sentiment d’imposteur

Comme c’est souvent le cas, en finissant une période intense de réflexion et d’écriture (voir dernier billet), j’ai eu un sentiment d’insatisfaction, de culpabilité même. Le sentiment d’avoir tourné les coins ronds, d’avoir parlé au dessus de mes compétences… On appelle cela le syndrome de l’imposteur, ou de l’autodidacte. Je connaissais le premier terme mais j’aime bien le second, qui correspond assez à ma situation professionnelle où j’ai souvent appris par moi-même, l’informatique mais aussi l’urbanisme, l’économie, la santé publique, la gestion du logement communautaire, la nutrition, la gérontologie… en fait tous ces secteurs où mon métier d’organisateur communautaire m’amenait à accompagner des citoyens qui désiraient apprendre, prendre du pouvoir devant des appareils et professionnels qui étaient peu enclins à s’ouvrir à l’influence de leurs clients ou commettants.

Aujourd’hui à la retraite, je continue d’avancer à tâtons, sans avoir de plan ni de vision claire des enjeux. Finalement je poursuis une réflexion très personnelle, un parcours idiosyncrasique. Je suis un « columnist » sans journal qui, du haut de sa colonne, porte le regard, propose une interprétation, porte un jugement ou pose des questions. Du haut de sa boîte à savon, plutôt !

Ma réflexion est ancrée dans une vie de recherche et d’action, une culture d’alternative, d’opposition, de solidarité, d’engagement, de don. Une posture qui ressemble beaucoup à un ancrage religieux même si elle a pu prendre des formes anti-cléricales.

Cette religion qui donnait du sens et cadrait moralement, mais aussi culturellement, matériellement et socialement notre monde s’est disloquée sous la pression des jeunes qui refusaient la répression sexuelle; des femmes qui voulaient contrôler les naissances trop nombreuses et aussi accéder aux même droits que les hommes. La professionnalisation des métiers d’enseignante, d’infirmière, de travailleuse sociale rendait de plus en plus difficile le maintien de l’autorité religieuse sur les institutions de services publics. Cependant que plusieurs religieuses et pères et frères ont été des pionniers, des formateurs et fondateurs dans ces professions du soin et relation d’aide.

Il est temps de revenir à une société moins exubérante et excessive, moins obsédée par la réussite et l’enrichissement personnels. Une société qui valorise la sobriété dans la durée, le respect de la nature et de la vie sans artifice.

P.S. Il semble que j’aie glissé d’un sujet à l’autre… Du syndrome de l’imposteur à… celui de sauveur ? Ça m’apprendra à ne pas laisser un texte reposer quelques heures en mode brouillon !

petits et grands gestes

Plusieurs bonnes raisons d’être pessimiste en ce début d’année, début de décennie critique (c’est maintenant ou jamais) : ceux qui disent avoir l’avenir de la planète à cœur veulent aussi être réélus, aussi s’empressent-ils de favoriser l’étalement urbain quand ce n’est pas d’acheter des pipelines ou donner des droits d’exploitation de sables bitumineux pour les prochains 72 ans ! Ou encore ces pétrolières qui ne manquent pas d’accélérer leurs investissements de développement… profitant du fait que les restrictions ne sont pas encore là ! 

Un des aspects les plus positifs de la conjoncture est sans doute la prise de conscience collective qui s’est manifestée ces derniers mois, notamment lors de la marche dans les rues de Montréal avec 500 000 participants, mais aussi par toutes sortes d’initiatives qui se développent, portées par de jeunes entrepreneures conscientes, ou de simples citoyens désireux de « faire quelque chose ». Je pense aux nombreux commerces « en vrac », « zéro déchet » qui ont ouvert leurs portes.

Je pense aussi à ce Comité citoyen carboneutre de la MRC de Maskinongé dont l’OVSS nous faisait connaître ce petit vidéo bien ficelé de 7 minutes promouvant les objectifs de « carboneutralité d’ici 2023 » de la MRC, et décrivant diverses activités citoyennes telle le « Maskis’répare », un café-réparation, ou des bricoleurs et des citoyens ayant à réparer quelque chose viennent se rencontrer… Ça fait chaud au cœur, ça pourrait même donner des idées ?

C’est important ces petits gestes. C’est une façon d’intégrer dans sa vie, à tous les niveaux, une nouvelle philosophie, de nouvelles valeurs. Sûr que ça ne sera pas suffisant. Si tout le monde se mettait à prendre le bus, à manger végan, ne prenait plus l’avion… on n’aurait réglé que 25% du problème. (C’est ce que disait Gaël Giraud, dans cette entrevue). Il faudra, aussi, faire des changements « macro », formuler et faire passer des lois audacieuses, conclure des ententes contraignantes avec les autres pays, les autres continents. C’est un peu le reproche que je faisais en terminant la lecture de La transition, c’est maintenant, par Laure Waridel. Un beau panorama des différents enjeux posés par la Transition écolo-économique qui s’impose, avec des ancrages historique et pragmatiques intéressants, mais peu d’articulation au contexte canadien ou continental, et encore moins mondial. Et avec cette finale qui chante l’amour comme LA solution, qui nous fait vaincre les peurs, passer à l’action, déployer énergie et créativité… C’est beau, ça me fait penser (beaucoup) à un discours évangélique, qui fait de l’amour l’arme ultime pour vaincre le mal. On se demande, après deux mille ans de mise en pratique, s’il n’y a pas eu, en cours de route, alliance avec ce mal qu’on devait combattre ! 

Je ne doute pas qu’il faudra beaucoup d’empathie, de solidarité et d’amour, pour construire une société viable pour nos petits-enfants et leurs enfants. Mais je ne crois pas que nous pourrons convaincre les principaux responsables et profiteurs de l’actuel système en leur manifestant de l’amour. Ou bien ce sera de cet amour « qui châtie bien ». La carotte est le moyen de prédilection des politiciens pour stimuler l’économie, et l’orienter parfois. On peut comprendre qu’ils n’oseront pas prendre l’initiative du bâton, quand ceux qui seront « punis » comptent parmi les futurs clients ou employeurs de ces politiciens. C’est pour ça qu’il faut que des groupes de citoyens poursuivent eux-mêmes, au nom de la collectivité, les propriétaires et décideurs des entreprises responsables de la détérioration de la planète. Bon, oui, ça fait beaucoup de monde. 

L’idée étant de rendre les gens responsables : si on a pu poursuivre les Grands du tabac pour des milliards, pourquoi pas les pétrolières ! Et puis, il faudra bien que tous nous y mettions du nôtre, et il serait normal que cela soit en proportion des richesses de chacun et, pourquoi pas, en relation avec la teneur en « saleté » du portfolio. Mais ce n’est pas qu’une question de dollars, de responsabilité comptabilisée. Il s’agit bien de changement d’attitude, de vitesse, d’objets de valeurs. On ne peut se permettre de continuer la loi du moins cher, à court terme sans égard aux conséquences. Et il n’y a pas que le carbone dont il faudra apprendre à faire l’économie, et même le rationnement. Les plastiques, les terres arables, les forêts vivantes, les vies humaines et animales… Réduire le gaspillage et la pollution à grande échelle auxquels les seules « règles du marché » ont conduit exigera une action consciente, volontaire et concertée des « chaines d’approvisionnement ».

Ce n’est pas la moindre qualité du livre A Planet to Win que de nous rappeler que le virage écologique que nous prendrons risque de mettre sous pression des milieux déjà fragilisés… notamment par les compagnies minières productrices de lithium, de cobalt… Dans un discours qui tranche par ses appels à se battre, à condamner des pratiques qualifiées de « crimes contre l’humanité »,

Fossil fuel executives in particular should consider themselves lucky if all we do is take their companies. They should be tried for crimes against humanity.

Les auteurs appellent à nationaliser les compagnies pétrolières (ou encore acheter 51% des actions pour ensuite réduire graduellement la production et « laisser le pétrole enfoui ») et les compagnies d’électricité (centrales au gaz, au charbon…). « Market forces alone can’t keep a critical mass of fossil fuels in the ground.»  Et si les règlements imposés par les différents niveaux de gouvernement ont pour conséquence de faire chuter la valeur de ces compagnies, alors tant mieux : ça coûtera moins cher de les racheter !

En proposant ce « Green New Deal », les auteurs souhaitent mobiliser des forces qui ont parfois, souvent été opposées : les syndicats qui défendent leurs emplois, les écolos qui défendent la « nature »… en promettant un emploi à tous ceux qui en voudront un (dans la lignée du premier New Deal); en assurant les travailleurs des secteurs qui devront être résorbés d’un emploi de qualité équivalente; en développant de nouvelles filières énergétiques mais aussi des filières de soins (à la terre, aux humains) qui sont des emplois à « bas carbone ». Cette solidarité qui « ne laisse personne derrière » doit aussi s’appliquer à l’échelle internationale, le long de la « chaine d’approvisionnement », non pas seulement pour s’assurer d’un bon approvisionnement mais aussi, surtout parce que cette transition ne peut être réussie que globalement. 

Ce sentiment d’urgence qui monte, l’idée de plus en plus reconnue qu’il nous faudra, les pays développés (et donc les plus consommateurs-émetteurs de carbone), atteindre la neutralité carbone d’ici 2030, si on veut l’atteindre à l’échelle du globe avant 2050, ce sont des leviers importants pour amener les gens à passer à l’action. Une action qui devra, à la fois, être consensuelle, c’est-à-dire rassembleuse et sachant mobiliser les nombreuses volontés désireuses de changement, mais aussi être capable de confrontation et de dénonciation, car il y a le feu à la maison !

Il faut exiger un plan pour arriver à la neutralité carbone d’ici 10 ans. Un plan crédible sur le déroulement duquel nous jugerons du mérite de nos gouvernements à chaque élection. Les villes, les quartiers, les agglomérations et les régions doivent se définir des objectifs sérieux, en discussion avec des instances nationales et internationales. Après 40 ans de règne du laisser faire et de dérèglementations, au nom de la libre circulation des biens, mais surtout de l’enrichissement sans vergogne d’une minorité, il n’est plus possible de continuer de la même manière.

Voir In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how Et aussi, sur Gilles en vrac, 10 ans pour y arriver.

Billet aussi publié sur le blogue collectif Nous.blogue

Autour de Morozov

Quelques ressources proposées par une architecte urbaniste brésilienne, Raquel Rolnik, en tant que “cyberflâneuse”. Je retiens particulièrement celle-ci: Who Is Buying Seattle? The Perils of the Luxury Real Estate Boom.

The Syllabus, une revue hebdomadaire (éditée par Morozov et son équipe) de publications universitaires et journalistiques, de podcasts et vidéos, décantée en 5 thèmes : The Activist (on social justice), The Machinist (on technology), The Cosmopolitan (on global affairs), The Intellectual (on arts & culture), The Progressive (on political economy).

Evgeny Morozov, dont j’ai parlé ici, est un auteur critique des côtés sombres de la technologie et des illusions de “sauvetages par la technologie”. Il a publié The Net Delusion, en 2012. Dans le cadre d’une entrevue d’une heure (en anglais) réalisée en septembre dernier, il éclaire plusieurs enjeux sociaux-politiques et économiques-technologiques actuels : Tech-Master Disaster: Part One.

Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de feedback ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

Extrait de Platform for Change, Stafford Beer, p. 253

<Anecdote>J’ai été enchanté et surpris de voir cité par Morozov dans cet article (Digital Socialism), un auteur qui m’avait touché par son audace et son originalité, Stafford Beer. Ingénieur formé à la recherche opérationnelle (durant la deuxième guerre) et la cybernétique des débuts dont j’ai lu Platform for Change, au début des années ’80 au moment où je retournais à l’université pour un deuxième cycle d’études. Ça m’a tellement touché que je suis parti à la recherche de ce livre, publié en 1975, dont je me souvenais d’une particularité : les chapitres étaient imprimés sur des feuilles de différentes couleurs, selon les différents niveaux d’analyse : réflexions personnelles; propositions formelles; exemples concrets, histoires… Beer s’était engagé au Chili sous Allende pour y mettre en place les mécanismes de feed-back démocratiques qu’il proposait dans sa théorie d’un management cybernétique. Déjà, en 1975, Beer parlait de conservation et préservation des richesses de la terre. Beer donnait en 1973 une Conférence Massey, dont le compte rendu est disponible sous le titre Designing Freedom. />

Green New Deal, plus qu’un candidat

Ça donne l’impression que le Green New Deal, c’est l’affaire d’un candidat : Bernie Sanders. Oui, peut-être en est-il le plus radical, le plus fervent promoteur de ce Green New Deal. Mais pour devenir réalité, ce New Deal demandera plus qu’un président charismatique. Il faudra un “dealmaker” capable non pas de mobiliser la gloutonnerie des super-riches, comme c’est présentement le cas, mais plutôt l’engagement des communautés et des mouvements. Des qualités de fédérateur, fédératrice de forces multiples et souvent contradictoires.

10 ans pour y arriver

Bien d’accord, il faudra de l’audace, de la confiance en soi. Comme ces jeunes, dans le centre de contrôle de la NASA qui n’avaient que 26 ans de moyenne d’âge et ont réalisé l’impossible… (Why I spent Christmas on the Moon.) Il faudrait un grand projet, comme celui de la Baie James, souligne Clément Laberge. Mais c’est moins à un mégaprojet, un grand défi technologique qu’il faut penser qu’un ensemble de transformations rapides, touchant les valeurs, les orientations institutionnelles et professionnelles de centaines de milliers de personnes. Laure Waridel (La transition c’est maintenant) rappelle et résume en quelques mots l’ampleur et la rapidité des changements sociaux et économiques qu’on a appelé la Révolution tranquille. 

« Entre 1961 et 1964, on crée le ministère des Affaires sociales, le ministère des Affaires culturelles, le ministère des Affaires fédérales-provinciales, le ministère des Richesses naturelles ainsi que le ministère des Terres et forêts. »

« C’est aussi durant cette période qu’un régime de retraite est mis en place avec la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Sous le slogan «Maître chez nous», René Lévesque, alors ministre des Ressources naturelles, nationalise la production et la distribution de l’électricité, ce qui donne un puissant élan au développement économique de la province, créant des emplois partout sur le territoire et offrant de nouvelles opportunités pour des entreprises. »  Ceci sans parler des modifications au Code civil et au droit du travail, notamment pour reconnaître la capacité juridique des femmes. 

Mais cette période d’intense transformation reposait sur un fort consensus social autour des objectifs poursuivis par le gouvernement et les forces sociales d’alors, engagées dans la sécularisation et la modernisation des institutions publiques : donner un accès gratuit à une éducation moderne et laïque et à des soins de santé modernes et laïcisés. Ce consensus s’était construit sur des décennies de frustrations accumulées devant le conservatisme religieux, la dépendance nationale, le sentiment de retard, de rattrapage à faire vis-à-vis des autres nations. 

De mars à septembre les manifestants sont passés de 200 000 à 500 000 dans les rues de Montréal. Faudra-t-il qu’il y en ait 1 million ? Peut-être. À la fin du film Après demain, on fait le tour rapidement des mouvements sociaux des années passées, droits civils américains, droits des femmes (avortement), anti-apartheid… qui ont marqué et changé rapidement les lois, les pratiques (moins vite), les cultures.

Ce film « Après Demain », pour mieux comprendre les défis et difficultés à rendre pérennes ou répliquer les initiatives décrites dans le film Demain. Difficultés de « mise à l’échelle », de passer de l’artisanal à l’industriel. Si Danone peut le faire, alors pourquoi pas General Motors ou Nike ? 

A ma première lecture du texte de Waridel, je souriais devant tant de naïveté, tant d’appel à la bonne volonté, à l’amour même, comme elle le chante quasiment en conclusion. Elle dit quelque chose comme “il faut que ça soit agréable et payant de faire la transition”. En y revenant, je me dis qu’il est non seulement possible mais bien nécessaire que ça soit agréable et payant. Est-ce qu’il sera agréable de faire grève pour “la planète” ? Pas nécessairement… mais on peut rendre ça le plus agréable possible. Sera-ce payant de donner une partie de son salaire pour “la cause” ? Est-ce que ce sera agréable de changer d’emploi parce que son employeur a fait faillite, ou, pire, que son secteur industriel est en rapide déclin? Agréable et payant de voir les prix des billets d’avion doubler? Oui, si on a développé des alternatives locales, des circuits de vacances aussi peu chers qu’une semaine à Cuba tout compris… Et oui, encore, si on a mis en place des formations, soutien à l’entrepreneuriat, à l’innovation et à la création d’emplois. 

Rob Hopkins, dans Après demain, dit quelque chose comme “On peut tenter de dire aux gens, aux grands, aux puissants ce qu’ils devraient faire. Ou bien on leur montre que, de toute façon les gens sont déjà dans le changement, et qu’il n’en tient qu’à eux de se joindre au mouvement ! “Une révolution tranquille est en marche.” Ça c’est textuel. Celui qui a fondé et animé le réseau des Villes en transitions… Il est tellement persuadé de participer à un mouvement capable de changer le monde, que ça pourrait bien arriver. 

Les perspectives d’un Piketty, d’un Rifkin ou d’une Waridel sont clairement, profondément ancrées chacune dans leur contexte national et continental. Trois perspectives différentes mais qui se rejoignent en ce qu’aucune d’elles ne souhaite abolir le capitalisme, c’est-à-dire la possibilité de faire de l’argent avec son argent. On encourage l’investissement responsable, les « banques vertes », l’économie solidaire. Mais pas au point d’interdire ou d’empêcher l’entreprise privée. Tout au plus lui intimer d’être responsable de ses déchets et autres « externalités ». 

A travers des monnaies locales, mais aussi, pourquoi pas, des programmes communaux d’investissement local ? Voir A Smart Commons, a new model for investing in the commons.

par Dark Matter Laboratories

Il faut revoir et assouplir, multiplier les modalités de propriété partagée, d’usage commun, de profit mutuel. Ici avons-nous l’opportunité d’ouvrir un chantier s’appuyant sur les compétences nombreuses en programmation ET en action collective !

Nos économies nationales sont intégrées dans de grands ensembles participant du « marché mondial ». Mais l’intégration est d’abord et surtout continentale. Et nationale. Et régionale. Le local c’est beau mais nous devons relier nos efforts pour une transition rapide et effective, qui soit démocratique, pluraliste et sociale. Mettre en commun nos efforts, nos connaissances, nos expérimentations, afin d’en tirer des leçons, puis des règles. 

Sui-je pessimiste ou optimiste, à l’aube de cette décennie critique ? Optimiste par principe, parce qu’il y a toujours moyen de faire mieux, de se sortir du pétrin, de trouver la meilleure solution. Prudent parce que ce n’est pas juste un problème technique, c’est un problème humain, qui s’inscrit dans des histoires, des rancœurs, des conflits de valeurs et d’intérêts. Il n’y aura pas Une solution, une Marque, un Parti. Il y a une convergence à soigner, un momentum à construire et un, des moment(s) à saisir. 

Il faudra réensauvager (rewilding) les espaces naturels et nos coeurs (comme disait Mark Beckof dont j’ai parlé ici) mais aussi nos habitudes politiques. C’est la seule manière de contrer la démagogie dominante, dit George Monbiot, dans un article du Guardian : There is an antidote to demagoguery – it’s called political rewilding. La confiance radicale en la capacité des gens de décider ce qui est bon. Des politiques visant ou permettant la participation maximale ou optimale, qui génèrent des communautés plus résilientes, plus heureuses. 

Les contes de fée comme un moyen de faire rêver ? Faire oublier les difficultés, les blocages, les négociations difficiles ? 

Une animation décrivant la ville fictive de Colvert qui prend un virage écologique qui plait, finalement, à tous.

Suffit-il d’une bonne idée pour en faire un projet de société mobilisateur ? Les solutions “raisonnables”, les conclusions rationnelles s’imposeront-elles d’elles-mêmes? C’est l’impression qu’on a en lisant Waridel. En écoutant Archambault réciter Vivre en ville (ci-haut). Ou, avec plus de passion encore, Bob Hopkins dans Après Demain. Comme si on avait peur de reconnaitre qu’il y aura des conflits… Mais en même temps, comme le dit Hopkins dans son message “de la lune” : ceux qui ont réalisé l’impossible (atteindre la lune et en revenir vivant) en dix ans n’avaient pas sur leurs murs des affiches qui disaient “Tout est foutu ! Il est trop tard!”.

I worry that in much of our work around climate change, we start with assuming that it’s too late, that it’s technologically too complicated, and that it’ll be too costly, shooting ourselves in the foot before we even begin.

Bob Hopkins

À défaut d’avoir UN PLAN central qui articule toutes les dimensions de manière harmonieuse (habitation, transport, nourriture, industrie, éducation, représentation, taxation…) nous devons soigner, cultiver la convergence. Avec, peut-être, un maximum, une limite supérieure qu’on imposerait à la liberté de prédation, de consommation sans vergogne et sans honte qui a dominé depuis quelques décennies (quelques siècles). Une réflexion en ce sens par un groupe de Finlande pose qu’il faudrait réduire l’empreinte matérielle moyenne des ménages finlandais au tiers de ce qu’elle est actuellement, d’ici 2030-2035.

The goal of reconstruction is that the net emissions of greenhouse gases decline as fast as possible, reaching zero around 2030–2035. Subsequently, carbon sinks will be bigger than carbon sources. At the same time, Finnish use of natural resources (both domestic and imported) will decrease to a globally sustainable level – roughly one third of the average per capita level in 2019.

Ecological Reconstruction

Les mots ont un sens, ils ont un poids, un efficace certain, comme le rappelle cet article, cité par Éric Holthaus : “story-based media can shift social norms, values and beliefs more effectively than traditional, fact-based messaging“. Holthaus qui publiait le 8 janvier dernier un décompte avec ce qu’il faudrait faire au cours de chacune des dix prochaines années pour mettre un terme à l’urgence climatique : In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how

Ces années ne seront pas faciles, et nous devrons prendre soin de nous en même temps que nous poursuivrons la lutte. Ce que dit George Monbiot, dans This can be the year when we recharge nature – and ourselves. Il avoue, candidement, “I admit that I’m feeling quite close to burnout.”

Ce matin, le gouverneur de la Virginie annonce un plan pour rendre l’État carbo-neutre en 2050.

Et en décembre dernier, un plan (qui n’est pas encore adopté!) pour que le Royaume-Uni atteigne la neutralité carbone d’ici 2050 : Absolute Zero

Ce ne sont que des plans, et on a tous connu des projets de réforme beaucoup plus superficiels et inoffensifs se perdre dans les corridors des bureaucraties et des châteaux-forts corporatistes… Il faudra beaucoup plus que des plans. Comme le rappelait Cory Doctorow dans Science fiction and the unforeseeable future: In the 2020s, let’s imagine better things : “As Franklin D. Roosevelt is said to have told activists who demanded bold work to address the Great Depression, “You’ve convinced me. Now go out and make me do it.” “

Prochaines lectures :

A Planet to Win: Why We Need a Green New Deal, voir présentation dans Foreign Policy : When the Green New Deal Goes Global.

Climate Leviathan
A Political Theory of Our Planetary Future par Joel Wainwright and Geoff Mann. Une introduction à ce livre, en français dans La vie des idées : L’improbable État de la justice climatique

l’intelligence tue la vie ?

https://science.sciencemag.org/content/366/6471/eaax3100.full

William Gibson (@GreatDismal), l’auteur de science-fiction, commentait (en anglais) sur Twitter : « La solution au ´paradoxe de Fermi’ ? ´l’intelligence´ tue la nature? » en référence à cet article (en accès libre, exceptionnellement) de la revue Science (Pervasive human-driven decline of life on Earth points to the need for transformative change) résumant l’évolution de 18 catégories de « contributions de la nature à l’humanité ».

Ainsi le type d’intelligence que les primates que nous sommes ont été amenés à développer, au contact d’une nature à la fois soutenante, riche mais souvent imprévisible, une intelligence mécanique, puis mathématique capable de manipuler, transformer, utiliser les cycles et les productions naturelles pour en tirer des richesses… Une intelligence qui a su gonfler son efficacité à court terme au détriment de son appréhension plus globale et à plus long terme de la réalité.

Pour rappel, Fermi était un mathématicien nobelisé qui posa en 1951 la question, le paradoxe suivant : Pourquoi toutes les galaxies beaucoup plus vieilles que la nôtre n’ont-elles pas donné naissance une vie intelligente que l’on puisse détecter? Wikipedia

Merci à Patrick Tanguay, @inevernu pour le RT. Je suis abonné à Gibson, mais n’avais pas vu passer celle-là.

La Transition, sous trois (ou quatre) angles (2)

Capital et idéologie, de Thomas Piketty

Dans son livre précédent, Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty retrace l’évolution des revenus et patrimoines, privés et publics, en se centrant sur l’Europe et l’Amérique, mettant en lumière la croissance et la concentration des richesses jusqu’à la première guerre mondiale, qui fut suivie d’une période de réduction des écarts de richesse particulièrement durant les 30 années suivant la deuxième guerre mondiale (les « trente glorieuses »). Depuis les années 80 la croissance des écarts et de la concentration de richesse est repartie de plus belle pour atteindre aujourd’hui des niveaux approchant ceux de la « belle époque » 1880-1914. 

Dans son nouvel ouvrage, Capital et idéologie, Piketty s’attache à décrire non pas tellement les écarts de richesse mais la manière dont ils sont « justifiés », organisés socialement, en se donnant une perspective historique longue appliquée à des territoires et des cultures très différentes allant de l’Europe à l’Inde et la Chine, en passant par l’Amérique, la Russie et l’Europe de l’Est.

La première des quatre parties de son livre porte sur la transformation des sociétés traditionnelles d’Europe, dites ternaires ou trifonctionnelles, en sociétés « propriétaristes ». Les anciennes sociétés étaient fondées sur une division des rôles ou fonctions entre aristocrates-guerriers/religieux-intellectuels/agriculteurs-artisans-commerçants (ou encore noblesse, clergé et tiers état). Comment des sociétés de « droit divin » furent remplacées par des sociétés de propriétaires; le rôle de l’Église chrétienne dans la formalisation de ces droits; la révolution française qui transforme les corvées et « lods » de l’Ancien Régime en relations propriétaire-locataire… Le cas de la France (origine du système fiscal, de l’État centralisé) est étudié plus particulièrement, mais des comparaisons entre pays européens montrent les tendances communes et certaines caractéristiques avec l’Angleterre, la Suède, l’Irlande.

La deuxième partie (Les sociétés esclavagistes et coloniales) rappelle d’abord l’importance de l’esclavage dans l’économie du XVIII et XIXe siècles, et les parcours différents que prendra l’abolition de l’esclavage pour différents pays : la compensation des propriétaires d’esclaves par le parlement britannique (1833-1843); l’imposition d’un lourd tribut à Haïti par la France, une dette dont l’ancienne colonie ne se libérera qu’en 1951, après 150 ans; la guerre de sécession américaine. 

Après un tour d’horizon de la diversité des modes de colonisation exercés dans le monde il s’attardera à la situation de l’Inde et à l’impact qu’aura la domination britannique sur la structuration sociale de ce pays. Comment les brahmanes et les kshatriyas de l’Inde se comparent au clergé et à la noblesse d’Europe (graphique suivant). Et comment l’Inde indépendante tente, aujourd’hui encore, de corriger par différentes mesures de discrimination positive les inégalités traditionnelles sur lesquelles s’était appuyé le pouvoir colonial.

sociétés ternaires
Graphique 8.3, page 398

Le dernier chapitre de cette deuxième partie décrira rapidement (50 pages) comment les sociétés traditionnelles (ternaires) chinoise, japonaise, iranienne ont été confrontées et transformées par la pression coloniale européenne. « À partir du début du XVIIIe siècle, compte-tenu de l’épuisement de l’argent américain qui leur avait permis d’équilibrer jusqu’ici leur balance commerciale avec la Chine et l’Inde, les Européens s’inquiètent de ne plus rien avoir à vendre en échange de leurs importations de soieries, de textile, de porcelaine, d’épices et de thé en provenance des deux géants asiatiques. Les Britanniques entreprennent alors d’intensifier la culture d’opium en Inde afin d’exporter cette production en Chine auprès des revendeurs et des consommateurs qui en ont les moyens et en sont friands. » Deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) plus tard la Chine aura cédé l’île de Hong Kong aux Britanniques, légalisé le commerce de l’opium en plus de payer des tributs de guerre imposants. La libre circulation des missionnaires chrétiens fut aussi imposée à l’empereur Qing. 

C’est aussi dans ce chapitre que Piketty répond à la question que pose toute réflexion sur le colonialisme de cette époque : pourquoi donc les empires Chinois ou Ottoman qui, au XVIe siècle étaient aussi avancés, sinon plus, que les États européens, ont-ils été « dépassés » puis dominés par ces derniers?  Sa réponse : « [L]es pays européens étaient en guerre 95% du temps au XVIe siècle, 94% du temps au XVIIe siècle et encore 78% du temps au XVIIIe siècle (contre 40% au XIXe et 54% au XXe siècle). La période 1500-1800 met en jeu une rivalité militaire incessante entre puissances européennes, et c’est ce qui nourrit le développement d’une capacité fiscale sans précédent, ainsi que de nombreuses innovations technologiques, en particulier en matière de canons et de navires de guerre. (…) La concurrence exacerbée entre États-nations européens de taille moyenne, en cours de formation entre le XVIe et le XIXe siècle, semble bien être le facteur central à l’origine de structures étatiques spécifiques, plus fortement centralisées et plus développées fiscalement que les États en cours de développement des Empires ottoman, chinois ou moghol. » (p. 438-439)

La troisième partie, « La grande transformation du XXe siècle », retrace l’effondrement de la propriété privée de 1914 à 1950, l’émergence de l’impôt progressif et des société sociales-démocrates d’après-guerre. Une période de croissance inégalée grâce à l’accès de tous à l’éducation secondaire et une certaine démocratisation des études supérieures. Mais le rêve démocratique est resté inachevé, la période de libéralisation des échanges laissera en plan les alliés de l’après-guerre, classes populaires et ouvrières pour bénéficier d’abord à ceux qui ont profité de l’accès à l’éducation supérieure, que l’auteur identifiera comme la « gauche brahmane » et la « droite marchande ». Les partis socio-démocrates qui étaient au pouvoir en Europe durant les années 70-80 n’ont pas réussi à se doter d’une politique économique dépassant les frontières nationales, et ont ainsi accepté qu’une libéralisation des flux de capitaux se fasse sans qu’une entente entre les États permette d’identifier les détenteurs de capitaux et de coordonner l’exercice légitime des pouvoirs de taxation des États nationaux. Trop pressés de participer aux jeux de la concurrence internationale qui s’ouvraient alors, on a laissé aux États nationaux le soin de s’occuper des perdants ou des externalités générées par la « globalisation ». Les Allemands et les Français (oui, les socialistes) n’ont pas été en reste devant les Britanniques et les Américains pour faire de cette libéralisation des échanges de capitaux une pierre d’assise des ententes constitutives de l’Europe. 

Propriété privée en europe
Graphique 10.8 page 505

« Résumons. Au XIXe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, l’idéologie dominante consistait à sacraliser la propriété privée et les droits des propriétaires. Puis de 1917 à 1991, les débats sur les formes de propriété ont été surdéterminés par l’opposition bipolaire entre le communisme soviétique et le capitalisme étatsunien, ce qui a engendré une certaine glaciation des discours et de la réflexion. Il fallait être pour l’extension indéfinie de la propriété étatique des entreprises, ou bien pour la société privée par action comme solution à tous les problèmes. Cela contribue à expliquer pourquoi des voix alternatives comme la cogestion et l’autogestion n’ont pas été explorées et approfondies autant qu’elles auraient pu l’être. La chute de l’Union soviétique a commencé par ouvrir une nouvelle période de foi sans limite dans la propriété privée, dont nous ne sommes d’ailleurs pas complètement sortis, mais qui commence néanmoins à montrer de sérieux signes d’épuisement. Ce n’est pas parce que le soviétisme a été un désastre qu’il faut s’arrêter de penser la propriété et son dépassement. Les forme concrète de la propriété et du pouvoir sont encore et toujours à réinventer. Il est temps de reprendre le cours de cette histoire, en repartant notamment des expériences cogestionnaires germaniques et nordiques, et en les généralisant et en les étendant a des logiques autogestionnaires viables, participatives et innovantes. » (598)

La quatrième partie de son livre s’attache à « Repenser les dimensions du conflit politique ». En utilisant systématiquement les données issues des enquêtes post-électorales depuis 1945, Piketty peut retracer une tendance généralisée, identifiable tant en France qu’en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs, où « la gauche électorale est passée de parti des travailleurs à parti des diplômés ». (877) « Dans l’après-guerre, la gauche électorale était dans tous les pays le parti des travailleurs; au cours des dernières décennies elle est devenue un peu partout le parti des diplômés, avec des niveaux de soutien d’autant plus fort que le diplôme est élevé. » (1001)

« [L]es conflits entre les catégories populaires qui ont progressivement déserté la gauche électorale et les nouvelles classes diplômés de la « gauche brahmane » se sont incarnés au cours des dernières décennies (et continue de se manifester aujourd’hui) dans de multiples enjeux de politiques publiques. Cela peut concerner différentes questions concernant l’organisation des services publics, l’aménagement du territoire, les équipements culturels ou les infrastructures de transport. Cela peut également s’incarner dans le conflit entre d’une part les grandes agglomérations, à commencer par l’agglomération parisienne, où sont « montés » vivre et travailler une large part des plus diplômés, et les villes de taille moyenne et les territoires ruraux, moins intégré dans la mondialisation. » (877-878) Le basculement à gauche de la ville de Paris depuis les années 1990-2000, et des phénomènes semblables visibles à Londres ou New York illustrent le phénomène. Une partie de l’opposition entre Montréal et le reste du Québec est sans doute à mettre à cette enseigne. 

« Le sujet de l’impôt et de la répartition de la charge fiscale est également extrêmement sensible, dans un contexte où la gauche au pouvoir a joué un rôle pour mettre en place la libéralisation des flux de capitaux dans les années 1980 et 1990, sans échange d’informations ni coordination sociale et fiscale, ce qui a fortement contribué à accélérer le processus de concurrence au profit des plus aisés et des plus mobiles et à l’alourdissement d’impôts pour les classes perçues comme immobiles (notamment sous forme de taxes indirectes et de prélèvements accrus sur les salaires bas et moyens). » (878) 

De plus le financement et l’accessibilité aux études supérieures est un autre sujet qui divise les catégories populaires et la « gauche brahmane », cette dernière se définissant par sa réussite dans l’échelle de la diplomation. 

« La « gauche brahmane » croit dans l’effort et le mérite scolaire ; la « droite marchande » insiste sur l’effort et le mérite dans les affaires. La « gauche brahmane » vise à l’accumulation de diplômes, de connaissances et de capital humain ; la « droite marchande » s’appuie surtout sur l’accumulation de capital monétaire et financier. (…) Mais les deux camps partagent un attachement fort au système économique actuel et à la mondialisation telle qu’elle est présentement organisée, et qui, au fond, bénéficie assez bien aux élites intellectuelles comme aux élites économiques et financières. » (896)

Deux logiques qui peuvent gouverner en alternance ou en alliance. Mais qui partagent la faiblesse du retrait électoral des catégories populaires. Risques de dé-légitimation du système électoral et de contestations violentes ou solutions autoritaires. Montée (ou retour) des clivages identitaires et religieux, subdivisions de la « gauche brahmane » en un centre-gauche pro-marché et une gauche pro-redistribution plus radicale; et de la « droite marchande » en un centre-droit pro-marché et une droite nativiste et nationaliste. 

La perspective que dégage Piketty dans sa dernière partie vise à sortir l’Europe de la paralysie qu’impose la règle de l’unanimité au Parlement européen, en créant une nouvelle instance1 (l’Assemblée européenne) qui aurait plus de légitimité et serait moins susceptible d’être prise à parti par les différentes nations car elle serait composée majoritairement de représentants choisis parmi les élus des États nationaux en plus de représentants issus du Parlement européen. « Le point central est de se donner un espace de délibération et de décision démocratique permettant d’adopter des mesures fortes de justice fiscale, sociale et climatique au niveau européen. » (1035)

Une Europe plus solidaire où les dettes des États ne seraient plus jouées les unes contre les autres, au plus grand bénéfice des bailleurs et au détriment des membres les plus pauvres… Une « Assemblée des parlementaires européens » qui se donnerait les moyens de contrer l’évasion fiscale et la compétition à la baisse entre les États, et regagnerait ainsi le pouvoir de mettre à contribution les hauts revenus et grands patrimoines. Une Europe « participative » en ce qu’elle favoriserait (obligerait) la participation des travailleurs aux conseils d’entreprises, en s’appuyant sur les exemples des pays nordiques et de l’Allemagne. 

Une des mesures les plus audacieuses proposées par l’auteur est sans doute celle visant le « partage patrimonial », la « dotation universelle en capital ». Afin de réduire la tendance à la concentration de la richesse entre des mains de moins en moins nombreuses, Piketty propose de ponctionner annuellement une partie de ces richesses pour la redistribuer, à hauteur de 60% du patrimoine moyen (équivalant à 120 000€, le patrimoine moyen étant évalué à 200 000€), à chaque jeune de 25 ans ! 

À la première lecture je me suis dit : Quel gaspillage ! Alors que nous avons collectivement tant de défis à relever, comment justifier la redistribution « à tout vent » de cette capacité d’agir ? Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui ont 26 ans au moment du passage d’une telle loi ?

En y réfléchissant et en relisant ces derniers chapitres cette proposition m’apparaît de plus en plus intéressante. En effet, si tous les nouveaux revenus générés par le retour de ponctions plus importantes sur les grands patrimoines et les hauts revenus étaient concentrés entre les mains de l’État, cela risquerait de conforter la position de la « gauche brahmane » mais ne gagnerait pas l’adhésion du centre droit, la « droite marchande », à qui l’on demande déjà de faire une place aux travailleurs dans les processus décisionnels des entreprises… La formule de « redistribution patrimoniale » permettrait aux jeunes de participer financièrement, en devenant actionnaires ou partenaires des entreprises en plus de gagner, en tant qu’employés, une représentation administrative. La même formule permet, de plus, de satisfaire aux exigences de la « gauche pro-redistribution ». De fait, ce partage patrimonial permettrait à des jeunes de se réaliser dans des projets structurants de moins en moins accessibles dans l’état actuel de concentration des richesses : faire un premier paiement sur une maison; payer pour des études supérieures; lancer son entreprise avec d’autres… 

Il faut se rappeler que les taux d’imposition (aux USA) sur les plus hauts revenus avaient été de 81% en moyenne de 1932 à 1980 lorsque Reagan les ramena en 1986 à 28% ! Ce qui explique la remontée de la concentration des richesses où en en 2010, le décile (10%) supérieur possédait plus de 70% des richesses privées du pays.

Propriété du décile supérieur
Graphique 13.8, page 782

L’audace des propositions de Piketty, tant au niveau politique qu’économique, nous rappelle que les institutions que nous avons sont celles que des humains comme nous ont adoptées. « L’idée selon laquelle les valeurs et les institutions démocratiques ‘occidentales’ auraient atteint une sorte de perfection unique et indépassable a clairement quelque chose d’absurde. » (729) La réflexion sur le dépassement du capitalisme, qui s’est pratiquement arrêtée depuis la chute de l’URSS, doit être renouvelée. Un dépassement qui n’implique pas la disparition du capital mais son partage et l’évolution vers des formes nouvelles de « propriété temporaire » et de participation. Piketty ne tire pas ces perspectives miraculeusement de son chapeau mais bien en tant que leçons apprises des développements et bifurcations historiques du dernier siècle. 

Malgré la longueur de ce billet je n’aurai fait qu’effleurer la richesse du matériel offert par Piketty. Ce n’est certes pas un résumé, plutôt une invitation à plonger vous-même dans cette œuvre… ou du moins en suivre les échos qu’elle aura dans l’espace public. 

Note : L’ensemble des tableaux et graphiques du livre ainsi que les données sur lesquelles ils sont appuyés sont disponibles (et plus car il y a des tableaux annexes) à l’adresse suivante : http://piketty.pse.ens.fr/fr/ideologie

  1. Voir le Manifeste pour la démocratisation de l’Europe – www.tdem.eu  (retour)