Quand le Roi Soleil se rend à Davos

Ou s’agit-il plutôt du parrain de la mafia ?

Traduction du billet de Michael Ignatieff, When the Sun King goes to Davos, sur Substack, le 21 janvier 2026.


Louis XIV, le Roi-soleil

Et si, dans les ruines de l’ordre international libéral, le monde revenait en arrière, non pas vers le fascisme des années 1930, ni vers l’impérialisme des canonnières de la fin du XIXe siècle, mais vers le règne des princes guerriers et de leurs cliques prédatrices au début de l’Europe moderne ?

C’est là que deux politologues américains, Stacie Goddard et Abraham Newman, pensent que nous nous dirigeons, vers un monde gouverné par des autoritaires qui exploitent les ressources de leurs sujets et de leurs voisins, par la violence ou la menace de la coercition, afin d’enrichir leurs familles et leurs courtisans. [1]

Ils pensent que nous sommes contraints de revenir à un passé prémoderne, avant la Charte des Nations unies, avant Westphalie, avant l’émergence de l’ordre étatique moderne. Cependant, qualifier cet avenir de « néo-royaliste » ne semble pas tout à fait approprié. Cela confère aux nouveaux autoritaires un prestige royal que les princes d’autrefois – les Habsbourg, les Hohenzollern et les Bourbons – possédaient de par leur naissance et leur lignée, mais que les nouveaux autoritaires ne peuvent que prétendre avoir. Nos nouveaux dirigeants ressemblent davantage à John Gotti qu’à Louis XIV. Lorsque Donald Trump se présente à Davos, il parade comme le Roi Soleil et menace comme un parrain de la mafia. Si, comme l’a dit Mark Carney hier soir, nous ne sommes pas dans une période de transition mais de rupture, ce qui a été rompu, c’est la manière même dont le dirigeant le plus puissant du monde comprend son pouvoir, l’exerce et affiche sa légitimité.

John Gotti

Le néo-royalisme est trop indulgent envers cette attitude. Il ne rend pas compte du style rhétorique des autoritaires modernes, qui s’apparente à une opéra bouffe faite pour la télévision. Car derrière les menaces du parrain de la mafia se cache la conviction frénétique que s’il ne « submerge pas la zone » d’offres insatiables d’attention, l’empereur sera vu comme étant nu.

En revanche, les chercheurs ont raison de dire que les nouveaux autoritaires, et pas seulement Trump, exercent leur pouvoir comme les princes et les condottieri sans foi ni loi d’autrefois. Ces dirigeants, Poutine, Trump, Erdogan, Xi Jing Ping, ne négocient pas avec les autres chefs d’État comme des souverains égaux. Ils ne recherchent pas un équilibre mutuellement avantageux. Ils considèrent l’ensemble de l’appareil du droit international comme une distraction gênante. Les États ne sont pas égaux devant le droit international. Dans l’esprit de Trump, la loi n’est qu’un obstacle de plus que tout promoteur immobilier sait contourner, à coups de pots-de-vin ou de menaces. Au lieu de négocier, Trump conclut des « accords » dans lesquels le bluff, le mensonge, l’intimidation et la force brute lui fournissent les moyens d’obtenir des ressources. Ces ressources – lingots d’or, avions, concessions commerciales, contrats hôteliers – sont extraites pour enrichir l’État, mais aussi pour récompenser le dirigeant, sa famille et ses amis. La corruption n’est pas un bug, ni un abus, mais le canal de richesse et de privilèges qui permet au dirigeant de maintenir son contrôle sur sa famille, ses partisans et ses courtisans.

Au lieu de structures d’alliance visant à stabiliser les relations avec leurs voisins et leurs concurrents, les nouveaux princes les remplacent par des accords personnels avec d’autres dirigeants prêts à offrir des butins à la famille des dirigeants ou à récompenser leurs fils par des accords commerciaux. Les accords les plus probables sont donc ceux conclus avec d’autres dirigeants autoritaires, qui se maintiennent également au pouvoir en utilisant la puissance de l’État pour extraire des ressources et alimenter des réseaux de patronage. Les États pétroliers arabes autoritaires comprennent comment fonctionne le jeu. Le cheikh offre un avion au président, et bientôt, des démocraties comme la Suisse comprennent qu’aucun accord permettant d’éviter des droits de douane punitifs ne peut être conclu sans qu’un lingot d’or ne soit déposé sur le bureau Resolute de la salle ovale.

Dans ce nouveau style d’autorité, qui combine la perception impitoyable des loyers d’un propriétaire mafieux et les exactions arbitraires d’un prince des temps modernes, l’objectif déclaré est peut-être de rendre à l’Amérique sa grandeur, mais la seule personne qui en ressort incontestablement grandie est le dirigeant. Ce dernier n’accepte pas que l’État puisse avoir des intérêts distincts, voire opposés, aux siens. Ce que Louis XIV aurait dit : « L’État, c’est moi » est l’imaginaire organisateur de ses successeurs du XXIe siècle.

Ce paradigme du pouvoir se répand. Mohammed ben Salmane Al Saoud en Arabie saoudite, Recep Tayyib Erdogan en Turquie et Viktor Orban en Hongrie exploitent des systèmes tributaires de patronage et d’extraction qui satisfont leurs courtisans et les maintiennent au pouvoir. Orban a un jour admis qu’il avait « beaucoup de bouches à nourrir », toute la classe moyenne hongroise, en fait, qui dépend de lui pour les contrats, les nominations et les faveurs.

Donald Trump n’est pas le premier dirigeant démocratique à chercher à centraliser le pouvoir entre ses mains ou à diriger des réseaux de patronage, mais il est le premier à traiter les biens de l’État comme des possessions privées, démolissant une aile de la Maison Blanche pour reconstruire son propre château doré, pariant, comme le promoteur immobilier qu’il était autrefois, que si vous le construisez, personne n’osera le démolir. Il y a déjà eu des escrocs à la Maison Blanche, mais il est le premier président américain à défier si effrontément les Américains de lui refuser son droit divin de s’enrichir et d’afficher sa richesse en ajoutant une nouvelle extension à sa propriété.

Une question se pose à propos de ce nouvel ordre autoritaire qui se construit sous nos yeux incrédules : offrira-t-il une stabilité suffisante pour durer ? L’histoire nous dit le contraire. Les régimes personnalistes et dynastiques de l’Europe moderne étaient en guerre permanente. La division du monde en sphères d’influence n’a pas apporté la paix. Les trêves entre princes ont été rompues par leurs successeurs. Le traité de Westphalie de 1648 a tenté de remplacer l’instabilité du pouvoir personnaliste et patrimonial par un ordre étatique fondé sur la souveraineté, mais ce n’est qu’au congrès de Vienne en 1815 que les dirigeants ont cherché à ancrer la stabilité dans le respect des frontières, abandonnant l’ordre fondé sur des accords personnels entre les princes et leurs familles. C’est cet ordre fondé sur la souveraineté, consacré dans la Charte des Nations unies en 1945, qui est aujourd’hui abandonné par les princes modernes, tant en Ukraine qu’au Venezuela. Rien ne prouve que leur nouvel ordre nous apportera la paix ou la stabilité.

Les anciens autoritaires prémodernes ont précédé la démocratie. La question qui se pose à propos du nouvel ordre autoritaire est de savoir s’il peut coexister avec la démocratie. La démocratie est apparue au XVIIe siècle dans le cadre d’une révolte populaire et intellectuelle contre la violence débridée du pouvoir princier. Locke a posé les fondements de la démocratie – consentement, règle de la majorité et tolérance – afin de remplacer les caprices et la violence des princes par une autonomie gouvernementale régie par la loi. Une fois que l’Europe a entamé sa longue marche vers la légitimation de l’autorité sur la base du consentement, les penseurs européens – Pufendorf et Vattel, par exemple – ont commencé à soutenir que l’autorité dans la sphère internationale devait être limitée par la loi, tout comme l’autorité au niveau national. À la fin du XVIIIe siècle, l’ère patrimoniale et personnaliste de l’autorité a entamé son long et lent déclin. Treize colonies de l’Empire britannique se sont révoltées en 1776 pour se libérer de l’autorité arbitraire d’un roi et créer une forme de gouvernement fondée sur le consentement, la loi et l’autonomie.

À l’occasion du 250e anniversaire de la révolution, un style de gouvernement personnel, arbitraire et sans contrôle, typique du début de l’Europe moderne, est imposé à un pays qui s’est consacré, par la révolution, à son contraire. La question sans réponse concernant l’exercice de la puissance brute par Trump tant au niveau national qu’international (Groenland, Venezuela, Ukraine) est de savoir si la démocratie américaine et les démocrates américains, dans toute leur diversité politique, s’y opposeront, si et quand ils auront la possibilité ou saisiront l’occasion d’exercer les libertés que leur révolution leur a promises.

[1] https://www.cambridge.org/core/journals/international-organization/article/further-back-to-the-future-neoroyalism-the-trump-administration-and-the-emerging-international-system/ABB12906CA345BBCA5049B544363D391


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