Lévi-Strauss et la cybernétique

Traduction de l’article de Alex Taek-Gwang Lee : Lévi-Strauss and Cybernetics, paru sur Substack le 24 décembre 2025. Une référence de The Syllabus

1. Introduction

Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale ont donné lieu à de sévères critiques à l’égard des Lumières européennes, comme en témoignent les ouvrages de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, Dialectique de la raison. Ironiquement, c’est la philosophie française, plutôt que la pensée allemande, qui a formulé la critique la plus virulente à l’égard de la tradition philosophique critique allemande au nom de la science, fondement même des Lumières. Cette critique n’impliquait toutefois pas un rejet total des valeurs des Lumières, mais plutôt un réexamen dans une perspective globale. Je propose que le structuralisme ait catalysé ce changement de paradigme. Cet essai soutiendra que le structuralisme a fourni la base conceptuelle du déplacement de la phénoménologie française. En outre, il démontrera que l’essor du structuralisme était essentiellement lié aux efforts américains d’après-guerre pour restructurer le capitalisme.

Un moment clé de la théorie française s’est produit lorsque Claude Lévi-Strauss a rencontré Roman Jakobson à New York en 1940. Plus qu’une simple rencontre entre un linguiste et un anthropologue, cet épisode historique représente une collaboration spectaculaire née des conditions spécifiques de l’après-guerre et favorisée par les événements de la guerre froide. Avec l’essor du poststructuralisme, Lévi-Strauss est tombé dans l’oubli, réduit à une figure négligée et méprisée. Pourtant, sa contribution à l’histoire de la théorie française est difficile à sous-estimer, et ses liens avec Jakobson et l’héritage du formalisme russe ont été fondamentaux pour le nouveau mouvement intellectuel.

Après 1928, les concepts du formalisme russe se sont développés de manière particulièrement importante en dehors de l’Union soviétique, Jakobson s’imposant comme une figure de proue du mouvement. Largement reconnu pour ses contributions influentes, le linguiste d’origine russe a joué un rôle central dans le développement des idées formalistes, en particulier à Prague, où il a encouragé le structuralisme tchèque, puis à New York, où il a initié Lévi-Strauss à la linguistique structuraliste. Un élément essentiel de cette évolution est la capacité de Jakobson à organiser et à promouvoir les échanges scientifiques au sein des cercles universitaires. Il a cofondé le Cercle linguistique de Moscou en 1915, le Cercle linguistique de Prague en 1926 et le Cercle linguistique de New York en 1944. En effet, cette origine historique du structuralisme dans le formalisme russe est bien connue et ne retient guère l’attention.

Mais que se passerait-il si, cachée dans l’histoire officielle de la théorie française du XXe siècle, se trouvait une vérité historique fascinante et intrigante ? L’histoire a tendance à sombrer dans l’oubli et à s’effondrer en ruines. Pourtant, ces vestiges font écho à un passé non écrit, vaincu et effacé dans les affres des luttes de pouvoir. J’ai longtemps cru que la théorie n’était rien d’autre que l’incarnation de ces ruines. Loin d’être un mouvement purement intellectuel, le structuralisme révèle un enchevêtrement surprenant avec l’ordre d’après-guerre et l’emprise glaciale de la guerre froide. Le plan Marshall, qui utilisait le pragmatisme et la technocratie comme armes contre l’expansion du communisme, a servi de catalyseur inattendu à la naissance du structuralisme. Une collaboration entre la Fondation Rockefeller et « une fraternité mondiale de scientifiques » a guidé cet effort en coulisses (Geoghegan 2011, 102).

L’intérêt croissant de Jakobson et Lévi-Strauss pour la cybernétique et la théorie de l’information a coïncidé avec leur affiliation à la Fondation Rockefeller, fervente partisane de la recherche scientifique dans ces domaines. La fondation considérait ces disciplines comme des composantes interdépendantes d’une initiative plus large de réforme scientifique mondiale. Cette réforme abordait les questions sociales et politiques en appliquant des solutions rationnelles élaborées par des experts afin de remplacer les désaccords partisans par une analyse scientifique objective utilisant des outils et des méthodes impartiaux. La « Grande Mission américaine » comportait de nombreux aspects, dont l’interprétation variait en fonction du contexte historique, et le plan Marshall était l’un des projets liés à cette mission plus large. L’une des principales motivations était de contenir la domination soviétique en Europe occidentale. Les pays déchirés par la guerre étaient considérés comme vulnérables aux idéologies communistes. Ce processus s’inscrivait dans la volonté de l’establishment de consolider son avancée dans l’après-guerre.

2. Le rôle de la Fondation Rockefeller

Les racines historiques et la cohésion de l’establishment d’après-guerre remontent à ses succès dans la victoire de la Seconde Guerre mondiale, la formulation et la mise en œuvre du plan Marshall, la création de l’OTAN et les relations avec l’Union soviétique. Sa politique collective visait à s’opposer à l’isolationnisme et à soutenir une forme d’internationalisme libéral. Elle décourageait le chauvinisme national tout en prônant la puissance américaine, soutenait la retenue mais admirait l’application de technologies militaires avancées, et agissait de manière consciencieuse sans pour autant entraver une action énergique. Leur ambition commune n’était rien de moins que d’assumer « le leadership moral et politique du monde », un objectif visant à combler le vide laissé par le déclin de l’Empire britannique (Parmar 2012, 17).

À première vue, le plan Marshall visait à créer la stabilité et à favoriser le libéralisme, afin de rendre les pays moins sensibles aux appels communistes. Le plan fournissait une aide pour reconstruire les infrastructures, relancer les industries et moderniser les économies, facilitant ainsi la croissance économique et la prospérité, considérées comme essentielles à l’épanouissement des institutions démocratiques. En aidant les pays européens à adopter les principes du libre marché, les États-Unis espéraient en faire des partenaires commerciaux et des alliés fiables dans un système capitaliste mondial. Grâce à ce processus, ils espéraient qu’une Europe forte et économiquement interconnectée servirait les intérêts américains en créant un ordre international stable propice au commerce et à la prospérité mondiale. De cette manière, le plan Marshall a contribué à consolider le leadership américain dans ce nouvel ordre, en démontrant sa puissance économique et politique et en établissant des partenariats diplomatiques et économiques avec les nations d’Europe occidentale.

Avec la guerre froide qui battait son plein, le soutien financier de la Fondation Rockefeller, guidée par le mathématicien et anticommuniste Warren Weaver, directeur de la division des sciences naturelles de la fondation, est devenu crucial pour permettre aux États-Unis de faire avancer leur programme international. L’influence de Weaver a transcendé la théorie (par exemple, The Mathematical Theory of Communication avec Claude Shannon). Elle a profondément façonné la restructuration d’après-guerre de la production mondiale de connaissances, faisant de lui une figure essentielle de l’analyse historique. Il croyait sincèrement que l’esprit scientifique stabilisait efficacement les passions politiques déplacées, les préjugés et les ravages qu’ils causaient. Dans son célèbre mémorandum de 1933, Weaver affirmait que « la science est une influence majeure dans le développement d’une vision factuelle, d’un scepticisme sain et flexible, ainsi que de l’objectivité et de la tolérance dans l’évaluation des preuves ». Par conséquent, « il existe une contribution à l’amitié et à la compréhension internationales qui résulte d’une fraternité mondiale de scientifiques unis par un intérêt et une compréhension impersonnels et désintéressés » (Weaver 1933).

Inspirée par l’optimisme scientifique de Weaver, inspiré des Lumières, et par la tendance libérale plus large de la foi technologique, la Fondation Rockefeller a présenté les défis sociaux comme des énigmes d’ingénierie. Elle envisageait les spécialistes en sciences sociales non pas comme des universitaires ou des militants, mais comme des « techniciens apolitiques » façonnant les systèmes juridiques, les médias et les programmes sociaux tels que l’aide sociale et l’hygiène pour en faire des instruments de contrôle social (Parmar 2012, 201). En 1936, la Fondation Rockefeller a réorienté ses efforts vers la recherche en sciences humaines, privilégiant les méthodes scientifiques froides et la technologie au détriment des domaines conventionnels tels que les études linguistiques et l’interprétation. Le financement de disciplines telles que la philologie, l’exégèse et l’herméneutique a cessé, au profit d’applications pratiques liées aux médias de masse et aux technologies de la communication. Les programmes de la Fondation Rockefeller ont financé des chercheurs tels que I.A. Richards, Paul Lazarsfeld, Theodor W. Adorno et Siegfried Kracauer pour constituer des archives cinématographiques et photographiques, analyser les émissions, introduire la microphotographie dans les bibliothèques et concevoir l’éducation publique par le cinéma et la radio. Ils ont également accueilli des scientifiques européens fuyant la Seconde Guerre mondiale, dans le but de créer un réseau interdisciplinaire durable à l’étranger. Cependant, l’accent mis sur les « nouveaux gadgets médiatiques » entrait parfois en conflit avec les préférences intellectuelles des universitaires. La publication de Dialectique de la raison d’Adorno et Max Horkheimer en 1947 allait mettre en lumière la manière dont cette tension se manifestait.

Lévi-Strauss était une figure ambivalente, à la fois bénéficiaire du soutien de la Fondation Rockefeller à ce renouveau libéral et en désaccord avec son éthique. Son habileté à naviguer entre l’administration politique et les sciences sociales attira l’attention du gouvernement fédéral américain. Avant son arrivée aux États-Unis, un individu non identifié de Poughkeepsie, dans l’État de New York, envoya une carte postale à J. Edgar Hoover, qualifiant Lévi-Strauss de membre d’un groupe de « communistes internationaux juifs », ce qui attira l’attention du FBI. Lorsque Lévi-Strauss a pris la direction du centre à l’École Libre, le FBI a commencé à surveiller son courrier et à mener des enquêtes à New York. Il a minutieusement documenté les activités d’avant-guerre de Lévi-Strauss en Amérique latine, son rôle à l’École Libre et ses diverses activités de conseil et de conférencier pour le gouvernement américain. Hoover exprima son inquiétude dans une note, citant les récentes déclarations d’un informateur selon lesquelles Lévi-Strauss et son collègue, le surréaliste André Breton, étaient « étroitement liés à un groupe au Mexique qui est très mauvais, ayant des idées différentes de celles que nous avons tous » (Geoghegan 2020, 61).

Malgré les soupçons du FBI, Lévi-Strauss arriva à New York à la fin du mois de mai 1941, avec une caisse remplie de matériel ethnographique, d’effets personnels et d’une modeste somme d’argent. Le long voyage vers l’exil, qui avait commencé un an plus tôt dans les bois apparemment paisibles derrière la ligne Maginot, était enfin terminé. Il s’inscrivit à la New School for Social Research, qui avait pris le rôle d’un centre d’accueil, aidant les exilés désorientés à trouver leurs repères. À son arrivée, environ trente mille Français avaient trouvé refuge à New York. Parmi eux se trouvaient des émigrés aisés fuyant les bouleversements de la guerre, ainsi que des artistes et des universitaires pauvres (Mehlman 2000, 181-196). Une scène florissante de journaux, de revues et d’une modeste industrie éditoriale française était en train de voir le jour, accompagnée de concerts, d’expositions et de pièces de théâtre mettant en vedette des artistes français. André Breton lui permit d’intégrer le groupe des surréalistes européens, et son accueil ouvrit à Lévi-Strauss les portes de la scène artistique underground new-yorkaise (Mehlman 2000, 190). Alors qu’il semblait avoir trouvé un nouveau foyer dans cet exil de l’art d’avant-garde, il rencontra Jakobson, qui le mit sur une nouvelle voie.

3. Jakobson et la cybernétique

Parlant couramment une douzaine de langues et membre éminent des écoles linguistiques de Moscou et de Prague, Jakobson s’était récemment immergé à New York, un milieu qui avait longtemps été son habitat naturel. Cet environnement mêlait le monde universitaire et l’art moderne, les amphithéâtres, la bohème, la poésie d’avant-garde et le domaine émergent de l’analyse linguistique structurale. Pendant son séjour dans la Moscou révolutionnaire, Jakobson fréquenta les futuristes, et à Prague, il s’engagea auprès des surréalistes tchèques et des artistes de cabaret modernistes. Il s’intéressa même à l’anthropologie, explorant le folklore à Moscou et dans ses environs aux côtés de l’ethnologue russe Petr Bogatyrev. De plus, la rencontre entre Lévi-Strauss et la cybernétique eut lieu grâce à Jakobson. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, Jakobson et Lévi-Strauss ont tous deux trouvé l’inspiration dans les domaines émergents de la cybernétique et de la théorie de l’information, respectivement lancés par Norbert Wiener et Claude Shannon.

Lévi-Strauss reconnaît explicitement cette influence dans ses travaux, en particulier dans « Le langage et l’analyse des lois sociales », une présentation donnée lors d’un symposium en 1949 et publiée en 1951, et dans « Les mathématiques de l’homme » en 1954. Dans le premier ouvrage, il expose son modèle de la vie sociale, qu’il décrit comme étant composé de systèmes d’échange et d’interaction entre la parenté, l’économie et le langage. Lors de la Conférence des anthropologues et linguistes de 1952 à Bloomington, dans l’Indiana, Lévi-Strauss a présenté un article intitulé « Vers une théorie générale de la communication », et son aperçu de la conférence d’un point de vue anthropologique a été publié dans Structural Anthropology sous le titre « Linguistics and Anthropology ». Pour citer :

Nous constatons que dans le cas indo-européen, nous avons une structure très simple (règles du mariage), mais que les éléments (organisation sociale) qui doivent être organisés dans cette structure sont nombreux et complexes, alors que dans le cas sino-tibétain, c’est l’inverse qui prévaut : nous avons une structure très complexe (règles du mariage), avec deux ensembles de règles différents, et les éléments (organisation sociale) sont peu nombreux. Et à la séparation entre la structure et les éléments correspondent, au niveau de la terminologie – qui est un niveau linguistique – des caractéristiques antithétiques quant au cadre (subjectif versus objectif) et aux termes eux-mêmes (nombreux versus peu). Il me semble que si nous formulons la situation en ces termes, il est au moins possible d’entamer une discussion utile avec les linguistes. En dressant ce tableau, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler ce que R. Jakobson a dit lors de la séance d’hier à propos de la structure de la langue indo-européenne : un grand écart entre la forme et le fond, de nombreuses irrégularités par rapport aux règles et une liberté considérable dans le choix des moyens d’exprimer une même idée. Tous ces traits ne sont-ils pas similaires à ceux que nous avons mis en évidence en ce qui concerne la structure sociale ? (Lévi-Strauss 1963, 79)

Cette citation montre que Lévi-Strauss établit la linguistique de Jakobson comme fondement scientifique des théories générales de la structure sociale. Il était fasciné par la théorie du langage de Jakoson. Dans une interview avec Didier Éribon, Lévi-Strauss a avoué qu’il était un structuraliste naïf qui pratiquait le structuralisme sans le savoir. Pour lui, Jakobson a révélé le fondement solide d’une doctrine déjà établie dans une discipline : la linguistique, qu’il n’avait jamais pratiquée (Éribon 1991). Dans cette perspective, il adopte le terme « anthropologie structurale », empruntant le mot « structurale » directement à la linguistique plutôt qu’à l’approche « structuro-fonctionnelle » de l’anthropologie britannique. Ce faisant, il affirme l’existence de nouveaux domaines expansifs pour la linguistique saussurienne. Lévi-Strauss, s’inspirant largement des méthodes linguistiques, vise à établir un cadre commun.

Cependant, l’acceptation du structuralisme par Lévi-Strauss était singulière. Il considérait en effet le structuralisme comme une sorte d’extension du naturalisme, une vision qui divergeait de celle de nombreux structuralistes de l’époque. Alors que l’extension du structuralisme linguistique à toutes les sciences humaines était accueillie avec enthousiasme par beaucoup, la perspective naturaliste était généralement considérée comme inappropriée, une sorte de faux pas intellectuel qu’il valait mieux ignorer. Sans mentionner explicitement Lévi-Strauss, mais en y faisant référence, François Wahl, dans le chapitre introductif de Qu’est-ce que le structuralisme ? en 1968, mettait en garde contre ce qu’il considérait comme une menace pour le structuralisme : un retour au naturalisme (Wahl 1968, 334). Néanmoins, Lévi-Strauss persista résolument, soulignant constamment un point de vue naturaliste tout au long de son œuvre. Dans La Pensée sauvage, en 1966, il envisageait la réintégration de « la culture dans la nature et enfin de la vie dans l’ensemble de ses conditions physico-chimiques » (Lévi-Strauss 2021, 281). Dans The View from Afar en 1985, tout en se distanciant du naturalisme naïf et simpliste de la sociobiologie, il a conçu une convergence potentielle entre les sciences de la nature et de la culture, depuis les mécanismes les plus fondamentaux de la vie jusqu’aux phénomènes humains les plus complexes. Il a fait valoir que

[L]es progrès de la neurologie permettent aujourd’hui d’espérer résoudre des problèmes philosophiques très anciens, tels que l’origine des notions géométriques. Mais si d’abord l’œil, puis les corps géniculés latéraux ne photographient pas les objets, mais réagissent de manière sélective à des relations abstraites – une direction horizontale, verticale ou oblique ; le contraste entre une figure et son arrière-plan ; et d’autres données primaires à partir desquelles le cortex reconstruit l’objet –, il n’est donc plus logique de se demander si les notions géométriques appartiennent au monde des idées platoniciennes ou sont tirées de l’expérience : ces notions sont inscrites dans le corps. De même, si l’universalité du langage articulé chez l’homme est due à l’existence de certaines structures cérébrales propres à notre espèce, alors, comme ces structures elles-mêmes, l’aptitude au langage articulé doit avoir une base génétique. (Lévi-Strauss 1985, 31-32)

Ces déclarations illustrent le développement logique de l’adoption par Lévi-Strauss de la cybernétique et de la théorie de l’information comme discipline intégrée combinant la linguistique et l’anthropologie. Les deux ouvrages qui ont formalisé la théorie de la cybernétique sont Cybernetics de Wiener et The Mathematical Theory of Communication de Shannon et Weaver. Le concept de structure de Lévi-Strauss ne peut être dissocié de la notion de communication dans ce dernier ouvrage. Dans leur livre, Shannon et Weaver définissent la communication comme « l’ensemble des procédures par lesquelles un esprit peut en influencer un autre », y compris « non seulement la parole écrite et orale, mais aussi la musique, les arts picturaux, le théâtre, le ballet et, en fait, tous les comportements humains » (Shannon 1963, 3).

La conceptualisation de la structure par Lévi-Strauss s’est d’abord inspirée de la linguistique de Jakobson, puis a été influencée par la théorie de l’information de Shannon. Selon Shannon et Weaver, l’information « ne doit pas être confondue avec le sens » (Shannon 1963, 8). Dans leur théorie de la communication, l’« information » est plus étroitement liée à ce que l’on peut exprimer qu’à ce que l’on exprime réellement. En substance, l’information sert à mesurer la liberté de choix d’une personne lorsqu’elle sélectionne un message. Face à une situation basique nécessitant de choisir entre deux messages, on affirme arbitrairement que l’information associée à cette situation est l’unité. Il est essentiel de reconnaître que décrire l’un ou l’autre message comme véhiculant une information unitaire peut être trompeur, même si cela est souvent pratique. Le concept d’information ne s’applique pas aux messages individuels comme le ferait le concept de signification ; il se rapporte plutôt à la situation dans son ensemble. L’unité d’information signifie que, dans cette situation particulière, on dispose d’une certaine liberté de choix dans la sélection d’un message, qui est conventionnellement traité comme une quantité standard ou unitaire.

4. Théorie française et cybernétique

Se remémorant ses souvenirs à New York en 1941, Lévi-Strauss lui-même a précisé : « J’ai appris que Claude Shannon avait également vécu là, mais à un étage supérieur et face à la rue », puis « à quelques mètres seulement, il créait la cybernétique et j’écrivais Elementary Structures of Kinship » (Lévi-Strauss 1985, 260). Bien qu’il ne le sût pas à l’époque, la théorie de cet homme étrange sur la création d’un « cerveau artificiel » allait plus tard façonner le parcours de Lévi-Strauss lorsqu’il rencontra Jakobson. D’après leur correspondance, Jakobson envoya à Lévi-Strauss le livre de Shannon et Weaver. Dans sa lettre, Lévi-Strauss écrivit qu’il avait « littéralement dévoré la Théorie mathématique, etc. » et souligna que

L’immense intérêt du livre réside précisément dans le fait qu’il propose une théorie de la pensée du point de vue de la machine, c’est-à-dire, pour la première fois, je pense, considérée comme un objet. Dans ces conditions, il est normal que tout soit bouleversé, mais il est assez difficile de s’y habituer. En tout cas, j’en ai beaucoup appris et j’ai trouvé de nombreuses suggestions, en particulier pour appliquer ces méthodes à l’étude de la pensée mythique ; et si je pouvais trouver ici un mathématicien compréhensif, je pense que je parviendrais à faire des progrès très intéressants dans l’étude des mythes. (Jakobson et Lévi-Strauss 2018, 129 : ma traduction)

Lévi-Strauss a cherché à établir une science unifiée en introduisant la théorie cybernétique dans l’anthropologie. Il est intéressant de noter que cela correspond à la pensée de Wiener, auteur de Cybernetics, qui affirmait que « les domaines les plus fructueux pour le développement des sciences étaient ceux qui avaient été négligés, considérés comme des terrains vagues entre les différents domaines établis » (Wiener 1965, 4). Wiener envisageait la théorie cybernétique comme une théorie générale capable de communiquer au-delà du jargon scientifique enfermé dans les limites étroites de cette spécialisation ; le structuralisme de Lévi-Strauss poursuivait le même objectif.

La compréhension de Lévi-Strauss de la théorie mathématique de Shannon et Weaver a été clarifiée dans « The Mathematics of Man », publié en introduction d’un numéro spécial de l’International Social Science Bulletin, parrainé par l’UNESCO, consacré à l’intersection entre les mathématiques et les sciences sociales. L’article explique comment la théorie mathématique de la communication de Shannon sert d’élément de cohésion entre les disciplines, non seulement en encourageant l’extrapolation des données et l’analyse quantitative dans les sciences sociales, mais aussi en intégrant le concept de « mathématiques qualitatives » de Lévi-Strauss. Ces « mathématiques de l’homme » consistent à représenter les mécanismes sociaux sous forme d’équations similaires aux formules objectives utilisées dans des domaines tels que la macroéconomie et la démographie.

Selon lui, le défi passé dans l’étude des aspects qualitatifs exigeait soit une manipulation complexe, soit une simplification excessive lorsqu’il était abordé de manière quantitative. Les mathématiques contemporaines répondent à ce défi en établissant des relations précises entre des classes de valeurs discontinues. Les mathématiques émergentes spécifiques aux phénomènes humains visent à s’écarter de la dépendance traditionnelle des sciences sociales à l’égard des « grands nombres » et des graphiques représentant des mouvements continus. Elles se concentrent plutôt sur l’étude des petits nombres et des changements significatifs qui se produisent lors des transitions entre eux. Dans cette perspective, il affirmait que « ces mathématiques de l’homme – qui restent à découvrir selon des lignes que ni les mathématiciens ni les sociologues n’ont encore pu déterminer avec précision, et qui, sans doute, doivent encore être élaborées dans une très large mesure – seront, en tout état de cause, très différentes des mathématiques que les sciences sociales ont autrefois cherché à utiliser pour exprimer leurs observations en termes précis » (Lévi-Strauss 2008, 22). Ces « mathématiques différentes » constituaient l’essence du structuralisme de Lévi-Strauss.

En effet, Jakobson a eu une influence décisive sur ces avancées théoriques de Lévi-Strauss. Il est important de noter que cette influence n’était pas seulement personnelle, mais s’inscrivait dans le contexte de la production de connaissances aux États-Unis et en France à cette époque. Parrainé par la Fondation Rockefeller, le linguiste a mis l’anthropologue enthousiaste en contact avec la cybernétique et la théorie de l’information. En 1949, après la Seconde Guerre mondiale, Jakobson a adopté des éléments de la cybernétique et de la théorie de l’information dans le cadre d’une initiative couronnée de succès visant à obtenir un financement de recherche de la Fondation Rockefeller, les considérant comme l’avenir des sciences humaines. Jakobson disposait d’un vaste réseau intellectuel dans le monde francophone. Son association avec Lévi-Strauss a attiré l’attention des cercles intellectuels français de l’après-guerre en raison du rôle influent de Jakobson au sein de l’École de linguistique de Prague, puis en tant que professeur à Harvard et au MIT, contribuant à la renaissance des travaux de Ferdinand de Saussure (Kline 2015, 142).

En 1948, Jakobson a participé en tant qu’invité à la conférence Macy sur la cybernétique. Cela résultait de l’insistance de Gregory Bateson et Margaret Mead, qui avaient participé à la conférence dès ses débuts, pour que les spécialistes en sciences sociales soient activement invités à participer à la résolution des « lignes de fracture entre les sciences naturelles et les sciences sociales » lors de la conférence Macy sur la cybernétique (Kline 2015, 37). Leurs efforts ont permis à la conférence Macy d’étendre son rôle au-delà du domaine des sciences naturelles. En abordant les défis de la communication interdisciplinaire et en mettant l’accent sur la communication plutôt que sur la collaboration en matière de recherche interdisciplinaire, la conférence Macy a joué un rôle central dans l’avancement de la cybernétique et de la théorie de l’information dans les sciences sociales et la biologie. Ces conférences ont servi de plateforme cruciale pour permettre à des chercheurs de premier plan issus de divers domaines de se réunir régulièrement entre 1946 et 1953, au cours de dix réunions, et d’explorer l’application des concepts de la cybernétique et de la théorie de l’information au-delà des mathématiques et de l’ingénierie.

Créée en 1930 pour soutenir la recherche médicale, la Fondation Josiah Macy, Jr. a joué un rôle dans l’avancement de la recherche interdisciplinaire aux États-Unis, s’alignant sur un mouvement plus large lancé par le Conseil de recherche en sciences sociales dans les années 1920 pour intégrer diverses disciplines des sciences sociales. Au cours des années 1930, Weaver, qui dirigeait la division des sciences naturelles de la Fondation Rockefeller, a financé, comme nous l’avons vu, l’application de la physique et de la chimie à la biologie, jetant ainsi les bases de l’émergence de la biologie moléculaire en tant que domaine de recherche. Le succès de la physique pendant la Seconde Guerre mondiale a offert des opportunités et posé des défis pour la promotion des approches interdisciplinaires. En 1949, Frank Fremont-Smith, directeur médical de la Fondation Macy, a fait savoir au groupe de cybernétique que le programme de conférences de la fondation visait à répondre à la nécessité de briser les barrières entre les disciplines et de favoriser la communication interdisciplinaire (Kline 2015, 39). Selon Kline, « il était ravi que le groupe ait enfin pris au sérieux la notion d’inconscient des psychiatres » (Kline 2015, 64). Cela s’avérait particulièrement difficile entre les sciences physiques et biologiques d’un côté et les sciences psychologiques et sociales de l’autre.

Fremont-Smith a souligné l’urgence de la question, notant que le développement rapide des sciences physiques, qui dépassait celui des sciences sociales, présentait un risque sérieux d’abus sociaux potentiels entravant la poursuite du progrès de la civilisation. Les organisateurs du groupe de cybernétique estimaient que leur domaine pouvait contribuer à combler le fossé de communication entre les sciences naturelles et les sciences sociales en fournissant un langage commun. Contrairement à des manifestations plus ciblées, les conférences Macy visaient à intégrer la cybernétique et la théorie de l’information dans une discipline globale (Kline 2015, 38). Les échanges interdisciplinaires stimulants lors des conférences Macy, auxquels participaient des mathématiciens, des ingénieurs, des physiologistes et des spécialistes en sciences sociales, ont mis en évidence les difficultés et les questions complexes inhérentes à la fusion de ces domaines. Ces interactions ont révélé les débats en cours entre les partisans et les sceptiques de la cybernétique et de la théorie de l’information, mettant en évidence le potentiel et les limites de ces disciplines émergentes.

À la demande de Jakobson, Weaver, de la Fondation Rockefeller, a envoyé de la documentation sur la théorie de l’information et la cybernétique à Lévi-Strauss et Jacques Lacan à Paris. Les deux théoriciens ont intégré les idées de la cybernétique et de la théorie de l’information dans leurs écrits, se penchant sérieusement sur l’essor de ces cadres technocratiques. La communication de la Fondation Rockefeller avec Lévi-Strauss et Jakobson reflétait un effort de plusieurs décennies visant à promouvoir les approches technocratiques dans les sciences sociales françaises. L’École Libre, étape cruciale dans cette série d’efforts, a formé un groupe distingué de chercheurs francophones ouverts à la recherche empirique interdisciplinaire. Les travaux collectifs de Jakobson, Lévi-Strauss et Lacan ont joué un rôle important dans la définition des méthodologies structuralistes en France. Leur intérêt commun pour les thèmes cybernétiques a largement contribué à établir la terminologie de la cybernétique dans la France d’après-guerre.

Lévi-Strauss a interprété la théorie sociale de Marcel Mauss, suggérant que les pratiques primitives de don constituaient des systèmes de communication cybernétique. Cette interprétation a ouvert la voie à la fusion des « systèmes de communication » linguistiques, économiques, sociaux et technologiques, favorisant une vision technocratique du monde. Cette perspective a à son tour brouillé les distinctions essentielles entre les communications techniques et linguistiques dans les travaux de divers penseurs, dont Roland Barthes, Jean Baudrillard, Jacques Derrida et Félix Guattari (Geoghegan 2020, 56). Le structuralisme de Lévi-Strauss n’est pas simplement une relique du passé, dépassée par le poststructuralisme. Il reste au contraire très présent dans le discours contemporain, car les défis qu’il a soulevés perdurent.

Le structuralisme visait à mettre au jour les règles fondamentales qui régissent les systèmes symboliques en examinant minutieusement leur organisation et leurs interconnexions. Au cœur de la philosophie de Lévi-Strauss se trouve l’idée que les êtres humains doivent être compris comme des éléments fondamentaux du monde naturel, formés par des éléments biologiques et physiques qui déterminent leur existence. Cette détermination se produit à travers des processus inconscients de l’activité intellectuelle humaine, profondément enracinés dans notre constitution biologique et les conditions physiologiques du cerveau. Par conséquent, le développement de la culture représente simplement la réalisation d’un système sous-jacent préexistant inhérent à la nature. L’adhésion de l’esprit humain aux lois naturelles permet l’émergence de l’échange, moteur fondamental de l’interaction sociale, et l’attribution de sens. Ainsi, le symbolisme, l’échange et la signification sont intrinsèquement liés à la nature, formant une association indissociable et continue. Autrefois perçue comme une limitation théorique de Lévi-Strauss, cette perspective naturaliste constitue désormais un sujet crucial à reconsidérer dans un monde qui appelle une nouvelle perspective sur la nature, incitant à une réévaluation de son approche structuraliste.

5. Conclusion

Le structuralisme impliquait une classification minutieuse des éléments du système, la compréhension de leurs interrelations et la reconnaissance de modèles comme premières étapes vers la compréhension. Dans un revirement paradoxal, le poststructuralisme utilise les méthodes structuralistes pour déconstruire la logique implicite qui sous-tend le structuralisme. La distinction cruciale entre le structuralisme et le poststructuralisme réside dans leur attitude envers la communication. Le poststructuralisme diffère en fin de compte de la notion de Lévi-Strauss, rejetant la croyance selon laquelle les processus sociaux peuvent être représentés linguistiquement. Si l’on peut débattre de la mesure dans laquelle le poststructuralisme constitue une rupture fondamentale avec le structuralisme, on ne peut nier que le poststructuralisme doit son existence aux fondements établis par le structuralisme. Le poststructuralisme est apparu comme un courant théorique cherchant à réexaminer la cybernétique et la théorie de l’information, remettant notamment en question la mathématisation du savoir, critiquée par Lévi-Strauss. Il repousse les limites de ce que Lévi-Strauss appelait « les mathématiques de l’homme ». Dans le contexte actuel, avec la prolifération de l’intelligence artificielle et de l’automatisation, les questions auxquelles le structuralisme a été confronté dans le passé refont surface, soulignant l’importance durable de l’engagement français dans le domaine technologique depuis les années 1960.

Références

Éribon, Didier. 1991. Conversations avec Claude Lévi-Strauss. Trad. Paula Wissing. Chicago : University of Chicago Press.

Geoghegan, Bernard Dionysius. 2011. « From Information Theory to French Theory: Jakobson, Lévi-Strauss, and the Cybernetic Apparatus », Critical Inquiry, vol. 38, n° 1 (automne 2011), p. 96-126 (p. 102).

Geoghegan, Bernard Dionysius. 2020. « Textocracy, or, the Cybernetic Logic of French Theory », History of the Human Sciences, vol. 33(1), p. 52-79.

Jakobson, Roman et Claude Lévi-Strauss. 2018. Correspondance 1942-1982. Paris : Seuil.

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Listes des traductions sur Gilles en vrac…

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