessimiste en ce début d’année, début de décennie critique (c’est maintenant ou jamais) : ceux qui disent avoir l’avenir de la planète à cœur veulent aussi être réélus, aussi s’empressent-ils de favoriser l’étalement urbain quand ce n’est pas d’acheter des pipelines ou donner des droits d’exploitation de sables bitumineux pour les prochains 72 ans ! Ou encore ces pétrolières qui ne manquent pas d’accélérer leurs investissements de développement… profitant du fait que les restrictions ne sont pas encore là ! 

Un des aspects les plus positifs de la conjoncture est sans doute la prise de conscience collective qui s’est manifestée ces derniers mois, notamment lors de la marche dans les rues de Montréal avec 500 000 participants, mais aussi par toutes sortes d’initiatives qui se développent, portées par de jeunes entrepreneures conscientes, ou de simples citoyens désireux de « faire quelque chose ». Je pense aux nombreux commerces « en vrac », « zéro déchet » qui ont ouvert leurs portes.

Je pense aussi à ce Comité citoyen carboneutre de la MRC de Maskinongé dont l’OVSS nous faisait connaître ce petit vidéo bien ficelé de 7 minutes promouvant les objectifs de « carboneutralité d’ici 2023 » de la MRC, et décrivant diverses activités citoyennes telle le « Maskis’répare », un café-réparation, ou des bricoleurs et des citoyens ayant à réparer quelque chose viennent se rencontrer… Ça fait chaud au cœur, ça pourrait même donner des idées ?

C’est important ces petits gestes. C’est une façon d’intégrer dans sa vie, à tous les niveaux, une nouvelle philosophie, de nouvelles valeurs. Sûr que ça ne sera pas suffisant. Si tout le monde se mettait à prendre le bus, à manger végan, ne prenait plus l’avion… on n’aurait réglé que 25% du problème. (C’est ce que disait Gaël Giraud, dans cette entrevue). Il faudra, aussi, faire des changements « macro », formuler et faire passer des lois audacieuses, conclure des ententes contraignantes avec les autres pays, les autres continents. C’est un peu le reproche que je faisais en terminant la lecture de La transition, c’est maintenant, par Laure Waridel. Un beau panorama des différents enjeux posés par la Transition écolo-économique qui s’impose, avec des ancrages historique et pragmatiques intéressants, mais peu d’articulation au contexte canadien ou continental, et encore moins mondial. Et avec cette finale qui chante l’amour comme LA solution, qui nous fait vaincre les peurs, passer à l’action, déployer énergie et créativité… C’est beau, ça me fait penser (beaucoup) à un discours évangélique, qui fait de l’amour l’arme ultime pour vaincre le mal. On se demande, après deux mille ans de mise en pratique, s’il n’y a pas eu, en cours de route, alliance avec ce mal qu’on devait combattre ! 

Je ne doute pas qu’il faudra beaucoup d’empathie, de solidarité et d’amour, pour construire une société viable pour nos petits-enfants et leurs enfants. Mais je ne crois pas que nous pourrons convaincre les principaux responsables et profiteurs de l’actuel système en leur manifestant de l’amour. Ou bien ce sera de cet amour « qui châtie bien ». La carotte est le moyen de prédilection des politiciens pour stimuler l’économie, et l’orienter parfois. On peut comprendre qu’ils n’oseront pas prendre l’initiative du bâton, quand ceux qui seront « punis » comptent parmi les futurs clients ou employeurs de ces politiciens. C’est pour ça qu’il faut que des groupes de citoyens poursuivent eux-mêmes, au nom de la collectivité, les propriétaires et décideurs des entreprises responsables de la détérioration de la planète. Bon, oui, ça fait beaucoup de monde. 

L’idée étant de rendre les gens responsables : si on a pu poursuivre les Grands du tabac pour des milliards, pourquoi pas les pétrolières ! Et puis, il faudra bien que tous nous y mettions du nôtre, et il serait normal que cela soit en proportion des richesses de chacun et, pourquoi pas, en relation avec la teneur en « saleté » du portfolio. Mais ce n’est pas qu’une question de dollars, de responsabilité comptabilisée. Il s’agit bien de changement d’attitude, de vitesse, d’objets de valeurs. On ne peut se permettre de continuer la loi du moins cher, à court terme sans égard aux conséquences. Et il n’y a pas que le carbone dont il faudra apprendre à faire l’économie, et même le rationnement. Les plastiques, les terres arables, les forêts vivantes, les vies humaines et animales… Réduire le gaspillage et la pollution à grande échelle auxquels les seules « règles du marché » ont conduit exigera une action consciente, volontaire et concertée des « chaines d’approvisionnement ».

Ce n’est pas la moindre qualité du livre A Planet to Win que de nous rappeler que le virage écologique que nous prendrons risque de mettre sous pression des milieux déjà fragilisés… notamment par les compagnies minières productrices de lithium, de cobalt… Dans un discours qui tranche par ses appels à se battre, à condamner des pratiques qualifiées de « crimes contre l’humanité »,

Fossil fuel executives in particular should consider themselves lucky if all we do is take their companies. They should be tried for crimes against humanity.

Les auteurs appellent à nationaliser les compagnies pétrolières (ou encore acheter 51% des actions pour ensuite réduire graduellement la production et « laisser le pétrole enfoui ») et les compagnies d’électricité (centrales au gaz, au charbon…). « Market forces alone can’t keep a critical mass of fossil fuels in the ground.»  Et si les règlements imposés par les différents niveaux de gouvernement ont pour conséquence de faire chuter la valeur de ces compagnies, alors tant mieux : ça coûtera moins cher de les racheter !

En proposant ce « Green New Deal », les auteurs souhaitent mobiliser des forces qui ont parfois, souvent été opposées : les syndicats qui défendent leurs emplois, les écolos qui défendent la « nature »… en promettant un emploi à tous ceux qui en voudront un (dans la lignée du premier New Deal); en assurant les travailleurs des secteurs qui devront être résorbés d’un emploi de qualité équivalente; en développant de nouvelles filières énergétiques mais aussi des filières de soins (à la terre, aux humains) qui sont des emplois à « bas carbone ». Cette solidarité qui « ne laisse personne derrière » doit aussi s’appliquer à l’échelle internationale, le long de la « chaine d’approvisionnement », non pas seulement pour s’assurer d’un bon approvisionnement mais aussi, surtout parce que cette transition ne peut être réussie que globalement. 

Ce sentiment d’urgence qui monte, l’idée de plus en plus reconnue qu’il nous faudra, les pays développés (et donc les plus consommateurs-émetteurs de carbone), atteindre la neutralité carbone d’ici 2030, si on veut l’atteindre à l’échelle du globe avant 2050, ce sont des leviers importants pour amener les gens à passer à l’action. Une action qui devra, à la fois, être consensuelle, c’est-à-dire rassembleuse et sachant mobiliser les nombreuses volontés désireuses de changement, mais aussi être capable de confrontation et de dénonciation, car il y a le feu à la maison !

Il faut exiger un plan pour arriver à la neutralité carbone d’ici 10 ans. Un plan crédible sur le déroulement duquel nous jugerons du mérite de nos gouvernements à chaque élection. Les villes, les quartiers, les agglomérations et les régions doivent se définir des objectifs sérieux, en discussion avec des instances nationales et internationales. Après 40 ans de règne du laisser faire et de dérèglementations, au nom de la libre circulation des biens, mais surtout de l’enrichissement sans vergogne d’une minorité, il n’est plus possible de continuer de la même manière.

Voir In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how Et aussi, sur Gilles en vrac, 10 ans pour y arriver.

Billet aussi publié sur le blogue collectif Nous.blogue

Autour de Morozov

Quelques ressources proposées par une architecte urbaniste brésilienne, Raquel Rolnik, en tant que “cyberflâneuse”. Je retiens particulièrement celle-ci: Who Is Buying Seattle? The Perils of the Luxury Real Estate Boom.

The Syllabus, une revue hebdomadaire (éditée par Morozov et son équipe) de publications universitaires et journalistiques, de podcasts et vidéos, décantée en 5 thèmes : The Activist (on social justice), The Machinist (on technology), The Cosmopolitan (on global affairs), The Intellectual (on arts & culture), The Progressive (on political economy).

Evgeny Morozov, dont j’ai parlé ici, est un auteur critique des côtés sombres de la technologie et des illusions de « sauvetages par la technologie ». Il a publié The Net Delusion, en 2012. Dans le cadre d’une entrevue d’une heure (en anglais) réalisée en septembre dernier, il éclaire plusieurs enjeux sociaux-politiques et économiques-technologiques actuels : Tech-Master Disaster: Part One.

Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de feedback ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

Extrait de Platform for Change, Stafford Beer, p. 253

<Anecdote>J’ai été enchanté et surpris de voir cité par Morozov dans cet article (Digital Socialism), un auteur qui m’avait touché par son audace et son originalité, Stafford Beer. Ingénieur formé à la recherche opérationnelle (durant la deuxième guerre) et la cybernétique des débuts dont j’ai lu Platform for Change, au début des années ’80 au moment où je retournais à l’université pour un deuxième cycle d’études. Ça m’a tellement touché que je suis parti à la recherche de ce livre, publié en 1975, dont je me souvenais d’une particularité : les chapitres étaient imprimés sur des feuilles de différentes couleurs, selon les différents niveaux d’analyse : réflexions personnelles; propositions formelles; exemples concrets, histoires… Beer s’était engagé au Chili sous Allende pour y mettre en place les mécanismes de feed-back démocratiques qu’il proposait dans sa théorie d’un management cybernétique. Déjà, en 1975, Beer parlait de conservation et préservation des richesses de la terre. Beer donnait en 1973 une Conférence Massey, dont le compte rendu est disponible sous le titre Designing Freedom. />

Green New Deal, plus qu’un candidat

Ça donne l’impression que le Green New Deal, c’est l’affaire d’un candidat : Bernie Sanders. Oui, peut-être en est-il le plus radical, le plus fervent promoteur de ce Green New Deal. Mais pour devenir réalité, ce New Deal demandera plus qu’un président charismatique. Il faudra un « dealmaker » capable non pas de mobiliser la gloutonnerie des super-riches, comme c’est présentement le cas, mais plutôt l’engagement des communautés et des mouvements. Des qualités de fédérateur, fédératrice de forces multiples et souvent contradictoires.

10 ans pour y arriver

Bien d’accord, il faudra de l’audace, de la confiance en soi. Comme ces jeunes, dans le centre de contrôle de la NASA qui n’avaient que 26 ans de moyenne d’âge et ont réalisé l’impossible… (Why I spent Christmas on the Moon.) Il faudrait un grand projet, comme celui de la Baie James, souligne Clément Laberge. Mais c’est moins à un mégaprojet, un grand défi technologique qu’il faut penser qu’un ensemble de transformations rapides, touchant les valeurs, les orientations institutionnelles et professionnelles de centaines de milliers de personnes. Laure Waridel (La transition c’est maintenant) rappelle et résume en quelques mots l’ampleur et la rapidité des changements sociaux et économiques qu’on a appelé la Révolution tranquille. 

« Entre 1961 et 1964, on crée le ministère des Affaires sociales, le ministère des Affaires culturelles, le ministère des Affaires fédérales-provinciales, le ministère des Richesses naturelles ainsi que le ministère des Terres et forêts. »

« C’est aussi durant cette période qu’un régime de retraite est mis en place avec la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Sous le slogan «Maître chez nous», René Lévesque, alors ministre des Ressources naturelles, nationalise la production et la distribution de l’électricité, ce qui donne un puissant élan au développement économique de la province, créant des emplois partout sur le territoire et offrant de nouvelles opportunités pour des entreprises. »  Ceci sans parler des modifications au Code civil et au droit du travail, notamment pour reconnaître la capacité juridique des femmes. 

Mais cette période d’intense transformation reposait sur un fort consensus social autour des objectifs poursuivis par le gouvernement et les forces sociales d’alors, engagées dans la sécularisation et la modernisation des institutions publiques : donner un accès gratuit à une éducation moderne et laïque et à des soins de santé modernes et laïcisés. Ce consensus s’était construit sur des décennies de frustrations accumulées devant le conservatisme religieux, la dépendance nationale, le sentiment de retard, de rattrapage à faire vis-à-vis des autres nations. 

De mars à septembre les manifestants sont passés de 200 000 à 500 000 dans les rues de Montréal. Faudra-t-il qu’il y en ait 1 million ? Peut-être. À la fin du film Après demain, on fait le tour rapidement des mouvements sociaux des années passées, droits civils américains, droits des femmes (avortement), anti-apartheid… qui ont marqué et changé rapidement les lois, les pratiques (moins vite), les cultures.

Ce film « Après Demain », pour mieux comprendre les défis et difficultés à rendre pérennes ou répliquer les initiatives décrites dans le film Demain. Difficultés de « mise à l’échelle », de passer de l’artisanal à l’industriel. Si Danone peut le faire, alors pourquoi pas General Motors ou Nike ? 

A ma première lecture du texte de Waridel, je souriais devant tant de naïveté, tant d’appel à la bonne volonté, à l’amour même, comme elle le chante quasiment en conclusion. Elle dit quelque chose comme “il faut que ça soit agréable et payant de faire la transition”. En y revenant, je me dis qu’il est non seulement possible mais bien nécessaire que ça soit agréable et payant. Est-ce qu’il sera agréable de faire grève pour “la planète” ? Pas nécessairement… mais on peut rendre ça le plus agréable possible. Sera-ce payant de donner une partie de son salaire pour “la cause” ? Est-ce que ce sera agréable de changer d’emploi parce que son employeur a fait faillite, ou, pire, que son secteur industriel est en rapide déclin? Agréable et payant de voir les prix des billets d’avion doubler? Oui, si on a développé des alternatives locales, des circuits de vacances aussi peu chers qu’une semaine à Cuba tout compris… Et oui, encore, si on a mis en place des formations, soutien à l’entrepreneuriat, à l’innovation et à la création d’emplois. 

Rob Hopkins, dans Après demain, dit quelque chose comme “On peut tenter de dire aux gens, aux grands, aux puissants ce qu’ils devraient faire. Ou bien on leur montre que, de toute façon les gens sont déjà dans le changement, et qu’il n’en tient qu’à eux de se joindre au mouvement ! “Une révolution tranquille est en marche.” Ça c’est textuel. Celui qui a fondé et animé le réseau des Villes en transitions… Il est tellement persuadé de participer à un mouvement capable de changer le monde, que ça pourrait bien arriver. 

Les perspectives d’un Piketty, d’un Rifkin ou d’une Waridel sont clairement, profondément ancrées chacune dans leur contexte national et continental. Trois perspectives différentes mais qui se rejoignent en ce qu’aucune d’elles ne souhaite abolir le capitalisme, c’est-à-dire la possibilité de faire de l’argent avec son argent. On encourage l’investissement responsable, les « banques vertes », l’économie solidaire. Mais pas au point d’interdire ou d’empêcher l’entreprise privée. Tout au plus lui intimer d’être responsable de ses déchets et autres « externalités ». 

A travers des monnaies locales, mais aussi, pourquoi pas, des programmes communaux d’investissement local ? Voir A Smart Commons, a new model for investing in the commons.

par Dark Matter Laboratories

Il faut revoir et assouplir, multiplier les modalités de propriété partagée, d’usage commun, de profit mutuel. Ici avons-nous l’opportunité d’ouvrir un chantier s’appuyant sur les compétences nombreuses en programmation ET en action collective !

Nos économies nationales sont intégrées dans de grands ensembles participant du « marché mondial ». Mais l’intégration est d’abord et surtout continentale. Et nationale. Et régionale. Le local c’est beau mais nous devons relier nos efforts pour une transition rapide et effective, qui soit démocratique, pluraliste et sociale. Mettre en commun nos efforts, nos connaissances, nos expérimentations, afin d’en tirer des leçons, puis des règles. 

Sui-je pessimiste ou optimiste, à l’aube de cette décennie critique ? Optimiste par principe, parce qu’il y a toujours moyen de faire mieux, de se sortir du pétrin, de trouver la meilleure solution. Prudent parce que ce n’est pas juste un problème technique, c’est un problème humain, qui s’inscrit dans des histoires, des rancœurs, des conflits de valeurs et d’intérêts. Il n’y aura pas Une solution, une Marque, un Parti. Il y a une convergence à soigner, un momentum à construire et un, des moment(s) à saisir. 

Il faudra réensauvager (rewilding) les espaces naturels et nos coeurs (comme disait Mark Beckof dont j’ai parlé ici) mais aussi nos habitudes politiques. C’est la seule manière de contrer la démagogie dominante, dit George Monbiot, dans un article du Guardian : There is an antidote to demagoguery – it’s called political rewilding. La confiance radicale en la capacité des gens de décider ce qui est bon. Des politiques visant ou permettant la participation maximale ou optimale, qui génèrent des communautés plus résilientes, plus heureuses. 

Les contes de fée comme un moyen de faire rêver ? Faire oublier les difficultés, les blocages, les négociations difficiles ? 

Une animation décrivant la ville fictive de Colvert qui prend un virage écologique qui plait, finalement, à tous.

Suffit-il d’une bonne idée pour en faire un projet de société mobilisateur ? Les solutions “raisonnables”, les conclusions rationnelles s’imposeront-elles d’elles-mêmes? C’est l’impression qu’on a en lisant Waridel. En écoutant Archambault réciter Vivre en ville (ci-haut). Ou, avec plus de passion encore, Bob Hopkins dans Après Demain. Comme si on avait peur de reconnaitre qu’il y aura des conflits… Mais en même temps, comme le dit Hopkins dans son message « de la lune » : ceux qui ont réalisé l’impossible (atteindre la lune et en revenir vivant) en dix ans n’avaient pas sur leurs murs des affiches qui disaient « Tout est foutu ! Il est trop tard! ».

I worry that in much of our work around climate change, we start with assuming that it’s too late, that it’s technologically too complicated, and that it’ll be too costly, shooting ourselves in the foot before we even begin.

Bob Hopkins

À défaut d’avoir UN PLAN central qui articule toutes les dimensions de manière harmonieuse (habitation, transport, nourriture, industrie, éducation, représentation, taxation…) nous devons soigner, cultiver la convergence. Avec, peut-être, un maximum, une limite supérieure qu’on imposerait à la liberté de prédation, de consommation sans vergogne et sans honte qui a dominé depuis quelques décennies (quelques siècles). Une réflexion en ce sens par un groupe de Finlande pose qu’il faudrait réduire l’empreinte matérielle moyenne des ménages finlandais au tiers de ce qu’elle est actuellement, d’ici 2030-2035.

The goal of reconstruction is that the net emissions of greenhouse gases decline as fast as possible, reaching zero around 2030–2035. Subsequently, carbon sinks will be bigger than carbon sources. At the same time, Finnish use of natural resources (both domestic and imported) will decrease to a globally sustainable level – roughly one third of the average per capita level in 2019.

Ecological Reconstruction

Les mots ont un sens, ils ont un poids, un efficace certain, comme le rappelle cet article, cité par Éric Holthaus : “story-based media can shift social norms, values and beliefs more effectively than traditional, fact-based messaging“. Holthaus qui publiait le 8 janvier dernier un décompte avec ce qu’il faudrait faire au cours de chacune des dix prochaines années pour mettre un terme à l’urgence climatique : In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how

Ces années ne seront pas faciles, et nous devrons prendre soin de nous en même temps que nous poursuivrons la lutte. Ce que dit George Monbiot, dans This can be the year when we recharge nature – and ourselves. Il avoue, candidement, « I admit that I’m feeling quite close to burnout. »

Ce matin, le gouverneur de la Virginie annonce un plan pour rendre l’État carbo-neutre en 2050.

Et en décembre dernier, un plan (qui n’est pas encore adopté!) pour que le Royaume-Uni atteigne la neutralité carbone d’ici 2050 : Absolute Zero

Ce ne sont que des plans, et on a tous connu des projets de réforme beaucoup plus superficiels et inoffensifs se perdre dans les corridors des bureaucraties et des châteaux-forts corporatistes… Il faudra beaucoup plus que des plans. Comme le rappelait Cory Doctorow dans Science fiction and the unforeseeable future: In the 2020s, let’s imagine better things : « As Franklin D. Roosevelt is said to have told activists who demanded bold work to address the Great Depression, “You’ve convinced me. Now go out and make me do it.” « 

Prochaines lectures :

A Planet to Win: Why We Need a Green New Deal, voir présentation dans Foreign Policy : When the Green New Deal Goes Global.

Climate Leviathan
A Political Theory of Our Planetary Future par Joel Wainwright and Geoff Mann. Une introduction à ce livre, en français dans La vie des idées : L’improbable État de la justice climatique

l’intelligence tue la vie ?

https://science.sciencemag.org/content/366/6471/eaax3100.full

William Gibson (@GreatDismal), l’auteur de science-fiction, commentait (en anglais) sur Twitter : « La solution au ´paradoxe de Fermi’ ? ´l’intelligence´ tue la nature? » en référence à cet article (en accès libre, exceptionnellement) de la revue Science (Pervasive human-driven decline of life on Earth points to the need for transformative change) résumant l’évolution de 18 catégories de « contributions de la nature à l’humanité ».

Ainsi le type d’intelligence que les primates que nous sommes ont été amenés à développer, au contact d’une nature à la fois soutenante, riche mais souvent imprévisible, une intelligence mécanique, puis mathématique capable de manipuler, transformer, utiliser les cycles et les productions naturelles pour en tirer des richesses… Une intelligence qui a su gonfler son efficacité à court terme au détriment de son appréhension plus globale et à plus long terme de la réalité.

Pour rappel, Fermi était un mathématicien nobelisé qui posa en 1951 la question, le paradoxe suivant : Pourquoi toutes les galaxies beaucoup plus vieilles que la nôtre n’ont-elles pas donné naissance une vie intelligente que l’on puisse détecter? Wikipedia

Merci à Patrick Tanguay, @inevernu pour le RT. Je suis abonné à Gibson, mais n’avais pas vu passer celle-là.

La Transition, sous trois (ou quatre) angles (2)

Capital et idéologie, de Thomas Piketty

Dans son livre précédent, Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty retrace l’évolution des revenus et patrimoines, privés et publics, en se centrant sur l’Europe et l’Amérique, mettant en lumière la croissance et la concentration des richesses jusqu’à la première guerre mondiale, qui fut suivie d’une période de réduction des écarts de richesse particulièrement durant les 30 années suivant la deuxième guerre mondiale (les « trente glorieuses »). Depuis les années 80 la croissance des écarts et de la concentration de richesse est repartie de plus belle pour atteindre aujourd’hui des niveaux approchant ceux de la « belle époque » 1880-1914. 

Dans son nouvel ouvrage, Capital et idéologie, Piketty s’attache à décrire non pas tellement les écarts de richesse mais la manière dont ils sont « justifiés », organisés socialement, en se donnant une perspective historique longue appliquée à des territoires et des cultures très différentes allant de l’Europe à l’Inde et la Chine, en passant par l’Amérique, la Russie et l’Europe de l’Est.

La première des quatre parties de son livre porte sur la transformation des sociétés traditionnelles d’Europe, dites ternaires ou trifonctionnelles, en sociétés « propriétaristes ». Les anciennes sociétés étaient fondées sur une division des rôles ou fonctions entre aristocrates-guerriers/religieux-intellectuels/agriculteurs-artisans-commerçants (ou encore noblesse, clergé et tiers état). Comment des sociétés de « droit divin » furent remplacées par des sociétés de propriétaires; le rôle de l’Église chrétienne dans la formalisation de ces droits; la révolution française qui transforme les corvées et « lods » de l’Ancien Régime en relations propriétaire-locataire… Le cas de la France (origine du système fiscal, de l’État centralisé) est étudié plus particulièrement, mais des comparaisons entre pays européens montrent les tendances communes et certaines caractéristiques avec l’Angleterre, la Suède, l’Irlande.

La deuxième partie (Les sociétés esclavagistes et coloniales) rappelle d’abord l’importance de l’esclavage dans l’économie du XVIII et XIXe siècles, et les parcours différents que prendra l’abolition de l’esclavage pour différents pays : la compensation des propriétaires d’esclaves par le parlement britannique (1833-1843); l’imposition d’un lourd tribut à Haïti par la France, une dette dont l’ancienne colonie ne se libérera qu’en 1951, après 150 ans; la guerre de sécession américaine. 

Après un tour d’horizon de la diversité des modes de colonisation exercés dans le monde il s’attardera à la situation de l’Inde et à l’impact qu’aura la domination britannique sur la structuration sociale de ce pays. Comment les brahmanes et les kshatriyas de l’Inde se comparent au clergé et à la noblesse d’Europe (graphique suivant). Et comment l’Inde indépendante tente, aujourd’hui encore, de corriger par différentes mesures de discrimination positive les inégalités traditionnelles sur lesquelles s’était appuyé le pouvoir colonial.

sociétés ternaires
Graphique 8.3, page 398

Le dernier chapitre de cette deuxième partie décrira rapidement (50 pages) comment les sociétés traditionnelles (ternaires) chinoise, japonaise, iranienne ont été confrontées et transformées par la pression coloniale européenne. « À partir du début du XVIIIe siècle, compte-tenu de l’épuisement de l’argent américain qui leur avait permis d’équilibrer jusqu’ici leur balance commerciale avec la Chine et l’Inde, les Européens s’inquiètent de ne plus rien avoir à vendre en échange de leurs importations de soieries, de textile, de porcelaine, d’épices et de thé en provenance des deux géants asiatiques. Les Britanniques entreprennent alors d’intensifier la culture d’opium en Inde afin d’exporter cette production en Chine auprès des revendeurs et des consommateurs qui en ont les moyens et en sont friands. » Deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) plus tard la Chine aura cédé l’île de Hong Kong aux Britanniques, légalisé le commerce de l’opium en plus de payer des tributs de guerre imposants. La libre circulation des missionnaires chrétiens fut aussi imposée à l’empereur Qing. 

C’est aussi dans ce chapitre que Piketty répond à la question que pose toute réflexion sur le colonialisme de cette époque : pourquoi donc les empires Chinois ou Ottoman qui, au XVIe siècle étaient aussi avancés, sinon plus, que les États européens, ont-ils été « dépassés » puis dominés par ces derniers?  Sa réponse : « [L]es pays européens étaient en guerre 95% du temps au XVIe siècle, 94% du temps au XVIIe siècle et encore 78% du temps au XVIIIe siècle (contre 40% au XIXe et 54% au XXe siècle). La période 1500-1800 met en jeu une rivalité militaire incessante entre puissances européennes, et c’est ce qui nourrit le développement d’une capacité fiscale sans précédent, ainsi que de nombreuses innovations technologiques, en particulier en matière de canons et de navires de guerre. (…) La concurrence exacerbée entre États-nations européens de taille moyenne, en cours de formation entre le XVIe et le XIXe siècle, semble bien être le facteur central à l’origine de structures étatiques spécifiques, plus fortement centralisées et plus développées fiscalement que les États en cours de développement des Empires ottoman, chinois ou moghol. » (p. 438-439)

La troisième partie, « La grande transformation du XXe siècle », retrace l’effondrement de la propriété privée de 1914 à 1950, l’émergence de l’impôt progressif et des société sociales-démocrates d’après-guerre. Une période de croissance inégalée grâce à l’accès de tous à l’éducation secondaire et une certaine démocratisation des études supérieures. Mais le rêve démocratique est resté inachevé, la période de libéralisation des échanges laissera en plan les alliés de l’après-guerre, classes populaires et ouvrières pour bénéficier d’abord à ceux qui ont profité de l’accès à l’éducation supérieure, que l’auteur identifiera comme la « gauche brahmane » et la « droite marchande ». Les partis socio-démocrates qui étaient au pouvoir en Europe durant les années 70-80 n’ont pas réussi à se doter d’une politique économique dépassant les frontières nationales, et ont ainsi accepté qu’une libéralisation des flux de capitaux se fasse sans qu’une entente entre les États permette d’identifier les détenteurs de capitaux et de coordonner l’exercice légitime des pouvoirs de taxation des États nationaux. Trop pressés de participer aux jeux de la concurrence internationale qui s’ouvraient alors, on a laissé aux États nationaux le soin de s’occuper des perdants ou des externalités générées par la « globalisation ». Les Allemands et les Français (oui, les socialistes) n’ont pas été en reste devant les Britanniques et les Américains pour faire de cette libéralisation des échanges de capitaux une pierre d’assise des ententes constitutives de l’Europe. 

Propriété privée en europe
Graphique 10.8 page 505

« Résumons. Au XIXe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, l’idéologie dominante consistait à sacraliser la propriété privée et les droits des propriétaires. Puis de 1917 à 1991, les débats sur les formes de propriété ont été surdéterminés par l’opposition bipolaire entre le communisme soviétique et le capitalisme étatsunien, ce qui a engendré une certaine glaciation des discours et de la réflexion. Il fallait être pour l’extension indéfinie de la propriété étatique des entreprises, ou bien pour la société privée par action comme solution à tous les problèmes. Cela contribue à expliquer pourquoi des voix alternatives comme la cogestion et l’autogestion n’ont pas été explorées et approfondies autant qu’elles auraient pu l’être. La chute de l’Union soviétique a commencé par ouvrir une nouvelle période de foi sans limite dans la propriété privée, dont nous ne sommes d’ailleurs pas complètement sortis, mais qui commence néanmoins à montrer de sérieux signes d’épuisement. Ce n’est pas parce que le soviétisme a été un désastre qu’il faut s’arrêter de penser la propriété et son dépassement. Les forme concrète de la propriété et du pouvoir sont encore et toujours à réinventer. Il est temps de reprendre le cours de cette histoire, en repartant notamment des expériences cogestionnaires germaniques et nordiques, et en les généralisant et en les étendant a des logiques autogestionnaires viables, participatives et innovantes. » (598)

La quatrième partie de son livre s’attache à « Repenser les dimensions du conflit politique ». En utilisant systématiquement les données issues des enquêtes post-électorales depuis 1945, Piketty peut retracer une tendance généralisée, identifiable tant en France qu’en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs, où « la gauche électorale est passée de parti des travailleurs à parti des diplômés ». (877) « Dans l’après-guerre, la gauche électorale était dans tous les pays le parti des travailleurs; au cours des dernières décennies elle est devenue un peu partout le parti des diplômés, avec des niveaux de soutien d’autant plus fort que le diplôme est élevé. » (1001)

« [L]es conflits entre les catégories populaires qui ont progressivement déserté la gauche électorale et les nouvelles classes diplômés de la « gauche brahmane » se sont incarnés au cours des dernières décennies (et continue de se manifester aujourd’hui) dans de multiples enjeux de politiques publiques. Cela peut concerner différentes questions concernant l’organisation des services publics, l’aménagement du territoire, les équipements culturels ou les infrastructures de transport. Cela peut également s’incarner dans le conflit entre d’une part les grandes agglomérations, à commencer par l’agglomération parisienne, où sont « montés » vivre et travailler une large part des plus diplômés, et les villes de taille moyenne et les territoires ruraux, moins intégré dans la mondialisation. » (877-878) Le basculement à gauche de la ville de Paris depuis les années 1990-2000, et des phénomènes semblables visibles à Londres ou New York illustrent le phénomène. Une partie de l’opposition entre Montréal et le reste du Québec est sans doute à mettre à cette enseigne. 

« Le sujet de l’impôt et de la répartition de la charge fiscale est également extrêmement sensible, dans un contexte où la gauche au pouvoir a joué un rôle pour mettre en place la libéralisation des flux de capitaux dans les années 1980 et 1990, sans échange d’informations ni coordination sociale et fiscale, ce qui a fortement contribué à accélérer le processus de concurrence au profit des plus aisés et des plus mobiles et à l’alourdissement d’impôts pour les classes perçues comme immobiles (notamment sous forme de taxes indirectes et de prélèvements accrus sur les salaires bas et moyens). » (878) 

De plus le financement et l’accessibilité aux études supérieures est un autre sujet qui divise les catégories populaires et la « gauche brahmane », cette dernière se définissant par sa réussite dans l’échelle de la diplomation. 

« La « gauche brahmane » croit dans l’effort et le mérite scolaire ; la « droite marchande » insiste sur l’effort et le mérite dans les affaires. La « gauche brahmane » vise à l’accumulation de diplômes, de connaissances et de capital humain ; la « droite marchande » s’appuie surtout sur l’accumulation de capital monétaire et financier. (…) Mais les deux camps partagent un attachement fort au système économique actuel et à la mondialisation telle qu’elle est présentement organisée, et qui, au fond, bénéficie assez bien aux élites intellectuelles comme aux élites économiques et financières. » (896)

Deux logiques qui peuvent gouverner en alternance ou en alliance. Mais qui partagent la faiblesse du retrait électoral des catégories populaires. Risques de dé-légitimation du système électoral et de contestations violentes ou solutions autoritaires. Montée (ou retour) des clivages identitaires et religieux, subdivisions de la « gauche brahmane » en un centre-gauche pro-marché et une gauche pro-redistribution plus radicale; et de la « droite marchande » en un centre-droit pro-marché et une droite nativiste et nationaliste. 

La perspective que dégage Piketty dans sa dernière partie vise à sortir l’Europe de la paralysie qu’impose la règle de l’unanimité au Parlement européen, en créant une nouvelle instance1 (l’Assemblée européenne) qui aurait plus de légitimité et serait moins susceptible d’être prise à parti par les différentes nations car elle serait composée majoritairement de représentants choisis parmi les élus des États nationaux en plus de représentants issus du Parlement européen. « Le point central est de se donner un espace de délibération et de décision démocratique permettant d’adopter des mesures fortes de justice fiscale, sociale et climatique au niveau européen. » (1035)

Une Europe plus solidaire où les dettes des États ne seraient plus jouées les unes contre les autres, au plus grand bénéfice des bailleurs et au détriment des membres les plus pauvres… Une « Assemblée des parlementaires européens » qui se donnerait les moyens de contrer l’évasion fiscale et la compétition à la baisse entre les États, et regagnerait ainsi le pouvoir de mettre à contribution les hauts revenus et grands patrimoines. Une Europe « participative » en ce qu’elle favoriserait (obligerait) la participation des travailleurs aux conseils d’entreprises, en s’appuyant sur les exemples des pays nordiques et de l’Allemagne. 

Une des mesures les plus audacieuses proposées par l’auteur est sans doute celle visant le « partage patrimonial », la « dotation universelle en capital ». Afin de réduire la tendance à la concentration de la richesse entre des mains de moins en moins nombreuses, Piketty propose de ponctionner annuellement une partie de ces richesses pour la redistribuer, à hauteur de 60% du patrimoine moyen (équivalant à 120 000€, le patrimoine moyen étant évalué à 200 000€), à chaque jeune de 25 ans ! 

À la première lecture je me suis dit : Quel gaspillage ! Alors que nous avons collectivement tant de défis à relever, comment justifier la redistribution « à tout vent » de cette capacité d’agir ? Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui ont 26 ans au moment du passage d’une telle loi ?

En y réfléchissant et en relisant ces derniers chapitres cette proposition m’apparaît de plus en plus intéressante. En effet, si tous les nouveaux revenus générés par le retour de ponctions plus importantes sur les grands patrimoines et les hauts revenus étaient concentrés entre les mains de l’État, cela risquerait de conforter la position de la « gauche brahmane » mais ne gagnerait pas l’adhésion du centre droit, la « droite marchande », à qui l’on demande déjà de faire une place aux travailleurs dans les processus décisionnels des entreprises… La formule de « redistribution patrimoniale » permettrait aux jeunes de participer financièrement, en devenant actionnaires ou partenaires des entreprises en plus de gagner, en tant qu’employés, une représentation administrative. La même formule permet, de plus, de satisfaire aux exigences de la « gauche pro-redistribution ». De fait, ce partage patrimonial permettrait à des jeunes de se réaliser dans des projets structurants de moins en moins accessibles dans l’état actuel de concentration des richesses : faire un premier paiement sur une maison; payer pour des études supérieures; lancer son entreprise avec d’autres… 

Il faut se rappeler que les taux d’imposition (aux USA) sur les plus hauts revenus avaient été de 81% en moyenne de 1932 à 1980 lorsque Reagan les ramena en 1986 à 28% ! Ce qui explique la remontée de la concentration des richesses où en en 2010, le décile (10%) supérieur possédait plus de 70% des richesses privées du pays.

Propriété du décile supérieur
Graphique 13.8, page 782

L’audace des propositions de Piketty, tant au niveau politique qu’économique, nous rappelle que les institutions que nous avons sont celles que des humains comme nous ont adoptées. « L’idée selon laquelle les valeurs et les institutions démocratiques ‘occidentales’ auraient atteint une sorte de perfection unique et indépassable a clairement quelque chose d’absurde. » (729) La réflexion sur le dépassement du capitalisme, qui s’est pratiquement arrêtée depuis la chute de l’URSS, doit être renouvelée. Un dépassement qui n’implique pas la disparition du capital mais son partage et l’évolution vers des formes nouvelles de « propriété temporaire » et de participation. Piketty ne tire pas ces perspectives miraculeusement de son chapeau mais bien en tant que leçons apprises des développements et bifurcations historiques du dernier siècle. 

Malgré la longueur de ce billet je n’aurai fait qu’effleurer la richesse du matériel offert par Piketty. Ce n’est certes pas un résumé, plutôt une invitation à plonger vous-même dans cette œuvre… ou du moins en suivre les échos qu’elle aura dans l’espace public. 

Note : L’ensemble des tableaux et graphiques du livre ainsi que les données sur lesquelles ils sont appuyés sont disponibles (et plus car il y a des tableaux annexes) à l’adresse suivante : http://piketty.pse.ens.fr/fr/ideologie

  1. Voir le Manifeste pour la démocratisation de l’Europe – www.tdem.eu  (retour)

La Transition, sous trois (ou quatre) angles (1)

J’ai arrêté temporairement ma lecture du livre de Piketty, Capital et Idéologie, volumineux ouvrage de 1200 pages, pour lire le dernier livre de Laure Waridel : La transition c’est maintenant. Après quoi j’ai senti le besoin de revenir  à un livre que j’avais parcouru plus que lu, tant j’étais irrité par son ton grandiloquent : Le New Deal vert mondial, ou Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 – Le plan économique pour sauver la vie sur terre. (Rien de moins !), par Jeremy Rifkin. Cet éternel optimiste (La fin du travailLa civilisation empathique, Le rêve européen…) ou plutôt ce vendeur de solutions, colporteur de projets de société, de visions d’avenir : la troisième (ou quatrième ?) révolution technologique… 

Pour Rifkin, l’État fédéral ayant ainsi regagné une capacité d’initiative, les promoteurs de ce New Deal vert pourront soutenir les États (-Unis), les comtés, les villes, en mobilisant notamment les fonds de pension, les capitaux privés aussi, à certaines conditions, dans certains cadres. Il propose même un nouveau business model (Sociétés de services énergétiques, résumées par leurs initiales anglaises, ESCO), reliant l’utilisateur à un fournisseur plutôt que l’acheteur à un vendeur1. Relation à long terme permettant de planifier et suivre l’évolution d’une transformation ou d’un programme sur 15-20 ans. Pour Rifkin la sortie de l’économie fossile est un élément d’une autre « révolution » du mode de production, associant à chaque fois, une source d’énergie, un mode de locomotion, un mode de communication (échange ?). L’ère du pétrole et des énergies fossiles tire à sa fin et sera remplacé par une ère d’énergies propres et décentralisées, résilientes parce que connectées. Tant qu’à isoler les maisons pour économiser de l’énergie, autant les connecter et les rendre « intelligentes ». Tant qu’à transformer les procédés industriels pour y remplacer la combustion de charbon, de pétrole et de gaz, autant relier ces entreprises à des circuits de fournisseurs-utilisateurs participant d’une économie sinon circulaire, du moins éclairée. 

La gouvernance démocratique d’une telle « révolution » est assurée, dans le plan de Rifkin, par des assemblées de pairs, réunissant quelque 300 personnes issues des divers milieux d’une ville, un quartier ou une région, processus auquel participent les  structures traditionnelles de représentation (ex. : élus et fonctionnaires de la ville ou de l’État) notamment en offrant le soutien nécessaire à ces processus de réflexion et de délibération critiques et stratégiques. Cette proposition de Rifkin s’appuie sur une expérience menée par son groupe dans trois communautés d’Europe. 

Finalement le texte de Rifkin est un « pep-talk » pour les nombreux tenants d’un éventuel Green New Deal, qui lance des idées, des chiffres pour indiquer des pistes possibles ou des cibles atteignables. Je ne suis pas certain qu’il ait mesuré vraiment l’ampleur des investissements à faire… et je crois qu’il donne une importance démesurée aux fonds de pension qui, s’ils mobilisent en effet beaucoup de capitaux, n’en disposent pas facilement ou à court terme. Et puis, le projet de REM de la Caisse de dépôt québécoise est donné en exemple d’un fonds de pension engagé dans la Transition… Un projet qui s’est décidé sans véritable débat public, sans intégration avec les autres plans publics de transport, et qui risque de coûter très cher au trésor public pendant des décennies. Si c’est le genre d’implication des fonds de pension dont on parle, ça fera beaucoup d’heureux parmi les compagnies de hautes technologies et d’infrastructures lourdes, mais à quels coûts pour les autres ? 

En proposant une connexion maximale entre les industries, les communautés, comme un élément constitutif de cette « révolution de l’énergie propre et du numérique », au moins deux questions se posent à l’évidence. Comment éviter que les grands propriétaires actuels du Big Data ne deviennent encore plus gros et puissants dans une société plus connectée et que cela nous conduise à la société totalitaire du Big Brother ? Et puis, si cette connexion continentale doit s’intégrer à une connexion mondiale, la « Pangée numérique » de Rifkin, comment éviter que des sociétés non-démocratiques, sous la coupe de pouvoirs hyperpuissants parce que hyper-concentrés, ne viennent pirater, infiltrer, manipuler ces échanges numériques ? Réponse de Rifkin :

« Vu mon expérience en Chine, je ne pense pas que ce soit l’intention du gouvernement chinois. (…) Il est inimaginable qu’une superpuissance prenne en otage des milliards de personnes de différentes communautés (…). Il faut préserver la liberté de chaque localité et de chaque région, qui doivent contrôler leurs infrastructures comme un bien commun. (…) Nous sommes à un tournant de l’histoire, qui nous oblige à nous faire confiance et à oublier nos divisions politiques. » 

Nous faire confiance et oublier nos divisions politiques… C’est vrai que, comme discours à livrer devant une assemblée de pairs, issus de différents réseaux et partis, ça se tient. Comme stratégie de développement international, je suis moins sûr. 

Le reproche qu’on pourrait faire à Rifkin, on peut aussi le faire aux deux autres (Waridel et Piketty) : on ne voit pas très bien sur quelle base sociale, en s’appuyant sur quelles forces organisées on pourra amorcer et réaliser dans les temps voulus une telle transformation radicale.  

La lecture contiguë des trois livres, soit Le New Deal vert mondial, de Rifkin, après celle de Waridel, La transition, c’est maintenant, et de Piketty, avec son Capital et idéologie, fait ressortir les trois cultures, les trois mondes dans lesquels sont ancrés les auteurs, l’Europe, l’Amérique et le Québec. Je reviendrai dans un prochain billet sur les propos de Waridel, bien ancrés dans le contexte québécois, et ceux de Piketty qui retrace l’évolution de « modes de justification des inégalités » sur plusieurs siècles et à l’échelle de trois continents (Europe, Amériques, Asie). 

Deux des sources citées par Rifkin à l’appui de son projet de réseau électrique continental d’énergie propre : 

Carte tirée du premier document (Analysing…).

Sans prétendre avoir lu le détail de ces publications, je n’ai pu m’empêcher de situer les ressources hydro-électriques du Québec, dans ce contexte, comme une immense « batterie », une réserve d’énergie disponible « à la demande » (on ouvre ou on ferme les barrages) qui prend un sens stratégique quand on vise à développer à grande échelle l’éolien et le solaire. Et d’ailleurs, le PDG d’Hydro-Québec disait aujourd’hui la même chose dans La Presse: « la société d’État pourrait devenir la « batterie » du nord-est du continent. » !

  1. Les ESCO, comme nouvelle forme de partenariat public-privé mais ayant des ressemblances avec les “investissements à impact”, où l’entreprise est redevable de sa performance pour obtenir le soutien public (profit) de son investissement.  (retour)

financer et orienter la Transition

avec Gaël Giraud et Mariana Mazzucato

Une entrevue (qui porte un bien mauvais titre à mon avis) d’une heure trente-sept, qui passe comme un quart d’heure !, avec Gabriel Giraud, conseiller économique de la haute fonction publique française qui est aussi jésuite. Une leçon d’économie et d’écologie. Une leçon de vie aussi. Les questions posées par l’interviewer de la chaine ThinkerView sont parfois abruptes, ou surprenantes, comme l’est la première question portant sur… l’apocalypse dans la Bible ! Mais les réponses valent par leur élégante clarté. 

Même si nous devenions tous des « saints » (ou sains ?) en matière de choix de vie et de consommation (finis les voyages en avion, les automobiles individuelles, finie la viande…) cela ne nous permettrait que de réaliser 25%, le quart de notre objectif : soit devenir « carbo-neutre » aux environ de 2050. Et c’est un objectif incontournable, si nous voulons avoir quelque chance d’éviter un climat qui s’emballe, et atteint des +6, +7, +8 °C mettant carrément la vie humaine en danger. Et l’économie financière, on n’en parle plus : « à 4° les compagnies d’assurance n’assurent plus. ». 

Il faut donc une intervention collective, une transformation profonde et rapide des processus et des règles que suivent les grandes entreprises et institutions. Mais comment, avec quels moyens (financiers, institutionnels) entreprendre un tel chantier ? 

À la question, toute légitime : « Combien ça coûte ? Avons-nous les moyens ? », Giraud répond clairement oui. « Entre 50,000 et 90,000 G$, milliards de dollars étalés sur les 15-20 prochaines années. Ce qui représente à peu près l’équivalent du PIB mondial d’une année. » Sur 15 ans, c’est faisable. « 240,000 G$, c’est ce qui circule aujourd’hui sur la planète. » « La plupart (neuf sur dix) des transactions financières ne concernent pas l’économie réelle. »

Il faut non seulement trouver ces 50,000 G$, il faut aussi les investir de manière efficace, c’est-à-dire en évitant le « greenwashing » et la peinture verte sur des projets qui n’auraient pas d’impact ou en auraient de contraires à ceux visés. Dans le cas de l’Europe, il faut sortir les investissements verts du déficit public, contournant ainsi la « règle du 3% de Maastricht » qui limite les États membres à un maximum de 3 % de déficit budgétaire. Cela a déjà été fait, lors de la crise de 2008, avec la création d’une instance (la SFEF – la Société de financement de l’économie française) relativement indépendante de l’État qui a pu racheter les mauvaises créances des banques sans pour autant affecter le déficit public (portion du vidéo sur cette dernière question (SFEF) à partir de 1:07:35). 

Pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 il faudra que la Banque centrale européenne (BCE) privilégie les investissements verts. Actuellement elle refuse en disant qu’elle ne privilégie aucun secteur. « La BCE doit racheter toutes les créances vertes des banques », dit-il. Et cela à hauteur de plusieurs milliers de milliards par an pour l’Europe. 

Mais comment déterminer les projets à soutenir, les infrastructures à construire ? Une telle compétence se développera à travers l’expérience et en s’appuyant sur les initiatives, les mouvements qui creusent et poussent, depuis des décennies parfois, pour porter ces valeurs et inventer un nouveau monde plus respectueux de la vie. Il me semble évident que les partis politiques, dans leur forme actuelle, ne peuvent prétendre embrasser l’ensemble des mouvements et forces qui devront participer de l’effort collectif. Nous ne pouvons imposer le changement d’en haut mais il faudra rassembler et concerter les parties prenantes grâce à des instances, des cadres institutionnels reconnus, légitimes aptes à proposer des plans crédibles financés de manière appropriée. 

Depuis plusieurs années Mariana Mazzucato défend l’idée de redonner au pouvoir public sa marge de manœuvre et sa capacité d’initiative. Elle rappelle à quel point le discours dominant néglige ou oblitère la part publique dans des innovations qu’on place comme fleurons de l’initiative privée : « le fameux iPhone d’Apple, dont presque tous les éléments importants — de l’Internet au GPS en passant par l’écran tactile et le système d’aide vocal — n’auraient jamais vu le jour sans des investissements directs des gouvernements. » (Le Devoir, 19 septembre 2015). Avec la parution de son livre The Value of Everything, elle démontrait avec verve que « pour sauver notre économie de la prochaine crise inévitable et favoriser la croissance économique à long terme, nous devrons repenser le capitalisme, le rôle des politiques publiques et l’importance du secteur public et redéfinir la façon dont nous mesurons la valeur dans notre société. » 

Dans une entrevue récente du magazine Wired.UK, This economist has a plan to fix capitalism. It’s time we all listened, on retrace les récentes étapes du parcours académique et professionnel de cette économiste Italo-Américaine qui s’est élevé depuis des années contre un discours idéologique faisant croire à la toute puissance du marché quand il s’agit d’innover et à l’impotence de l’action publique et gouvernementale en ces matières. « Il y avait cette conviction que si nous n’avions pas de Google ou Facebook Européens, c’est que nous ne souscrivions pas à l’approche de marché libre de Silicon Valley. C’était juste une idéologie: il n’y avait pas de marché libre dans la Silicon Valley. » « Entre 2003 et 2013, les sociétés cotées à l’indice S&P 500 ont utilisé plus de la moitié de leurs bénéfices pour racheter leurs actions afin de doper le cours des actions, au lieu de les réinvestir dans de la recherche et du développement. »

Après qu’elle eut conseillé divers gouvernements d’Europe et d’Amérique, le Parlement européen vient d’approuver (après plusieurs consultations) la proposition de madame Mazzucato pour le programme de recherche et innovation Horizon Europe orienté vers 5 grandes missions : adaptation au changement climatique; cancer; des océans, des mers, des eaux côtières et intérieures en bonne santé; des villes intelligentes et neutres pour le climat; et la santé du sol et la nourriture. Un « comité de mission » de 15 experts pour chaque domaine sera nommé par la Commission européenne. 

Bon, ce ne sont pas encore des comités habilités à financer la transition verte, ou un « New Deal » vert, mais ils pourraient certainement contribuer à en soutenir les décisions. Il est certain que ça prendra plus que des comités d’experts pour réaliser la Transition. Il faudra des politiques, des programmes, des coalitions, des investissements publics et privés… tout cela en lien avec des mouvements sociaux, des organisations politiques. Comme je le disais dans le billet précédent, plusieurs pays ont connu dans un passé récent des périodes de transformation rapide soutenues par des investissements structurants (reconstructions d’après-guerre, libérations nationales, « révolution tranquille » au Québec…). Ce n’est donc pas inimaginable.

Il faut seulement se défaire de ces idées folles comme « seul le profit et les lois du marché peuvent orienter l’innovation et le développement économique » ou « nos gouvernements n’ont pas les moyens », ou encore « il est trop tard ». Oui, il est tard. Mais avons nous vraiment le choix ?

Ne vous privez pas du plaisir d’écouter, en français, un expert de l’économie financière décrire en des mots simples les leviers à mettre en oeuvre pour atteindre cet objectif collectif incontournable : devenir carbo-neutre d’ici 2050. Pour aller plus loin avec Giraud : Illusion financière.

La maison brûle, de N. Klein

La maison brûle, il faut agir. Ce n’est plus assez de dire Non, de critiquer, il faut faire des propositions, concrètes et audacieuses qui soient à la hauteur des défis. 

Le dernier livre de Naomi Klein, La maison brûle, est composé de conférences prononcées ces dernières années ou de commentaires sur des évènements récents qui lancent un appel éloquent à une action rapide, urgente, pour mettre en branle une transition qui ne fera pas que confronter les effets des changements climatiques mais aussi devra réduire les inégalités, entre les pays, entre les gens. 

Le récit commence par une introduction (Nous sommes le feu de forêt) au temps présent, mars 2019, moment de manifestations internationales pour l’environnement. Suivent des textes présentés chronologiquement :  juin 2010 (Un monde perforé), moment de la crise Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique; novembre 2011 (Le capitalisme contre le climat), où elle fait un retour sur les années de néolibéralisme et la pénétration de son idéologie : « En 2007, selon un sondage Harris, 71 % des États-Uniens étaient d’avis que la consommation incessante de combustibles fossiles altère le climat; en 2009, cette proportion était tombée à 51 %; en juin 2011, elle avait encore chuté pour atteindre 44 %. » Elle résume son propos : « Contrer le réchauffement planétaire requiert de contrevenir à toutes les règles du libre marché, et ce, de toute urgence. Il faut reconstruire le secteur public, révoquer les privatisations, relocaliser de larges pans de l’économie, rompre avec la surconsommation, renouer avec la planification à long terme, imposer une réglementation stricte et un fardeau fiscal digne de ce nom aux grandes entreprises – voire en nationaliser certaines –, réduire les dépenses militaires et reconnaître que les pays du Nord ont une dette envers les pays du Sud. » Ce qui constitue un assez bon résumé du recueil.

Suit un court texte sur les dangers et tentatives actuelles, en cours de la géo-ingénierie (La géo-ingénierie, ou l’art de naviguer en eaux troubles, octobre 2012). 

Le texte suivant, daté d’octobre 2013 (Quand la science affirme qu’une révolution politique est notre seul espoir),relate certaines interventions faites au congrès annuel de l’American Geophysical Union qui réunissait cette année-là 24 000 personnes à San Franciso. Elle cite des scientifiques, dont plusieurs reconnaissent que le retard pris dans les actions à porter exige maintenant des mesures plus radicales : « [L]es tergiversations politiques et la timidité des mesures adoptées (sur fond d’explosion des émissions) ont entraîné une telle perte de temps qu’il faut maintenant procéder à des réductions si draconiennes qu’elles mettent en cause la logique expansionniste. » Des critiques sévères sont adressées à ceux qui « pour entretenir leur image de gens raisonnables dans les milieux néolibéraux, ces savants minimisent les implications de leurs résultats de recherche. » « Chose plus inquiétante, alors que les «budgets carbone» s’épuisent, les scientifiques s’intéressent de plus en plus à la géo-ingénierie, qui présente l’avantage de ne pas mettre en cause les diktats des économistes. » Je souligne. 

Elle cite Kevin Anderson, un des plus éminents climatologue du Royaume-Uni : « Aujourd’hui, après vingt ans de simulacres et de mensonges, le respect de cette limite de 2 °C exige une transformation révolutionnaire de l’ordre politique et économique établi. » 

Le texte de 2015, Un Vatican de gauche?, relate sa participation au lancement de Laudato Si, encyclique du pape François sur l’environnement, au Vatican. Elle est impressionnée (« pendant ces trois jours à Rome, j’ai vu prendre forme un évangélisme écologique »), exaltée ? ( « It’s thrilling » traduit par « Il est exaltant » ?) Palpitant, saisissant ou même sensationnel comme suggérés par Google… Pour ma part j’aurais dit curieux, ou intriguant, le reste de la phrase décrivant une certaine « dissonance cognitive » dans le fait de discuter de ces choses dans un auditorium nommé en l’honneur de saint Augustin, « ce théologien dont la méfiance à l’égard des réalités corporelles et matérielles a profondément marqué l’Église catholique ».

Ce texte est le seul qui se termine par un post-scriptum, où elle avoue être déconcertée à la relecture de son texte. Son ton était en effet plutôt enthousiaste devant la radicalité des positions promues par l’encyclique et devant l’ouverture de l’appareil à l’idée de porter cette « bonne nouvelle » partout… La puissance de l’Église catholique comme alliée dans la bataille du climat, c’est pas rien ! Mais les difficultés ou l’incapacité du Vatican à « forcer ses propres dirigeants à reconnaître leur responsabilité dans les agressions sexuelles subies par tant d’enfants et de nonnes (…) mine l’autorité morale du pape sur d’autres enjeux, dont la crise du climat. »

Le texte de septembre 2016, Un bond vers l’avant: mettre fin au récit de l’infinitude, relate les intentions et le processus d’écriture du manifeste The Leap, (Un bond en avant), rédigé par 60 militants liés à des organisations d’horizons différents, à la veille de l’élection canadienne de 2015. Le peu d’impact sur la campagne et ses résultats, pour ne pas dire le flop de ce manifeste auraient mérité une plus profonde introspection, peut-être ? Mais on ne change pas des idées promues et chantées depuis 40 ans par la droite néolibérale en une campagne électorale. Il y avait dans ce manifeste l’affirmation, la reconnaissance du besoin de passer d’une coalition des « contre » à un regroupement des « pour ». Il faut construire d’autres récits, « des récits qui reconnaîtront les limites du monde naturel et de tous les êtres qui l’habitent, et qui nous apprendront à prendre soin les uns des autres et à régénérer le vivant en respectant ses limites. Des récits qui mettront fin une fois pour toutes au mythe de l’infinitude. »

Les deux derniers chapitres ainsi que l’épilogue portent sur le Green New Deal

Klein rappelle la force des mouvements populaires, syndicaux et intellectuels qui ont poussé et lutté pour obtenir le New Deal et le Plan Marshall des années 30 et de l’après-guerre. C’était « une époque où les mouvements progressistes étaient mobilisés à un point tel que ce programme (qu’on jugerait radical de nos jours) semblait alors le seul moyen de prévenir le déclenchement d’une révolution à grande échelle. » Elle critique les porteurs d’une version trop lâche de l’appellation Green New Deal, où l’on ne s’engagerait pas à laisser le pétrole dans le sol… ou l’on ne prendrait pas les moyens pour « que les salaires issus des bons emplois écologiques qu’il créera ne soient pas immédiatement affectés à des modes de vie fondés sur la surconsommation ». 

Ce ne sont pas seulement nos transports et nos manières de produire de l’électricité qu’il faut changer mais bien notre conception du plaisir, du bonheur, de la réussite. « La transition passe par l’imposition de limites strictes à la consommation. Mais il faut aussi offrir aux gens de nouvelles possibilités de produire du sens tout en dissociant la notion de plaisir du cycle sans fin de la consommation, que ce soit par le financement public des arts ou un accès universel à la nature. » Elle cite George Monbiot, journaliste à The Guardian, « le nécessaire sur le plan personnel et le luxe sur le plan collectif, [sous forme de] parcs et de terrains de jeu extraordinaires, de piscines et de centres sportifs publics, de galeries d’art, de jardins communautaires et de réseaux de transport en commun». Et l’économiste Kate Raworth [qui disait] dans un essai intitulé La théorie du Donut: l’économie devrait «satisfaire les besoins de tous, dans la limite des besoins de la planète». Si certains secteurs devront décroître, « la transition créera aussi de nouveaux plaisirs et de nouvelles sources d’abondance. » Klein poursuit : « Je suis fermement convaincue qu’on ne réglera pas la crise sans adopter une nouvelle vision du monde, fondée sur une philosophie du soin et de la réparation. Il faut réparer le territoire. Réparer les biens matériels. Réparer les rapports sociaux. Réparer les relations entre pays. »

Un petit vidéo de 7 minutes, à la production duquel elle a participé, mais aussi Alexandria Ocasio-Cortez comme narratrice : A message from the futur with Alexandria Ocasio-Cortez

Pour contrer le défaitisme, il faut montrer que c’est possible. Ce sera difficile, mais ça en vaut la peine. Une transformation aussi radicale du transport, de l’habitation, de l’énergie, de l’agriculture, de la foresterie… c’est presqu’inimaginable, dit Klein, pour la plupart des gens. 

Pourtant, n’est-ce pas ce que nous avons connu, au Québec, durant les années 60 ? Une transformation rapide et importante des moeurs, des valeurs, des comportements et des modèles de réussite. Ce n’était pas qu’un abandon de la religion, c’était aussi une période de grande créativité, de développements sociaux, économiques, culturels et institutionnels intenses. 

Klein rappelle l’importance de la production artistique (des centaines de milliers d’oeuvres produites avec le soutien public) dans le cadre du New Deal. Elle termine avec un épilogue résumant en neuf arguments les atouts d’un New Deal vert. Le dernier : Nous sommes nés pour ce moment !

C’est un texte stimulant, roboratif que nous livre Naomi Klein. Une pierre à l’édifice collectif. Certaines questions restent, évidemment. C’est un processus, un « work in progress ». Des questions sur la construction de nouvelles institutions, qui donneront à l’action publique, collective une nouvelle capacité d’initiative et d’action. Des questions sur le financement de telles initiatives, sur les coûts de cette Transition. 

Deux entrevues avec deux économistes, Mariana Mazzucato et Gaël Giraud, amènent des pistes de réflexion et de réponse à ces questions seront examinées dans mon prochain billet. 

« Sainte » Greta et ses détracteurs

Quel mépris, à peine voilé sous forme de blague, s’exprime quand on surnomme la jeune activiste suédoise de « sainte Greta » ! En accusant de sainteté l’activiste on laisse entendre que le discours de la jeune femme n’est pas sérieux, qu’il est irrationnel… religieux.

Il y a quelque chose de vicieux, de rétrograde dans ces attaques et accusations de bondieuserie lancées à un mouvement et une parole éthiques et volontaires, appelant à une action collective concertée devant les conséquences de nos actions, notre mode de vie, trop longtemps négligées, oubliées et cachées au nom, justement, du respect de nos choix privés, de l’entreprise privée, de la liberté individuelle… 

Pour en finir avec la peur de la parole religieuse

Une re-légitimation, une actualisation de la Parole religieuse pourrait servir à donner plus de poids moral, une profondeur éthique à certaines décisions, certains choix difficiles qui se posent et se poseront. Les vecteurs et paramètres de la délibération publique, dans notre monde laïc, démocratique et libéral, sont dominés par le poids, l’importance des libertés individuelles et de la vie privée. 

Finis les sermons moralisateurs, culpabilisants d’antan… les dénonciations et imprécations lancées du haut de la chaire le dimanche. On peut s’abonner à la chaire, la chaîne qui convient à ses valeurs, à ses croyances – à son style – et y trouver des modèles à son goût, des dénonciations qui nous parlent, des récits qui nous ressemblent. 

La religion est une affaire privée. Et même, pensent plusieurs athéistes (sans toujours le dire), elle est une forme de croyance réservée aux faibles, à ceux qui ont encore besoin d’icônes et de vérités fortes, incontestables. Parce qu’ils peinent à penser librement, de manière autonome ; parce qu’ils ne possèdent pas les outils nécessaires à la pensée rationnelle, scientifique. Le caractère privé de la croyance en la parole religieuse a pu se trouver conforté dernièrement par le long et douloureux débat entourant la laïcité de l’État québécois. 

L’influence unificatrice de la religion s’est effritée – au cours du siècle dernier – compensée au début par la montée des grands médias et des grandes écoles, tout comme s’est effrité le sentiment d’appartenance et de communauté d’intérêt qui unissait les collectivités, locales, régionales ou nationales. 

Par ailleurs la religion n’a jamais été aussi univoque, monolithique qu’on peut bien le penser aujourd’hui. C’était une autre époque qu’il ne faudrait pas caricaturer outre mesure. Car au-delà de leurs habits religieux les infirmières, enseignants, enseignantes éduquaient, soignaient. Aujourd’hui ces fonctions ont été sécularisées et les canons de l’Église ont été remplacés par les codes de déontologie, les programmes cadres et comités d’éthique mais aussi par les guides de pratique et grilles de statistiques d’intervention à remplir. 

Que la religion ait cessé d’occuper cette place prépondérante implique-t-il qu’elle doive disparaitre ? Que la Parole religieuse soit devenue quelque chose d’historique, de passé, de folklorique ? Oui, les vieilles institutions religieuses ont un lourd passé d’erreurs de jugement, de scandales et même d’atrocités. Un passé suffisamment noir pour éloigner les néophytes et conforter les mécréants !

Parce que la science ne dit pas tout : il n’y a pas de formule scientifique éprouvée pour tracer le droit chemin vers l’équité, vers une société… juste ? solidaire ? libre ? heureuse ? durable ? ou bien, rendus où nous en sommes, tout simplement viable ?

Pas encore « sainte Greta », mais oui, peut-être « sœur Greta », sœurs et frères dans un mouvement, une action collective engageante, responsable, effective, immédiate. Cette présence au monde, que d’autres appelleront conscience sociale ou encore solidarité. Une parole qu’on peut qualifier de « parrêsia », cette parole vraie, franche, qui ose dire même ce que le Prince ne veut pas entendre… Michel Foucault développe, dans cette conférence inédite de 1983, les différents sens du mot parrêsia : politique (dans un contexte démocratique ou encore en tant que conseil du Prince) et éthique, où la vérité a besoin d’une base éthique pour être comprise et exprimée… La « Note de présentation » du texte de Foucault permet de resituer ce moment dans les travaux des dernières années du philosophe, notamment dans le cadre de ses dernières années de cours (1982-1984) au Collège de France (L’herméneutique du sujetLe gouvernement de soi et des autresLe courage de la vérité) . 

La parole franche est aujourd’hui plus que nécessaire. Mais il s’agit plus que d’une discussion intellectuelle autour d’arguments vérifiables et de risques comptabilisables : la parole qu’il faut dire et entendre doit conduire chacun de nous à une transformation non seulement de nos idées et notre point de vue, mais de nos vies : une métanoïa. Ce qui fera l’objet de mon prochain billet : Parrêsia, métanoïa et vérité avec Bruno Latour, Michel Foucault et Dominique Collin. 

parrêsia, métanoïa et vérité

« Situation tordue : il a honte de ce qu’il entend le dimanche du haut des chaires quand il se rend à la messe ; mais honte aussi de la haine incrédule ou de l’indifférence amusée de ceux qui se moquent de ceux qui s’y rendent. Honte quand il y va, honte quand il n’ose pas dire qu’il y va. Il grince des dents quand il entend ce qui se dit à l’intérieur ; mais il bouillonne de rage quand il entend ce qui se dit à l’extérieur. » Bruno Latour, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse.

Dans un texte qui coule comme un sermon sur la montagne, écrit comme d’une seule phrase sans chapitre ni intertitres, qui passe de la narration à la troisième personne, à la seconde, à la première, selon les angles et questions posés. Un discours qui souhaite s’adresser autant à ceux qui sont dans l’église que ceux qui sont en dehors… Des gens qui s’opposent radicalement à propos de croyances et d’incroyances, de l’existence ou de la non-existence de D., mais qui peuvent être rejoints, selon lui, par une parole qui est encore religieuse mais renouvelée, redite avec des mots d’aujourd’hui, avec parrêsia, cette assurance et franchise dans la parole adressée, entre autres aux puissants, au tyran même (M. Foucault, 1982, D. Collin, 2018). Ce ne serait pas exagéré de dire que Greta Thunberg s’adresse aux foules et aux médias avec parrêsia !

Ce n’est pas ce dont on parle mais la manière dont on le fait. « Une parole qui fait ce qu’elle dit qu’elle fait. » C’est à une analyse des conditions de félicité ou d’infélicité de la parole religieuse que Latour se livre, accompagnant les courants, suivant les méandres de purification, rationalisation, démystification… de la parole religieuse qui n’ont fait que l’alourdir et en opacifier le sens. Même s’il annonçait d’entrée de jeu qu’il ne souhaitait pas se mettre les croyants à dos, il pousse tout de même très loin sa critique des grands dogmes. Après avoir suggéré de laisser tomber le dogme de la vierge Marie, « résultat d’une rationalisation rendue nécessaire par l’invention précédente d’une expression ‘Fils de Dieu’ », tout comme le récit du tombeau vide, « une broderie ajoutée plus tard pour lisser le récit de résurrection trop rugueux ». Il poursuit : « Et pendant qu’on y est, qu’on se débarrasse des reliques, du suaire et de toutes ces vierges de plâtre aux seins remplis de lait, aux cils remplis de larmes, de tous ces crucifix de bois dégoulinants de sang qui encombrent le sanctuaire. » (p. 110) « Qu’on en revienne aux seuls récits capables de sauver ceux qui les lisent. » Ici j’ai buté… je trouvais ça un peu fort… mais dès la phrase suivante, il se révise : « Hélas cette solution est aussi impraticable que celle de la purification. Si l’on commence à s’engager dans la voie de la « dérationalisation », de la « démythologisation », il ne restera plus rien. » 

 « Depuis combien d’années, combien de siècles, les professionnels de la parole, les clercs, se sont-ils retrouvés devant une période contemporaine qu’ils ne détestaient pas de toutes leurs tripes ? Les idoles, le matérialisme, le marché, le modernisme, les masses, le sexe, la démocratie–tout leur a fait horreur. Comment auraient-ils trouvé les paroles justes? Ils voulaient convaincre un monde qu’ils haïssaient de toute leur âme. » (p. 197)

Bruno Latour fait son mea culpa de baby boomer car « il a cru, lui aussi, comme tous ceux de sa génération, les baby boomers, dans la disparition inéluctable de la chose religieuse… Pourquoi les progressistes ont-ils si longtemps partagé l’illusion que l’opium du peuple allait céder devant les forces d’émancipation et de liberté ? [Ces baby boomers] ont profité à fond du catéchisme comme de l’école, des humanités comme des sciences, de l’histoire comme de la géographie, de l’État comme de la politique – mais à leurs enfants qu’ont-ils légué? L’autonomie. Car c’est au nom de la sainte liberté qu’ils ont détruit les institutions qui les avaient accouchés à l’existence. » (p. 77)

« La catholicité ne consiste pas à répandre la bonne parole jusqu’aux confins de l’univers, mais à produire de toutes pièces et en tous lieux, par la seule entremise d’une parole risquée, l’exigence future d’un universel à négocier. » (p 196) L’exigence future d’un universel à négocier : n’est-ce pas là où nous en sommes ? « [D]es actes de langage qui transforment les interlocuteurs », « ces paroles (…) qui ne transportent nulle part, et surtout pas plus loin et plus haut, mais qui vous transforment maintenant, vous, dans le moment même où l’on s’adresse à vous. » (p.44)

Ce sont des termes très semblables qu’utilise Dominique Collin, dans Le christianisme n’existe pas encore : « Le christianisme n’a pas vocation à conserver l’Évangile mais à l’inventer comme parole capable de dire à l’être humain d’aujourd’hui à quelle vie vivante il est promis. » (p 38-39) Ou encore, « le message chrétien n’est pas un texte scolaire qu’il faudrait décoder mais un évènement de parole qu’il faut dire avec parrêsia. » (p 172) « Celui qui parle avec parrêsia ne cherche pas à intéresser. » Il faut dire LA vérité, les vérités peut-être, mais pas seulement celles que veulent entendre les citoyens, les électeurs, les membres. Ce qui revient à une mauvaise utilisation de la parrêsia (Foucault). 

Pour Collin, « L’évangile est une puissance de vie bonne capable de nous sauver de nos penchants nihilistes. » (p 50) Il dira aussi « la perte, qui seule rend possible l’existence du soi » (p 97). « L’évangile montre comment, à partir du moi qui désespère de lui-même, une puissance est donnée afin de faire émerger son soi véritable – le salut du Nouveau Testament n’est rien d’autre. » (p 152) « La grâce d’être justifié d’exister ». La perte, la désespérance, le soi véritable qui émerge, c’est à une métanoïa que le chrétien est convié. Tout reprendre à neuf, renversement de la pensée… conversion. Carl Jung utilise le terme de métanoïa pour parler de transformation de la psyché dans un processus d’individuation et de guérison. 

À mi-parcours de ma lecture de Le christianisme n’existe pas encore je notais : 

J’ai besoin de replacer la « Parole » dans son contexte, culturel, historique, religieux si je veux la revivre comme expérience aujourd’hui. La parole du Christ a été « enregistrée » dans une société esclavagiste; vieille société moyen-orientale; culture semi-nomadique d’errance et d’oppression des juifs; culture impérialiste romaine – matérialiste et polythéiste. Chaque foyer romain n’avait-il pas son autel et ses pénates ?
Ce message d’amour, de soin, d’acceptation et d’accueil des pauvres, des enfants, des femmes… des blessés et indigents. Mais qu’en est-il des esclaves et des « barbares » ? La différence entre les esclaves et les ouvriers, travailleurs ou artisans qui n’étaient pas esclaves, ne devait pas être très grande, bien souvent. Même si les esclaves domestiques partageaient une partie du statut et des conditions de leurs maîtres. Et les esclaves en tant que vaincus, d’origine étrangère, de souche plus ou moins ancienne. Vaincus d’hier, clients-alliés d’aujourd’hui. 
Message d’amour qui s’est institutionnalisé, ancré dans des édifices, des rituels, une religion… qui aura été d’autant plus lourde, omniprésente qu’elle remplaçat pendant des siècles les institutions publiques de l’empire effondré. 
Pendant tout le Moyen âge, mille ans, l’Église, les églises ont été gardiennes de la culture, de l’ordre moral, de la bio-politique comme de la diplomatie. 
La construction des cathédrales, la chasse aux sorcières, la redécouverte des classiques, la renaissance et l’imprimerie;
L’accélération du commerce et de l’invention, de la science-technologie, de la démographie, de l’urbanisation;
Construction du moi, individuation, romantismes;
La Parole, pendant tout ce temps, déformée, asservie, instrumentalisée au profit de castes de clercs mais aussi, en même temps, portée, interprétée quand même par des religieux et religieuses qui la vivaient, l’incarnaient. 

Mais la sagesse d’aujourd’hui, la vision du monde qui sauve, qui donne de l’espoir, ne peut plus être centrée sur l’homme comme ultime, unique « interlocuteur » de Dieu, finalité de la création. 

Il faut changer, tous, passablement rapidement et radicalement. C’est une responsabilité plus qu’historique. (Et si l’histoire s’arrêtait, ou prenait une longue, très longue pause ?) Une responsabilité devant l’éternel ? C’est long l’éternel. Une responsabilité géologique, de Terrien (Face à Gaïa, Latour). Oui les institutions internationales, autant que nationales seront sollicitées, en période d’élections notamment. Mais ça ne peut s’arrêter là, et aucun parti politique n’a l’ampleur et la profondeur pour diriger une telle transformation, une Transition.

Comment favoriser cette métanoïa, cette conversion à de nouvelles valeurs – ou cette redécouverte d’anciennes valeurs ? Nous pourrions soutenir l’expression « parrêsiastique », l’action solidaire orientée vers l’intérêt collectif, l’action intersectorielle orientée vers l’intérêt de la communauté… sans parler de la poursuite des autres formes de bienfaisance et de charité. Incidemment, je me suis demandé récemment quelles sont les conditions posées aux organismes pour être reconnus comme étant « de bienfaisance ». Soulagement de la pauvreté; promotion de l’éducation; promotion de la religion… Ce sera l’objet d’un prochain billet. 


Par ailleurs ces dernières pérégrinations autour de la religion comme mode d’existence, comme dimension de l’existence, me ramènent à la mémoire quelques vieux textes, dont certains ont 40 ans cette année, écrits en 1979 par un jeune adulte encore marxiste-léniniste, depuis peu organisateur communautaire en CLSC. J’introduis les trois textes sur cette page : 1979 – Offensives culturelles et communautaires. Ma contribution au premier numéro de cette revue : Si Dieu est mort, il n’a pas emporté la religion en paradis. Comme quoi… il y certaines idées qui vous habitent longtemps !

« Qui aura l’énergie de reprendre tous les sermons, tous les prêches, toutes les exégèses et rituels (…) afin qu’ils redeviennent sacramentels, c’est-à-dire qu’ils se remettent tout simplement à faire ce qu’ils disent qu’ils font ? Qui se sentira d’attaque pour refabriquer des rituels ? » disait Latour. Fabriquer de nouveaux rituels… c’est la question que je posais dans le texte de 1980 « Si Dieu est mort… »  

deux courtes interventions Ted

J’ai bien aimé, vers la fin de son intervention, « Et oui, nous avons besoin d’espoir. Bien sûr que nous en avons besoin. Mais plus encore que d’espoir, nous avons besoin d’action. Une fois que nous nous engageons dans l’action, l’espoir est partout. « 

Et cette autre Ted Talk, proposant une façon de contrer le défaitisme et les réactions de distanciation, dissonance et déni devant tant de « mauvaises nouvelles ».

Comment transformer positivement les effets de distanciation, dissonance … déni qui sont « naturelles » devant tant de « mauvaises nouvelles » ?

Extrait du TedTalk précédent.

populisme de gauche

9782226431899_mediumC’est (presque) le titre du dernier livre de Chantal Mouffe : Pour un populisme de gauche, publié en 2018 en version française chez Albin Michel. À voir monter en force les populismes de droite on peut en effet se demander si une version « de gauche » est possible. Les leaders populistes charismatiques ont souvent tôt fait de réduire l’importance des contre-pouvoirs, des institutions démocratiques. Yascha Mounk, avec Le peuple contre la démocratie, 2018, montre bien comment les mouvements sociaux et identitaires et les crises économiques ont contribué à fragiliser la démocratie. Les perspectives, les remèdes proposés par Mounk se limitent cependant à défendre la démocratie libérale : pour un nouvel État providence, une relance de la productivité et de l’économie, une « domestication du nationalisme »…

Mouffe va plus loin, même si elle le fait aussi dans le cadre de la démocratie libérale, en proposant une forme de radicalisme démocratique. « Radicalisme », pour se démarquer de la sociale-démocratie et « démocratique » pour se distinguer des révolutionnaires qui voudraient faire table rase des institutions et du cadre législatif des démocraties libérales. L’auteure reprend les thèses élaborées en 1985 avec Ernesto Laclau dans Hegemony and Socialist Strategy : Towards a Radical Democratic Politics, un livre paru en 2019 en traduction française chez Fayard/Pluriel : Hégémonie et stratégie socialiste

Le recours à Gramsci et au concept d’hégémonie ouvre sur la construction d’alliances (par l’établissement d’une « chaine d’équivalences ») entre les revendications ouvrières et populaires mais aussi sur la lutte au sein des appareils d’État pour leur transformation.

L’un des apports clés de Gramsci à la politique hégémonique est sa conception de l’« État intégral » comme incluant à la fois la société politique et la société civile. Il ne faut pas y voir une « étatisation » de la société civile mais la reconnaissance du caractère profondément politique de la société civile, présentée comme le terrain d’une lutte pour l’hégémonie. (Mouffe, Chantal. Pour un populisme de gauche)

Laclau et Mouffe ont inspiré les mouvements espagnol et grec (Podemos, Syriza). Mais je crois qu’il faudrait ajouter au radicalisme démocratique ce que Evgeny Morozov appelle le « radicalisme bureaucratique » dans son texte paru dans le dernier numéro de New Left Review : Digital Socialism ? The Calculation Debate in the Age of Big Data.

[T]he ambition is for radical democracy to join forces with ‘radical bureaucracy’ in order to take advantage of advanced infrastructures for planning, simulation and coordination.

Dans un article paru dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, Pour un populisme numérique (de gauche), commenté avec brio sur le blogue de Maurel, Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de feedback ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

La référence à une « bureaucratie radicale » m’a ramené en mémoire La grande bifurcation, où les auteurs (Duménil et Lévy) développent l’idée d’un compromis à gauche qui saurait ébranler l’alliance des grands propriétaires et des gestionnaires grâce à une démocratie à trois niveaux : la démocratie interne aux classes de cadres, l’autonomie des classes populaires et la démocratie étendue.

9782897194949_mediumConstruire des « chaines d’équivalences », négocier des alliances entre forces populaires, c’est un peu ce qu’a fait Lorraine Guay toute sa vie, et ce dont elle parle avec Pascale Dufour dans Qui sommes-nous pour être découragées? Conversation militante avec Lorraine Guay.


Mes prochaines lectures : Agir sans attendre: notre plan pour un New Deal vert, par Alain Grandjean; The Uninhabitable Earth – Life After Warming, David Wallace-Wells; Gaspard de la nuit. Autobiographie de mon frère, Élisabeth de Fontenay; Peer to peer: The Commons Manifesto, Michelk Bauwens, Vasilis Kostakis et Alex Pazaitis.

côlonoscopie et « deep learning »

Comme beaucoup de personnes de mon âge, j’ai dû passer récemment une côlonoscopie, ce qui impliquait de me préparer pour l’examen en « flushant » tout le contenu de mon système digestif pour que le spécialiste puisse bien examiner les parois du côlon afin de réséquer des polypes qui s’y seraient développés et identifier d’éventuelles manifestations cancéreuses.

Quelques minutes après l’examen, lorsque l’infirmière m’a informé qu’il me faudrait reprendre l’exercice dans quelques semaines pour cause de « mauvaise préparation », je me suis demandé quel effet cela faisait sur la « flore intestinale » de reprendre à court terme un tel lavage. J’ai dû faire mes recherche par moi-même car il semble que mon spécialiste de médecin n’a pas de temps à perdre à parler à ses patients.

REVUE-MICROBIOTE-10_1_frJe me suis tout d’abord aperçu qu’on ne parle plus de « flore intestinale » mais bien de microbiote, et que les recherches ont beaucoup progressé ces dernières années. Il y a même une revue française La revue des microbiotes que l’on peut consulter gratuitement, à condition de s’inscrire. Le dossier thématique du dernier numéro (Mars 2019) porte sur la question sur toutes les lèvres ces temps-ci : la transplantation de microbiote fécal. Le dossier thématique de mars 2018 : microbiote intestinal et traitement du cancer.

En 2014 l’ Institut national de la recherche agronomique (INRA) de France reconstituait 238 génomes de bactéries intestinales. Quelques 75 % de ces génomes bactériens intestinaux étaient encore inconnus. Les études à venir sur ce sujet seront maintenant mieux guidées, car ce métagénome (voir la métagénomique ) contient plus de 3 millions de gènes, soit 120 fois plus que le génome humain. Les analyses statistiques de ces communautés intestinales seront dorénavant beaucoup plus précises. [Microbiote intestinal humain – Wikipedia]

Combinant les avancées du séquençage à haut débit et du big data, la métagénomique a bouleversé notre vision du monde microscopique en dévoilant l’incroyable biodiversité des écosystèmes microbiens, qu’ils résident dans les fonds marins, sous terre ou dans nos intestins… [La révolution métagénomique]

Je me demande si toute cette complexité interne à chaque intestin (millions de gènes, milliards de bactéries, et autres microbes) et ces milliers d’examens passés chaque année (pour le Québec seulement) ne rassemblent pas une masse d’information propice au « deep learning », cet « apprentissage profond » réalisé de manière plus ou moins autonome par des ordinateurs. Il semble que la bio-informatique soit en effet un champ d’application de ces nouvelles technologies.

Et c’est ce que laisse entendre cet article récent (vendredi dernier). On y prône l’utilisation de l’information comprise dans le microbiote intestinal pour prévenir, dépister et soigner le cancer du colon. Les nouvelles technologies rendent cette stratégie praticable. Voir l’article (accessible à tous) dans la revue Science : The gut microbiota and colon cancer : microbiome data should be incorporated into the prevention, diagnosis and treatment of colon cancer.

 

de vieux débats

Le public et sa participation

La place et le rôle des experts dans nos sociétés complexes; la participation populaire et comment peut-elle faire le poids devant les experts ? Une question soulevée durant les années ’20 par Walter Lippmann dans Le public fantôme1, un court texte (120 pages) dont la traduction française est longuement (40 pages) préfacée par Bruno Latour qui en souligne la pertinence encore aujourd’hui. La réponse de John Dewey, deux ans plus tard (1927), avec Le public et ses problèmes, allait lancer le débat Lippmann-Dewey. Un débat que poursuit encore aujourd’hui Barbara Stiegler avec « Il faut s’adapter » – Sur un nouvel impératif politique, paru chez Gallimard, en 2019.

 

Végétarisme et intelligence-conscience animale

9782757854129_largeJe disais dans un billet précédent : « Il en aura fallu du temps pour que nous reconnaissions l’intelligence et la sensibilité des autres animaux. »

Pourtant, c’est un débat aussi vieux que la culture occidentale. Élisabeth de Fontenay, dans Le silence des bêtes – la philosophie à l’épreuve de l’animalité, passe en revue les textes classiques de la philosophie, des présocratiques à Derrida. Une (longue) série de courts textes présentant auteurs, époques et débats dans une langue si lumineuse qu’on en oublie la lourdeur du pavé de 1055 pages.

 

  1. texte intégral en ligne  (retour)

humilité et ouverture

Les humains, homo sapiens, sont une espèce exceptionnelle, aux capacités uniques. Oui, c’est vrai. Comme cela l’est aussi pour beaucoup d’autres espèces vivantes qui ont aussi des capacités exceptionnelles et uniques.

Il en aura fallu du temps pour que nous reconnaissions l’intelligence et la sensibilité des autres animaux. Pour reconnaitre que les grands prédateurs sont nécessaires à l’équilibre des écosystèmes. Pour comprendre que nous ne pouvons faire comme si les humains peuvent seuls occuper toute cette planète, sans se préoccuper des autres espèces… autrement que pour les mettre en cage dans des zoos ou des enclos.

Nous ne sommes pas les seuls animaux à avoir des principes, une morale ! (Voir Wild Justice)

Le dernier rapport de l’ONU nous annonce que les espèces disparaissent par million… que les écosystèmes marins sont au bord de l’effondrement…

Donc il nous faudra non seulement abandonner nos moteurs à combustion, réduire ou cesser notre consommation de viandes mais aussi devrions nous cesser de manger du poisson (Stop eating fish. It’s the only way to save the life in our seas) !

We all should be deeply concerned, perhaps even terrified, by what we have done and continue to do to our planet.

51myKocjhtLLa planète est résiliente, et pourtant elle a des limites que nous sommes allègrement en train de dépasser. Il faut réensauvager nos forêts, nos berges, nos fonds marins… et nos coeurs, dit Marc Bekoff, dans Rewilding our hearts. Parce que nous ne pourrons changer aussi radicalement qu’il le faut nos façons de vivre si nous ne changeons pas notre façon de voir le monde, si nous n’apprenons pas à partager ce monde avec d’autres espèces. Partager ce monde signifie en prendre soin, réparer ce que nous avons brisé. Voir le monde à partir d’un autre point de vue, d’autres intérêts que les nôtres.

Depuis 1950 la population humaine a triplé, passant de 2,5 milliards à plus de 7,6 milliards en 2019. À la fois cause et conséquence de la « révolution verte » : il fallait révolutionner les méthodes d’agriculture et intensifier la production de nourriture pour éviter la famine à ces milliards de bouches supplémentaires… et ces bouches, ayant survécu, se sont multipliées. Selon le site des Nations unies, la population mondiale devrait atteindre 9,8 milliards d’ici 2050. C’est dire qu’elle aurait quadruplé en un siècle.

[Compte à rebours, par Alan Weisman] Pourquoi le problème de la surpopulation n’est-il9782081240827_medium pas sur toutes les lèvres, n’a-t-il pas été partie intégrante des déclarations internationales sur l’environnement ? Pourquoi ce problème est-il devenu tabou ? D’après Weisman, l’Église catholique (et autres groupes chrétiens fondamentalistes) n’est pas étrangère au retrait de cette question de l’agenda de rencontres internationales : parler de contrôle des naissances c’est soulever la question de l’avortement… Mais aussi un discours féministe s’élève contre la mise de l’avant de la surpopulation de crainte de faire retomber sur les femmes la responsabilité du nombre d’enfants qu’elles mettent au monde.

C’est par l’éducation et, par là, une participation sociale et professionnelle des femmes plus grande que la réduction du nombre d’enfants par famille passe le mieux. L’exemple des femmes iraniennes est probant, en ce que le pays est passé d’une politique nataliste à une croissance presque neutre en quelques années seulement, grâce au haut niveau de formation et de participation sociale des femmes. Mais l’éducation ça ne se distribue pas comme une boîte de condoms. Il faut des années, des décennies pour construire les systèmes d’éducation et avoir un impact social mesurable.

À défaut de pouvoir élever rapidement, magiquement le niveau d’éducation des femmes dans les pays où le taux de croissance est supérieur à la capacité portante de l’environnement… il faudrait au moins reconnaître à toutes le droit à un accès libre et gratuit aux moyens de contraception. Une telle revendication devrait être soutenue par toutes les communautés (et cultures) religieuses responsables. Cela devrait être une condition pour que l’État reconnaisse à ces religions quelque privilège fiscal que ce soit.

Une plus grande participation sociale des femmes, libérées du fardeau de familles trop nombreuses, pourrait aider l’humanité à développer un sens du « care » pour la nature, pour les autres espèces. Il y a quelque chose de religieux dans l’émerveillement et l’humilité que nous devons retrouver pour ce qui est plus grand, plus complexe que l’humanité elle-même. En ce sens, même si nous devons confronter les croyances religieuses pour imposer le respect de certaines règles, de certains droits, nous ne devons pas antagoniser inutilement les relations. Nous avons à redéfinir ensemble le sacré, ce qui doit être protégé, respecté, chéri par tous.

 

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société civile, espace public et… champignons

« La solution n’est pas d’inventer une nouvelle institution alors que les institutions se sont vidées depuis longtemps faute de société civile active »

Bruno Latour

Cette affirmation de Latour, dans le cadre d’une entrevue du magazine Reporterre, aura été l’impétusqu’il me fallait pour commencer ce billet. Cette affirmation et quelques autres du même genre : « [L]ʼÉtat aujourd’hui est totalement incapable d’anticiper ce quʼil faut faire pour passer du système de production visant le développement à lʼinfini, à un système qui suppose de pouvoir durer sur un territoire viable. » Ou celle-ci, encore plus forte : « [S]avoir si l’on va pouvoir se servir de la crise pour que la société civile s’empare de la situation et plus tard parvienne à «recharger»l’État avec ses nouvelles tâches et de nouvelles pratiques ».

Le phénomène des gilets jaunes en France est le prétexte de l’entrevue, fil jaune qui oriente les questions de l’interviewer alors que les réponses de Latour débordent largement ce phénomène pour poser la question de l’atterrissage de l’humanité, le retour sur terre des humains qui s’étaient envolés grâce à un mode de production insoutenable. (Voir Où atterrir ?) C’est moins à Mai 68 qu’il faut comparer les gilets jaunes qu’aux « cahiers de doléances » du mois d’août 1789. Les protestataires d’aujourd’hui devraient s’inspirer de ces cahiers, dit-il, (voir en annexe de l’article  les cahiers de Niort et de Travers), pour formuler des revendications qui soient moins générales que « faisons payer les riches » et une position qui soit moins attentiste à l’endroit de l’État.

J’ai aussi ce sentiment, devant l’urgence et l’ampleur de la Transition nécessaire, que la solution ne peut venir d’en haut. Non pas qu’il ne faudra pas en venir à un plan, à des programmes établis et financés… mais parce que ce plan exigera de chacun de tels engagements et changements qu’il serait contreproductif de vouloir les imposer du dehors ou d’en haut. Il faudra que ces changements viennent du dedans. Ou des voisins, des pairs… de là l’importance de cette société civile, et des organisations de la société civile (OSC). Comme disait Latour :

La transformation de la société, de son infrastructure matérielle, est une entreprise tellement colossale que ce n’est pas quelque chose à demander à l’État, ou au président.

Cependant, valoriser la société civile à l’encontre ou en dénigrant les pouvoirs publics, IMG_0804.png
c’est une orientation, un point de vue déjà présent chez Hayek, le maître à penser de nos gouvernements néolibéraux depuis 35-40 ans. Jean-Louis Laville le rappelle bien dans Civil Society, the Third Sector and Social Enterprise : Governance and Democracy (1) (pages 146-149, 160) et dans Associations et Action publique (2) (pages 551-557, 582, 600). Hayek préfère les mécanismes du marché, de l’agrégation des choix individuels aux mécanismes de la délibération et de l’action collective. Il met en valeur les OSC parce que ça coute moins cher, c’est plus souple, et qu’on les contrôle plus facilement que des programmes et institutions publiques. Laville et Salmon, en s’appuyant sur Habermas, Ostrom, Polanyi et Mauss, montrent que ces OSC peuvent se définir autrement que comme de simples producteurs de services moins chers, et plutôt comme des participantsà la création d’espaces publics, capables d’une action publique qui déborde les formes traditionnelles de l’action politique.

Espace public et économie

Nancy Frasercritique Habermas quand il rejette l’économie hors de la sphère publique. « La rhétorique de l’économie privée exclut certains sujets et intérêts du débat public en les plaçant dans une logique économiste, en considérant qu’ils sont déterminés par les impératifs impersonnels du marché ou qu’ils relèvent des prérogatives de la propriété “privée”, ou encore qu’ils constituent des problèmes techniques pour les managers et les planificateurs. » (3) Toujours citée par Laville (2), Fraser montre le « caractère inadmissible, du point de vue féministe, de la position habermassienne rapportant l’économie et l’État aux systèmes, l’espace public et la famille aux mondes vécus. » (4).

« [P]ar rapport à Habermas qui s’insurge contre la technicisation des débats économiques les soustrayant à la discussion publique, Fraser (5) fait un pas de plus en identifiant la portée des formes économiques alternatives. Comme elle le note ‘ leur mise en débat dans l’espace public n’est pas séparée de ces pratiques mises en œuvre par les personnes concernées. Des activités sont organisées autour de biens communs comme l’eau, la santé sans qu’elles soient dissociables des espaces publics où elles sont abordées ‘. » (Association et Action publique, p. 597).

Il faut inclure l’économie dans l’espace public, non pas l’économie de marché (ou pas seulement) mais l’économie substantive, cette « autre acception de l’économie, qui insiste sur les interdépendances entre les êtres humains et avec les milieux naturels. Cette seconde définition substantive repose sur une anthropologie économique, qui fait alors apparaître des principes de comportements différents du marché, la redistribution où une autorité centrale a la responsabilité de répartir les richesses, la réciprocité qui correspond à la relation établie entre des groupes ou des personnes grâce à des prestations prenant sens par le lien social dont elles attestent, l’administration domestique structurant la production et le partage en vue de la satisfaction des besoins des membres de la famille. » (6)

Cette inclusion, ce réencastrement de l’économie dans la société prend une nouvelle dimension lorsqu’on veut tenir compte non seulement des besoins humains mais aussi des équilibres et besoins d’autres espèces vivantes et ressources de nos environnements. Latour, dans l’entrevue déjà citée : « Il faut refaire maintenant, avec la question écologique, le même travail de réinscription dans les liens et les attachements que le marxisme a fait à partir de la fin du XIXe siècle. Sachant que les êtres auxquels on est relié pour subsister, ce ne sont plus les êtres dans la chaîne de production ou dans les mines de charbon, mais tous les êtres anciennement « de la nature ». Et que c’est beaucoup plus compliqué, et donc, c’est mon argument, beaucoup plus nécessaire. »

Anthropologie et champignons

MatsutakeC’est à une telle lecture des attachements et liens interespèces, associée à une approche d’anthropologie économique que Anna Tsing se livre avec Le champignon de la fin du monde(7). Et, non, il ne s’agit pas du champignon atomique.

Il s’agit des champignons matsutake, qui ont la particularité de pousser sur les ruines, dans les forêts détruites. Aussi, l’auteure ira à la rencontre des cueilleurs de l’Oregon, vétérans des guerres américaines ou immigrants sans-papiers, qui vendent chaque soir les fruits de leur cueillette. Sur les ruines des forêts de grands pins Ponderosa, elle étudie comment sont organisés, souvent sur des bases ethniques et culturelles, les échanges d’un produit de luxe, le matsutake, qui se retrouvera finalement dans les épiceries fines japonaises. Son enquête l’amènera en Finlande, au Japon, en Chine, où l’on retrouve chaque fois la destruction d’une ancienne forêt et les conditions précaires de cueilleurs à la recherche d’un champignon qui pousse en relation symbiotique avec les premiers arbres (pins, le plus souvent) qui repoussent sur les ruines. C’est une saga interespèces où s’insèrent une leçon d’économie politique sur la chaine d’approvisionnement dans différents pays et une introduction à la mycologie où sont exposées les relations interrègnes de dépendance entre le monde végétal et celui des champignons.

 

En conclusion : s’il faut inclure l’économie dans nos débats et concertations, dans nos espaces publics, il faut la saisir dans toutes ses formes (marché, redistribution-services publics, réciprocité-coopération, domestique). La réintégration devenue nécessaire des « externalités » (pollutions, rejets divers, effets sur la nature et la société) dans le calcul des coûts-bénéfices ne pourra se résoudre que par la délibération des parties prenantes. Mais comment tenir compte, faire participer les espèces non-humaines à ces délibérations autour de communs à préserver ? C’est à une question semblable que Lionel Maurel tente de répondre dans une série d’articles sur son blogue S.I.Lex :

Bonne lecture !


(1) Jean-Louis Laville, Dennis Young, et Philippe Eynaud, éditeurs, Civil Society, the Third Sector and Social Enterprise : Governance and Democracy, Routledge, 2015
(2) Jean-Louis Laville et Anne Salmon, dir, Associations et Action publique, Desclée de Brouwer, 2015
(3) Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et distribution, Paris, La Découverte, 2005
(4) Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néo-libérale, Paris, La Découverte, 2013
(5) Madeleine HersentJean-Louis Laville et Magali Saussey, entretien avec Nancy Fraser, Revue française de socio-économie, n ° 15, 2015
(6) Jean-Louis Laville, Pleyers, Bucolo, Coraggio, dir., Mouvements sociaux et économie solidaire, page 10, 2017
(7) Anna Lowenhaupt Tsing , Le champignon de la fin du monde, 2017

 

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minuit moins une… ou minuit et cinq ?

L’initiative de Radio-Canada était intéressante hier soir, on peut d’ailleurs la revoir sur Tou.tv ou encore sur Youtube (ci-haut). Des opinions mais surtout des faits, des données, des exemples de solutions déjà mises en pratique ailleurs (Oslo, par exemple !) ou même ici… Cependant, aussitôt l’émission terminée, on revient à « la normale », pour Radio-Canada : un journal télévisé interrompu à tout bout de champ par des publicités… pour les 8 derniers modèles de F-150, tous plus gourmands les uns que les autres; pour des voyages dans le sud, qu’Air Transat présente quasiment comme une obligation !

Il n’y a pas de meilleure illustration de notre inconséquence collective.

2018 : écologie, histoire, philosophie

Si l’année 2017 avait été quasiment frénétique en termes de colloques, 2018 s’est avéré plus sage, avec seulement deux évènements remarquables : en début d’année, le colloque sur Intelligence artificielle et mission sociale, et en mai celui sur La Grande Transition.

Ce qui m’a permis de poursuivre lectures et réflexions autour de grandes questions : écologie, philosophie-religion, histoire, économie-politique. Mais je n’ai pas pris le temps de résumer ou commenter ces lectures, par ailleurs des plus stimulantes. Aussi je présenterai ici, même succinctement, les textes qui ont accompagné mon année.

Écologie

Où atterrir ?, par Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe, publié en 2017. Dans une plaquette (160 pages) polémique Latour s’élève contre un monde dont l’élection de Trump n’est que le dernier symptôme. Ce qui m’a conduit à lire les 8 conférences qu’il donnait en 2015 et publiait la même année sous le titre Face à Gaïa. Une lecture stimulante mais difficile à résumer… parce que l’auteur déconstruit les conceptions habituelles. « Gaïa n’est pas le Globe, ni une figure globale, mais l’impossibilité de s’en tenir à une figure du Globe ». J’ai apprécié son appel à toutes les formes de leadership qui devront « délimiter le territoire qu’ils sont prêts à défendre ». « Que la religion, en se limitant, apprenne à conspirer avec les sciences et la politique pour redonner un sens à la notion de limite ». Il oppose les Terrestres aux Humains, ouvrant ainsi la porte au partage avec d’autres vivants que les humains.

C’est ce qu’annonce Lionel Maurel, dans « Accueillir les Non-Humains dans les Communs« , qui promet un développement, au cours des semaines à venir, autour de ces questions cruciales : quels droits accorder à la « nature » ? Comment en définir les règles ? Au delà de la question du climat, mais en lien avec elle, la protection des écosystèmes se pose avec acuité dans des espaces qui « n’appartiennent à personne », comme les hautes mers… qui recèlent pourtant des richesses dont dépendront grandement les générations à venir, des humains comme d’autres espèces terrestres. J’ose reprendre ici la citation de Bruno Latour, proposée par Maurel (ou Calimaq, de son nom de plume) en ouverture de son article :

Que serait un homme sans éléphant, sans plante, sans lion, sans céréale, sans océan, sans ozone et sans plancton, un homme seul, beaucoup plus seul encore que Robinson sur son île ? Moins qu’un homme. Certainement pas un homme.

Bruno Latour

Au delà des écrits et des paroles, les gestes posés par des citoyens, dont les pas de
50 000 d’entre eux lors de la marche du 10 novembre, dans le cadre de La Planète s’invite au parlement, sont à retenir. La plupart avaient sans doute signé Le Pacte.

259 799 personnes avaient signé Le Pacte, en date du 5 janvier 2019

Économie-politique

Avec The Value of Everything : Making and Taking in the Global Economy, Mariana Mazzucato donne une leçon d’économie et met en valeur ce qui a depuis des décennies été sous-évalué pour ne pas dire masqué : les services publics, la valeur et l’importance des investissements publics. De même elle dénonce avec verve l’ampleur démesurée prise par le capital financier… apte à extraire de la valeur créée par les autres.

Kate Raworth résume dans le « TEDtalk » ci-haut, en moins de 16 minutes, sa théorie du beigne… Il faut développer des outils de contrôle et planification économiques qui nous permettent de viser l’épanouissement plutôt que la simple et funeste croissance du PIB. Le « donut » de madame Raworth illustre les limites entre lesquelles doit évoluer la société humaine pour à la fois répondre aux besoins essentiels tout en respectant les limites et capacités de restauration de l’environnement. Beaucoup de besoins ne sont pas encore comblés même si les limites de l’environnement sont déjà dépassées sur plusieurs plans. Voir Doughnut Economics (la version française n’est pas arrivée encore ce côté de l’Atlantique).

Finance sociale

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Urgence-climat… 

A Londres, c’est l’heure de la rébellion contre l’extinction

Après des années de déni, nous devons enfin accepter la terrible vérité – ceux qui détiennent l’autorité vont nous tuer – infliger des souffrances inimaginables à des milliards de personnes innocentes. C’est ce qui est prévu – ouvertement et volontairement. Il n’y a pas de plus grand crime.

À Montréal, nous étions quelques centaines dans les rues, avec La planète s’invite au parlement, le 8 décembre. Faudra-t-il aussi bloquer les ponts, comme à Londres ?

L’économie circulaire, le nouveau modèle à adopter

L’entreprise québécoise de jus et de bières Loop Mission se démarque par son approche d’économie circulaire, revalorisant des denrées autrement gaspillées.

 

Comment l’alimentation végétarienne peut changer le monde (vidéo en anglais)

 

Nous sommes tous des pays en développement… Aucun pays ne peut prétendre répondre aux besoins de sa population en respectant les limites des ressources de la planète.

Doing the Doughnut at the G20 ?

We are all developing countries now. The Doughnut challenge turns all countries – including every member of the G20 – into ‘developing countries’ because no country in the world can say that it is even close to meeting the needs of all of its people within the means of the planet. […]

Merci à Sentiers, pour certaines références.

grand-papa, est-ce que tu crois en Dieu ?

L’autre soir mon petit-fils de 8 ans était à ses devoirs de vocabulaire et d’arithmétique quand il releva la tête pour me demander « Grand-papa, est-ce que tu crois en Dieu ? ».

Bon, je ne l’avais pas vue venir celle-là ! Ça dépend de ce que tu entends par « dieu », ai-je commencé par lui répondre. Les choses ont bien changé de ce côté-là depuis que j’avais ton âge. En fait, j’étais à peine plus vieux que toi et non seulement j’allais à la messe tous les dimanches mais aussi j’étais « servant de messe », c’est-à-dire que j’aidais le prêtre, en avant de l’église, dans sa célébration : je lui versais de l’eau sur les doigts pour les laver, avant qu’il ne prenne l’hostie dans ses mains… je lui versais du vin dans son beau verre (le calice).

encensoir

Mais ce que j’aimais par-dessus tout, c’était de balancer l’encensoir (image ci-contre) autour de l’autel pour que ça sente bon. Je donnais aussi les répliques, en latin s’il-vous-plait !

L’Église catholique a toujours été friande de fêtes, de célébrations et de processions. Noël et Pâques étaient les deux plus grandes fêtes de l’année, précédées de plusieurs semaines de préparation pendant lesquelles prêtres et religieuses nous apprenaient ou remémoraient des histoires et paraboles tirées de la bible. Ces récits comportaient souvent des leçons utiles : la générosité, la protection des petits et des faibles… Mais la morale catholique avait de la difficulté à s’adapter à l’évolution de la société, en particulier autour des questions liées à la sexualité et au contrôle des naissances. Comme disait Gregory Baum « Un groupe de vieillards célibataires [les évêques et le pape]  ne devrait pas prétendre enseigner l’éthique sexuelle au monde entier. »

Aujourd’hui les seules « processions » auxquelles je participe sont des manifestations pour dire aux élus et dirigeants qu’ils doivent agir, MAINTENANT, pour sauver la planète. La seule religion à laquelle j’adhère en est une de respect de la biodiversité, de la vie sous toutes ses formes, et pour plus d’égalité des chances et des conditions pour les humains de toutes origines. Il y a 50 ou 60 ans, l’Église catholique était encore responsable des hôpitaux et des écoles au Québec, c’est-à-dire que c’était des religieuses qui étaient infirmières ou enseignantes.

Si ta maitresse d’école ne porte plus ni voile ni cornette aujourd’hui, deux sœurs de ton arrière-grand-mère ont été religieuses et ont soigné et enseigné dans des régions éloignées… et la tante de ton arrière-grand-mère (la tante de ma mère), sœur Praxède, a été responsable (mère supérieure, comme on dit) de la communauté des sœurs de la Providence, après avoir passé 40 ans à développer des hôpitaux dans la région de Vancouver. Cette communauté a fait beaucoup pour soigner les malades mentaux et les sourds-muets. Les sœurs de la Providence étaient responsables de l’hôpital St-Jean-de-Dieu, aujourd’hui renommé en Louis-Hyppolite-Lafontaine.

La plupart des québécois ne vont plus confesser leurs péchés, avouer leurs fautes à un prêtre dans le confessionnal à l’église. Est-ce à dire qu’ils ne font plus de fautes ? Je ne parle pas de faute d’orthographe ici, tu l’auras compris… mais de paroles ou de gestes qui peuvent blesser un frère, un ami ou même un inconnu ou encore toute la société. Par exemple une personne qui ne paie pas sa part d’impôts en plaçant son argent dans un « paradis fiscal » commet une faute morale. L’homme qui vole son voisin ou trompe sa femme commet toujours une faute morale même s’il ne croit plus que cela le mènera en enfer après sa mort. En général les conséquences de sa faute se présenteront bien avant sa mort et, éventuellement, il devra divorcer de sa femme ou rembourser son voisin… Mais ce sont les fautes collectives, celles que tout le monde commet sans trop s’en rendre compte, qui sont peut-être les plus dangereuses et dommageables.

Pendant longtemps les humains ont cru que les dieux existaient dans l’Olympe ou le Paradis. Depuis que la science a permis de comprendre ce qui apparaissait auparavant comme des miracles, les humains ont cessé peu à peu de croire en Dieu. Mais parce que leurs procédés chimiques et leurs tracteurs devenaient de plus en plus puissants ils ont pu croire, un instant, que tout était possible et qu’il n’y avait pas de limite à ce qu’ils pouvaient extraire de richesses et d’énergie de la terre. Ils avaient oublié que l’humanité est elle-même le produit d’une longue évolution de multiples formes de vie et que la richesse et la diversité de ces formes de vie est ce qui a permis de passer de l’homme des cavernes à l’homme des villes.

Il faudra beaucoup d’humilité, de dialogue, de compréhension et de respect, de générosité et de patience pour changer nos façons de faire, en particulier pour les collectivités « riches » comme la nôtre au Québec. Si nous voulons éviter que les inégalités dans le monde et les catastrophes écologiques ne conduisent à de graves conflits. Et le dialogue, la paix, l’amour des humains et le respect des équilibres de la nature sont aujourd’hui des valeurs que je partage avec beaucoup de gens qui croient toujours en Dieu. Si nous ne pouvons nous entendre sur ce qui se passera après la mort, nous pouvons, nous devons nous entendre et travailler ensemble pour améliorer notre vie et notre maison communes.


la révolution sera télévisée, finalement *

Elle ne se fera pas sans que les gens s’en aperçoivent, la Transition. La Grande transition. Nous avons « pôké » les dieux… poussé le bouchon un peu (beaucoup) trop loin et perdu d’autant notre capacité d’agir plutôt que de réagir. La présence, même maladroite et juvénile, de QS sur l’échiquier provincial donne un caractère d’urgence et de radicalité aux enjeux. Et c’est tant mieux. Mais si cette urgence reste encastrée à la marge, dans l’opposition et la minorité, elle ne pourra changer radicalement le monde. Et c’est tout un paquebot qu’il s’agit de ralentir et réorienter…

Et puis, il ne faut pas que l’implantation d’un vote proportionnel conduise à donner simplement plus de pouvoir à des négociations des partis derrière des portes closes (J-Y Thériault). Le programme d’un gouvernement de Transition s’élaborera sur plusieurs cycles électoraux et devrait viser à rallier les forces (civiles, économiques, politiques) autour d’une nécessaire et profonde réévaluation de notre régime de consommation d’un bassin de mieux en mieux connu de ressources limitées. Regardons un peu plus loin, pour une fois, que la prochaine élection, et même plus loin que la prochaine génération.

Posez-vous la question : comment votre élu local participera-t-il-elle à ce processus de ralliement ?

______________

* The revolution won’t be televised

Démantèlement tranquille

démentèlementJ’ai appris hier seulement la parution, au début du mois, de ce petit livre collectif : Démantèlement tranquille, le Québec à la croisée des chemins, rassemblant les plumes de plusieurs auteurs sous la direction de Steve E. Fortin. J’ai dévoré ce livre en extrayant quelques paragraphes pour vous. Des textes courts, qui rappellent les grands enjeux qui ont brassé les dernières années (et décennies) : les CPE, l’éducation primaire-secondaire, l’agriculture et les régions… Ça fait du bien de se rappeler les principes et motivations qui ont orienté nos choix passés, et aussi de revoir, parfois dans le détail avec le témoignage d’acteurs de premier plan, les sinuosités, pour ne pas dire les contradictions, des choix et décisions des derniers 15 ans de néo-libéralisme. Comme disait, en conclusion de son texte, le toujours pétulant Gérald Larose : Vous avez aimé Couillard ? Vous adorerez Legault. À noter que je n’ai pas des extraits de tous les textes… Il y a 18 auteurs en tout (voir la couverture).  Seulement 13,99$ en format numérique!

Débattre, Marie-France Bazzo

Je crains pour le bien commun. Je m’inquiète pour la survie du modèle québécois, démantelé en notre nom, mais sans jamais que sa pertinence ait été discutée sur la place publique.

Petite Enfance, Camil Bouchard

Désormais, [2014] les promoteurs-parents-bénévoles d’un nouveau CPE n’auraient plus droit à une subvention couvrant 100 % des investissements requis pour la construction de nouvelles installations, mais à 50 %. Aux parents des conseils d’administration de se débrouiller pour trouver les 50 % manquants. Résultat : nette accélération des places créées en garderies commerciales et ralentissement marqué de nouvelles places en CPE.

Et puis, ô miracle, 2018 : élections en vue. Le nouveau ministre de la Famille, Luc Fortin, annonce que désormais on n’exigera des promoteurs de CPE que 25 % des fonds requis pour les infrastructures, plutôt que 50 %, et qu’on reviendra à un financement complet dans les milieux défavorisés, en régions-ressources et dans les milieux autochtones.

Politiques sociales, Roméo Bouchard

5 piliers de la révolution tranquille : l’État; le français; la laïcité; la solidarité sociale; le Québec Inc.

« l’absence de véritables gouvernements territoriaux autonomes fait toujours tragiquement défaut ». [Gilles:] La manière dont est traitée la ville de Toronto par FORD est un rappel fort du peu de poids des municipalités et « gouvernements de proximité » dans la constitution actuelle.

Enjeux féministes, Marilyse Hamelin

[P]ourquoi diable un soudeur devrait-il absolument gagner le double du salaire d’une éducatrice en garderie ?

Le temps est venu de rééquilibrer les rôles parentaux et de valoriser des domaines d’emploi largement occupés par les femmes, ceux du soin à autrui. Ça, ce serait un véritable bond en avant.

Écologie, Karel Mayrand

[L]es Québécois dépensent 43 milliards de dollars par année pour le réseau routier, les véhicules et l’essence.

Pourtant, le Québec produit des trains, des rames de métro, des autobus et de l’électricité.

[C]ôté des ménages, les transports accaparent aujourd’hui plus de 20 % du revenu disponible, soit plus que l’alimentation (14 %) et à peine moins que l’habitation (24 %).

[B]ien que le nombre de véhicules vendus au Québec n’ait progressé que de 8 % en dix ans, la valeur des ventes a progressé de 44 %.

[O]utils de gestion de la demande à travers une tarification dynamique et le développement de solutions qui visent à optimiser l’usage des infrastructures existantes. Continuer la lecture de Démantèlement tranquille

communautés territoriales

Une rencontre organisée par le Centre St-Pierre et le Collectif des partenaires en développement des communautés, avec des représentants des partis dans le cadre de la campagne électorale québécoise.

Il est  étrange que QS ne se soit pas présenté à cette rencontre ! Les échanges ont quand même permis de mettre en lumière la perception plutôt économiste du communautaire de la CAQ (« le meilleur rapport qualité-prix ») !

l’État fort du PQ : lettre à ma députée

Lettre à ma députée

Madame Carole Poirier, députée du Parti québécois représentant le comté de Hochelaga-Maisonneuve,

Je veux d’abord vous remercier, chère Carole, pour votre présence constante, infatigable dans le quartier et votre lutte, notre lutte pour obtenir un accès décent à des services médicaux de première ligne.

Par ailleurs si je prend la plume (ou le clavier) aujourd’hui c’est que j’ai un malaise lorsque je vois la prochaine campagne électorale du PQ s’articuler autour du slogan « Un État fort ». Je suis assez âgé pour que cela me rappelle, inévitablement, les années ’60-70 où un tel slogan référait  à un mouvement de fond, une vraie révolution qui a transformé et développé en peu de temps les systèmes de l’éducation, de la santé, de l’épargne collective des Québécois.

Mais à la fin des « trente glorieuses » (1945-1975) n’est-ce pas l’affirmation présomptueuse et trop souvent péremptoire des prérogatives de l’État qui a creusé la tombe de la social-démocratie et ouvert la porte à trente années de domination néo-libérale ? Oui, il faut réaffirmer l’importance de l’action publique, j’en suis. Mais l’État fort des années 2020-2050 devrait être différent de celui des années 1950-1980.

L’État animateur des années 80-90 fut trop défensif, déséquilibré qu’il était par la délocalisation et la fin du pacte fordiste. Aux prises avec les risques d’inflation et un endettement croissant, l’État avait vite abandonné son rôle d’entrepreneur pour se replier sur celui d’animateur. Si elle a permis de vaincre le « bloc communiste » et de réduire l’ampleur des conflits armés entre grandes puissances, cette longue période de libre développement du capital et du marché nous a aussi conduit au bord d’un gouffre environnemental et climatique. La politique du laisser faire n’est plus possible. Faut-il pour autant souhaiter le retour aux sixties ?

Comme le rappelait récemment Yves Vaillancourt dans les pages du Devoir (Les libéraux ont mis à mal un riche héritage social), les politiques sociales des années ’90 ont été vigoureuses et progressistes. C’est peut-être parce que l’« État fort » a su reconnaître sa faiblesse et accepter de négocier avec les mouvements syndical, communautaire, de l’économie sociale et du patronat… Au lendemain d’un référendum perdu (mais presque gagné) les rapports à la fédération canadienne pouvaient être rediscutés sinon renégociés, Ottawa ayant, de son côté, presque perdu.

Je suis d’accord avec Mintzberg : on se préoccupe trop de circonscrire les pouvoirs de l’État pour laisser l’initiative et la liberté aux acteurs privés et pas assez de la nécessaire limitation des errances et égoïsmes d’un privé qui se préoccupe peu de l’avenir, du bien commun et des laissés pour compte du développement actuel et passé.

Comment résister à l’actuelle vague populiste et éviter d’avoir nous aussi notre « mini-Trump » ? Au cours des trente dernières années (années funestes ? fumeuses ?) les États ont été contraints. Ils ont réduit leur capacité de taxation et ont emprunté aux riches plutôt que de les taxer ! Ceux-ci devenant deux fois gagnant : en payant moins de taxes et en recevant des intérêts (voir Du temps acheté Wolfgang Streeck).

S’il faut se rappeler, et rappeler à la gauche avec Yves Vaillancourt, que les années ’90 ont permis l’adoption de nombreuses politiques sociales progressistes, il faudrait aussi se rappeler et reconnaitre la justesse de certaines critiques de la droite : les mesures « mur-à-mur » n’ont pas toujours été favorables et manquent souvent de flexibilité. C’est d’ailleurs la première chose que vous m’avez dite, Mme Poirier lorsque nous avons échangé quelques mots sur la place du marché, récemment : « Nous voulons redonner voix aux régions — mais sans le « mur-à-mur » d’avant. »

La principale note d’espoir dans ce contexte pré-électoral plutôt maussade – c’est l’accord tripartite autour d’une promesse d’adoption d’un système électoral proportionnel. Mais ne nous emballons pas car on nous a déjà (plusieurs fois) fait cette promesse, aussitôt reniée une fois le parti au pouvoir. Le fait que cette promesse soit soutenue par tous les partis d’opposition est une première. Mettre en oeuvre la proportionnalité exigera plus qu’un amendement à la loi électorale. C’est à une nouvelle gouvernementalité que nous devons aspirer.

Et j’ai bien peur que le renouveau soit perçu par les électeurs québécois comme se trouvant plutôt du côté de la CAQ, tellement les stratégies mises de l’avant par la plateforme du PQ semblent orientées vers la préparation d’un troisième référendum : le renouveau attendra le nouveau pays. Comme s’il fallait être souverainiste pour souhaiter avoir un prochain gouvernement qui ne soit pas de droite.

Pour faire court, car ce billet s’allonge, comment le PQ prévoit-il articuler pouvoir d’État et gestion des communs ? Ce nouvel État sera fort à condition d’être ouvert, flexible, sagace.  Comment l’État saura-t-il fédérer les communs (villes, régions, secteurs économique…) ? C’est d’un Nouvel État fort que nous avons besoin. Et je ne crois pas que c’est en répétant, 132 fois plutôt qu’une1, que  ça nous prend un État fort pour les familles, les agriculteurs, les étudiants… que disparaîtront les effets du brainwashing de la droite depuis 40 ans : « l’État est trop fort, trop gros, trop coûteux, trop bureaucratique… »

  1. autant pour une plateforme « sans slogan »  (retour)

belles d’antan

En refaisant, pour la deuxième année, notre « promenade Jane Jacobs » sur la rue Adam, j’ai remarqué la disparition d’une de ces belles anciennes demeures : la maison de la veuve St-Onge. Je vous recommande la lecture de la petite histoire de cette maison.  « [E]lle le nomma son unique exécuteur testamentaire le 1er novembre 1909. A un moment donné le Curé Dubuc acquit toutes les maisons sur cette portion de la rue Adam. »stonge1

La nouvelle demeure reprend la galerie sur deux côtés de l’ancienne. Ici il faut faire abstraction des cônes et grillages… On apprécie le fait que le troisième palier ait été réalisé en retrait de façon à préserver la continuité des façades de pierre à deux étages des anciennes maisons voisines.

On peut regretter la disparition de la « veuve St-Onge », mais la promenade de cette année nous permis de remarquer que plusieurs des plus élégantes demeures, dont la maison d’Alfred Leclaire à l’angle Adam et Leclaire, auraient « besoin d’amour » ! Mais pour avoir habité pendant une décennie une de ces grandes et belles demeures (1465 rue Letourneux, connue comme la maison du notaire Couture) je peux vous dire que ces belles vieilles coûtent cher à entretenir… Et on peut comprendre que tous les petits propriétaires n’aient pas toujours les moyens de préserver ce patrimoine. Comment pourrions-nous aider, soutenir la préservation d’un tel patrimoine, sans ajouter à l’inflation immobilière ? Une OBNL soutenue publiquement avec pour mission la préservation d’un patrimoine urbain et de loyers abordables ?

Plus encore que l’an dernier j’ai été frappé par l’opposition entre la vieille rue Adam, dans Hochelaga et les nouveaux développements de condos et coopératives, rue Viau et autour de la piste cyclable au nord d’Ontario, de Viau à Bennett. Notre parcours s’est terminé au Marché Maisonneuve où plusieurs ont poursuivi la discussion, notamment à propos de la « gentrification douce » qui caractérise, d’après moi, la transformation du quartier. « Douce » parce que les nouveaux développements ont été faits essentiellement dans des endroits qui n’étaient pas habités : anciennes usines transformées en logements, terrains industriels récupérés pour l’habitation… Naturellement, l’arrivée de nouvelles populations amène l’installation de nouveaux commerces. Qui ne seront pas à la portée de toutes les bourses… C’est une mixité qui, d’après moi, a plus de bons côtés que de mauvais. Quelles sont les conditions d’une « gentrification socialement acceptable » ? C’est ce que je devrais discuter prochainement avec Leila Ghaffari, qui a déjà travaillé la question notamment en comparant les processus de gentrification dans le quartier Madeleine Champ-de-Mars, à Nantes et dans le quartier Hochelaga, à Montréal.

La grande transition : le colloque du 17 au 20 mai

La grande transition, préparer la société après le capitalisme.

Du 17 au 20 mai à Montréal, avec, parmi ceux que je connais, Alain Devault, Diane Lamoureux, Christian Laval, Pierre Dardot, Jonathan D. Folco.

120 ateliers, 300 panelistes…Tout ça pour 60$ : beaucoup d’idées au $ ! 

https://thegreattransition.net/fr/accueil/

Organisé par plusieurs associations et groupes de recherche, cet évènement de sociologie critique et d’économie politique s’annonce des plus riches. Mes choix d’ateliers (parmi les dizaines offerts):  Continuer la lecture de La grande transition : le colloque du 17 au 20 mai

données ouvertes et gouvernement ouvert

Du 7 au 13 mai prochain, on « célèbrera » la Semaine du gouvernement ouvert (Open Government Week). Pourquoi faudrait-il « jouer le jeu » de l’Open Government, du Gouvernement ouvert (GO) (1) et ainsi donner du crédit à un Parti Libéral qui se fait le champion du GO de par le monde ? N’en va-t-il pas des politiques d’ouverture et de données ouvertes comme des promesses de réduction des émissions nocives et de virage technologique : des paroles qui justifient ou critiquent l’inaction mais qui, ultimement, peuvent retarder le passage à l’acte, à l’action concrète qui impacte réellement notre prédation des ressources de la planète et des générations futures ?

Il faut jouer ce jeu-là comme il faut jouer le jeu de la démocratie… parce que malgré tous ses défauts, ça demeure le moins pire des systèmes. Et assurer un accès le plus ouvert possible aux données publiques et d’intérêt public, participe à la construction de la démocratie de demain.

Jouer le jeu ne veut pas dire suivre aveuglément ou docilement les règles. Ça veut dire discuter des chiffres, des résultats mais aussi des méthodes et des indicateurs utilisés. Cette capacité de définir et de changer les règles est d’ailleurs un principe essentiel de gestion de communs résilients (Ostrom).

Jouer le jeu veut aussi dire de ne pas aller trop vite ; pour tenir compte d’où les gens partent, de leur investissement, leur endettement ou dépendance à l’égard des règles et des systèmes actuellement dominants. Le vendeur d’automobile ou le travailleur des sables bitumineux ont plus à perdre devant les changements nécessaires qu’une bibliothécaire de quartier ou un professeur habitant une tour du centre-ville.

Jouer le jeu – des données ouvertes – pour comprendre, surveiller, appuyer les objectifs de développement visés – adoptés. « Canada lacks the mechanisms necessary to ensure that EDC’s operations are aligned with government objectives« , le G&M du 16 avril. Surveiller, prévenir, accompagner, commenter, critiquer, informer, soutenir, contrer… les actions et programmes publics grâce à un accès le plus ouvert possible aux données.

Mais cet accès ouvert aux données publiques n’implique-t-il pas une certaine paralysie, ou réduction de la capacité d’initiative et d’innovation du service public ? N’est-ce pas donner aux « privés » qui utiliseront ces données, sans être soumis aux mêmes exigences d’ouverture, un avantage stratégique, leur laisser l’initiative ? Est-ce que cela ne conduira pas le public à restreindre ses efforts en matière de lisibilité et d’accessibilité si un tel effort est vu comme une « compétition déloyale » à l’endroit d’entreprises qui souhaiteraient en faire leur pain et leur beurre ? De telles questions ne me semblent pas suffisamment présentes lorsque le bilan de mi-parcours du Plan d’action pour un gouvernement ouvert aborde la question du soutien à l’innovation et aux entreprises privées utilisatrices des données ouvertes (Objectif 15 du plan d’action). Il semble que cette question mériterait d’être discutée : « plusieurs acteurs de la société civile ont remis en question le niveau de fonds actuellement consacrés à la promotion du développement du secteur privé, en particulier par rapport au manque relatif de ressources disponibles pour les organisations de la société civile poursuivant des objectifs similaires. » Page 88 du Rapport d’étape 2016-2017, réalisé par Michael Karanicolas, de Right to Know Coalition of Nova Scotia pour le Mécanisme d’évaluation indépendant. Le rapporteur recommande d’ailleurs de « créer une structure parallèle pour l’incubation des programmes de la société civile dans ce domaine ». 

Si les organisations communautaires (OBNL, coop) ou à but lucratif peuvent tirer parti de cette ouverture pour développer leurs affaires et services, il faut prendre garde à ne pas affaiblir ou minimiser le rôle du service public. Pour qu’il y ait des données fiables, utiles et accessibles à partager, il faut une instance publique qualifiée, honnête et digne de confiance.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de la protection des données personnelles… L’Europe s’apprête à implanter un nouveau régime de protection mettant l’accent sur un consentement plus éclairé à une utilisation plus transparente des données recueillies sur les usagers de plateformes telles Facebook ou Google. Pourtant l’enjeu ne se limite pas à une question de vie privée à protéger ; il s’agit aussi d’assurer l’administration équitable et éthique d’un savoir collectif tiré des données personnelles.

Prenons l’exemple de ces données très personnelles que sont les rapports d’impôts ou encore les dossiers médicaux. S’il est important de continuer de protéger le caractère privé et la confidentialité de ces données, l’analyse de la répartition géographique ou encore politique (comtés, villes) ou administrative des données ainsi recueillies est nécessaire pour assurer un accès équitable et judicieux aux crédits et services mis à disposition par les programmes publics. Analyser pour mieux comprendre afin de mieux agir. Comprendre d’abord, pour éviter que des décisions bien intentionnées, basées sur des données quantitatives trop simples (ex. : moyenne) ne viennent contrer l’intention visée, empirer une situation. Comme une politique qui viserait à réduire la médication de certaines personnes hébergées sans s’assurer que les conditions d’encadrement humain d’une personne dorénavant plus agitée soient réunies…

Voir Démocratieouverte.org, la communauté francophone de l’OpenGov

Ouvrir, partager les données publiques c’est aussi construire de nouvelles données, de nouvelles lectures des anciennes données ou encore établir de nouveaux indicateurs, de nouvelles méthodes qui s’articuleront à des institutions, des pratiques sociales et réseaux d’action.

Pour que les données ouvertes soient plus qu’une posture il faut qualifier l’utilité, l’utilisabilité de ces données. Harlan Yu et David G. Robinson (The New Ambiguity of “Open Government”) proposent une évaluation des données selon deux axes : l’un allant de la donnée inerte (exemple : un tableau en format PDF) à la donnée en format facilement manipulable (ex: flux de données lisibles mécaniquement) l’autre axe allant de la livraison de services (ex: horaires d’autobus) à la responsabilité publique ou imputabilité (ex: contrats gouvernementaux ou contributions aux campagnes politiques).

Et pour augmenter cette utilité et cette « utilisabilité » il faut en soutenir l’utilisation. Et pas seulement l’utilisation commerciale : une utilisation sociale, collective visant le bien commun qui permette l’exploration et l’innovation. En ce sens il serait important que le ministère de la Santé reprenne le développement interrompu par la disparition de la région de Montréal (comme instance), en matière de mise à disponibilité de données et d’outils de consultation sur l’utilisation et la performance du réseau (notamment la plate forme EMIS). Par ailleurs les fondations et autres utilisateurs concernés de la société civile (universités, OBNL…) pourraient, avec le soutien du Programme de gouvernement ouvert, concerter leurs efforts et leurs données afin de faire parler les données publiques et les rendre accessibles et utiles.

Le Canada se positionne comme leader international en tant que membre du comité directeur du Partenariat pour un gouvernement ouvert, de même qu’en tant que l’un des 7 gouvernements membres du D7 – les Digital Seven. Et pourtant, sur des questions aussi stratégiques que la Loi d’accès à l’information, l’identification des bénéficiaires ultimes des entreprises canadiennes ou encore la co-construction des politiques, le Canada est loin d’être à l’avant-garde(2,3,4). Si on ne veut pas que l’ouverture ne soit que poudre aux yeux et que ce qui devait contribuer à renforcer la démocratie finisse par accroître le cynisme à son égard, il faudra mieux qualifier les données et mieux soutenir leur utilisation. Soutenir la capacité d’utilisation des données dans l’intérêt commun devrait aussi accroître notre capacité à surveiller et réguler l’utilisation des données publiques et personnelles par les agences et conglomérats privés.

Sources :

Promenade Jane Jacobs sur la rue Adam, prise 2

Les Promenades Jane Jacobs en sont à leur dixième année. Pour ma part, je reprendrai, le samedi 5 mai prochain, avec l’aide de deux étudiants en travail social de McGill, la promenade réalisée l’an dernier. Nous ferons deux promenades simultanées dont une en anglais. Vous pouvez consulter les fiches descriptives De la charité à la solidarité : initiatives communautaires dans Hochelaga-Maisonneuve (lien pour vous inscrire) et en anglais From Charity to Solidarity : Initiatives from Hochelaga-Maisonneuve (to register to the walk). Il n’y a pas de frais, c’est gratuit. Mais il est nécessaire de s’inscrire, car il y a un nombre limité de places.

Une marche de deux heures, le long de la rue Adam, entre Davidson et Viau… Pour voir le « pas-à-pas » du parcours, tel qu’établi l’an dernier : D’un parvis de l’église à l’autre, le pas à pas de notre parcours.

Le même pas-à-pas en anglais (Merci à Annabelle pour la traduction)

L’an dernier nous avions pu entrer visiter deux des organisations devant lesquelles notre marche nous amenait à passer : les Cuisines collectives et l’église St-Nom-de-Jésus. J’espère obtenir la même collaboration cette année. (Nous avons déjà obtenu confirmation de la Paroisse)

 

principes pour ne pas automatiser l’injustice – IA3

Je poursuis ma quête autour de l’IA, la responsabilité publique, la gestion et la protection des données personnelles, la transparence et l’accès aux données, les gouvernements ouverts (GO)  et la participation des organisations de la société civile (OSC) à la définition et à la surveillance des GO. Un centre d’intérêt particulièrement dynamique en ce moment.

Délaissant momentanément Twitter comme source d’information je suis retourné à la lecture des quelques 150 fils RSS issus de blogues et magazines que je consulte pour l’essentiel avec Feedly.

Clément Laberge, dont Intelligence artificielle et services publics, publié il 5 jours, m’apprend que de nouveaux textes ont été déposés dans le répertoire thématique de l’IRPP auquel je référais il y a peu, dont un par Jean-Noé Landry, AI in government: for whom, by whom? Clément pointe aussi vers le même document mis en discussion par le Conseil du Trésor du Canada : Responsible Artificial Intelligence in the Government of Canada, en soulignant l’intérêt de la section Policy, Ethical, and Legal Considerations of AI. En effet c’est là que Michael Karlin, premier auteur du document, résume en 7 principes ses considérations éthiques et politiques (traduction de Google, presque seul) :

  1. Les humains (people) devraient toujours être gouvernés – et percevoir être gouvernés – par des humains;
  2. Les systèmes d’IA déployés pour le compte du gouvernement devraient être formés pour refléter les valeurs et l’éthique du secteur public ainsi que les obligations canadiennes et internationales en matière de droits de la personne; ils devraient être utilisés pour renforcer ces valeurs dans la mesure du possible;
  3. Les organisations sont responsables des actions des systèmes d’IA et doivent mettre en place des systèmes vérifiables;
  4. Comprenant la nécessité de protéger la vie privée et la sécurité nationale, les systèmes d’IA devraient être déployés de la manière la plus transparente possible;
  5. Les organisations doivent veiller à ce que des mesures d’urgence fiables soient prises en cas de défaillance des systèmes d’IA ou pour fournir des services à ceux qui ne peuvent pas accéder à ces systèmes.
  6. Les systèmes d’IA devraient être développés dans une équipe diversifiée comprenant des individus capables d’évaluer les implications éthiques et socio-économiques du système;
  7. Les systèmes d’IA doivent être déployés de manière à minimiser l’impact négatif sur les employés lorsque cela est possible, et devraient, dans la mesure du possible, être créés aux côtés des employés qui travailleront avec eux.

Les commentaires faits par les lecteurs du billet de Laberge sont intéressants en réponse à sa question « Existe-il un répertoire des décisions qui sont prises, par l’administration québécoise, sur la base d’un procédé algorithmique ? » (À lire, de Hubert Guillaud L’austérité est un algorithme)

Dans le même ordre d’idées, publié par Nesta (21/02/18), reproduit (traduit) par InternetActu, et présenté par Hubert Guillaud, Principes pour la prise de décision algorithmique du secteur public. Ici les 10 principes émis par l’organisme britannique :

  1. Tout algorithme utilisé par une organisation du secteur public devrait être accompagnée d’une description de ses fonctions, objectifs et impacts attendus, mis à disposition de ceux qui l’utilisent.
  2. Les organisations du secteur public devraient publier les détails décrivant les données avec lesquels l’algorithme a été entraîné et les hypothèses utilisées à sa création ainsi qu’une évaluation des risques pour atténuer ses biais potentiels.
  3. Les algorithmes devraient être catégorisés sur une échelle de risque (de 1 à 5) pour distinguer leur impact sur les individus.
  4. La liste de toutes les données d’entrées utilisées par l’algorithme pour prendre une décision devrait être publiée.
  5. Les citoyens doivent être informés lorsque leur traitement a été en partie ou entièrement décidé par un algorithme.
  6. Tout algorithme doit être disponible en version de test, afin que les auditeurs puissent tester leur impact (et confirmer qu’il fait ce qu’il prétend notamment pour ceux qui ne peuvent pas être ouverts par défaut).
  7. Lorsque les services publics ont recours à des tiers pour créer ou exécuter des algorithmes en leur nom, ils devraient s’assurer que ces tiers respectent ces principes.
  8. Une personne de la direction doit être tenue responsable de toute mesure prise à la suite d’une décision algorithmique.
  9. Les organisations du secteur public qui souhaitent adopter des procédures de prise de décision algorithmique à haut risque devraient souscrire une assurance capable d’offrir des compensations aux personnes négativement touchées par une décision algorithmique erronée.
  10. Les organisations du secteur public devraient s’engager à évaluer l’impact de leurs algorithmes et à publier les résultats de ces études.

Ce même Hubert Guillaud (et son magazine InternetActu.net) publiait récemment  Pourquoi mes données personnelles ne peuvent pas être à vendre ! (06/02/18); et aussi :

Sur la question de la vente de ses données personnelles : Revendre ses données « personnelles », la fausse bonne idée

Still digging… 

IA n’est pas conscience

On parle beaucoup, de plus en plus de l’intelligence artificielle (IA). Surtout depuis que Montréal est reconnue comme centre international de recherche en la matière. Même Juan-Luis Klein en parlait dans sa conférence de clôture du colloque sur le développement des collectivités de décembre dernier.

La crise… la quatrième révolution industrielle et l’IA transforment nos modèles d’action. Il faut réagir, se donner les outils pour le défier et transformer ce contexte. Il faut développer une alternative et pas juste refuser le modèle dominant. Refabriquer le rapport de la société au territoire pour fabriquer des communautés. (conférence sur Youtube)

L’AIIA organisait, en janvier dernier, un colloque de deux jours sur IA en mission sociale, auquel j’ai participé avec intérêt (intelligence artificielle et finalités sociales). Mais les principes d’équité ou l’éthique ne semblent pas les premières préoccupations lorsque les gouvernements investissent pour soutenir le développement du secteur. C’est d’abord en termes de performance et compétitivité que les programmes sont définis.

Avec l’annonce récente du fédéral (15 février 2018) d’un financement milliardaire (950M$  pour les 5 grappes) qui « misera sur l’intelligence artificielle et la robotique afin de faire du Canada un chef de file mondial de la numérisation des chaînes d’approvisionnement industrielles » on ne semble pas s’orienter particulièrement vers la mission sociale ou la mesure de l’impact social des entreprises… On précise plutôt que l’objectif est d’accroître les revenus et la performance de ces entreprises. On comprend qu’il s’agit de la performance économique. (extrait du billet IA et finalités sociales)

Cet engouement pour l’IA n’est pas qu’un effet de mode ou de fierté devant la réussite d’un secteur économique, d’une grappe locale. Il y a vraiment des choses qui se passent et qui s’en viennent. Les grands du numérique investissent dans l’IA, ce qui veut dire dans l’IA en santé (Cherchez et vous trouverez. L’évangile médical selon Google.) et l’IA en aménagement urbain (Values-based AI and the new smart cities).

Si les informations recueillies déjà par Google pouvaient être couplées à celles de votre dossier médical… ce serait très… efficace ? payant ? Pour qui ? Nous ne pourrons nous défendre contre de telles entreprises uniquement en renforçant les exigences de « consentement éclairé » personnel. Il faut repenser les questions de protection et de propriété des données personnelles. Certains proposent même de verser ces données dans le « domaine public » (Evgeny Morozov et le « domaine public » des données personnelles). Autrement dit, les données recueillies par Google ou Apple seraient versées au domaine public et rendues accessibles aux autres. C’est en payant une redevance que les entreprises pourraient ensuite les utiliser… Dans un long article, Lionel Maurel et Laura Aufrère (Pour une protection sociale des données personnelles) proposent de recadrer la protection de la vie privée et des renseignements personnels comme une « protection sociale » qui doit faire l’objet d’une négociation, d’une convention impliquant les travailleurs et usagers. Ce sont des questions trop importantes pour les laisser à la seule discrétion des individus isolés devant leur écran… ou plutôt bienficelés dans la plateforme (voir Plateform Capitalism) qui les relie au monde.

Comme disait Klein, « Il faut se donner les outils pour le défier et transformer ce contexte. » Il y a bien quelques associations et mouvements sur lesquels s’appuyer pour développer ces réflexions et batailles : réseau de la société civile pour un gouvernement ouvert, la Déclaration de Montréal pour une IA responsable, les mouvements pour des données ouvertes, des logiciels libres… Les universités, souvent soutenues par la grande entreprise, auront leurs centres et leurs échanges… Avons-nous des réseaux et outils pour la « société civile » ayant un minimum d’indépendance devant les centres privés et institutions publiques ? Il faudrait aux communautés locales, régionales et nationales des moyens pour se positionner, participer et se défendre parfois. Des courtiers de connaissances et de données, au service d’associations citoyennes ou de syndicats d’usagers et de travailleurs, pour connaitre, suivre l’évolution et négocier l’utilisation, les conditions de production des données et les usages et interprétations qui en seront faits.

Dans son document de travail, Responsible artificial intelligence in the Government of Canada, Michael Karlin décrit bien les limites dans lesquelles la question se pose aujourd’hui pour un gouvernement. Il souligne, avec raison devant la toute-puissance des machines imaginées par la science-fiction ou le cinéma, que l’utilisation faite ou envisageable de l’IA par un gouvernement est très étroite : en fonction d’une tâche bien précise. Il nous rappelle que l’IA n’est pas une personne, ni un être conscient, mais plutôt un logiciel. Et qu’on ne devrait pas reconnaître à ce logiciel une autonomie d’action qui aurait pour conséquence de réduire la responsabilité de l’entreprise ou du ministère qui l’utilise.

Billet d’abord publié sur le blogue du développement collectif Nous.blogue

Voir aussi billet précédent : licence de réciprocité et index social

licence de réciprocité et index social

La question des licences (copyright, copyleft…) appliquée aux coopératives, puis à l’économie sociale. Un texte intéressant sur le site S.I.Lex. Une association (La Coop des Communs) tente de « Construire des alliances entre l’économie sociale et solidaire et les communs ». Une manière de forger de telles alliances serait de permettre que les droits commerciaux soient partagés en fonction du partage des valeurs, ou de la participation aux travaux et réseaux coopératifs ou d’ESS. De là l’élaboration (déposée et ouverte aux commentaires sur GitLab) d’une licence « coopyright ».

Réciprocité en acte, réciprocité renforcée ou encore lucrativité limitée sont des concepts utilisés pour définir ces nouvelles relations, alliances.

Plateformes en communs, un groupe de travail de la Coop des Communs, se présente comme la (une) Communauté française des plateformes collaboratives équitables, productrice de communs et prenant en compte les enjeux sociaux et sociétaux de leurs activités. On veut développer des alternatives aux plateformes collaboratrice qui construisent d’abord la richesse privé avec peu ou pas d’égards aux impacts sociaux qu’ils génèrent.

Mais ces plateformes alternatives ont à confronter un écosystème dominé par quelques conglomérats…

Plateform capitalism un petit bouquin qui fait le point sur l’impact des méga entreprises Google, Apple, Facebook, Uber… sur le mode de fonctionnement des entreprises en général.

How do we make sense of the rise of platform-based businesses that are increasingly monopolising the global economy?

La conclusion : “ Rather than just regulating corporate platforms, efforts could be made to create public platforms –platforms owned and controlled by the people. (And, importantly, independent of the surveillance state apparatus.) This would mean investing the state’s vast resources into the technology necessary to support these platforms and offering them as public utilities.” 

Une plateforme publique qui permettrait de qualifier l’impact social, la qualité et les valeurs associées aux entreprises et services des sociétés commerciales actives ? Qui nous permettrait de savoir combien de profits ont engrangés telle ou telle compagnie ? Quels ont été les satisfactions et plaintes des clients précédents ? Une plateforme publique qui nous permettrait de savoir combien d’impôts ont payé tel ou tel citoyen corporatif ? Ou encore une plateforme qui permettrait, comme l’envisage la Norvège actuellement, dans son plan de Open data, d’identifier le bénéficiaire ultime d’une entreprise…

“A publicly accessible register with information about direct shareholders and ultimate beneficial owners of Norwegian companies will strengthen the work of public authorities and civil society in their efforts to combat economic crime and will make it easier for banks and other actors who have reporting obligations under the money laundering legislation.”

Comme je le soulignais dans un récent billet, le gouvernement du Canada s’est investi dans le Partenariat international pour un gouvernement ouvert… mais cela ne semble pas s’être traduit par une présence très active lors de la dernière « journée internationale des données ouverte », qui semble s’être organisée, à Montréal en tout cas, à la dernière minute : “ Robin Millette, constatant que personne n’avait encore pris l’initiative, s’est lancé dans l’organisation de la journée à un peu plus de 10 jours de l’événement.” La Ville de Montréal y était, pour annoncer ses derniers jeux de données ouvertes… mais nous sommes encore loin d’un gouvernement ouvert capable de répondre aux enjeux du XXIe siècle.

la santé ou la médecine à l’acte ?

Le débat entourant la rémunération des médecins, en particulier les spécialistes, risque fort de se limiter au décompte, en dollars et en cents, qui est le plus, qui est le moins payé ? Combien faudrait-il investir de plus en services infirmiers ?

Dans un « Duel économique » La Presse demandait à deux groupes de recherche, l’un de droite (Institut économique de Montréal) et l’autre de gauche (Institut de recherche et d’informations socioéconomiques), de se prononcer sur les causes des problèmes de notre système de santé. Les deux groupes conviennent du fait qu’il s’agit plus d’un problème d’organisation que d’argent. Mais alors que l’IEDM conclut en demandant que les hôpitaux soient « financés à l’activité », l’étude de l’IRIS, publiée en janvier 2017, démontre clairement qu’un tel mode de financement ne règlerait pas les problèmes.

Dans L’allocation des ressources pour la santé et les services sociaux au Québec : État de la situation et propositions alternatives, l’IRIS fait un retour sur 25 années de réformes du réseau de la santé; décrit les conséquences néfastes qu’un financement à l’activité (promu comme la solution miracle par plusieurs, dont l’IEDM) aurait; relate les difficultés posées par la rémunération médicale actuelle et propose 7 pistes de solutions pour un réseau de santé public, démocratique et décentralisé :

 

  1. Rompre avec la gouvernance entrepreneuriale
  2. Ne pas implanter le financement à l’activité
  3. Accroître le nombre d’actes que peuvent effectuer des professionnelles de la santé autres que les médecins
  4. Abolir le statut de travailleur autonome des médecins et modifier leur
    mode de rémunération
  5. Réduire la rémunération des médecins québécois
  6. Restituer l’autonomie des CLSC, accroître leurs pouvoirs et leur assujettir les GMF
  7. Accroître la transparence du réseau de la santé et des services sociaux

____________

Dans un article révélateur («Au salaire qu’on te paie») retraçant un échange anonyme avec un urgentologue, Patrick Lagacé, de La Presse, citait le médecin décrivant les conditions difficiles de son travail : « Ces patients sur civière… Ils ont une moyenne d’âge de plus de 80 ans. Ils n’ont pas été réévalués depuis leur arrivée pour la plupart et ils sont là depuis plus de 18 heures. » (c’est moi qui souligne).

Ces patients âgés, dont plusieurs ont été transportés en ambulance (sans doute après la venue des pompiers comme « premiers répondants ») en provenance de CHSLD ou de résidences pour personnes âgées auraient mérité pour plusieurs qu’on les soignent chez eux. Jean-Robert Sansfaçon, éditorialiste au Devoir, soulignait il y a quelques jours dans Le tout-à-l’hôpital, à quel point les services à domicile ont été négligés. Mais il n’a pas relevé cette contradiction : les CHSLD et résidences collectives sont le domicile de personnes âgées qui devraient avoir accès à des services médicaux beaucoup plus soutenus. Cela libérerait certainement quelques corridors d’hôpitaux, tous en soulageant des gens malades et âgés du besoin de se déplacer pour mieux convenir à une chaine de production inique.

intelligence artificielle et finalités sociales

La conférence de Yoshua Bengio (32 minutes) est sans doute ce qui m’a convaincu de m’inscrire à ce colloque « Intelligence artificielle en mission sociale ».  En tant que figure de prou (montréalaise et internationale) du secteur en forte croissante du Deep Learning j’étais curieux de voir ce qu’il avait à dire en général sur l’intelligence artificielle et en particulier sous cet angle novateur proposé par le colloque « en mission sociale ».

L’intervention de monsieur Bengio, faite en français et sur un ton presque « zen », mettait la table pour deux jours de discussions et conférences faites par des intervenants du monde des OBNL, de la recherche universitaire ou du monde des affaires (entreprises sociales, innovation sociale, services juridiques). Les avancées de l’intelligence artificielle sont réelles même si le monde ne changera pas du jour au lendemain. On est encore loin de l’intelligence du cerveau humain. C’était le message de Bengio : Les changements se feront graduellement aussi il est encore temps de prévenir les dérapages par une règlementation éthique.

Après avoir identifié les secteurs où les changements seront les plus importants, et les risques soulevés ou prévisibles, Bengio souligne l’importance d’améliorer le filet de sécurité (ex: revenus garantis) afin de soutenir l’adaptation des personnes à ces changements. Il en appelle à une meilleure fiscalité afin que la richesse produite par ces puissantes nouvelles technologies ne fassent pas que la concentrer encore plus tout en excluant, appauvrissant des masses de plus en plus grandes. Le remplacement des audits comptables par des audits moraux est suggéré afin de mesurer la contribution des entreprises au bien-être collectif.

La conférence de Charles C Onu (11 minutes) suivait : Saving Newborn with AI, où il expliquait comment l’enregistrement des pleurs des bébés naissants a permis de dépister, grâce au « machine learning », les enfants souffrant d’asphyxie périnatale au Nigeria. Voir le site de l’organisme www.ubenwa.com

L’intervention de Kathryn Hume (34 minutes) de chez Integrate.ai, s’intitulait Ethical Algorithms, Bias and Explainability in Machine Learning. L’intelligence artificielle est déjà utilisée par la justice américaine (entre autre pour aider les juges à statuer sur le risque associé à la liberté sous caution ou la libération sur parole) avec parfois des biais importants. Les algorithmes et « boites noires » qui définissent l’intelligence artificielle doivent être corrigés et expurgés des biais qui sont les nôtres (concepteurs, codeurs, analystes et usagers).

Et ce n’était que le début, la plénière d’ouverture de ce colloque de deux jours tenu les 25 et 26 janvier dernier à Montréal au Centre canadien d’architecture. Organisé par Alliance Impact Intelligence Artificielle (AIIA), on peut revoir la plupart des conférences et panels sur la chaine Youtube de AIIA.  La principale animatrice de l’évènement, Valentine Goddard, résume mieux que je ne saurais le faire les questions soulevées et pistes ouvertes dans un article (en anglais) au sous-titre (en français) synthétique : Pour que l’intelligence articifielle contribue au bien public, les citoyens doivent participer au débat sur les valeurs qui seront intégrées aux politiques et aux systèmes d’IA. Cet article et au moins deux autres, issus de conférences données au colloque1, font partie du dossier Dimensions éthique et sociale de l’intelligence artificielle, publié par la revue Options politique de l’IRPP, l’Institut de recherche en politiques publiques. Tracey Lauriaut mérite d’être lue : Values-based AI and the new smart cities, à propos du projet Sidewalk Labs (du groupe Alphabet) à Toronto.

L’intelligence artificielle est un terme flou, qui réfère autant à l’aide à la décision déjà à l’oeuvre dans les domaines juridique et médical, grâce à la consultation de masses importantes de données formelles accumulées dans ces secteurs, qu’aux systèmes de gestion des flux de circulation dans les villes ou encore aux méthodes du « deep learning » où les machines apprennent par elles-mêmes à partir de masses de données ou d’interactions pratiques dont elles tirent les leçons. Parce que les leçons ou décisions tirées de ces « apprentissages profonds » ne sont pas toujours explicables ou explicites (les interactions, corrélations et computations étant trop nombreuses et complexes), plusieurs conférenciers et auteurs ont mis de l’avant la nécessité de connaître et d’avoir accès aux algorithmes qui fondent les décisions et recommandations de l’IA. Une accessibilité aux algorithmes et aux données qui pourrait être garantie par une instance publique. On a parlé d’une éventuelle certification ISO pour le caractère éthique et respectueux des droits humains des mécanismes d’IA développés par les entreprises et les États.

Si on veut éviter que les règles habituelles s’appliquent au développement de l’IA, et ne servent qu’à accentuer et accélérer la concentration de richesse plutôt qu’à résoudre les problèmes qui confrontent nos collectivités, il est proposé de développer un Index de l’impact social qui permettrait de mesurer, en les distinguant des indicateurs habituels de rendement et résultats financiers, les coûts et rendements sociaux d’une entreprise ou une institution. La méthode proposée du Social Return On Investment (SROI) a fait l’objet d’une page et d’une fiche synthèse (pdf, 8 pages) par le TIESS l’an dernier. On y indique cependant que la « méthode SROI est très souvent coûteuse en ressources. »

Les annonces du gouvernement fédéral en soutien à une supergrappe d’entreprises autour de l’IA (SCALE.AI) n’avaient pas été faites au moment du colloque de janvier. Les gouvernements provincial et fédéral avaient annoncé en 2017 quelques 225M$ pour soutenir de développement des réseaux canadiens et québécois de recherche et développement en intelligence artificielle. Avec l’annonce récente du fédéral (15 février 2018) d’un financement milliardaire (950M$  pour les 5 grappes) qui « misera sur l’intelligence artificielle et la robotique afin de faire du Canada un chef de file mondial de la numérisation des chaînes d’approvisionnement industrielles » on ne semble pas s’orienter particulièrement vers la mission sociale ou la mesure de l’impact social des entreprises… On précise plutôt que l’objectif est d’accroître les revenus et la performance de ces entreprises. On comprend qu’il s’agit de la performance économique.

Les questions soulevées par le colloque de janvier, mais aussi par d’autres initiatives telle la Déclaration de Montréal IA Responsable_, sont d’autant pertinentes et urgentes que ces investissements massifs des gouvernements et entreprises privées risquent d’accélérer la concentration des richesses, des savoirs, des droits et des pouvoirs entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de corporations et de personnes.

Rôles des gouvernements, des OBNL, de la philanthropie

Le gouvernement fédéral Libéral se veut un leader mondial en matière de gouvernement numérique et ouvert : il occupe depuis peu un des quatre postes de représentants gouvernementaux (avec Italie, Afrique du Sud et Corée du Sud) au comité directeur du Partenariat pour un gouvernement ouvert 2; le Canada est aussi devenu en mars 2017 l’un des 7 États membres du « Digital 7 », le D7, avec l’Estonie, Israël, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni, la Corée du Sud et l’Uruguay. Un groupe d’États dont la mission vise « à adopter la technologie numérique dans l’intérêt des citoyens.» Ce comité se veut « une tribune qui permet aux nations membres d’échanger des pratiques exemplaires, de déterminer la façon d’améliorer la prestation de services numériques aux citoyens, de collaborer à des projets communs et d’appuyer et de promouvoir leurs économies numériques respectives en expansion.» La représentante de la Nouvelle-Zélande, qui semble avoir le leadership pour le moment, insiste sur les dimensions citoyenne et démocratique de l’orientation : « develop a fully citizen-centric approach (…)  make sure all our citizens are thriving in a digital world. »

Le président du Conseil du Trésor, Scott Bryson, est le ministre représentant le Canada sur ces deux comités internationaux. De manière congruente avec les principes d’un gouvernement ouvert, Michael Karlin, du Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada, proposait récemment pour commentaires et co-construction un document intitulé  :  Responsible artificial intelligence in the Government of Canada. En plus d’identifier différentes avenues concrètes par lesquelles l’IA pourrait aider à « mieux servir les canadiens », de même que les risques qui doivent être pris en compte, l’auteur nous rappelle que l’IA n’est pas une personne, mais bien un logiciel qui ne devrait en rien diminuer la responsabilité de l’organisation qui l’utilise.

AI is software, not a conscious being, and should not be ascribed agency over its actions. Doing so removes the accountability of an organization over its software. 

Une telle consultation semble bien reçue par le milieu, qui souligne toutefois l’effort à faire pour inclure des populations marginalisées ou réticentes (autochtones, syndicats). On note aussi les ressources limitées que les OBNL ont pour participer à de telles consultations, dont l’utilité ou l’impact sur les orientations gouvernementales sont loin d’être toujours évidents. Michael Geist parle même d’une « crise de la consultation » (Too Much of a Good Thing: What Lies Behind Canada’s Emerging Consultation Crisis).

Des initiatives comme celles de l’AIIA, ou encore la Déclaration de Montréal, ont le mérite de poser des questions, identifier des principes qui devraient guider l’action, de créer des ponts entre des mondes trop souvent étrangers (mission sociale et développement technologique). Que le gouvernement fédéral réfléchisse de manière ouverte et réactive aux conditions à réunir pour une application judicieuse et d’intérêt public de l’IA, c’est une bonne nouvelle. Mais c’est d’abord une question de régie interne des programmes et services gouvernementaux. Sûr que le gouvernement peut et doit jouer un rôle de bon élève, d’utilisateur exemplaire et responsable de la puissance de l’IA. Mais l’exemple suffira-t-il ? À la vitesse Grand V à laquelle les investissements se précipitent dans le domaine ?

Le fait d’assujettir chaque supergrappe à des chaines de production, de fabrication ou d’approvisionnement et à un financement au moins équivalent apporté par le privé, cela garantie que les investissements publics seront alliés à la croissance des intérêts dominants des secteurs retenus. Il est peut-être des réflexions qui mériteraient d’être menées à l’abris des pressions avides du marché.

La Fondation Ford et la Fondation MacArthur financent le AI Now Institute, logé à l’Université de New-York. L’institut a publié deux rapports. Le premier (2016) portait sur les impacts sociaux et économique de l’IA sur un horizon de 10 ans, alors que le second rapport, publié en 2017, se concentrait sur « labor and automation, bias and inclusion, rights and liberties, and ethics and governance. »

  1. How can Indigenous knowledge shape our view of AI? et L’IA et nos principes de justice fondamentale  (retour)
  2. Une organisation regroupant 75 gouvernements et des centaines d’organisations de la société civile  (retour)

tous les billets 2017 en un document

J’ai assemblé en un seul fichier PDF les billets, sauf celui-ci, de l’année 2017. C’est pas la mise en page « sexy » mais tout y est.1 Je me suis dit que vous voudriez peut-être le charger sur votre tablette pour le lire hors-ligne.

2017_Gilles_en_vrac.pdf

Quelques 22 articles en 95 pages

  1. La version déjà envoyée à la liste des OC n’était pas aussi complète : il y manquait la « suite » de 4 articles plus longs qui se terminaient sur un lien « continuer à lire ».  (retour)

2017- une année charnière ?

Non je ne ferai pas une revue de l’année 2017 à l’échelle internationale… Juste quelques souvenirs et rapides commentaires avant de faire, succinctement, le tour du jardin qui fut le mien en 2017…

50 ans après l’année 1967… année du 100e anniversaire de la Confédération canadienne ; année de l’Exposition universelle de Montréal, du Vive le Québec libre ! de Charles de Gaule ; année de parution du Sgt. Peper’s Lonely Hearts Club Band ; année de naissance du Flower Power au Summer of Love à San Francisco, aussi l’année des émeutes  Détroit et de la mort du Che Guevara…

Après huit années de Barack Obama au pouvoir aux États-Unis, Trump s’avance dans la controverse du nombre de participants à son inauguration…

Deux images (extraites de L’année en images du New York Times) illustrent bien la division du peuple américain.

Des centaines de milliers participent à la Marche des femmes sur Washington le 21 janvier pour dénoncer le chauvinisme du nouveau président.

En août, des néo-nazis marchent sur l’Université de Virginie.

Malgré les reculs et conséquences néfastes des politiques d’austérité menées au Québec et ailleurs, les forces « de gauche » marqueront des points en 2017, notamment avec l’élection de Valérie Plante à la mairie de Montréal en novembre.

Pour ma part, l’année de mes 65 ans fut plutôt occupée. J’ai l’impression qu’elle le fut un peu plus que les précédentes. Illusion due à l’importance plus grande qu’on donne aux évènements récents ?

Pour faire ce « bilan », j’ai d’abord jeté un coup d’oeil sur mon agenda Google, qui conserve (pendant des années) mes rendez-vous et réunions. Je remarque les multiples inscriptions automatique qu’a générées le logiciel d’entrainement à la course utilisé, pendant quelques mois, pour suivre l’évolution de ma performance. Quelques mois seulement…

Je suis surpris du nombre de cahiers de notes remplis au cours de l’année. L’équivalent de 6 cahiers. Continuer la lecture de 2017- une année charnière ?

Sommets, PIC et dons

Mieux connaître la philanthropie pour en tirer tout le potentiel

Préambule

L’avantage d’être à la retraite : ça vous permet de creuser certaines questions… mais cela peut devenir un désavantage lorsque les lectures (et conférences) incidentes se poursuivent pendant des semaines et transforment ce qui devait être un simple compte-rendu de colloque en une réflexion inachevée, pour ne pas dire échevelée ! Ainsi, après ma participation au 3e Sommet sur la culture philanthropique de l’Institut Mallet j’ai voulu consulter les compte-rendu des deux premiers sommets de 2013 et 2015, de même que les recherches exploratoires (présentées succinctement au Sommet) sur les écosystèmes philanthropiques de Montréal, Québec et Gaspé. Il me semblait aussi nécessaire de prendre connaissance du livre lancé à l’occasion dudit sommet : Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? publié aux PUQ sous la direction de Jean-Marc Fontan, Peter Elson et Sylvain Lefèvre. Finalement, la lecture des publications récentes à propos de deux fondations importantes dans le contexte montréalais m’est aussi apparue nécessaire d’autant que le chapitre sur ces mêmes fondations dans ledit livre m’avait déçu (sans doute pour cause de délais de publication, les informations n’étant pas vraiment à jour). Je parle de Recherche-action sur le « temps zéro » du Projet Impact Collectif (PIC) par Nancy Pole et Jean-Marc Fontan publié par le PhiLab en mai 2017 et du document produit par la Fondation Lucille et André Chagnon pour présenter ses nouvelles orientations : Rencontre sur les orientations philanthropiques de la Fondation Chagnon.

Deux autres sources parues récemment : dans le Journal de Montréal, Par delà la guignolée, l’angle mort de la philanthropie et par l’Institut de la statistique du Québec, Portrait des bénévoles de 16 à 65 ans au Québec.

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La rencontre des 14 et 15 novembre dernier était la troisième organisée par l’Institut Mallet. Créé en novembre 2011, par les Sœurs de la Charité de Québec, cet Institut s’est donné pour mission de contribuer à l’avancement de la pensée et la culture philanthropiques au Québec.

Les Sommets de l’Institut Mallet

Le premier Sommet réalisé en 2013 sur le thème La philanthropie : visages et transformations a permis de faire un bilan historique et tracer un premier portrait du « système philanthropique québécois ». Parmi les interventions remarquables de ce premier sommet, celle de Jacques T. Godbout 1 rappelait l’importance de ne pas oublier les bénéficiaires, qui sont rarement présents dans les assemblées telles que celle-ci ; Lucia Ferretti 2 sur l’histoire de la philanthropie en français au Québec depuis l’époque de la Nouvelle-France ; et la « synthèse » de Benoît Lévesque qui fait plus de cent pages, soit la moitié des actes à elle seule. Plus qu’une synthèse de l’évènement, c’est à une véritable théorie du système de la philanthropie que nous avons droit. Les relations et flux entre les agents…

Benoît Lévesque, Actes du Sommet sur la culture philanthropique, 2013, p. 147

Mais c’est un système qui donne lieu à une culture plurielle. La diversité des pratiques philanthropiques (donateurs, bénévoles et bénéficiaires) et des cultures organisationnelles des fondations conduisent à un tel pluralisme. Philanthropie stratégique, philanthropie d’entreprise, philanthropie disruptive… la finance sociale et l’investissement responsable… Le tour d’horizon proposé par Lévesque est impressionnant. Il passe en revue les missions des organismes de bienfaisance présents au premier Sommet, élabore sur la politique québécoise de soutien au communautaire et le modèle québécois d’économie sociale.  La contribution de Lévesque à ce premier Sommet de l’Institut Mallet offre une synthèse audacieuse, magistrale de la problématique de la culture philanthropique au Québec.

Ce qui ne l’empêche pas de dire des choses comme : « En raison de la liberté dont elles disposent pour l’allocation de leurs ressources, les fondations s’imposent dans un milieu où les moyens de financement font souvent défaut. » (Lévesque, idem, p. 181) Continuer la lecture de Sommets, PIC et dons

  1. auteur de L’esprit du don [1991] et Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre [2007]  (retour)
  2. auteur de Entre voisins. La société paroissiale en milieu urbain : Saint-Pierre-Apôtre de Montréal, 1848-1930 [1990] et aussi Du «devoir de charité» au «droit à l’aide publique»: la naissance de l’État-providence au Québec, [2011]  (retour)

Une éthique du vivant

Je terminais le visionnement de Broken (une mini-série de la BBC). Le drame était bien joué, par des acteurs chevronnés, et à l’anglaise – c’est-à-dire avec des comédiens qui ressemblent à des humains plutôt qu’à des poupées Barbie. Des humains marqués par la vie, par les drames et les tragédies trop communs dans un quartier urbain pauvre : exploitation sans vergogne, pauvreté crasse mais aussi, au carrefour de ces histoires dures, un héros, le curé de la paroisse, lui-même aux prises avec ses limites.

Je pleure sans retenue durant le générique qui se déroule à l’écran – parce que cette fiction vient mettre des mots et des images sur le fil de réflexion qui m’habite depuis quelques mois (et elle vient de me permettre de commencer ce billet ;-).

Un peu simplifiées et caricaturées pour les besoins du médium, les histoires sont assez réalistes pour que j’y projette les vies brisées de citoyens du quartier Hochelaga que j’ai connus – mais aussi les vies de religieuses et de religieux dévoués à l’accompagnement et au soin de ces personnes.

Image des archives des sœurs de la ProvidenceSont-ce des images irrémédiablement dépassées ? N’y aura-t-il plus jamais de Annette Benoit, de Guy Paiement, de Pierrette Lafleur? De Janelle Bouffard, Claude Hardy ou Yves Poulin ? De ces religieux, ou ex-religieuses qui ont su rassembler, soigner, enseigner – écouter, encourager, éduquer? Les professionnels et techniciens du secteur public, salariés et bénévoles du secteur communautaire peuvent-ils vraiment remplacer l’intervention gratuite, généreuse de ces frères et sœurs?

Pour l’avoir vu à l’œuvre sur le terrain, mais aussi en avoir parcouru plusieurs témoignages écrits, c’était une aventure fraternelle qui témoignait, selon les mots de Grégory Baum, de « la présence de l’Esprit dans l’histoire des hommes ».

En même temps que le Québec sortait des jupes de l’Église pour s’affirmer comme nation, cette même Église catholique vivait une grande période de réformes (Vatican II) où la disparition de l’ancienne division des ordres (spirituel VS naturel) allait faciliter l’émergence de la théologie de la libération et de “l’option préférentielle pour les pauvres”. C’était l’irruption des objectifs de Justice et Paix de l’action sociale catholique dans la sérénité du monde spirituel des prières. Si la laïcisation des institutions de santé et d’éducation québécoises a libéré le peuple de ses obligations dominicales elle a aussi libéré les chrétiens de la collusion avec un pouvoir conservateur. Dans une société pluraliste les chrétiens se découvrent une complicité avec des non-croyants qui résistent, luttent pour la justice : « Même mise en demeure de la conscience, même amour de la justice et de la vérité, même débat avec la fidélité, même crainte de trahir, même conviction que l’engagement éthique est la réponse à quelque chose d’objectif, quelque chose de plus grand que soi, quelque chose qui revêt une importance universelle. » (Gregory Baum, Étonnante Église, p. 63)

Finalement j’ai séché mes larmes et ne pleure plus la disparition d’une société qui est d’autant plus idéalisée qu’elle s’éloigne dans le temps. Et puis, d’ailleurs, la grande noirceur n’était pas aussi sombre que les chantres de la révolution tranquille ont bien voulu nous le faire croire. Durant son règne, Duplessis aura tout de même construit 4000 écoles, et ouvert 40 000 kilomètres de routes (Michel Beaudin, 2011). Et les traditions du coopérativisme et de l’action sociale avaient plusieurs décennies d’expérience au moment de la révolution tranquille. S’il y a aujourd’hui moins de “vies consacrées”, avec sacrements et liturgies, il y a encore des vies dédiées, dévouées, des personnes engagées, militantes pour de grandes causes et des valeurs essentielles. Certains rapports témoignent de la diversité et de la profondeur de la contribution de la mouvance sociale chrétienne à l’utopie de la solidarité. On sent encore l’influence des méthodes de l’action sociale catholique dans la fabrication de cette toile collective ! L’activisme et la combativité des militants chrétiens sont des atouts pour qu’émerge une éthique de la vie capable de sauver la planète. Ou plutôt sauver assez de planète pour que s’épanouisse et perdure une humanité assagie, éclairée.

Une éthique de la vie, ou du vivant qui fasse une place, limitée mais juste, à l’espèce humaine… parmi d’autres espèces avec lesquelles partager ce caillou bleu et vert, point minuscule dans l’univers.

« À cette heure de l’histoire je vois dans l’Église une force historique importante contre la mondialisation néolibérale. » (Grégory Baum, Étonnante Église, p. 15)

Suis-je (re)devenu catho ? Non, pas encore ! Mais devant l’urgence environnementale planétaire j’ai trouvé inspirants les propos de Baum dans son dernier livre. Il appelle à l’action : « À l’âge des ténèbres la passivité mène à la dépression. » Et il identifie quatre pistes à poursuivre : promouvoir une culture critique; soutenir les mouvements sociaux; diffuser la vision des Nations Unies; participer au développement communautaire et à l’économie sociale.

Références :

– L’Utopie de la solidarité au Québec – Contribution de la mouvance sociale chrétienne, Lise Baroni, Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Yvonne Bergeron, Guy Côté, Éditions Paulines, 2011

– Étonnante Église – Émergence du catholicisme solidaire, Grégory Baum, Éditions Bellarmin, 2006

– Et jamais l’huile ne tarit – Histoire de mon parcours théologique, Grégory Baum, Éditions Fides, 2017

– Guy Paiement, prophète du pays réel, dir. Élisabeth Garant, Novalis, 2015

boulimie de lectures

Une boulimie de lectures, depuis quelques mois, comme pour tenter de trouver un fil conducteur, une formule d’interprétation. Mais non, je ne l’ai pas encore trouvée mais ça avance… Quand je regarde tout ce qui est étalé sur mon bureau, (et ma tablette), je me sens privilégié d’avoir pu lire ces réflexions et aborder ces philosophes, chanceux d’avoir eu le temps (comme retraité) de me nourrir sinon me gaver de ces oeuvres. Je me sens aussi une obligation de partager, même maladroitement, ce que j’ai pu retenir de ces nombreuses lectures… Un partage qui s’est fait plutôt rare ces derniers mois sur ce blogue : aucun billet en août, un seul en septembre… et si je ne fait gaffe, il n’y en aura pas non plus en octobre ! Et dire qu’il fut un temps ou j’écrivais plusieurs fois par jours.

Ci-contre, la liste de ces livres « sur ma table », extraite de ma base Bookpedia.

TITRES AUTEURS PAGES
+ 4 °C: Le climat change… Et vous ? Xavier Montserrat 214
L’avènement de la démocratie:  Tome 4, Le nouveau monde Marcel Gauchet 749
L’aventure Fraternelle des Capucins à Hull, 1967-2014: Annoncer L’Évangile Autrement Claude Auger 160
Dire non ne suffit plus: Contre la stratégie du choc de Trump Naomi Klein 302
The enigma of reason * Hugo Mercier 408
Entre Concile et Révolution tranquille: les religieuses au Québec, une fidélité créatrice Dominique Laperle 294
Et jamais l’huile ne tarit: histoire de mon parcours théologique Gregory Baum 271
Étonnante Église : l’émergence du catholicisme solidaire Gregory Baum 227
Guy Paiement, Prophète du Pays Réel Nelson Tardif, Élisabeth Garant 334
L’Utopie de la solidarité au Québec – Contribution de la mouvance sociale chrétienne Lise Baroni, Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Yvonne Bergeron, Guy Côté – 2011 364
Illusion financière Gaël Giraud 184
Introduction à l’éthique islamique* Tariq Ramadan 230
Justice sociale, ouverture et nationalisme au Québec Élisabeth Garant 294
Mahomet* W. M. Watt 614
Mouvement communautaire et État social Louis Favreau 166
Out of the Wreckage: A New Politics for an Age of Crisis George Monbiot 184
Portes ouvertes Marc-André Tardif 92
La Quatrième hypothèse Maurice Bellet 144
Le règne de l’homme Rémi Brague 398
Une relecture d’une vie de Petite soeur de l’Assomption Annette Benoît, p.s.a. 81
The River of Consciousness Oliver Sacks 320
Sécurité, territoire, population: cours au Collège de France, 1977-1978 Michel Foucault 435
Vérité et pertinence: Un regard sur la théologie catholique au Québec depuis la Révolution tranquille Gregory Baum 276
Vie secrète des arbres (La) Wohlleben Peter 253
Il y manque ces quelques recueils dirigés par Fernand Dumont sur l’histoire des idéologies au Québec (de 1850 à 1976) qui sont disponibles in extenso sur le site des Classiques de l’UQAC. Je n’ai fait que commencé la lecture des titres marqués d’un astérisque.

C’est dans la suite du précédent billet (1952) et surtout de celui de mai (de la charité à la solidarité) que j’ai poursuivi une réflexion autour de trois centres d’intérêt. L’histoire de l’Occident (Gauchet, Foucault, Brague), histoire de la religion (Watt, Benoît, Laperle, Baum) et histoire du Québec (Baum, Dumont, Paiement); autour de l’écologie-économie (Montserrat, Wohlleben, Giraud, Favreau); et autour de la conscience comme phénomène physiologique (Mercier, Sacks), spirituel (Baum, Ramadan, Bellet) et social (Monbiot, Klein, Brague).

En juin dernier j’ai rencontré Grégory Baum, au lancement de son dernier livre Et jamais l’huile ne tarit. La mort récente de ce nonagénaire encore alerte il y a quelques mois m’a poussé à fouiller un peu plus loin la pensée de ce théologien oecuméniste. J’ai aussi rencontré il y a quelques semaines une autre nonagénaire, religieuse longtemps active dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve : Annette Benoît, Petite soeur de l’Assomption, qui a partagé avec moi les témoignages qu’elle a recueillis auprès de ses consoeurs au moment où elle prenait sa retraite, il y a 13 ans, à l’âge de 81 ans.

Je me demande encore si le passage d’une société québécoise dominée par une église catholique trop présente et oppressante vers une société séculière ne nous a pas fait perdre quelque chose. Quelque chose d’un peu plus grand que les droits et libertés que que nous chérissons avec raison. Quelque chose comme une éthique de la vie. J’essaierai de préciser mon cheminement de pensée au cours des prochains billets.

1952

Né en 1952, j’ai donc eu 65 ans cet été. Ma mère, née en 1923, était de la génération qui aura connu les voitures à chevaux et les voyages sur la lune; les plus grands bouleversements technologiques et sociaux : montée du féminisme, des mouvements de libération nationale, sortie de la société québécoise hors du carcan religieux. Les formes traditionnelles d’autorité et de hiérarchie ont volé en éclats dans la foulée les « 30 glorieuses » années d’après-guerre dans un mélange explosif de croissance économique et démographique accélérée, de laïcisation précipitée des institutions d’éducation et de santé. La seule décennie des années 60 verra l’émergence d’Hydro-Québec, de la Caisse de dépôt, de l’assurance hospitalisation, du ministère de l’Éducation, du réseau des universités du Québec… Une période de révolution qui a sans doute été d’autant plus tranquille que ses principales victimes avaient fait vœux de pauvreté et d’humilité. (Dominique Laperle, 2015).

L’éclatement, la dissolution du cadre institutionnel catholique a laissé s’échapper ce qui était gardé sous pression depuis trop longtemps. Libres penseurs, artistes et intellectuels sont passés du statut de parias et excommuniés à celui de chantres d’idéaux et modèles de vie. Des communautés de religieuses avaient éduqué les jeunes filles et soigné les malades. Des pédagogues, travailleuses sociales et infirmières qui étaient aussi religieuses.

À 7 ans je voulais me faire prêtre.

À 17 ans, j’étais devenu nationaliste québécois, influencé par la contreculture – un mélange de « flower power » de la côte ouest ´67 et de mai 68 parisien.

À 21 ans, j’étais marxiste-léniniste, dans l’espoir de réunir de manière organisée, démocratique mais centralisée les forces sociales opposées à l’impérialisme américain (nous étions en pleine guerre du Vietnam) et au capitalisme. La lecture de Gramsci et une vision romanesque de la Grande révolution culturelle prolétarienne chinoise nous font imaginer des guerres de tranchées institutionnelles afin de construire, comme « intellectuels organiques », l’hégémonie de la classe ouvrière vers une nouvelle société.

En 1981, à 29 ans, nous mettions fin à l’organisation En lutte ! que nous avions soutenu dans l’enthousiasme et avec ferveur depuis ses débuts, en 1973. Il apparaissait futile sinon impossible de rassembler autour du leadership d’une classe ouvrière en rapide recul (A. Gorz, 1981) les fils multiples, vigoureux et anarchiques des nouveaux mouvements sociaux qu’étaient les mouvements des jeunes, des chômeurs, des femmes, des écologistes, des autochtones… Il semblait préférable de soutenir le développement de ces divers mouvements plutôt que de tenter de les harnacher autour de… de quoi ? De quel programme? Quelles perspectives ? Quel modèle de société? La situation du bloc de l’Est n’était pas particulièrement inspirante. Mieux valait soutenir mille projets épars, quitte à rassembler de manière sporadique les forces autour d’objectifs tactiques. Et le temps allait peut-être permettre de préciser le fameux projet de société.

Thatcher et Reagan au pouvoir, c’était vraiment la fin des 30 glorieuses. Et le début de 30… (affreuses ?) années dominées par le néo-libéralisme conservateur, puis, avec Blair, Clinton, (Bouchard ?), un néo-libéralisme de gauche. Marcel Gauchet (Le nouveau monde, 2017) parle de cette période comme de la déconstruction idéologique du socialisme. Qui précède la chute du mur et la fin du soviétisme. Mais la critique des 30 glorieuses ne venait pas que de la droite. La gauche populaire et communautaire refusait de plus en plus de voir s’étendre encore le pouvoir technocratique des grandes institutions, exigeant le droit à la participation, le droit à la différence. [Certains arguaient que mieux valait laisser l’initiative (et les choix, la planification) à la société, au monde privé plutôt qu’à un État technocratique prétentieux devenu dangereux par la puissance qu’il commandait.] Plusieurs programmes publics s’étaient accumulés par sédimentation, fonctionnaient en silos quand ce n’était pas en contradiction, avec peu d’autonomie locale et peu de souplesse laissées pour s’adapter aux problèmes complexes ou nouveaux.

Le réseau des garderies populaires a résisté longtemps aux offres d’intégration au réseau de l’éducation (à la manière française). Pour garder plus de place aux parents. Mais aussi les réseaux de refuges pour femmes, de maisons de jeunes, de centres de femmes qui ont su se développer durant les années ’80 malgré le discours dominant de l’époque souhaitant réduire l’ampleur de l’intervention publique. L’indépendance par rapport au réseau public correspondait aussi au refus politique de poursuivre le développement de l’intervention publique comme il l’avait fait durant les années 70.

Des réseaux communautaires qui développeront une expertise en complémentarité et parfois en opposition à celle des institutions. Les ressources alternatives en santé mentale étant exemplaires dans leur bataille pour la reconnaissance et l’autonomie en relation dialectique avec la psychiatrie institutionnelle. Des développements sectoriels qui conduiront à une première reconnaissance publique du rôle et de l’importance des ressources communautaires (1992).

Depuis le milieu des années 80 les expériences en développement économique communautaire se multiplient. Les programmes de création d’emploi sont devenus des programmes de développement de l’employabilité. Il faut maintenant former en fonction du marché du travail. Créer des stages en milieu de travail. En particulier pour les populations en difficulté d’insertion. Cela dépend… de la conjoncture, du taux de chômage, des gouvernements, des modes : boutiques jeunesse; clubs d’entrepreneurs; formes plus ou moins subtiles de « workfare ».

En 1996, avec le Sommet sur l’économie et l’emploi, les premiers programmes d’économie sociale (notamment en aide domestique) permettent de consolider un secteur qui vivotait de programmes d’employabilité depuis trop longtemps. Le débat sur l’économie sociale divise la gauche : certains syndicats y voient de la privatisation en perspective alors que certains réseaux communautaires y voient le danger d’assujettissement de leurs missions à des critères de rentabilité économique.

La fin des années 90 et le début de la décennie suivante seront des années fastes en termes de politiques sociales : AccèsLogis, Centres de la petite enfance, Centres locaux de développement, Conférences régionales des élus, Politique de la ruralité, Politique sur l’action communautaire autonome, Loi pour combattre la pauvreté et l’exclusion… (Vaillancourt 2016). Des politiques qui seront, soit freinées ou carrément renversées par les gouvernements libéraux Charest et Couillard des années subséquentes : disparition des CRÉ, des CLD…

Alors que les mouvements djihadistes prennent de l’ampleur après les attaques de septembre 2001, auxquelles riposte une coalition de gouvernements occidentaux, la conscience du danger associé au réchauffement climatique devient plus présente que jamais : les différents rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), en 2001, 2007 puis 2014 sont de plus en plus affirmatifs et alarmants. La Conférence de Paris en 2015 marque un point tournant par l’unanimité avec laquelle l’obligation morale d’agir est reconnue.

Mais nous vivons dans « une société des individus qui gravite autour des droits de l’homme » (Gauchet, 2017) conduisant à des « démocraties incapables de se gouverner ». Il faudra re-légitimer l’intervention publique et les impôts. Pour cela il faudra « sortir de la seule protection des acquis des uns et des autres » (Favreau 2017, p. 132). Dans son dernier ouvrage, Mouvement communautaire et État social – Le défi de la transition sociale-écologique, Louis Favreau propose de mobiliser autour d’un État social-écologique, seul capable de mettre en œuvre les transformations radicales imposées par l’urgence écologique. Son petit bouquin (160 pages) retrace rapidement l’histoire du mouvement communautaire québécois, distingue les concepts de communautaire, tiers secteur et économie sociale, relate l’émergence de la question écologique et des mouvements récents de résistance (aux gaz de schiste, aux pétrolières) pour conclure sur l’importance d’un New Deal écologique, d’une écologie politique comme troisième utopie mobilisatrice, après celle des droits politiques et civiques et celle des droits sociaux. « On doit considérer la question écologique comme la coordonnée centrale de ce siècle ».

Peut-on vraiment imaginer un État providence renouvelé, capable d’imposer un changement drastique des modes de production et de consommation tout en assurant des protections accrues aux victimes du changement ? Le discours de Favreau se situe clairement du côté des mouvements sociaux, des territoires. Il aborde très peu la question des partis politiques. Et au-delà des partis locaux, nationaux ou fédéraux, trop de questions et conditions sont déterminées par un marché mondial sur lequel les sociétés nationales n’ont que peu de pouvoir. Contre l’évasion fiscale, mais aussi contre la transgression des nouvelles règles écologiques que les humains devront s’imposer collectivement, nous devrons développer de nouvelles alliances internationales afin que les politiques économiques, sociales et écologiques qui seront adoptées par nos pays, provinces et villes soient respectées.

 

Sources :

  • Dominique Laperle, Entre Concile et révolution tranquille – Les religieuses au Québec : une fidélité créatrice, 2015, Médiaspaul.
  • André Gorz, Adieux au prolétariat, 1981, Seuil.
  • Yves Vaillancourt, Marges de manœuvre des acteurs locaux de développement social en contexte d’austérité, 2016, CRISES
  • Marcel Gauchet, Le nouveau monde, L’avènement de la démocratie – volume IV, 2017, Gallimard.
  • Louis Favreau, Mouvement communautaire et État social – Le défi de la transition sociale-écologique, 2017, Presses de l’Université du Québec.

et maintenant le plan d’action

Un développement global

L’impression que donnait le reportage de Radio-Canada diffusé au moment de la sortie officielle de la Politique de développement social Montréal de tous les possibles ! le 7 juin dernier :

« La politique présentée mercredi définit de grandes orientations visant à inclure, à protéger et à rendre plus accessibles les services municipaux aux personnes et aux communautés vulnérables. »

Comme si le développement social ne concernait que les communautés vulnérables…

La place du développement social (DS) a fait l’objet d’un avis de la part du Regroupement québécois de développement social, en avril 2015. Le DS y est décrit comme s’adressant « aux individus et aux collectivités dans leur globalité de façon intégrée ».  Le DS est un des trois piliers définissant le développement durable (avec les dimensions environnementale et économique des activités de développement).

Pourquoi faut-il prendre le développement social par « le gros bout » plutôt que le petit ? Parce que les transformations de l’économie conséquentes aux nécessaires politiques de la Transition écologique déplaceront tant de monde, bousculeront tant d’habitudes que tous devront « mettre l’épaule à la roue ». Il ne peut y avoir de « liberté individuelle » de nier l’obligation de la Transition. Refuser de contribuer à l’effort collectif de transformation ou, pire encore, accroitre sa consommation et ses rejets dans la nature de gaz et produits toxiques, sont des positions répréhensibles qui devraient être punies si elles se manifestaient par des comportements délétères.

Le développement social doit aussi se faire en critiquant les comportements nocifs, les pratiques asociales, discriminatoires ou éco-destructrices. Punir ou réprimer les exagérations et pratiques ostentatoires relevait de la bienséance dans les sociétés traditionnelles. Mais nos sociétés ont tellement bien libéré les individus des pressions morales exercées par les communautés qu’il faut maintenant exercer ces pressions de manière législative et règlementaire. Mais attention de ne pas nuire au développement des capacités d’autocontrôle des collectivités ! (Collective Action and the Evolution of Social Norms (pdf), E. Ostrom, 2000)

De nouveaux pouvoirs

Alors que l’automne devrait amener les acteurs de la région à contribuer au futur Plan d’action qui mettra en œuvre la nouvelle politique, il est utile de garder en tête les nouveaux pouvoirs qui seront prochainement dévolus par le gouvernement provincial. Quelques-uns de ces nouveaux pouvoirs attribués à la Métropole, par la Loi 121  dont l’étude détaillée par la Commission de l’aménagement du territoire du Québec débute en aout :

  1. Le droit de préemption sur l’acquisition d’immeubles mis en vente sur son territoire ;
  2. Le droit d’acquérir, de gré à gré ou par expropriation, tout immeuble à l’égard duquel un avis de détérioration a été inscrit au registre foncier depuis au moins 60 jours et sur lequel les travaux exigés dans cet avis n’ont pas été effectués (Pouvoir de forcer l’entretien des immeubles détériorés par résolution) ;
  3. Pouvoir de rendre obligatoire l’inclusion de logements abordables ou familiaux dans les projets de développement résidentiel ;
  4. Pouvoir de créer des organismes sans but lucratif dont l’activité consiste à fournir tous les services, les avis, les matières, les matériaux et les équipements relevant des compétences de la Ville ;
  5. Pouvoir de mettre sur pied les instances consultatives nécessaires pour assurer le bon fonctionnement et la bonne gouvernance de la Ville.
  6. Pouvoir accru d’accorder des crédits de taxes;
  7. Pouvoir de céder ou de louer des immeubles à une valeur autre que la valeur marchande ;
  8. Pouvoir de subventions par le comité exécutif jusqu’à 150 000 $ pour les acquisitions et les aliénations d’immeubles.
  9. Une offre de services d’accompagnement des nouveaux arrivants sur son territoire grâce au BINAM (Bureau d’intégration des nouveaux arrivants à Montréal)

Ces pouvoirs devraient permettre à la Métropole d’exercer un leadeurship plus ferme et ne plus être à la remorque ou sans ressource devant les projets et actions des développeurs privés. Cela pourrait aussi favoriser la résolution de nombreux besoins d’espaces (commerciaux et de services) pour les organisations communautaires qui souhaitent desservir les communautés locales.

Il faudra demander au prochain maire de Montréal ce qu’il entend faire de cette capacité nouvelle (ou accrue) de créer suivant son bon vouloir des « OBNL de sous-traitance ». Est-ce à dire, par exemple, que dans l’exercice de sa plus grande autonomie en matière d’habitation, la Métropole pourra créer des OBNL qui agiront en lieu et place ou en concurrence avec les OBNL en habitation qui ont développé depuis des décennies une connaissance fine des territoires et des besoins et démontré des capacités éprouvées d’intervention ? Ou encore de nouveaux OBNL qui viendraient accompagner les nouveaux immigrants… Et les OBNL qui interviennent déjà, avec peu ou pas assez de reconnaissance et de soutien jusqu’ici, seront-elles seulement consultées ou si elles seront partenaires, coproducteurs dans ce nouveau champ de compétence métropolitain ?

Il y a de bonnes discussions à avoir à ce sujet et la manière dont ces discussions seront menées, les espaces où elles se tiendront ne sont pas innocents ou neutres. Il faut reconnaître les espaces démocratiques qui existent déjà, et continuer de les soutenir : Forum régional de développement social ; Tables de quartier.

Autres éléments de la conjoncture des prochains mois : la campagne électorale municipale de l’automne ; l’intention ferme du gouvernement fédéral de réinvestir dans le logement et de développer les « infrastructures sociales » ; la campagne électorale provinciale à l’horizon 2018.

Le développement ordinaire n’est plus possible…

S’il faut faire du développement social un plan commun à l’ensemble des « parties prenantes »; un objectif sociétal, un projet de société multisectoriel sachant tirer le meilleur de chacun…

Si on veut que les projets soient ancrés dans les territoires, soutenus par les communautés, permettant les impacts les plus durablement positifs;

Il faut gérer localement – autour de leadeurships ou de projets particuliers. Ce qui doit être géré régionalement, par la métropole, ce sont les règles, notamment fiscales et financières qui devront être négociées avec les niveaux supérieurs de gouvernement. Des outils pour faciliter l’agir et l’impact des initiatives locales.

Le premier plan d’action en développement social qui fera suite à l’adoption récente de la politique du même nom, ce sera un premier plan, à court-moyen terme. Mais le développement social, qu’on l’inscrive dans la Transition écologique ou pas, c’est un processus à long terme. C’est comme changer les habitudes alimentaires ou de déplacement d’une population. Il faut travailler sur les déterminants matériels et environnementaux qui conditionnent les habitudes sociales, préalablement et en même temps que de promouvoir de nouveaux comportements, de nouvelles valeurs. Ce premier plan d’action de 3 à 5 ans devrait s’inscrire dans un plan de 25 ans : Vers le 400e de Montréal !

Les opportunités à saisir et à inscrire dans ce prochain plan d’action :
  • Les nombreux édifices institutionnels ou commerciaux qui devront changer de vocation (déplacement de communautés religieuses, fermeture d’hôpitaux, de CHSLD, d’usines et de centres d’achat désaffectés) sont une occasion de répondre au besoin en locaux exprimé par plusieurs OBNL offrant des services de proximité.
  • Les espaces en friche à inscrire au plan de préemption de la Métropole; les projets de développement à discuter avec les partenaires.
  • La mise à niveau du stock de logements locatifs en regard des nouveaux pouvoirs de saisie pour cause d’insalubrité.
    • Des reprises de possession qui devraient être données à gérer aux OBNL aptes et consentantes des quartiers ;
    • La demande accrue, dans ce contexte, de services de rénovation-entretien-réparation devrait permettre de soutenir la structuration d’une offre de service de qualité. Un secteur (rénovation-entretien) qui évolue souvent au noir, au détriment de l’intérêt collectif (pas d’impôt payé) et de l’intérêt du client (pas de protection ni contrôle de qualité). Raisons suffisantes pour soutenir publiquement (grâce aux programmes provinciaux actuels de réinsertion et de formation professionnelle en plus d’un soutien à l’innovation et aux infrastructures sociales fédéral) l’émergence d’entreprises d’économie sociales dans le domaine. (Voir autre article).
  • La création d’un dépôt d’informations stratégiques (fonds de cartes, données fiscales, immobilières, de recensement, de sondage, administratives) pour le développement social et urbain des quartiers montréalais. Comme le disait le comité exécutif dans sa réponse à la recommandation 26 du rapport Vers une Politique de développement social de la Commission sur le développement social et la diversité montréalaise :

« Le comité exécutif est favorable au développement de plateformes de diffusion d’analyses, de cartes, de données et de toutes formes d’informations brutes ou traitées permettant à ses partenaires en développement social de mieux comprendre les enjeux et de les utiliser à des fins d’amélioration des conditions de vie de la population montréalaise. »

  • La reconnaissance du Forum comme espace de discussion et de suivi du Plan.

Au delà du développement social, il faudrait mettre en place un groupe de travail sur la Transition afin d’articuler les dimensions sociale, écologique et économique de notre développement à plus long terme.

La campagne électorale municipale de l’automne permettra-t-elle de clarifier les enjeux qui traversent le champ du développement social montréalais ? Comment la prochaine administration municipale usera-t-elle de ses nouveaux pouvoirs ?  La manière dont le document Montréal de tous les possibles ! fut lancé, une semaine seulement avant la tenue du Forum qui devait en discuter, n’est pas pour rassurer les partenaires… Le Plan d’action qui devra mettre en oeuvre cette nouvelle politique devrait être celui de tous les montréalais.

La Métropole qui se dessine à l’horizon pourrait être l’occasion d’un renforcement de la vitalité des quartiers et de la vie démocratique municipale. Reprenons le titre de Jonathan Durand Folco, dans son Traité de municipalisme : À nous la ville !

la pauvreté mine les capacités cognitives

Une citation sur FB relatant un « billet d’humeur » de la chroniqueuse Véronick Raymond « La pauvreté mène à la pauvreté, et la neurologie peut l’expliquer » m’a fait retrouver ce brouillon d’article commencé il y a quelques mois… et resté à l’état de brouillon. Le voici donc.

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« A variety of studies point to a correlation between poverty and counterproductive behavior. The poor use less preventive health care, fail to adhere to drug regimens, are tardier and less likely to keep appointments, are less productive workers, less attentive parents, and worse managers of their finances. »

« The human cognitive system has limited capacity. Preoccupations with pressing budgetary concerns leave fewer cognitive resources available to guide choice and action. Just as an air traffic controller focusing on a potential collision course is prone to neglect other planes in the air, the poor, when attending to monetary concerns, lose their capacity to give other problems their full consideration. » Extraits de Poverty Impedes Cognitive Function, A. Mani & al,  Science, #341, 2013.08.30 – Résumé en termes moins techniques de la même recherche The Poor’s Poor Mental Power.

Plusieurs études ont noté une corrélation entre la pauvreté et des comportements néfastes à la santé ou à l’intérêt des personnes touchées : les « pauvres » sont moins fidèles à leurs prescriptions médicales, font moins attention à leur santé (moins de prévention) ou encore arrivent plus souvent en retard à leurs rendez-vous… Les capacités cognitives des humains sont limitées en quantité. De pressantes préoccupations budgétaires laissent peu de capacités cognitives pour guider les choix et l’action. Un peu comme un contrôleur aérien dont l’attention est centrée sur une collision potentielle imminente peut négliger les autres avions aux alentours, la personne pauvre préoccupée par des problèmes monétaires perd de sa capacité à donner l’attention nécessaire à d’autres problèmes.

Les deux textes cités plus haut rendent compte d’expériences réalisées en laboratoire et sur le terrain. Sur le terrain, ce sont des centaines de fermiers de l’Inde qui ont été questionnés à différents moments de l’année : alors que leur situation était précaire, avant la période de la récolte et au moment où leur situation s’était améliorée, juste après la récolte. On ne parle plus de corrélation mais bien de causalité entre les difficultés financières (pauvreté) et les capacités plus limitées de prendre les bonnes décisions. Ces constats portent les auteurs à recommander que certaines interventions publiques tiennent compte des capacités cognitives qui peuvent varier selon l’heure de la journée ou le moment dans l’année (ou dans le mois, ajouterons-nous).

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Autres articles similaires cités par madame Raymond :

biennale du développement social montréalais

Les 13 et 14 juin derniers le Forum régional sur le développement social de l’Île de Montréal (FRDSÎM) tenait sa deuxième Biennale au Collège Maisonneuve. Sous le thème « Montréal urbaine & sociale, croisons nos perspectives » (pdf) quelque 250 personnes se sont réunies pour discuter des enjeux du développement social pour la métropole. J’ai eu la surprise, et le bonheur, d’y participer en tant que « blogueur invité » ! Ce qui est heureux car le « budget colloque » de Gilles en vrac… avait été pas mal mobilisé ce printemps par les évènements du PhiLab (20-21 avril) et du CRISES (6-7 avril).

L’origine du FRDSÎM remonte à la fin des années ’90 alors que tout le Québec avait été mobilisé par le Conseil de la santé et du bien-être dans une vague de forums régionaux promouvant le développement social (pdf). L’historique du Forum régional retrace le parcours qui a conduit, de 1998 à 2015, jusqu’à la première Biennale. En préparation de cette rencontre, un bilan évolutif du développement social de 1998 à 2014 (pdf) avait été réalisé sous la direction de Juan-Luis Klein, de même qu’un Portrait statistique de la population montréalaise et comparaison avec quatre voisinages (doc), réalisé par Christian Paquin. Un bilan de cette première biennale de 2015 (pdf) donne une idée du dynamisme et de la mobilisation des acteurs autour de 16 stratégies dont la 16e s’énonçait « Élaborer une politique montréalaise de développement social ».

Et c’est au lendemain du lancement, le 7 juin, de sa Politique de développement social par la ville de Montréal que se tenait cette seconde Biennale du FRDSÎM. Un des leitmotivs de la journée était d’ailleurs de « contribuer au plan d’action » pour la mise en oeuvre la dite politique.

Voyons ce que cette seconde biennale du FRDSIM nous a présenté. Je compte revenir dans un second billet sur cette nouvelle Politique montréalaise. Continuer la lecture de biennale du développement social montréalais

philanthropie et changement social – 2

une banque d’infrastructure sociale ?

L’idée d’une Banque d’infrastructure sociale était avancée par M. Stephen Huddart, PDG de la fondation McConnell, lors du colloque de PhiLab le 21 avril dernier. Il s’agirait de favoriser l’action conjointe des investissements privés, publics et philanthropiques autour d’objectifs de développement social.

Dans le contexte du débat entourant la mise en place de la Banque de l’infrastructure du Canada, dont on vient d’annoncer que les bureaux seront à Toronto, cette proposition d’une Banque de l’infrastructure sociale devient doublement intéressante. Il est important de répondre à des besoins distincts qui exigent des compétences particulières (on ne développe pas des infrastructures sociales comme on développe des ponts ou des systèmes de distribution électriques) avec une ressource, une banque qui possède une telle expertise. Et cette expertise se trouve nettement plus développée au Québec.

Les investissements « dans l’apprentissage et la garde des jeunes enfants, dans le logement abordable, dans les soins à domicile, et dans les infrastructures culturelles et récréatives» sont des infrastructures sociales visées par le budget fédéral 2017 et sont des secteurs où la longue expérience du Québec pourrait être mise à profit pour un développement pan-canadien. L’expérience avancée du Québec dans le domaine de l’économie sociale et solidaire devrait aussi être mise à profit dans le cadre d’une éventuelle Banque d’infrastructure sociale (BIS).

Actuellement, le projet gouvernemental prévoit investir des milliards, des dizaines de milliards, « 21,9 milliards de nouveaux investissements sur 11 ans», sans utiliser le moyen d’une « banque d’infrastructure ».  Qu’est-ce qu’une BIS apporterait de plus ? La possibilité de mobiliser des fonds privés et ceux de l’épargne collective (fonds de travailleurs, fonds de pension) de manière concertée autour de projets d’envergure visant un développement social intégré. Ne plus voir l’investissement public dans le domaine social comme venant réparer les pots cassés par le développement privé mais comme un levier pour impulser, avec les ressources collectives, communautaires et philanthropiques des investissements responsables orientés vers la Transition écologique et sociale.

Les fondations subventionnaires canadiennes ont l’obligation de donner, chaque année, à des organisations charitables 3,5% de leur capital. Le reste, soit 96,5% des 46,2 G$ qu’ils possèdent (Lévesque, 2017), est investi afin de générer des revenus (le 3,5%) qui seront distribués ou accumulés. Certaines fondations ont pris le virage de la responsabilité : Béati ou McConnell investissent leurs capitaux non seulement afin de produire des revenus, mais aussi afin d’avoir un impact social qui soit congruent avec la mission qu’ils poursuivent avec leur « 3,5% ». Une Banque d’infrastructure sociale pourrait faciliter, favoriser ce virage vers des investissements responsables de la part des fondations mais aussi de la part des fonds collectifs que sont les fonds de pension et fonds de travailleurs.

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Plusieurs textes des présentations faites lors du colloque du 20-21 avril dernier sont maintenant disponibles sur le site de PhiLab. Voir aussi synthèse des enjeux par Nancy Neamtan: Quel rôle pour la philanthropie dans la transition sociale et écologique,  sur le site TIESSS.

de la charité à la solidarité

C’est le chemin que je voulais parcourir, en passant d’un parvis d’église à l’autre sur cette rue Adam – dans le cadre des Promenades Jane Jacobs – où plusieurs lieux de culte ont été transformés en centres communautaires. Cliquez le lien ci-haut pour voir le détail du parcours de 3 km.

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L’église Saint-Clément-de-Viauville, coin Viau et Adam


Il y a une filiation de la charité catholique traditionnelle vers le travail communautaire, le travail social auprès des démunis, des poqués  de la société. La générosité et l’entraide, basées auparavant sur le sentiment d’appartenance à la même communauté religieuse et locale, générosité et entraide qui trouvaient à s’exprimer à travers des occasions et activités organisées par la paroisse ou une de ses nombreuses organisations de bienfaisance, ont migré, se sont transformées. L’ampleur des crises et l’enrichissement collectif de l’après-guerre ont amené l’établissement de programmes publics d’assurance et de soutien à la formation et la réinsertion des déplacés ou expulsés du marché du travail. Une intervention étatique qui arrivait à point nommé pour remplacer la ferveur chancelante de la charité catholique. Mais l’invention, sur le terrain, des modèles d’assistance et d’intervention profiteront de l’expertise et de l’engagement de plusieurs religieuses et religieux. Ils et elles ont été souvent des pionnières au coeur de plusieurs initiatives communautaires qui ont remplacé ou succédé aux anciennes soupes populaires et paniers de Noël.

Naturellement ces initiatives communautaires n’ont pas que remplacé la bienfaisance catholique, elles ont été portées et soutenues par des acteurs et des valeurs qui n’étaient pas que catholiques : démocratie, création, expression, liberté, autonomie, dignité, justice… Des valeurs portées par de nouvelles générations, croisées comme fers aux précédentes. Puis alliées entre elles contre la bêtise, la discrimination, le chauvinisme, l’égoïsme ou la bureaucratie…

Finalement je ne suis pas sûr que nous soyons passé de la charité à la solidarité. Il y a plutôt eu ajout, de solidarité à la charité, et des ajouts aussi de formes nouvelles de l’une et l’autre. Ce qui n’a pas empêché les frictions, les tensions d’être grandes lorsqu’il s’est agi de disposer d’un patrimoine collectif historique. Quelles levées de fonds a-t-il fallu faire pour racheter ou remodeler les lieux de culte désertés de Saint-Mathias et Saint-Barnabé ! Jusqu’où les fonds recueillis par la collectivité aujourd’hui doivent-ils être versés pour racheter à la Fabrique et l’Église ce qui a déjà été payé par la collectivité d’hier ? — plutôt que versé pour la transformation et la préservation du patrimoine ? Ces questions n’ont pas été faciles à résoudre, mais elles l’ont été, à l’évidence dans ces deux cas. Reste celui de l’église Saint-Clément… et de beaucoup d’autres sans doute ailleurs !

Il ne faut pas réduire la valeur historique de ces églises à leurs pierres et vitraux.

L’importance de l’investissement qui sera consenti pour acquérir et intégrer une ancienne église dans un projet collectif rehausse la dimension financière du projet mais ancre aussi sa dimension historique. Ce poids financier, nécessaire au changement de vocation du patrimoine bâti, devrait soutenir la construction symbolique du projet. Si le Resto Pop s’est développé pendant 20 ans avant de prendre possession de l’église Saint-Mathias, le CAP a pris racine dès son origine dans les locaux et les entrailles de la paroisse Saint-Barnabé.

L’ancien pensionnat pour jeunes filles, dirigé par les Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie (SNJM), est aujourd’hui devenu la Résidence Sainte-Émélie. Je découvre les archives de la congrégation de même que deux sites web consacrés à cette congrégation : snjm.org et snjm.qc.ca. Une bonne question posée par Soeur Janet Walton, dans un billet intitulé Les vieilles sages et le Chapitre général : Que pouvons-nous faire politiquement pour défier la domination du 1 %?

Je redécouvre aussi ce vieux site des Maisons anciennes de Maisonneuve. (site hors-ligne). Le lien direct vers les maisons de la rue Adam est plus rapide (déplacez-vous en cliquant sur le bouton « suivant » pour aller vers les maisons plus à l’est de la rue Adam). Les deux premières se situant l’ouest de la rue Pie-IX (4020 et 4073 rue Adam) et les autres plus à l’est. Vingt des 23 maisons sont situées entre 4677 (près de Sicard) et 4934 rue Adam (près de Viau). Au delà des églises, c’est la petite histoire de plusieurs belles demeures construites sur cette rue qu’on retrouve sur ce site.

Mais je termine ce billet en ayant l’impression de n’avoir qu’effleuré le sujet en titre… J’y reviendrai certainement d’autant que je viens de mettre la main sur ce dernier tome, tant attendu, de la série L’avènement de la démocratie de Marcel Gauchet, intitulé Le nouveau Monde : « Nous vivons la phase ultime de la « sortie de religion », la religion ne se résumant pas à la foi personnelle, comme nous la concevons aujourd’hui mais formant  le principe organisateur des sociétés d’avant la nôtre. »

Et aussi, pour donner du corps à cette réflexion sur l’héritage laissé par l’action des communautés et personnes religieuses au coeur de plusieurs organisations communautaires,  quelques titres pertinents trouvés à la Librairie Paulines : Et jamais l’huile ne tarit, de Gregory Baum; Entre Concile et révolution tranquille, l’histoire centenaire des Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie racontée par  Dominique Laperle; et puis L’aventure fraternelle des Capucins à Hull, de 1967 à 2014.

philanthropie et changement social – 1

Un colloque était organisé par le PhiLab (Laboratoire montréalais sur la philanthropie canadienne), les 20 et 21 avril dernier sur le thème Crises socioéconomique et environnementale : rôles et responsabilités des fondations subventionnaires, de la réflexion à l’action… (programme en PDF)

Plus d’une centaine de personnes ont participé aux ateliers et plénières des deux jours.

Un thème plutôt costaud qui interpellait à la fois les fondations mais aussi les partenaires (communautaires, étatiques, privés, universitaires) avec qui ces fondations sont appelées à définir leurs stratégies et moyens d’action.

Je ne tenterai pas de résumer les 13 conférences(*) qui ont ouvert le colloque, préparé aux ateliers ou conclu l’évènement. Seulement quelques mots, autour de certaines questions posées (ou non) par quelques uns  des conférenciers.

La place (ou l’absence) du politique, de l’État

Même si la ministre du Revenu du Canada, madame Diane Leboutillier, a ouvert la conférence et qu’elle est même restée pour la plus grande partie du colloque, cela n’a pas tout à fait comblé le vide (ou le peu de présence) des autres paliers de gouvernement. Le ministère de la santé, qui a depuis longtemps développé des alliances et programmes conjoints avec des fondations, aurait été pertinent avec une réflexion sur les leçons qu’il en tire. Mais peut-être le thème « crises socioéconomique et environnementale » n’était pas assez « santé » pour notre médecin de ministre.

Je n’ai pas épluché la liste des inscriptions mais je n’ai pas vu beaucoup de gens de la santé publique, qui gèrent (avec des représentants de la Ville, parfois) pourtant d’importants programmes de subvention conjointement avec de grandes fondations.

La ministre Leboutillier nous informait, pour sa part, que plus de 20 000 personnes ont participé à la consultation lancée l’automne dernier par son ministère sur les activités politiques des organismes de bienfaisance. Le rapport synthèse devrait être bientôt rendu public.

La conférence suivante était donnée par monsieur Tim Draimin, directeur du SIG, Social innovation generation. Continuer la lecture de philanthropie et changement social – 1

la promenade du 6 mai

Les choses se précisent et plusieurs personnes se sont déjà inscrites à notre promenade Jane Jacobs du 6 mai sur la rue Adam. Des messages ont été envoyés aux différentes organisations et paroisses installées le long de cette rue dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Déjà la paroisse St-Nom-de-Jésus offre d’ouvrir ses portes pour que nous puissions y jeter un coup d’oeil en passant.

Qu’est-ce qu’une Promenade Jane Jacobs ? Une façon de faire valoir et mieux connaître le riche patrimoine architectural de Montréal, une façon de partager son savoir : il s’agit de conversations entre voisins et citoyens et non d’un cours donné par un spécialiste. Une façon de célébrer le printemps en marchant sa ville, pour en découvrir un nouveau coin, ou revoir des lieux remplis de souvenirs ou de promesses d’avenir…

J’ai été organisateur communautaire au CLSC Hochelaga-Maisonneuve de 1976 à 2012. Depuis 40 ans j’ai eu la chance de voir naître ou se transformer plusieurs des institutions et organisations qui sont logées le long de la rue Adam dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. J’ai répondu à l’invitation de 150 conversations en marche, en proposant cette promenade d’environ 2 Km.

Un parcours où se juxtaposent les œuvres et les installations du Dr Julien, celles de deux paroisses catholiques (Saint-Rédempteur et Saint-Nom-de-Jésus), et de nombreuses organisations communautaires dont plusieurs ont des racines plongées dans l’action de communautés religieuses (Carrefour familial Hochelaga, Resto Pop, CAP St-Barnabé). On soulignera au passage le presbytère qui fut le siège social du CLSC pendant 30 ans avant d’être converti en la Maison des ainés Hochelaga-Maisonneuve en 2003. Une mission d’habitation à but non lucratif avec services que la Maison souhaite poursuivre avec un autre projet de conversion qui est toujours en discussion : la belle église St-Clément, sise au coin de Viau et Adam.

Coopératives et OBNL d’habitation, projets de la SHDM, de l’OMH, et projets privés de condominium ont participé à la réhabilitation du patrimoine industriel dont témoignent les ensembles entourant et incluant l’ancienne usine Viau, coin Ontario et Viau. Poursuivant sur la rue Viau jusqu’à l’emprise de l’ancienne voie ferrée récemment transformée en voie piétonne et cyclable, nous bifurquerons à l’ouest pour rejoindre le Marché Maisonneuve, non sans un coup de chapeau au Garage à musique, une autre organisation de la fondation du Dr Julien, logé dans un édifice de style Art Déco.

Pour vous inscrire : c’est gratuit mais le nombre de place est limité à 15.

Ici une affichette (format Word à imprimer) qui reprend les informations essentielles.

Durée de la promenade : une heure et demi.

Heure de départ : 10h00 au parc Hochelaga, coin Lafontaine et Davidson (H1W 2W4)

Voir photos du parcours dans le billet précédent.

conversation en marchant sur la rue Adam

J’ai proposé une promenade parmi les dizaines qui se tiendront les 5-6-7 mai prochain dans le cadre des 150 conversations en marche, l’édition 2017 des Promenades de Jane Jacobs . La mienne se tiendra le 6 mai de 10:00 à midi. L’activité est gratuite mais il faut s’inscrire.

Nous suivrons la rue Adam, d’ouest en est de Davidson à Viau, où plusieurs églises, presbytères et Caisses populaires ont été transformés en centres communautaires ou servent à des organisations communautaires. Une promenade de 2,5 km sur la rue Adam qui se terminera, après avoir remonté la rue Viau et longé les nouveaux développements, au marché Maisonneuve, après avoir longé d’est en ouest l’ancienne voie ferrée maintenant aménagée pour piétons et cyclistes. [Cliquez sur l’image pour voir l’album de 59 photos]

Promenade JJ Rue Adam
Photos prises le long du parcours suivi le 6 mai prochain. Avec vous ? Inscrivez-vous !

Qui est Jane Jacobs ?

Huit principes de gestion des communs

Il me fallait écrire un article pour Nous.blogue (y sera publié le 5 avril). C’était (déjà !) mon tour d’y aller d’un couplet…

Et je suis pris (les deux bras jusqu’aux coudes) dans un processus particulier d’accompagnement d’un organisme local, lui-même aux prises avec des difficultés plutôt éloignées des débats théoriques. Pourtant j’ai trouvé appui dans la lecture de ce recueil Initiatives locales et lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Publié en 2011 sous la direction de Klein et Champagne, on y trouve de nombreuses descriptions de projets développés en, par différents milieux (urbains, ruraux, de banlieues),  et aussi des essais de théorisation, de synthèse tirées de ces expériences toutes plus idiosyncrasiques les unes que les autres. Notamment la conclusion sous la plume de Jean-Marc Fontan et autres, intitulée Conditions de réussite des initiatives locales.

Ces conditions me parlent quand je regarde la situation d’un organisme plein de fougue et de créativité mises au service des plus pauvres et exclus de la communauté… mais qui doit, devra articuler son leadership individuel et organisationnel à celui de sa communauté, au leadership socioterritorial dans lequel il s’est développé historiquement. Ces trois niveaux de leadership se sont articulés pour favoriser l’émergence et la réussite des initiatives décrites dans le recueil cité.

De plus, ces initiatives ont su articuler différentes sources économiques (subventions publiques, économie sociale, bénévolat et dons) tout en apprenant collectivement à gérer les conflits (internes ou avec le milieu). Fontan parle et insiste sur l’importance de l’articulation aux pouvoirs (et programmes) publics et sur le caractère essentiel de l’économie sociale. Et sur la « construction d’une identité positive et d’un sentiment d’appartenance ». Si les frictions et tensions entre l’organisme local et les instances publiques font partie du nœud, l’économie sociale et le sentiment d’appartenance ne vont pas nécessairement résoudre ou trancher ce nœud. En fait, même si l’organisme fait quotidiennement dans l’économie sociale par son articulation fine des contributions salariées et bénévoles, publiques et privées dans les produits et services déployés, notamment en matière de logement, j’ai eu l’impression que la direction hésitait à se placer, s’identifier au terme « économie sociale ». Un jour peut-être ferons-nous  la généalogie de cette dissonnance.

Et j’ai comme une certaine réticence quand on me parle du sentiment d’appartenance à développer chez les utilisateurs de l’aide « de dernier recours ». Peut-on appartenir à quelque chose qu’on souhaite quitter le plus vite possible ? Et si les clientèles ne souhaitent plus quitter, sortir de leur situation n’est-ce pas là la marque d’un échec dans la mission de l’organisme qui devrait aider les gens à sortir de la pauvreté ? Mais les choses ne sont pas si simples. On ne sort pas de la pauvreté comme on sort du métro. Il y a des gens pris dans des trappes, des cercles vicieux, des maladies… Il y a la culture de la pauvreté, les familles pauvres de mère en filles, de père en fils…

Le fil peut être coupant entre la pauvreté à long terme et celle, temporaire et conjoncturelle, dont on sort. Ceux qui s’en sortent peuvent en vouloir aux autres, vouloir se distinguer et accuser les autres de ne pas faire autant d’efforts que soi… Ceux qui ont connu la pauvreté ou l’ont côtoyée de près, ceux qui ont vécu, quoi, assez longtemps pour savoir que les choses ne sont pas noires et blanches, mais aussi que le noir et le blanc existent, ceux-là soutiennent l’effort collectif pour soulager la pauvreté.

Il y a une collectivité vivante autour de cette organisation. Une collectivité généreuse, industrieuse même, pour ce que j’ai pu en observer. Une collectivité où les tensions et interactions ne passent pas toujours par la délibération civilisée, où les actions ont plus de poids que les paroles, où le poids de la justice se mesure en kilos et en accès concret. Comme le disait Fontan dans sa conclusion, la gestion des conflits fait partie des apprentissages collectifs essentiels. Conflits internes et conflits entre partenaires qui sont aussi  parfois des concurrents. Il faut renforcer – établir – le consensus autour du problème que la collectivité territoriale reconnaît être au cœur de la mission de l’organisation. Établir le consensus sur la manière d’agir, les stratégies de développement et les innovations portées par l’organisation. Sur la base de ce consensus, clarifier les partenariats locaux et sectoriels. Continuer la lecture de Huit principes de gestion des communs

Go Nomades Go !

En finale canadienne du basketball collégial, les Nomades du Collège Montmorency affronteront les Bruins de Sheridan College à 19:00 ce soir (20:00 heures à Charlottetown, PEI).

A voir en direct en suivant ce lien :

https://player.communitylive.ca/player/GetEvent/3644#

 

Et pourquoi pas ?

L’entraîneur de l’année (selon l’Association canadienne du sport collégial) pourrait bien mener son équipe au championnat canadien !

<Ajout 2017.03.19> « Les Nomades du Collège Montmorency ont remporté la médaille d’or au championnat canadien de basketball de l’ACSC. Les Nomades ont gagnés le titre grâce à une victoire de 68-64 aux dépens des Sheridan Bruins. » Association canadienne du sport collégial </>

données cartographiées

Les données du recensement 2011 et certaines données sanitaires sont accessibles, cartographiées par l’Espace montréalais d’information sur la santé. Je reproduis ici certaines cartes illustrant la prévalence de problèmes de santé ( hypertension, diabète) et d’autres montrant la répartition géographique des religions (selon le recensement 2011).

ATTENTION : pour consulter l’Atlas  (duquel sont tirées les cartes ci-haut) ou encore les statistiques interactives (des sections accessibles en cliquant  « Outils » en haut à droite de la page d’accueil), il vous faudra avoir un navigateur compatible avec Flash (sous OS X, Firefox fait l’affaire).

Les tableaux interactifs donnent accès à des données sur les services donnés dans les CLSC (les plus récentes : 2016-2017) ou encore les statistiques d’hospitalisation (les plus récentes : 2014-2015). Ces données sont disponibles pour plusieurs années antérieures. Cependant il semble que les données tirées de iCLSC ne soient plus disponibles, malheureusement, par territoires de CLSC mais seulement par CSSS. Alors que les données d’hospitalisation permettent encore de distinguer les territoires de CLSC d’où viennent les usagers.

logement et santé

Le rapport du directeur de santé publique de Montréal de 2015  portait sur le logement : Pour des logements salubres et abordables (pdf – 106 pages). Ce premier rapport sur le logement et la santé se concentre sur deux dimensions qui préoccupent particulierèment les instances de santé publique montréalaises, à savoir: la salubrité et l’abordabilité.

La ville de Montréal publiait récemment Un logement sain, Mesures préventives pour contrôler l’humidité et éviter la prolifération des moisissures (pdf – 7 pages).

En 2015 la ville publiait aussi Répartition des logements sociaux et communautaires sur l’île de Montréal (pdf – 9 pages), avec cartes et tableaux présentant (données de décembre 2014) les logements en HLM, OBNL, coopératives, par villes et  par « quartiers de planification ». J’y découvre qu’il y a plus de logements administrés par des coopératives que par des OBNL dans l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (1988 VS 1358) alors que dans Rosemont-Petite-Patrie, c’est l’inverse : 1619 logements gérés par des OBNL VS 1159 logements gérés par des coopératives. À l’échelle de la Ville de Montréal, les OBNL gèrent 15 623 logements et les coopératives, 13 367. Dans le reste de l’agglomération on retrouve 963 logements administrés par des OBNL et 371 logements coopératifs.

 

élitisme et individualisme

Éléments de réflexion suite aux billets sur Chantal Mouffe et sur le populisme.

Est-ce qu’ils faut sauver « les élites », ces minorités qui sont souvent prises à partie par les populismes  ? Mais on en a besoin des élites, et des administrateurs en général, pour gérer le système industriel et technique mondial.

La particularité du système actuel est de permettre à chacun d’avoir son petit monde, à chaque sous-culture de se développer plus ou moins librement. Chaque sous-culture… grunge, new wave, techno, rock… écolos, féministes, localisées… chacun son monde avec ses icones, ses chanteurs, ses artistes. Est-ce que « construire un peuple » ça veut dire uniformiser la culture, les icônes ? C’est sûr que ce serait plus facile de danser tous sur la même chanson…

Mais la culture dominante, celle de Hollywood avec ses figures mythiques, cette culture des grands moyens et mass media ne s’est-elle pas nourrie ou approvisionnée à même cette myriade des sous-cultures régionales, de cohortes et de genres différents ?

L’anti-élitisme, le populisme…

Qui aurait cru que la télé-réalité allait conduire à l’élection du prochain président américain ? La chance à tout le monde, sur une petite scène bien circonscrite…

Un rejeton du « cinéma vérité » que cette télé-réalité ? Mais sans le respect que le premier avait pour la réalité des gens ordinaires. Car dans le cas de la télé dite réalité, on prend bien soin de tourner dans des environnements artificiels et aseptisés.

Est-ce que l’individualisme qui permet à chacun d’avoir son petit monde, sa petite « playlist » personnelle, ne constitue pas une facette de l’élitisme ? Comme si chacun devenait une élite ? Non, pour être élite, il faut une masse, un groupe au dessus duquel s’élever, non ?

Mais si l’individualisme ne conduit pas à l’élitisme, ça peut certainement être un empêchement à la construction de l’unité du peuple. Qui dit peuple, dit intérêts collectifs, définis contre les grands, les exploiteurs, l’aristocratie, les parasites. Qui dit individualisme, dit petite-bourgeoisie qui ne veut surtout pas se laisser amalgamer avec le peuple. Qui veut se distinguer… En ce sens on s’approche de l’élitisme. À défaut de s’élever d’un groupe particulier, d’un secteur technique ou artistique, le petit-bourgeois s’élève au dessus du peuple. Et à moins qu’il ne trouve sa place dans une conception assez libérale-démocratique du peuple, il sera plutôt enclin (le petit-bourgeois) à se mettre du côté de l’élite bourgeoise.

Construire une hégémonie, une nouvelle logique, nouvelle culture qui imprègne les manières et les valeurs. Les valeurs dominantes depuis deux siècles, sont celles du capital qui réussit à tirer son profit de la liberté, des manières de faire. On a exporté la pauvreté crasse ailleurs – et en la présentant comme étant une amélioration sur les situations antérieures. Vous n’aurez plus la famine assurée tous les trois ans, mais seulement un risque de famine sur dix ans, à condition de vendre votre sous-sol, vos terres et votre culture.

D’après Chantal Mouffe, est-ce l’un ou l’autre : une position irrationnelle ou un faux semblant rationnel ? Certaines coalitions politiques sont-elles plus juste, plus stratégique ? Et en ce sens articulent rationalité limitée (comme toujours) et attachement, engagement politique-émotif ?

À propos du populisme : voir

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La reconnaissance des espaces locaux de quartiers se pose-t-elle sur le même plan que la dissolution des espaces régionaux ? La capacité de ces forums d’articuler la parole d’acteurs inhabituels, des rencontres improbables : petite population et grands partenaires institutionnels… Des rencontres plus fréquentes dans les espaces régionaux que les quartiers? Y-a-t-il là des leçons importantes ou si certains n’y voient que des « sparages » dont on peut se défaire, reportant le plus possible sur le monde privé tous les problèmes qui ne peuvent être gérés par quelques grands programmes …

Les micro-batailles qui se mènent en marge des espaces publics plus normés ou institutionnalisés : des conciliabules (Michel Roy).

un lien vert à protéger

En marge de la consultation sur le développement d’une Cité Logistique dans l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve…

L’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve a protégé et mis en valeur l’emprise de l’ancienne voie ferrée qui traverse le cœur du quartier Hochelaga-Maisonneuve contribuant ainsi à maintenir et améliorer de ces rares espaces qui ne sont pas soumis à la domination de l’automobile. Une voie « verte » promouvant les déplacements actifs.

Les aménagements de part et d’autre de la Place Valois ont été suivis par la réfection, au cours des dernières années, des tronçons allant du Marché Maisonneuve (rue Bennett) jusqu’à la rue Viau.

Ce chemin piétonnier et cyclable pourrait, devrait se poursuivre vers l’est en suivant l’actuelle voie ferrée jusquà rejoindre, moins de 1 kilomètre plus loin,


la piste cyclable en site propre qui longe le côté nord de la rue Souligny jusqu’à la rue Honoré-Beaugrand.

La partie ouest de ce tracé fait l’objet d’un projet d’aménagement (le Lien vert) proposé dans le cadre de la démarche de revitalisation urbaine intégrée (RUI) Hochelaga qui souhaiterait prolonger l’actuelle Promenade Luc Larivée qui, partant de la Place Valois vers l’ouest, s’arrête actuellement à la rue Joliette.


Relier les tronçons Mercier et Hochelaga-Maisonneuve donnerait déjà une plus grande utilité à cette voie piétonne et cycliste. Mais si on resitue le projet de la cité Logistique dans son environnement en s’élevant juste un peu on peut voir que cette voie pourrait, éventuellement, conduire jusqu’au parc national des iles de Boucherville.

Une perspective qui déborde le cadre de l’actuelle consultation sur la Cité Logistique mais qui resitue l’importance de protéger et d’aménager la continuité dans cette trame verte qui pourrait s’intégrer elle-même dans une accessibilité plus grande et active au fleuve et à cette aire exceptionnelle de loisirs actifs (canot, cyclisme, randonnée, ski, golf).

nous définir contre « eux »

Chantal Mouffe critique la « démocratie délibérative » (en référence à Habermas) comme masquant la dimension conflictuelle du politique et la dénonce comme porteuse d’une illusion consensuelle (L’illusion du consensus) qui sert d’abord les intérêts néo-libéraux : comme si tous les intérêts pouvaient être servis par une approche pluraliste inclusive et les conflits résolus par la seule délibération rationnelle. Pourtant « les questions proprement politiques impliquent toujours des décisions qui exigent de faire un choix entre des alternatives qui sont indécidables d’un point de vue strictement rationnel » (Politique et agonisme,  Chantal Mouffe, 2010). Autrement dit il faut choisir son camp, et mener une lutte pour en imposer les règles.

Sa référence à Gramsci et son concept d’hégémonie me semble bien adaptée à l’obligation de changement de paradigme devant laquelle nos sociétés se trouvent. Nous devrons  changer profondément nos manières et valeurs, alors que les forces populaires semblent plus que jamais divisées en un patchwork de luttes, réseaux et communautés intentionnelles. Chantal Mouffe insiste sur l’importance du conflit comme élément constitutif du politique, créateur d’un « nous » qui se définit contre un « eux », sans lequel il n’y a pas de démocratie véritable.

Le rationalisme performant du néolibéralisme s’accommode bien d’une approche inclusive de tous les acteurs sous le grand chapiteau d’un démocratisme libéral ou délibératif. Pourtant, il n’y aura pas de décision, d’action significative, suffisamment puissante pour changer le cours de choses sans l’identification d’adversaires, sans l’opposition entre des systèmes de valeurs,  formant programmes ou plus, des projets hégémoniques et contre-hégémoniques.

Cette nouvelle culture hégémonique, la seule apte à transformer en profondeur les habitus et manières, institutions et marchés qui ont façonné jusqu’ici nos sociétés, sera le produit de moments instituants, de négociations historiques entre différentes portions, différents mouvements sociaux porteurs de valeurs particulières ou sectorielles ou régionales. Des valeurs jugées équivalentes ou complémentaires et valant pour cela d’être inclues au programme collectif.

Mais on ne passe pas d’une culture de la diversité et de l’éclatement, du repli identitaire, localiste ou  xénophobe  à un cosmopolitisme solidaire en prenant une décision à majorité, qu’elle soit simple ou absolue. Ce sont des processus qui permettront d’établir la confiance entre partenaires et parties. Une confiance qui devra aussi s’étendre aux adversaires s’ils acceptent, au delà des oppositions et conflits, de préserver les règles et un espace démocratique communs.  Des processus portés, pratiqués par des collectivités, des organisations. Des fils réunis en faisceau qui seront tissés en toiles humaines ou tissus urbains pour former la culture d’une nouvelle société plus juste parce que plus durable et plus durable parce que plus juste.

La liberté guidant le peuple, par Eugène Delacroix. À défaut d’une illustration claire de la lutte pour l’hégémonie 😉

Mouffe semble certaine qu’on peut aller très loin dans le cadre de la démocratie libérale, pourvu qu’on respecte, de part et d’autre, certaines règles de base. Mais justement, qu’arrive-t-il lorsque l’une des partie ne respecte pas ces principes fondamentaux? Comment résister à la tentation de la réplique? Parce qu’on aura pris le « chemin haut »,  celui des principes ? Mais celui qui n’a pas de principe ou plutôt peu de respect pour les autres, la démocratie… sous prétexte que « les autres » sont moins travaillant, moins performant que soi…  Celui-là possède souvent plus de moyens, plus de richesse pour imposer le respect de ses propres intérêts, pour tirer avec profit son épingle du jeu. Ceux qui pratiquent l’évasion doivent être punis, car ils profitent d’un système sans en soutenir les coûts. En général les gens sont assez favorables à de telles règles.

Nous devrons faire plus que changer de gouvernement, nous devrons changer de mode de vie. Il y a urgence en la demeure. Il faut « sauver la maison commune » disait le pape François dans son encyclique Laudato Si. Les mots nous manquent pour dire cette urgence après l’ajout répété de nouveaux superlatifs à chaque rapport produit par les scientifiques du climat, entre autres. Il s’agit d’un changement radical et non pas incrémental.

[L]a révolution politique s’accomplit en fournissant à des groupes sociaux dont les intérêts de classe diffèrent, voire divergent, des référents et une grammaire émancipateurs communs. (…) C’est la notion de « chaîne équivalentielle » qui constitue le pilier de cette théorie générale du politique : celle-ci permet de traduire un ensemble de demandes particulières éparses en une revendication politique universalisable aspirant au statut d’hégémonie » (Tirés de Vers une logique générale du politique: identités, subjectivations et émancipations chez Laclau, par Frederico Tarragoni.

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Nous devons définir ce « nous » en décrétant une limite, une frontière entre nous et « eux », c’est ce que Laclau et Mouffe défendent, proposent comme la seule manière de définir un acteur collectif, un peuple. Mais comment ne pas tomber dans la vulgate populiste, qui séduit le peuple en feignant s’opposer aux élites ? Comme si ces milliardaires autour de Trump pouvaient faire parti du peuple ! Finalement c’est la lutte contre les « bureaucrates de Washington » qui réunit cette clique. Par bureaucratie ils entendent l’intervention publique, la responsabilité collective, dénoncée afin de laisser encore plus de place à la liberté pure du capital et l’irresponsabilité individuelle.

le passé et l’avenir du RQIIAC

Le Regroupement des intervenantes et intervenants en action communautaire en centres intégrés de santé (RQIIAC) rassemble, depuis 1988, une bonne majorité des organisateurs et organisatrices communautaires travaillant dans le réseau de la santé québécois. Ayant été moi-même organisateur dans un CLSC (puis un CSSS) pendant 36 ans, et ayant participé au développement de ce regroupement (premier président, responsable du bulletin de liaison pendant une dizaine d’années, puis du site web; j’administre encore la liste de discussion ) je me permet cette réflexion au moment où le regroupement se penche sur son avenir.

Si je devais résumer en termes simples la « mission centrale » du RQIIAC  je dirais que son premier objectif est de permettre une formation continue grâce aux échanges entre professionnels de l’organisation communautaire et avec des enseignants, chercheurs et autres praticiens du domaine. Autrement dit, le RQIIAC est une « communauté de pratique ». C’est ce que je proposais dans un court texte écrit il y a 14 ans, utilisant le RQIIAC comme exemple pour définir ce qu’est une communauté de pratique : Communauté de pratique et gestion de savoirs.

Il y a 30 ans es CLSC étaient des acteurs complices du développement global des collectivités locales – ce qui impliquait, exigeait le déploiement de diverses stratégies d’organisation communautaire : action sociale, développement local et planning social, en collaboration avec les réseaux et acteurs des collectivités.

Cette intervention professionnelle aura contribué à la création de plusieurs ressources visant à répondre à des besoins de la communauté (garderie, services à domicile, centre jeunesse…) ou encore à en soutenir le développement (économique, social, culturel) grâce aux CDEC, CDC, Tables de quartier…

L’évolution du cadre institutionnel des CLSC vers les CIUSSS fut accompagnée par l’instauration de programmes d’intervention (santé publique, lutte à la pauvreté, persévérance scolaire) mobilisant une part de plus en plus grande des efforts d’organisation communautaire. Alors que les OC de CLSC pouvaient participer aux efforts de réflexion et de planification du développement des communautés locales, sans trop se préoccuper des silos ministériels, les OC des CIUSSS sont plus susceptibles de travailler dans des cadres étroits, tout en étant rattachés à des structures plus distantes des collectivités locales. Il reste moins de liberté et d’occasions (de facilités) pour innover, pour inventer des solutions pour des problèmes complexes, multidimensionnels. En relation significative, étroite et complice avec les acteurs qui seront porteurs de ces innovations. Continuer la lecture de le passé et l’avenir du RQIIAC

populisme de gauche – démocratie radicale

Le problème est qu’il semble que nous ne pouvons pas arrêter, ni même ralentir. C’est le choix ultime et fatal du capitalisme: nous devons détruire l’avenir de nos enfants pour nous accrocher à nos emplois aujourd’hui. (Richard Smith, Six Theses for Saving the Planet – ma traduction)

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La victoire de Trump aux États-Unis mais aussi la victoire du « Brexit » en Grande-Bretagne ont mis en lumière à la fois la montée de l’influence d’un populisme de droite et la faiblesse de la gauche à rejoindre et unifier les différentes fractions et luttes populaires.

La gauche (y compris, en fait principalement la gauche social-démocrate) n’a pas su construire une alternative crédible, une unification hégémonique génératrice de l’identité d’un « peuple » (Laclau, 2016). C’est en s’opposant au statuquo et à la bureaucratie de Washington que Trump s’est gagné des appuis populaires. Même si ses affirmations étaient peu précises, souvent peu crédibles du point de vue des experts, elles savaient toucher les points sensibles et préjugés des classes populaires notamment la méfiance à l’endroit des experts (et des immigrants). Durant le règne de Harper on l’a vu souvent jouer de cette corde anti-intellectuelle, anti-experts.

Ernesto Laclau et Chantal Mouffe se sont fait chantres d’un populisme de gauche, acceptant de confronter les connotations péjoratives du terme « populisme » pour en retenir la capacité de mobilisation, d’articulation dans ce « moment horizontal » des équivalences entre les différentes luttes populaires. Premier moment dans création d’une alternative, cette « logique équivalentielle » permet l’émergence d’une solidarité entre les revendications exclues, insatisfaites. Une articulation horizontale « constitutive du peuple en tant qu’acteur collectif »(1). Le second moment de l’établissement de ce « populisme de gauche » étant celui d’un processus d’identification autour d’un leader, où une fraction de l’ensemble exerce un leadership permettant l’établissement d’une nouvelle relation hégémonique capable de remplacer l’ancienne.

Chantal Mouffe critique la « démocratie délibérative » (en référence à Habermas) comme masquant la dimension conflictuelle du politique et la dénonce comme porteuse d’une illusion consensuelle (L’illusion du consensus) qui sert d’abord les intérêts néo-libéraux : comme si tous les intérêts pouvaient être inclus dans une approche pluraliste inclusive et résolus par la seule délibération rationnelle. Pourtant « les questions proprement politiques impliquent toujours des décisions qui exigent de faire un choix entre des alternatives qui sont indécidables d’un point de vue strictement rationnel ». (Politique et agonisme,  Chantal Mouffe, 2010)

Sa référence à Gramsci et son concept d’hégémonie me semble bien adaptée à l’obligation de changement de paradigme devant laquelle nos sociétés se trouvent. Nous devrons  changer profondément nos manières et valeurs, alors que les forces populaires semblent plus que jamais divisées en un patchwork de luttes, réseaux et communautés intentionnelles. Chantal Mouffe insiste sur l’importance du conflit comme élément constitutif du politique, créateur d’un « nous » qui se définit contre un « eux », sans lequel il n’y a pas de démocratie véritable.

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Nous devrons faire plus que changer de gouvernement, nous devrons changer de mode de vie. Il y a urgence en la demeure. Il faut « sauver la maison commune » disait le pape François dans son encyclique Laudato Si. Continuer la lecture de populisme de gauche – démocratie radicale

optimisme réaliste

Les données justes, les faits et non les données biaisées et les préjugés. Les choses se sont améliorées depuis cent ans, et aussi depuis 40 ans. Écoutez cette conférence TED de 19 minutes en deux parties, la première étant donnée par le professeur Hans Rosling, un éducateur et chercheur de réputation internationale dans le domaine de la santé publique (dont j’ai déjà parlé ici). Il nous montre à quel point nos réponses à certaines questions simples sont biaisées et systématiquement moins bonnes que celles qu’aurait pu donner un chimpanzé (autrement dit que le hasard) !

La seconde partie de la conférence est donnée par le fils du Dr Rosling qui souhaite corriger, contrer ces biais de connaissances. Il nous présente quelques trucs, « rules of thumb » pour éviter les réponses biaisées par nos origines, notre formation… Il termine son intervention sur une donnée et un graphique : dans quelques 20 ans, les trois-quarts des consommateurs riches (et donc, influents) viendront de pays hors de l’Europe et l’Amérique du Nord.

Il me semble avoir rencontré récemment cette question : que faire quand les données à (moyen) long terme sont très encourageantes ? J’en retrouve trace dans mon fil Twitter.