Lire Deleuze à travers Engels
Traduction de l’article War Machines and Public Power par Alex Taek-Gwang Lee, publié le 18 janvier 2026 sur Substack.
Dans le séminaire « Appareils d’État et machines de guerre », Deleuze soutient que « l’appareil d’État ne dérive pas de la machine de guerre », mais qu’il affronte plutôt une force qui lui est extérieure et cherche à la capturer et à la convertir en forme étatique. Le concept de machine de guerre de Deleuze peut être lu comme une radicalisation de la thèse d’Engels sur l’État en tant que « pouvoir public », composé d’organes spécialisés d’hommes armés. L’idée décisive d’Engels est que l’État n’est pas simplement la coordination d’une communauté, mais l’institutionnalisation de la coercition en tant que capacité distincte et continue : la force est détachée de la population armée et auto-organisée et réorganisée en un appareil permanent, soutenu par les prisons et par les moyens fiscaux que sont l’impôt et la dette.
Cependant, Engels ne se contente pas de poursuivre son analyse antérieure de l’État comme « pouvoir public » coercitif séparé de la société ; dans Anti-Dühring, il donne à ce concept une logique transitionnelle. Parce que l’État concentre les moyens organisés de coercition, le prolétariat doit s’emparer du pouvoir politique et donc de l’appareil coercitif uniquement afin de convertir les moyens de production socialisés en propriété publique « dans un premier temps ». Engels avertit simultanément que la propriété d’État sous la domination bourgeoise n’est que du « capital national ». Le but de la prise de pouvoir est donc de défaire la relation de classe elle-même, de sorte que, à mesure que les antagonismes de classe disparaissent, l’État cesse d’être une force répressive spéciale et « s’éteint », laissant place à l’administration des choses.
Ici, la formulation d’Engels tend à traiter les « hommes armés » comme l’organe interne de l’État et laisse donc moins explicite la question de la relation entre la force organisée et l’État en tant que forme : de quel type de force s’agit-il, d’où vient-elle et comment acquiert-elle la « guerre » comme objet ? C’est précisément là que Deleuze déplace la thèse d’Engels. La machine de guerre n’est pas simplement l’armée. Elle désigne un diagramme de capacités collectives, incluant la mobilité, la tactique, la coordination et l’invention, qui est, en principe, externe à l’appareil étatique. Son objet premier n’est pas la guerre. Dans le vocabulaire de Deleuze et Guattari, la guerre est une tâche contingente qui émerge à un moment précis dans la relation entre la machine de guerre et l’État. Cette clarification est une avancée radicale : elle identifie le seuil à partir duquel une capacité extérieure, organisée autour du mouvement et de l’autonomie, en vient à cibler la guerre elle-même en raison de la forme étatique qu’elle rencontre.
Ce changement est important car il évite deux réductions courantes. D’une part, il évite de traiter la guerre comme une destinée naturelle de la force organisée. D’autre part, il évite de traiter les corps armés de l’État comme l’origine de la force. Au contraire, elle nous permet de considérer l’État comme un appareil de capture qui cherche continuellement à s’approprier une capacité extérieure et à la convertir en une institution permanente. Lorsque la machine de guerre est capturée, elle devient l’armée : disciplinée dans une hiérarchie, intégrée dans l’administration et la logistique, et subordonnée à la souveraineté. Mais lorsqu’elle n’est pas capturée, lorsqu’elle reste externe, mobile et irréductible à la grammaire organisationnelle de l’État, elle peut devenir orientée vers la guerre dans un sens beaucoup plus littéral. La guerre apparaît alors non pas comme une essence, mais comme le résultat d’un antagonisme structurel : la machine de guerre en vient à cibler la guerre parce que l’État impose cette confrontation, soit en tentant de la capturer, soit en supprimant les conditions dans lesquelles la machine de guerre pourrait rester un autre type de capacité collective.
La contribution de Deleuze consiste à préciser le point de conversion à partir duquel la force organisée devient la guerre en tant que telle. Engels donne l’anatomie du noyau coercitif de l’État : la coercition séparée de la société et stabilisée en tant que pouvoir public. Deleuze fournit la morphologie de la relation qui produit la « guerre » en tant que tâche : la machine de guerre est extérieure à l’État, l’État cherche à la capturer, et c’est dans cette relation, cette lutte pour la capture, la conversion et l’extériorité, que la machine de guerre peut être poussée à prendre la guerre elle-même comme objet. Cette affirmation rejette l’image habituelle de la guerre comme un conflit entre des peuples souverains et traite plutôt la guerre comme un processus qui se retourne contre le corps social même qu’elle prétend défendre. Si l’on part du principe que la guerre moderne est organisée par un pouvoir public séparé du peuple, un appareil coercitif monopolisé plutôt que par la communauté armée elle-même, alors la guerre n’exprime plus la volonté d’une nation. Elle est menée au nom de la nation, mais à ses dépens. La population n’apparaît pas comme un sujet actif de la guerre, mais comme une ressource : mobilisée, disciplinée, taxée, surveillée, sacrifiée. En ce sens, la guerre est menée contre la nation avant d’être menée pourelle.
C’est pourquoi la distinction entre guerre extérieure et conflit intérieur s’effondre. Même lorsque l’ennemi est étranger, les opérations décisives de la guerre sont dirigées vers l’intérieur. La guerre réorganise la vie sociale par des mesures exceptionnelles qui fracturent la population, créant des divisions entre les vies gouvernables et les vies sacrifiables, entre les sujets loyaux et les sujets suspects. Le « front » traverse ainsi la société elle-même. C’est pourquoi toute guerre est structurellement une guerre civile : pas nécessairement une guerre entre factions qui s’affrontent ouvertement, mais une guerre dans laquelle le pouvoir public de l’État s’affirme contre le corps social, le remodelant par la coercition. La nation devient le terrain de la guerre, et non son agent. Ce qui apparaît comme un conflit international est, à un niveau plus profond, un conflit sur l’ordre interne de la société.
Cette formulation explique également pourquoi les guerres survivent si souvent à leurs ennemis déclarés. Une fois que le pouvoir public est mobilisé au nom de la guerre, il acquiert une dynamique propre, continuant à discipliner et à réorganiser la société même après la fin des hostilités. La guerre ne revient pas simplement chez elle ; elle a toujours été là. Si la guerre présuppose une séparation entre le pouvoir et le peuple, alors toutes les guerres sont, par essence, des guerres contre la nation elle-même. En bref, toutes les guerres sont des guerres civiles ! La radicalisation ne réside pas dans l’abandon d’Engels, mais dans l’affinement de la dynamique par laquelle le pouvoir public se forme et par laquelle la guerre devient pensable comme le produit d’une rencontre spécifique entre une capacité mobile et un appareil de capture.
De cette manière, le concept de machine de guerre de Deleuze et Guattari n’abandonne pas la vision matérialiste d’Engels sur le noyau coercitif de l’État ; il le déplace plutôt vers une morphologie plus dynamique. Engels montre que l’État stabilise la domination en séparant la coercition de la population et en l’installant comme un pouvoir public autonome. Deleuze et Guattari reconceptualisent l’instabilité qui hante cette séparation : le domaine même dans lequel « le peuple » pourrait être armé est aussi celui dans lequel une capacité extérieure, c’est-à-dire la machine de guerre, peut être capturée, institutionnalisée et retournée contre ce peuple. La machine de guerre articule ainsi l’ambivalence à laquelle Engels était confronté : l’armement collectif peut être la condition de l’émancipation, mais il peut aussi être le moyen par lequel l’État se reproduit en tant qu’appareil spécialisé.
Les traductions de 2026 (.xlsx) – celles de 2025 (.html) – par Gilles en vrac
Les caractères gras sont de Gilles
P.S. le thème de la guerre et Engels m’a rappeler cet article de Wolfgang Streeck paru dans le New Left Review de 2020 que j’ai traduit ici : La deuxième théorie d’Engels, Technologie, guerre et croissance de l’État.
