De la charité à la solidarité: bilan de la deuxième Promenade de Jane

Le 6 mai dernier, près d’une trentaine de personnes ont participé à la Promenade de Jane organisée par Gilles, Tareq et moi-même. Intitulée « De la charité à la solidarité: initiatives communautaires dans Hochelaga-Maisonneuve », cette activité avait pour objectif de déceler certaines traces d’une époque où les services sociaux étaient intimement liés à la paroisse catholique. En traversant le quartier d’Ouest en Est sur la rue Adam, puis en remontant jusqu’au Marché Maisonneuve par la rue Viau (cliquer sur le lien pour voir notre itinéraire), nous avons croisé plusieurs églises, presbytères et Caisses populaires aujourd’hui convertis en organismes communautaires. En quelques coins de rues, nous avons pu voir combien l’action communautaire est imbriquée dans une histoire qui noue ensemble les acteurs publics, privés, communautaires et religieux.

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Église Saint-Clément, vers 1910. Crédit: Musée McCord, Héritage Montréal

Dans le Québec de la fin du 19ème siècle, c’est l’Église et la famille qui assurent principalement l’éducation, les soins et la sécurité sociale. C’est d’ailleurs une quinzaine d’églises (principalement catholiques) qui se retrouvent aujourd’hui sur le territoire d’Hochelaga-Maisonneuve, dont plusieurs sont bâties à cette époque. Notamment, l’Église Saint-Clément de Viauville, achevée en 1902, fait partie de l’ensemble religieux le plus vieux encore existant dans Maisonneuve aujourd’hui.

Mais certains riches industriels dans ce « Pittsburg du Canada » marquent également le début du 19ème siècle, comme c’est le cas de Charles-Théodore Viau, célèbre pour la biscuiterie du même nom, qui donne l’impulsion pour fonder une nouvelle paroisse dans le secteur de Viauville. Il défrayera d’ailleurs les coûts de construction de l’Église Saint-Clément, en plus des frais de culte durant la première année.

Article publicitaire intitulé Maisonneuve  » La Pittsburgh du Canada « . La ville la plus progressive du Dominion du Canada. Sans date. Crédit: Archives de l’Atelier d’histoire d’Hochelaga-Maisonneuve, Musée du Château Dufresne

Quelques années plus tard, durant les 35 années qu’a existé la Ville de Maisonneuve (avant son annexion à Montréal), plusieurs hommes politiques et industriels locaux sont inspirés par le City Beautiful, un mouvement urbanistique qui vise à faire de la ville un espace vert et attrayant afin de faciliter la cohabitation des familles ouvrières et bourgeoises. C’est la période de construction de plusieurs beaux édifices que l’on retrouve encore aujourd’hui autour de l’avenue Morgan.

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette présence des congrégations religieuses dans le quartier ? Durant notre marche, nous avons remarqué que plusieurs églises ont offert leurs installations aux organismes communautaires du quartier. 

L’Église Saint-Mathias devenue le Chic Resto Pop. Crédit: Alexandre Claude

Quelques membres des congrégations religieuses ont d’ailleurs participé à la mise sur pied d’organismes qui ont pignon sur la rue Adam, comme la Soeur Annette Benoit au Chic Resto Pop ou le Frère Claude Hardi à la Maison Oxygène. Également, certains organismes communautaires reçoivent toujours du financement des congrégations – un des moins contraignants si on se fie aux représentant.es des organismes que j’ai interrogé dans le cadre d’une recherche il y a deux ans. Le patrimoine religieux ne se retrouve donc pas uniquement dans le cadre bâti, comme le disait Gilles à la fin de sa Promenade de Jane l’an dernier.

Au cours de notre circuit, nous avons aussi parlé de nouvelles initiatives qui ont émergées plus récemment dans le quartier. Parmi celles-ci, soulignons SOS itinérance qui fait la distribution de repas et de vêtements aux gens dans le besoin et qui sert de halte-chaleur durant la nuit par temps de grand froid et le Troc N Roll, un événement de troc de jouets et de vêtements pour enfants et femmes enceintes, organisé par le comité de parents de 200 portes, un projet de la table de quartier Hochelaga-Maisonneuve.

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Le Troc N Roll au Chic Resto Pop. Crédit: Mélanie Dusseault, QuartierHochelaga

Portées par des bénévoles, notamment beaucoup de femmes du quartier, ces activités pourraient être associées à une « charité » traditionnelle, c’est-à-dire à un simple acte de générosité, où les sans-abris, les personnes qui cherchent à manger ou encore les parents peuvent venir chercher des biens presque gratuitement. Pourtant, ces évènements manifestent aussi une grande solidarité, lorsqu’on s’y intéresse un peu et que l’on voit les liens tissés entre les dizaines bénévoles qui vont faire du dumpster diving (récupération des déchets alimentaires) ou qui viennent à l’avance plier les vêtements et préparer les tables avant le troc.

Bref, les manuels scolaires et les cours sur l’histoire des services sociaux québécois, comme dans bien d’autres enseignements, ont tendance à nous présenter l’histoire en période, tranchées et définies, chacunes d’elles se refermant avant la suivante. Pourtant, rien, par le passé, n’a été « tout charité » – comme rien n’est « tout solidaire » aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle il reste tant de choses à écrire !

P.S. Vous avez été quelques-un.es à me poser des questions sur mes travaux de recherche. Je vous invite à m’écrire ou consulter mon profil si cela vous intéresse. Au plaisir 🙂 ! 

Annabelle

 

Le livreur de la biscuiterie Viau, devant son camion, vers 1926. Crédit: Archives de l’Atelier d’histoire d’Hochelaga-Maisonneuve, Musée du Château Dufresne
Ana-Émilia Saint-Denis-Boucher, tisserande à la compagnie Amoskeag, vers 1910. Photo tirée du magazine Ovo, 1982. Crédit: Musée du Château Dufresne 

 

 

 

 

 

belles d’antan

En refaisant, pour la deuxième année, notre « promenade Jane Jacobs » sur la rue Adam, j’ai remarqué la disparition d’une de ces belles anciennes demeures : la maison de la veuve St-Onge. Je vous recommande la lecture de la petite histoire de cette maison.  « [E]lle le nomma son unique exécuteur testamentaire le 1er novembre 1909. A un moment donné le Curé Dubuc acquit toutes les maisons sur cette portion de la rue Adam. »stonge1

La nouvelle demeure reprend la galerie sur deux côtés de l’ancienne. Ici il faut faire abstraction des cônes et grillages… On apprécie le fait que le troisième palier ait été réalisé en retrait de façon à préserver la continuité des façades de pierre à deux étages des anciennes maisons voisines.

On peut regretter la disparition de la « veuve St-Onge », mais la promenade de cette année nous permis de remarquer que plusieurs des plus élégantes demeures, dont la maison d’Alfred Leclaire à l’angle Adam et Leclaire, auraient « besoin d’amour » ! Mais pour avoir habité pendant une décennie une de ces grandes et belles demeures (1465 rue Letourneux, connue comme la maison du notaire Couture) je peux vous dire que ces belles vieilles coûtent cher à entretenir… Et on peut comprendre que tous les petits propriétaires n’aient pas toujours les moyens de préserver ce patrimoine. Comment pourrions-nous aider, soutenir la préservation d’un tel patrimoine, sans ajouter à l’inflation immobilière ? Une OBNL soutenue publiquement avec pour mission la préservation d’un patrimoine urbain et de loyers abordables ?

Plus encore que l’an dernier j’ai été frappé par l’opposition entre la vieille rue Adam, dans Hochelaga et les nouveaux développements de condos et coopératives, rue Viau et autour de la piste cyclable au nord d’Ontario, de Viau à Bennett. Notre parcours s’est terminé au Marché Maisonneuve où plusieurs ont poursuivi la discussion, notamment à propos de la « gentrification douce » qui caractérise, d’après moi, la transformation du quartier. « Douce » parce que les nouveaux développements ont été faits essentiellement dans des endroits qui n’étaient pas habités : anciennes usines transformées en logements, terrains industriels récupérés pour l’habitation… Naturellement, l’arrivée de nouvelles populations amène l’installation de nouveaux commerces. Qui ne seront pas à la portée de toutes les bourses… C’est une mixité qui, d’après moi, a plus de bons côtés que de mauvais. Quelles sont les conditions d’une « gentrification socialement acceptable » ? C’est ce que je devrais discuter prochainement avec Leila Ghaffari, qui a déjà travaillé la question notamment en comparant les processus de gentrification dans le quartier Madeleine Champ-de-Mars, à Nantes et dans le quartier Hochelaga, à Montréal.

La grande transition : le colloque du 17 au 20 mai

La grande transition, préparer la société après le capitalisme.

Du 17 au 20 mai à Montréal, avec, parmi ceux que je connais, Alain Devault, Diane Lamoureux, Christian Laval, Pierre Dardot, Jonathan D. Folco.

120 ateliers, 300 panelistes…Tout ça pour 60$ : beaucoup d’idées au $ ! 

https://thegreattransition.net/fr/accueil/

Organisé par plusieurs associations et groupes de recherche, cet évènement de sociologie critique et d’économie politique s’annonce des plus riches. Mes choix d’ateliers (parmi les dizaines offerts):  Continuer la lecture de « La grande transition : le colloque du 17 au 20 mai »

données ouvertes et gouvernement ouvert

Du 7 au 13 mai prochain, on « célèbrera » la Semaine du gouvernement ouvert (Open Government Week). Pourquoi faudrait-il « jouer le jeu » de l’Open Government, du Gouvernement ouvert (GO) (1) et ainsi donner du crédit à un Parti Libéral qui se fait le champion du GO de par le monde ? N’en va-t-il pas des politiques d’ouverture et de données ouvertes comme des promesses de réduction des émissions nocives et de virage technologique : des paroles qui justifient ou critiquent l’inaction mais qui, ultimement, peuvent retarder le passage à l’acte, à l’action concrète qui impacte réellement notre prédation des ressources de la planète et des générations futures ?

Il faut jouer ce jeu-là comme il faut jouer le jeu de la démocratie… parce que malgré tous ses défauts, ça demeure le moins pire des systèmes. Et assurer un accès le plus ouvert possible aux données publiques et d’intérêt public, participe à la construction de la démocratie de demain.

Jouer le jeu ne veut pas dire suivre aveuglément ou docilement les règles. Ça veut dire discuter des chiffres, des résultats mais aussi des méthodes et des indicateurs utilisés. Cette capacité de définir et de changer les règles est d’ailleurs un principe essentiel de gestion de communs résilients (Ostrom).

Jouer le jeu veut aussi dire de ne pas aller trop vite ; pour tenir compte d’où les gens partent, de leur investissement, leur endettement ou dépendance à l’égard des règles et des systèmes actuellement dominants. Le vendeur d’automobile ou le travailleur des sables bitumineux ont plus à perdre devant les changements nécessaires qu’une bibliothécaire de quartier ou un professeur habitant une tour du centre-ville.

Jouer le jeu – des données ouvertes – pour comprendre, surveiller, appuyer les objectifs de développement visés – adoptés. « Canada lacks the mechanisms necessary to ensure that EDC’s operations are aligned with government objectives« , le G&M du 16 avril. Surveiller, prévenir, accompagner, commenter, critiquer, informer, soutenir, contrer… les actions et programmes publics grâce à un accès le plus ouvert possible aux données.

Mais cet accès ouvert aux données publiques n’implique-t-il pas une certaine paralysie, ou réduction de la capacité d’initiative et d’innovation du service public ? N’est-ce pas donner aux « privés » qui utiliseront ces données, sans être soumis aux mêmes exigences d’ouverture, un avantage stratégique, leur laisser l’initiative ? Est-ce que cela ne conduira pas le public à restreindre ses efforts en matière de lisibilité et d’accessibilité si un tel effort est vu comme une « compétition déloyale » à l’endroit d’entreprises qui souhaiteraient en faire leur pain et leur beurre ? De telles questions ne me semblent pas suffisamment présentes lorsque le bilan de mi-parcours du Plan d’action pour un gouvernement ouvert aborde la question du soutien à l’innovation et aux entreprises privées utilisatrices des données ouvertes (Objectif 15 du plan d’action). Il semble que cette question mériterait d’être discutée : « plusieurs acteurs de la société civile ont remis en question le niveau de fonds actuellement consacrés à la promotion du développement du secteur privé, en particulier par rapport au manque relatif de ressources disponibles pour les organisations de la société civile poursuivant des objectifs similaires. » Page 88 du Rapport d’étape 2016-2017, réalisé par Michael Karanicolas, de Right to Know Coalition of Nova Scotia pour le Mécanisme d’évaluation indépendant. Le rapporteur recommande d’ailleurs de « créer une structure parallèle pour l’incubation des programmes de la société civile dans ce domaine ». 

Si les organisations communautaires (OBNL, coop) ou à but lucratif peuvent tirer parti de cette ouverture pour développer leurs affaires et services, il faut prendre garde à ne pas affaiblir ou minimiser le rôle du service public. Pour qu’il y ait des données fiables, utiles et accessibles à partager, il faut une instance publique qualifiée, honnête et digne de confiance.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de la protection des données personnelles… L’Europe s’apprête à implanter un nouveau régime de protection mettant l’accent sur un consentement plus éclairé à une utilisation plus transparente des données recueillies sur les usagers de plateformes telles Facebook ou Google. Pourtant l’enjeu ne se limite pas à une question de vie privée à protéger ; il s’agit aussi d’assurer l’administration équitable et éthique d’un savoir collectif tiré des données personnelles.

Prenons l’exemple de ces données très personnelles que sont les rapports d’impôts ou encore les dossiers médicaux. S’il est important de continuer de protéger le caractère privé et la confidentialité de ces données, l’analyse de la répartition géographique ou encore politique (comtés, villes) ou administrative des données ainsi recueillies est nécessaire pour assurer un accès équitable et judicieux aux crédits et services mis à disposition par les programmes publics. Analyser pour mieux comprendre afin de mieux agir. Comprendre d’abord, pour éviter que des décisions bien intentionnées, basées sur des données quantitatives trop simples (ex. : moyenne) ne viennent contrer l’intention visée, empirer une situation. Comme une politique qui viserait à réduire la médication de certaines personnes hébergées sans s’assurer que les conditions d’encadrement humain d’une personne dorénavant plus agitée soient réunies…

Voir Démocratieouverte.org, la communauté francophone de l’OpenGov

Ouvrir, partager les données publiques c’est aussi construire de nouvelles données, de nouvelles lectures des anciennes données ou encore établir de nouveaux indicateurs, de nouvelles méthodes qui s’articuleront à des institutions, des pratiques sociales et réseaux d’action.

Pour que les données ouvertes soient plus qu’une posture il faut qualifier l’utilité, l’utilisabilité de ces données. Harlan Yu et David G. Robinson (The New Ambiguity of “Open Government”) proposent une évaluation des données selon deux axes : l’un allant de la donnée inerte (exemple : un tableau en format PDF) à la donnée en format facilement manipulable (ex: flux de données lisibles mécaniquement) l’autre axe allant de la livraison de services (ex: horaires d’autobus) à la responsabilité publique ou imputabilité (ex: contrats gouvernementaux ou contributions aux campagnes politiques).

Et pour augmenter cette utilité et cette « utilisabilité » il faut en soutenir l’utilisation. Et pas seulement l’utilisation commerciale : une utilisation sociale, collective visant le bien commun qui permette l’exploration et l’innovation. En ce sens il serait important que le ministère de la Santé reprenne le développement interrompu par la disparition de la région de Montréal (comme instance), en matière de mise à disponibilité de données et d’outils de consultation sur l’utilisation et la performance du réseau (notamment la plate forme EMIS). Par ailleurs les fondations et autres utilisateurs concernés de la société civile (universités, OBNL…) pourraient, avec le soutien du Programme de gouvernement ouvert, concerter leurs efforts et leurs données afin de faire parler les données publiques et les rendre accessibles et utiles.

Le Canada se positionne comme leader international en tant que membre du comité directeur du Partenariat pour un gouvernement ouvert, de même qu’en tant que l’un des 7 gouvernements membres du D7 – les Digital Seven. Et pourtant, sur des questions aussi stratégiques que la Loi d’accès à l’information, l’identification des bénéficiaires ultimes des entreprises canadiennes ou encore la co-construction des politiques, le Canada est loin d’être à l’avant-garde(2,3,4). Si on ne veut pas que l’ouverture ne soit que poudre aux yeux et que ce qui devait contribuer à renforcer la démocratie finisse par accroître le cynisme à son égard, il faudra mieux qualifier les données et mieux soutenir leur utilisation. Soutenir la capacité d’utilisation des données dans l’intérêt commun devrait aussi accroître notre capacité à surveiller et réguler l’utilisation des données publiques et personnelles par les agences et conglomérats privés.

Sources :

Promenade Jane Jacobs sur la rue Adam, prise 2

Les Promenades Jane Jacobs en sont à leur dixième année. Pour ma part, je reprendrai, le samedi 5 mai prochain, avec l’aide de deux étudiants en travail social de McGill, la promenade réalisée l’an dernier. Nous ferons deux promenades simultanées dont une en anglais. Vous pouvez consulter les fiches descriptives De la charité à la solidarité : initiatives communautaires dans Hochelaga-Maisonneuve (lien pour vous inscrire) et en anglais From Charity to Solidarity : Initiatives from Hochelaga-Maisonneuve (to register to the walk). Il n’y a pas de frais, c’est gratuit. Mais il est nécessaire de s’inscrire, car il y a un nombre limité de places.

Une marche de deux heures, le long de la rue Adam, entre Davidson et Viau… Pour voir le « pas-à-pas » du parcours, tel qu’établi l’an dernier : D’un parvis de l’église à l’autre, le pas à pas de notre parcours.

Le même pas-à-pas en anglais (Merci à Annabelle pour la traduction)

L’an dernier nous avions pu entrer visiter deux des organisations devant lesquelles notre marche nous amenait à passer : les Cuisines collectives et l’église St-Nom-de-Jésus. J’espère obtenir la même collaboration cette année. (Nous avons déjà obtenu confirmation de la Paroisse)

 

principes pour ne pas automatiser l’injustice – IA3

Je poursuis ma quête autour de l’IA, la responsabilité publique, la gestion et la protection des données personnelles, la transparence et l’accès aux données, les gouvernements ouverts (GO)  et la participation des organisations de la société civile (OSC) à la définition et à la surveillance des GO. Un centre d’intérêt particulièrement dynamique en ce moment.

Délaissant momentanément Twitter comme source d’information je suis retourné à la lecture des quelques 150 fils RSS issus de blogues et magazines que je consulte pour l’essentiel avec Feedly.

Clément Laberge, dont Intelligence artificielle et services publics, publié il 5 jours, m’apprend que de nouveaux textes ont été déposés dans le répertoire thématique de l’IRPP auquel je référais il y a peu, dont un par Jean-Noé Landry, AI in government: for whom, by whom? Clément pointe aussi vers le même document mis en discussion par le Conseil du Trésor du Canada : Responsible Artificial Intelligence in the Government of Canada, en soulignant l’intérêt de la section Policy, Ethical, and Legal Considerations of AI. En effet c’est là que Michael Karlin, premier auteur du document, résume en 7 principes ses considérations éthiques et politiques (traduction de Google, presque seul) :

  1. Les humains (people) devraient toujours être gouvernés – et percevoir être gouvernés – par des humains;
  2. Les systèmes d’IA déployés pour le compte du gouvernement devraient être formés pour refléter les valeurs et l’éthique du secteur public ainsi que les obligations canadiennes et internationales en matière de droits de la personne; ils devraient être utilisés pour renforcer ces valeurs dans la mesure du possible;
  3. Les organisations sont responsables des actions des systèmes d’IA et doivent mettre en place des systèmes vérifiables;
  4. Comprenant la nécessité de protéger la vie privée et la sécurité nationale, les systèmes d’IA devraient être déployés de la manière la plus transparente possible;
  5. Les organisations doivent veiller à ce que des mesures d’urgence fiables soient prises en cas de défaillance des systèmes d’IA ou pour fournir des services à ceux qui ne peuvent pas accéder à ces systèmes.
  6. Les systèmes d’IA devraient être développés dans une équipe diversifiée comprenant des individus capables d’évaluer les implications éthiques et socio-économiques du système;
  7. Les systèmes d’IA doivent être déployés de manière à minimiser l’impact négatif sur les employés lorsque cela est possible, et devraient, dans la mesure du possible, être créés aux côtés des employés qui travailleront avec eux.

Les commentaires faits par les lecteurs du billet de Laberge sont intéressants en réponse à sa question « Existe-il un répertoire des décisions qui sont prises, par l’administration québécoise, sur la base d’un procédé algorithmique ? » (À lire, de Hubert Guillaud L’austérité est un algorithme)

Dans le même ordre d’idées, publié par Nesta (21/02/18), reproduit (traduit) par InternetActu, et présenté par Hubert Guillaud, Principes pour la prise de décision algorithmique du secteur public. Ici les 10 principes émis par l’organisme britannique :

  1. Tout algorithme utilisé par une organisation du secteur public devrait être accompagnée d’une description de ses fonctions, objectifs et impacts attendus, mis à disposition de ceux qui l’utilisent.
  2. Les organisations du secteur public devraient publier les détails décrivant les données avec lesquels l’algorithme a été entraîné et les hypothèses utilisées à sa création ainsi qu’une évaluation des risques pour atténuer ses biais potentiels.
  3. Les algorithmes devraient être catégorisés sur une échelle de risque (de 1 à 5) pour distinguer leur impact sur les individus.
  4. La liste de toutes les données d’entrées utilisées par l’algorithme pour prendre une décision devrait être publiée.
  5. Les citoyens doivent être informés lorsque leur traitement a été en partie ou entièrement décidé par un algorithme.
  6. Tout algorithme doit être disponible en version de test, afin que les auditeurs puissent tester leur impact (et confirmer qu’il fait ce qu’il prétend notamment pour ceux qui ne peuvent pas être ouverts par défaut).
  7. Lorsque les services publics ont recours à des tiers pour créer ou exécuter des algorithmes en leur nom, ils devraient s’assurer que ces tiers respectent ces principes.
  8. Une personne de la direction doit être tenue responsable de toute mesure prise à la suite d’une décision algorithmique.
  9. Les organisations du secteur public qui souhaitent adopter des procédures de prise de décision algorithmique à haut risque devraient souscrire une assurance capable d’offrir des compensations aux personnes négativement touchées par une décision algorithmique erronée.
  10. Les organisations du secteur public devraient s’engager à évaluer l’impact de leurs algorithmes et à publier les résultats de ces études.

Ce même Hubert Guillaud (et son magazine InternetActu.net) publiait récemment  Pourquoi mes données personnelles ne peuvent pas être à vendre ! (06/02/18); et aussi :

Sur la question de la vente de ses données personnelles : Revendre ses données « personnelles », la fausse bonne idée

Still digging… 

IA n’est pas conscience

On parle beaucoup, de plus en plus de l’intelligence artificielle (IA). Surtout depuis que Montréal est reconnue comme centre international de recherche en la matière. Même Juan-Luis Klein en parlait dans sa conférence de clôture du colloque sur le développement des collectivités de décembre dernier.

La crise… la quatrième révolution industrielle et l’IA transforment nos modèles d’action. Il faut réagir, se donner les outils pour le défier et transformer ce contexte. Il faut développer une alternative et pas juste refuser le modèle dominant. Refabriquer le rapport de la société au territoire pour fabriquer des communautés. (conférence sur Youtube)

L’AIIA organisait, en janvier dernier, un colloque de deux jours sur IA en mission sociale, auquel j’ai participé avec intérêt (intelligence artificielle et finalités sociales). Mais les principes d’équité ou l’éthique ne semblent pas les premières préoccupations lorsque les gouvernements investissent pour soutenir le développement du secteur. C’est d’abord en termes de performance et compétitivité que les programmes sont définis.

Avec l’annonce récente du fédéral (15 février 2018) d’un financement milliardaire (950M$  pour les 5 grappes) qui « misera sur l’intelligence artificielle et la robotique afin de faire du Canada un chef de file mondial de la numérisation des chaînes d’approvisionnement industrielles » on ne semble pas s’orienter particulièrement vers la mission sociale ou la mesure de l’impact social des entreprises… On précise plutôt que l’objectif est d’accroître les revenus et la performance de ces entreprises. On comprend qu’il s’agit de la performance économique. (extrait du billet IA et finalités sociales)

Cet engouement pour l’IA n’est pas qu’un effet de mode ou de fierté devant la réussite d’un secteur économique, d’une grappe locale. Il y a vraiment des choses qui se passent et qui s’en viennent. Les grands du numérique investissent dans l’IA, ce qui veut dire dans l’IA en santé (Cherchez et vous trouverez. L’évangile médical selon Google.) et l’IA en aménagement urbain (Values-based AI and the new smart cities).

Si les informations recueillies déjà par Google pouvaient être couplées à celles de votre dossier médical… ce serait très… efficace ? payant ? Pour qui ? Nous ne pourrons nous défendre contre de telles entreprises uniquement en renforçant les exigences de « consentement éclairé » personnel. Il faut repenser les questions de protection et de propriété des données personnelles. Certains proposent même de verser ces données dans le « domaine public » (Evgeny Morozov et le « domaine public » des données personnelles). Autrement dit, les données recueillies par Google ou Apple seraient versées au domaine public et rendues accessibles aux autres. C’est en payant une redevance que les entreprises pourraient ensuite les utiliser… Dans un long article, Lionel Maurel et Laura Aufrère (Pour une protection sociale des données personnelles) proposent de recadrer la protection de la vie privée et des renseignements personnels comme une « protection sociale » qui doit faire l’objet d’une négociation, d’une convention impliquant les travailleurs et usagers. Ce sont des questions trop importantes pour les laisser à la seule discrétion des individus isolés devant leur écran… ou plutôt bienficelés dans la plateforme (voir Plateform Capitalism) qui les relie au monde.

Comme disait Klein, « Il faut se donner les outils pour le défier et transformer ce contexte. » Il y a bien quelques associations et mouvements sur lesquels s’appuyer pour développer ces réflexions et batailles : réseau de la société civile pour un gouvernement ouvert, la Déclaration de Montréal pour une IA responsable, les mouvements pour des données ouvertes, des logiciels libres… Les universités, souvent soutenues par la grande entreprise, auront leurs centres et leurs échanges… Avons-nous des réseaux et outils pour la « société civile » ayant un minimum d’indépendance devant les centres privés et institutions publiques ? Il faudrait aux communautés locales, régionales et nationales des moyens pour se positionner, participer et se défendre parfois. Des courtiers de connaissances et de données, au service d’associations citoyennes ou de syndicats d’usagers et de travailleurs, pour connaitre, suivre l’évolution et négocier l’utilisation, les conditions de production des données et les usages et interprétations qui en seront faits.

Dans son document de travail, Responsible artificial intelligence in the Government of Canada, Michael Karlin décrit bien les limites dans lesquelles la question se pose aujourd’hui pour un gouvernement. Il souligne, avec raison devant la toute-puissance des machines imaginées par la science-fiction ou le cinéma, que l’utilisation faite ou envisageable de l’IA par un gouvernement est très étroite : en fonction d’une tâche bien précise. Il nous rappelle que l’IA n’est pas une personne, ni un être conscient, mais plutôt un logiciel. Et qu’on ne devrait pas reconnaître à ce logiciel une autonomie d’action qui aurait pour conséquence de réduire la responsabilité de l’entreprise ou du ministère qui l’utilise.

Billet d’abord publié sur le blogue du développement collectif Nous.blogue

Voir aussi billet précédent : licence de réciprocité et index social

licence de réciprocité et index social

La question des licences (copyright, copyleft…) appliquée aux coopératives, puis à l’économie sociale. Un texte intéressant sur le site S.I.Lex. Une association (La Coop des Communs) tente de « Construire des alliances entre l’économie sociale et solidaire et les communs ». Une manière de forger de telles alliances serait de permettre que les droits commerciaux soient partagés en fonction du partage des valeurs, ou de la participation aux travaux et réseaux coopératifs ou d’ESS. De là l’élaboration (déposée et ouverte aux commentaires sur GitLab) d’une licence « coopyright ».

Réciprocité en acte, réciprocité renforcée ou encore lucrativité limitée sont des concepts utilisés pour définir ces nouvelles relations, alliances.

Plateformes en communs, un groupe de travail de la Coop des Communs, se présente comme la (une) Communauté française des plateformes collaboratives équitables, productrice de communs et prenant en compte les enjeux sociaux et sociétaux de leurs activités. On veut développer des alternatives aux plateformes collaboratrice qui construisent d’abord la richesse privé avec peu ou pas d’égards aux impacts sociaux qu’ils génèrent.

Mais ces plateformes alternatives ont à confronter un écosystème dominé par quelques conglomérats…

Plateform capitalism un petit bouquin qui fait le point sur l’impact des méga entreprises Google, Apple, Facebook, Uber… sur le mode de fonctionnement des entreprises en général.

How do we make sense of the rise of platform-based businesses that are increasingly monopolising the global economy?

La conclusion : “ Rather than just regulating corporate platforms, efforts could be made to create public platforms –platforms owned and controlled by the people. (And, importantly, independent of the surveillance state apparatus.) This would mean investing the state’s vast resources into the technology necessary to support these platforms and offering them as public utilities.” 

Une plateforme publique qui permettrait de qualifier l’impact social, la qualité et les valeurs associées aux entreprises et services des sociétés commerciales actives ? Qui nous permettrait de savoir combien de profits ont engrangés telle ou telle compagnie ? Quels ont été les satisfactions et plaintes des clients précédents ? Une plateforme publique qui nous permettrait de savoir combien d’impôts ont payé tel ou tel citoyen corporatif ? Ou encore une plateforme qui permettrait, comme l’envisage la Norvège actuellement, dans son plan de Open data, d’identifier le bénéficiaire ultime d’une entreprise…

“A publicly accessible register with information about direct shareholders and ultimate beneficial owners of Norwegian companies will strengthen the work of public authorities and civil society in their efforts to combat economic crime and will make it easier for banks and other actors who have reporting obligations under the money laundering legislation.”

Comme je le soulignais dans un récent billet, le gouvernement du Canada s’est investi dans le Partenariat international pour un gouvernement ouvert… mais cela ne semble pas s’être traduit par une présence très active lors de la dernière « journée internationale des données ouverte », qui semble s’être organisée, à Montréal en tout cas, à la dernière minute : “ Robin Millette, constatant que personne n’avait encore pris l’initiative, s’est lancé dans l’organisation de la journée à un peu plus de 10 jours de l’événement.” La Ville de Montréal y était, pour annoncer ses derniers jeux de données ouvertes… mais nous sommes encore loin d’un gouvernement ouvert capable de répondre aux enjeux du XXIe siècle.

la santé ou la médecine à l’acte ?

Le débat entourant la rémunération des médecins, en particulier les spécialistes, risque fort de se limiter au décompte, en dollars et en cents, qui est le plus, qui est le moins payé ? Combien faudrait-il investir de plus en services infirmiers ?

Dans un « Duel économique » La Presse demandait à deux groupes de recherche, l’un de droite (Institut économique de Montréal) et l’autre de gauche (Institut de recherche et d’informations socioéconomiques), de se prononcer sur les causes des problèmes de notre système de santé. Les deux groupes conviennent du fait qu’il s’agit plus d’un problème d’organisation que d’argent. Mais alors que l’IEDM conclut en demandant que les hôpitaux soient « financés à l’activité », l’étude de l’IRIS, publiée en janvier 2017, démontre clairement qu’un tel mode de financement ne règlerait pas les problèmes.

Dans L’allocation des ressources pour la santé et les services sociaux au Québec : État de la situation et propositions alternatives, l’IRIS fait un retour sur 25 années de réformes du réseau de la santé; décrit les conséquences néfastes qu’un financement à l’activité (promu comme la solution miracle par plusieurs, dont l’IEDM) aurait; relate les difficultés posées par la rémunération médicale actuelle et propose 7 pistes de solutions pour un réseau de santé public, démocratique et décentralisé :

 

  1. Rompre avec la gouvernance entrepreneuriale
  2. Ne pas implanter le financement à l’activité
  3. Accroître le nombre d’actes que peuvent effectuer des professionnelles de la santé autres que les médecins
  4. Abolir le statut de travailleur autonome des médecins et modifier leur
    mode de rémunération
  5. Réduire la rémunération des médecins québécois
  6. Restituer l’autonomie des CLSC, accroître leurs pouvoirs et leur assujettir les GMF
  7. Accroître la transparence du réseau de la santé et des services sociaux

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Dans un article révélateur («Au salaire qu’on te paie») retraçant un échange anonyme avec un urgentologue, Patrick Lagacé, de La Presse, citait le médecin décrivant les conditions difficiles de son travail : « Ces patients sur civière… Ils ont une moyenne d’âge de plus de 80 ans. Ils n’ont pas été réévalués depuis leur arrivée pour la plupart et ils sont là depuis plus de 18 heures. » (c’est moi qui souligne).

Ces patients âgés, dont plusieurs ont été transportés en ambulance (sans doute après la venue des pompiers comme « premiers répondants ») en provenance de CHSLD ou de résidences pour personnes âgées auraient mérité pour plusieurs qu’on les soignent chez eux. Jean-Robert Sansfaçon, éditorialiste au Devoir, soulignait il y a quelques jours dans Le tout-à-l’hôpital, à quel point les services à domicile ont été négligés. Mais il n’a pas relevé cette contradiction : les CHSLD et résidences collectives sont le domicile de personnes âgées qui devraient avoir accès à des services médicaux beaucoup plus soutenus. Cela libérerait certainement quelques corridors d’hôpitaux, tous en soulageant des gens malades et âgés du besoin de se déplacer pour mieux convenir à une chaine de production inique.

intelligence artificielle et finalités sociales

La conférence de Yoshua Bengio (32 minutes) est sans doute ce qui m’a convaincu de m’inscrire à ce colloque « Intelligence artificielle en mission sociale ».  En tant que figure de prou (montréalaise et internationale) du secteur en forte croissante du Deep Learning j’étais curieux de voir ce qu’il avait à dire en général sur l’intelligence artificielle et en particulier sous cet angle novateur proposé par le colloque « en mission sociale ».

L’intervention de monsieur Bengio, faite en français et sur un ton presque « zen », mettait la table pour deux jours de discussions et conférences faites par des intervenants du monde des OBNL, de la recherche universitaire ou du monde des affaires (entreprises sociales, innovation sociale, services juridiques). Les avancées de l’intelligence artificielle sont réelles même si le monde ne changera pas du jour au lendemain. On est encore loin de l’intelligence du cerveau humain. C’était le message de Bengio : Les changements se feront graduellement aussi il est encore temps de prévenir les dérapages par une règlementation éthique.

Après avoir identifié les secteurs où les changements seront les plus importants, et les risques soulevés ou prévisibles, Bengio souligne l’importance d’améliorer le filet de sécurité (ex: revenus garantis) afin de soutenir l’adaptation des personnes à ces changements. Il en appelle à une meilleure fiscalité afin que la richesse produite par ces puissantes nouvelles technologies ne fassent pas que la concentrer encore plus tout en excluant, appauvrissant des masses de plus en plus grandes. Le remplacement des audits comptables par des audits moraux est suggéré afin de mesurer la contribution des entreprises au bien-être collectif.

La conférence de Charles C Onu (11 minutes) suivait : Saving Newborn with AI, où il expliquait comment l’enregistrement des pleurs des bébés naissants a permis de dépister, grâce au « machine learning », les enfants souffrant d’asphyxie périnatale au Nigeria. Voir le site de l’organisme www.ubenwa.com

L’intervention de Kathryn Hume (34 minutes) de chez Integrate.ai, s’intitulait Ethical Algorithms, Bias and Explainability in Machine Learning. L’intelligence artificielle est déjà utilisée par la justice américaine (entre autre pour aider les juges à statuer sur le risque associé à la liberté sous caution ou la libération sur parole) avec parfois des biais importants. Les algorithmes et « boites noires » qui définissent l’intelligence artificielle doivent être corrigés et expurgés des biais qui sont les nôtres (concepteurs, codeurs, analystes et usagers).

Et ce n’était que le début, la plénière d’ouverture de ce colloque de deux jours tenu les 25 et 26 janvier dernier à Montréal au Centre canadien d’architecture. Organisé par Alliance Impact Intelligence Artificielle (AIIA), on peut revoir la plupart des conférences et panels sur la chaine Youtube de AIIA.  La principale animatrice de l’évènement, Valentine Goddard, résume mieux que je ne saurais le faire les questions soulevées et pistes ouvertes dans un article (en anglais) au sous-titre (en français) synthétique : Pour que l’intelligence articifielle contribue au bien public, les citoyens doivent participer au débat sur les valeurs qui seront intégrées aux politiques et aux systèmes d’IA. Cet article et au moins deux autres, issus de conférences données au colloque1, font partie du dossier Dimensions éthique et sociale de l’intelligence artificielle, publié par la revue Options politique de l’IRPP, l’Institut de recherche en politiques publiques. Tracey Lauriaut mérite d’être lue : Values-based AI and the new smart cities, à propos du projet Sidewalk Labs (du groupe Alphabet) à Toronto.

L’intelligence artificielle est un terme flou, qui réfère autant à l’aide à la décision déjà à l’oeuvre dans les domaines juridique et médical, grâce à la consultation de masses importantes de données formelles accumulées dans ces secteurs, qu’aux systèmes de gestion des flux de circulation dans les villes ou encore aux méthodes du « deep learning » où les machines apprennent par elles-mêmes à partir de masses de données ou d’interactions pratiques dont elles tirent les leçons. Parce que les leçons ou décisions tirées de ces « apprentissages profonds » ne sont pas toujours explicables ou explicites (les interactions, corrélations et computations étant trop nombreuses et complexes), plusieurs conférenciers et auteurs ont mis de l’avant la nécessité de connaître et d’avoir accès aux algorithmes qui fondent les décisions et recommandations de l’IA. Une accessibilité aux algorithmes et aux données qui pourrait être garantie par une instance publique. On a parlé d’une éventuelle certification ISO pour le caractère éthique et respectueux des droits humains des mécanismes d’IA développés par les entreprises et les États.

Si on veut éviter que les règles habituelles s’appliquent au développement de l’IA, et ne servent qu’à accentuer et accélérer la concentration de richesse plutôt qu’à résoudre les problèmes qui confrontent nos collectivités, il est proposé de développer un Index de l’impact social qui permettrait de mesurer, en les distinguant des indicateurs habituels de rendement et résultats financiers, les coûts et rendements sociaux d’une entreprise ou une institution. La méthode proposée du Social Return On Investment (SROI) a fait l’objet d’une page et d’une fiche synthèse (pdf, 8 pages) par le TIESS l’an dernier. On y indique cependant que la « méthode SROI est très souvent coûteuse en ressources. »

Les annonces du gouvernement fédéral en soutien à une supergrappe d’entreprises autour de l’IA (SCALE.AI) n’avaient pas été faites au moment du colloque de janvier. Les gouvernements provincial et fédéral avaient annoncé en 2017 quelques 225M$ pour soutenir de développement des réseaux canadiens et québécois de recherche et développement en intelligence artificielle. Avec l’annonce récente du fédéral (15 février 2018) d’un financement milliardaire (950M$  pour les 5 grappes) qui « misera sur l’intelligence artificielle et la robotique afin de faire du Canada un chef de file mondial de la numérisation des chaînes d’approvisionnement industrielles » on ne semble pas s’orienter particulièrement vers la mission sociale ou la mesure de l’impact social des entreprises… On précise plutôt que l’objectif est d’accroître les revenus et la performance de ces entreprises. On comprend qu’il s’agit de la performance économique.

Les questions soulevées par le colloque de janvier, mais aussi par d’autres initiatives telle la Déclaration de Montréal IA Responsable_, sont d’autant pertinentes et urgentes que ces investissements massifs des gouvernements et entreprises privées risquent d’accélérer la concentration des richesses, des savoirs, des droits et des pouvoirs entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de corporations et de personnes.

Rôles des gouvernements, des OBNL, de la philanthropie

Le gouvernement fédéral Libéral se veut un leader mondial en matière de gouvernement numérique et ouvert : il occupe depuis peu un des quatre postes de représentants gouvernementaux (avec Italie, Afrique du Sud et Corée du Sud) au comité directeur du Partenariat pour un gouvernement ouvert 2; le Canada est aussi devenu en mars 2017 l’un des 7 États membres du « Digital 7 », le D7, avec l’Estonie, Israël, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni, la Corée du Sud et l’Uruguay. Un groupe d’États dont la mission vise « à adopter la technologie numérique dans l’intérêt des citoyens.» Ce comité se veut « une tribune qui permet aux nations membres d’échanger des pratiques exemplaires, de déterminer la façon d’améliorer la prestation de services numériques aux citoyens, de collaborer à des projets communs et d’appuyer et de promouvoir leurs économies numériques respectives en expansion.» La représentante de la Nouvelle-Zélande, qui semble avoir le leadership pour le moment, insiste sur les dimensions citoyenne et démocratique de l’orientation : « develop a fully citizen-centric approach (…)  make sure all our citizens are thriving in a digital world. »

Le président du Conseil du Trésor, Scott Bryson, est le ministre représentant le Canada sur ces deux comités internationaux. De manière congruente avec les principes d’un gouvernement ouvert, Michael Karlin, du Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada, proposait récemment pour commentaires et co-construction un document intitulé  :  Responsible artificial intelligence in the Government of Canada. En plus d’identifier différentes avenues concrètes par lesquelles l’IA pourrait aider à « mieux servir les canadiens », de même que les risques qui doivent être pris en compte, l’auteur nous rappelle que l’IA n’est pas une personne, mais bien un logiciel qui ne devrait en rien diminuer la responsabilité de l’organisation qui l’utilise.

AI is software, not a conscious being, and should not be ascribed agency over its actions. Doing so removes the accountability of an organization over its software. 

Une telle consultation semble bien reçue par le milieu, qui souligne toutefois l’effort à faire pour inclure des populations marginalisées ou réticentes (autochtones, syndicats). On note aussi les ressources limitées que les OBNL ont pour participer à de telles consultations, dont l’utilité ou l’impact sur les orientations gouvernementales sont loin d’être toujours évidents. Michael Geist parle même d’une « crise de la consultation » (Too Much of a Good Thing: What Lies Behind Canada’s Emerging Consultation Crisis).

Des initiatives comme celles de l’AIIA, ou encore la Déclaration de Montréal, ont le mérite de poser des questions, identifier des principes qui devraient guider l’action, de créer des ponts entre des mondes trop souvent étrangers (mission sociale et développement technologique). Que le gouvernement fédéral réfléchisse de manière ouverte et réactive aux conditions à réunir pour une application judicieuse et d’intérêt public de l’IA, c’est une bonne nouvelle. Mais c’est d’abord une question de régie interne des programmes et services gouvernementaux. Sûr que le gouvernement peut et doit jouer un rôle de bon élève, d’utilisateur exemplaire et responsable de la puissance de l’IA. Mais l’exemple suffira-t-il ? À la vitesse Grand V à laquelle les investissements se précipitent dans le domaine ?

Le fait d’assujettir chaque supergrappe à des chaines de production, de fabrication ou d’approvisionnement et à un financement au moins équivalent apporté par le privé, cela garantie que les investissements publics seront alliés à la croissance des intérêts dominants des secteurs retenus. Il est peut-être des réflexions qui mériteraient d’être menées à l’abris des pressions avides du marché.

La Fondation Ford et la Fondation MacArthur financent le AI Now Institute, logé à l’Université de New-York. L’institut a publié deux rapports. Le premier (2016) portait sur les impacts sociaux et économique de l’IA sur un horizon de 10 ans, alors que le second rapport, publié en 2017, se concentrait sur « labor and automation, bias and inclusion, rights and liberties, and ethics and governance. »

  1. How can Indigenous knowledge shape our view of AI? et L’IA et nos principes de justice fondamentale  (retour)
  2. Une organisation regroupant 75 gouvernements et des centaines d’organisations de la société civile  (retour)

tous les billets 2017 en un document

J’ai assemblé en un seul fichier PDF les billets, sauf celui-ci, de l’année 2017. C’est pas la mise en page « sexy » mais tout y est.1 Je me suis dit que vous voudriez peut-être le charger sur votre tablette pour le lire hors-ligne.

2017_Gilles_en_vrac.pdf

Quelques 22 articles en 95 pages
  1. La version déjà envoyée à la liste des OC n’était pas aussi complète : il y manquait la « suite » de 4 articles plus longs qui se terminaient sur un lien « continuer à lire ».  (retour)

2017- une année charnière ?

Non je ne ferai pas une revue de l’année 2017 à l’échelle internationale… Juste quelques souvenirs et rapides commentaires avant de faire, succinctement, le tour du jardin qui fut le mien en 2017…

50 ans après l’année 1967… année du 100e anniversaire de la Confédération canadienne ; année de l’Exposition universelle de Montréal, du Vive le Québec libre ! de Charles de Gaule ; année de parution du Sgt. Peper’s Lonely Hearts Club Band ; année de naissance du Flower Power au Summer of Love à San Francisco, aussi l’année des émeutes  Détroit et de la mort du Che Guevara…

Après huit années de Barack Obama au pouvoir aux États-Unis, Trump s’avance dans la controverse du nombre de participants à son inauguration…

Deux images (extraites de L’année en images du New York Times) illustrent bien la division du peuple américain.

Des centaines de milliers participent à la Marche des femmes sur Washington le 21 janvier pour dénoncer le chauvinisme du nouveau président.
En août, des néo-nazis marchent sur l’Université de Virginie.

Malgré les reculs et conséquences néfastes des politiques d’austérité menées au Québec et ailleurs, les forces « de gauche » marqueront des points en 2017, notamment avec l’élection de Valérie Plante à la mairie de Montréal en novembre.

Pour ma part, l’année de mes 65 ans fut plutôt occupée. J’ai l’impression qu’elle le fut un peu plus que les précédentes. Illusion due à l’importance plus grande qu’on donne aux évènements récents ?

Pour faire ce « bilan », j’ai d’abord jeté un coup d’oeil sur mon agenda Google, qui conserve (pendant des années) mes rendez-vous et réunions. Je remarque les multiples inscriptions automatique qu’a générées le logiciel d’entrainement à la course utilisé, pendant quelques mois, pour suivre l’évolution de ma performance. Quelques mois seulement…

Je suis surpris du nombre de cahiers de notes remplis au cours de l’année. L’équivalent de 6 cahiers. Des notes qui se sont parfois transcrites en billets ici publiés. Mais aussi des notes en vue de discussions menées au sein d’organisations. Aussi des notes de lecture ou encore notes prises lors de conférences ou séminaires. En fait je suis un peu surpris du nombre de colloques (et d’évènements) auxquels j’ai participé cette année !

  1. Consultation publique sur l’aménagement de la « Cité logistique » organisée par l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve du 28 janvier. Mon billet intitulé « un lien vert à protéger« , reprenant le « mémoire » personnel déposé pour l’occasion, soulève un aspect particulier qui me tenait à coeur : le maintien et l’amélioration de la voie cyclable en site propre reliant l’est et l’ouest de ce qui sera une nouvelle avenue nord-sud à hauteur de l’actuel boulevard de l’Assomption. La consultation locale n’a pas suffit à calmer les résidents : le maire Ménard a dû se résoudre à demander une consultation officielle du Bureau de consultation publique de Montréal. Avec le recul on se demande d’ailleurs pourquoi cette tentative de court-circuiter le processus plus long mais bien établi de consultation du Bureau ? Parce qu’il fallait faire vite pour ne pas rater une opportunité ? Parce que le plan avait été réfléchi depuis longtemps ? (ce qui contredit l’idée d’une opportunité à saisir).
  2. 24 février, séminaire de 3 h sur la co-construction des connaissances et des politiques par Yves Vaillancourt, dans le cadre du CRISES; en après-midi, j’attrape la fin de la conférence inter-régionale annuelle du partenariat de recherche ARIMA
  3. 9 mars, début de la consultation auprès d’un organisme en difficulté. Ce n’est pas un colloque ni un séminaire, mais ç’aura été aussi exigeant que plusieurs colloques d’affilé. Implication relativement intense auprès du C.A. de l’organisation  et du personnel du CIUSSS local, jusqu’à l’embauche d’une direction intérimaire, à la mi-avril. Un billet Huit principes de gestion des communs rédigé fin mars tire certaines leçons de l’expérience.
  4. Les 6 et 7 avril se tenait le 5e colloque international du CRISES, sur le thème Des émergences à la reconnaissance – trajectoires d’innovation. Un programme de 50 pages, des Actes du colloque publiés dès l’ouverture du colloque (!) comprenant plus de 800 pages de conférences… C’est malheureux que la conférence d’ouverture de Jean-Louis Laville ne soit pas inclue dans les Actes… De même que j’ai trouvé malheureux qu’aucune période de question n’ait été réservée pour permettre à la salle d’interagir avec lui. Si je me souviens bien sa communication avait quelques aspects critiques qui font trop souvent défaut à ces rassemblements éclectiques autour d’un thème galvaudé comme l’innovation, fut-elle sociale. Un Laville dont nous avons lu plusieurs ouvrages durant l’année, et assisté à une autre conférence d’ouverture au colloque des 14 et 15 décembre (voir plus bas).
  5. Les 20 et 21 avril se tenait un colloque sur le thème Crises socioéconomique et environnementale : rôles et responsabilités des fondations subventionnaires, de la réflexion à l’action, organisé par le PhiLab, le Laboratoire montréalais sur la philanthropie canadienne. C’était ma première participation à une activité du PhiLab, dont j’avais vu passer la publication d’une étude sur la fondation Béati. J’ai rendu compte de cet évènement par deux billets écrits les 3 et 12 mai : philanthropie et changement social – 1 et philanthropie et changement social – 2. C’était pour moi ne première prise de contact avec ce monde de la philanthropie comme question sociale posée collectivement, publiquement. J’avais bien lu des articles sur la question, rencontré des représentants de fondations et des philanthropes dans le passé, mais pas encore dans le cadre d’un débat public portant spécifiquement sur le rôle changeant de la philanthropie. Une réflexion qui se poursuivra à l’automne au troisième sommet de l’Institut Mallet.
  6. Les 5 et 6 mai se tenaient les Journées Jane Jacobs pendant lesquelles j’organisai une « Promenade Jane Jacobs » sur la rue Adam, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Annoncé à nouveau à la fin avril, puis commenté dans un pas à pas et enfin dans une réflexion subséquente (de la charité à la solidarité), l’évènement continu de faire des vagues, encore aujourd’hui, dans ma démarche heuristique. Ce n’est pas tant l’évènement que les rencontres faites dans le but de poursuivre cette « réflexion sur l’héritage laissé par l’action des communautés et personnes religieuses au coeur de plusieurs organisations communautaires. » J’y reviendrai.
  7. Sous le thème « Montréal urbaine & sociale, croisons nos perspectives » (pdf) quelque 250 personnes se réunissaient les 13 et 14 juin pour discuter des enjeux du développement social pour la métropole. J’ai eu la surprise, et le bonheur, d’y participer en tant que « blogueur invité ». Ce qui m’a sans doute encouragé à produire un billet de compte-rendu (le 5 juillet) assez étoffé, et un autre (le 16 juillet) de suivi sur les questions soulevées par un plan d’action devant mettre en oeuvre la toute nouvelle Politique de développement social montréalaise. Quels changements le nouveau statut de métropole pour Montréal laisse-t-il entrevoir ?
  8. Ma participation au troisième Sommet de l’Institut Mallet sur la philanthropie, tenu au Palais des congrès de Montréal les 14 et 15 novembre m’aura amené à fouiller les archives de cet Institut encore jeune (2011). Comment les deux premiers sommets (2013 et 2015) ont préparé ce 3e. La parution de Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? est venue aussi nourrir ma réflexion et un billet assez élaboré, au titre qui se voulait intrigant : Sommets, PIC et dons. Les stratégies de grandes fondations telles Chagnon, McConnell et Centraide Montréal me sont maintenant plus claires…
  9. L’année s’est terminée avec le colloque Quel avenir pour les communautés et l’action collective ? qui se tenait les 14 et 15 décembre au Centre Saint-Pierre à Montréal. Une belle brochette d’intervenants communautaires, de conférenciers d’ici et d’ailleurs. Et une (autre) conférence d’ouverture par Jean-Louis Laville, qui était particulièrement en verve ce jour là. Vous pourrez voir ou revoir les conférences des divers panels : Regards internationaux sur le développement des territoires; Action et intervention collectives : un état des lieux au Québec; Participation citoyenne et développement – quels enjeux ?

Je n’ai pu assister qu’au début de ce dernier colloque, étant affligé d’une méchante grippe que j’ai voulu garder pour moi ! Heureusement, il y a les enregistrements vidéo mis en ligne sur le fil Youtube du Centre Saint-Pierre. Je n’ai pas encore écouté toutes les conférences, mais certaines d’entre elles méritent l’attention : l’ouverture de Laville, certainement, mais aussi l’intervention de Deena White, celle en clôture de Juan-Luis Klein… René Lachapelle aussi.

D’autres questions, moins visibles à l’agenda des colloques m’ont aussi préoccupé cette année.

Les politiques de logement, en particulier la préparation de la nouvelle politique fédérale, ont mobilisé plusieurs organisations (RQOH, ACHRU) ou suscité de nouveaux regroupements (OBNL développeurs de Montréal). Le résultat est-il à la hauteur des attentes et espoirs ? Je ne crois pas, bien que les premières réactions aient mis l’accent sur les aspects positifs de la nouvelle politique, comme c’est devenu la norme dans le monde des approches partenariales et participatives. Après 10 années de fédéralisme à la Harper, les acteurs de la société civile sont encore sous le charme de pouvoir dire leur mot, de participer, hypnotisés par l’écoute de certains décideurs. Les politiciens démocrates sont des experts en écoute et empathie. Mais les décisions et choix difficiles se font encore derrière des portes closes… ou sont reportés loin devant dans le temps.

La question des investissements responsables des fondations philanthropiques fut soulevée plus ou moins directement lors des deux colloques d’avril et novembre auxquels j’ai assisté. Soulevée directement au moment de la période de question en avril (Qu’est-ce que vous faites avec le 96,5% des capitaux que vous ne donnez pas chaque année ?) mais aussi par les interventions de J.P. Racette, de la SHAPEM, interpellant fondations et fonds de pension pour qu’ils considèrent des investissements patients mais structurants dans le domaine du logement social et communautaire. Chacune à leur manière les grandes fondations répondent à ces questions en affectant un pourcentage de leurs investissements en capitaux à des « logements collectifs » (10% pour Chagnon) ou à des expériences d’investissements d’impact en milieu autochtone (McConnell). S’il faut s’intéresser aux effets sociaux bénéfiques (ou non) des investissements (quelques milliards) faits par les fondations philanthropiques, ceux-ci peuvent multiplier leur impact en incitant les fonds de pension, riches de dizaines, centaines de milliards, à investir eux aussi en tenant compte de l’impact social, de l’effet structurant (écologique et social en plus d’économique) de leurs décisions.

Dans le même ordre d’idées, un problème me tarabuste encore en cette année de conclusion de l’entente entre le gouvernement provincial et la Caisse de dépôt et de placement du Québec (CDPQ) à propos du financement du projet de Réseau électrique montréalais (REM). Le taux de rendement promis de 8-9% par an, alors que la contribution massive du public aux frais de construction et la sécurité et stabilité politique d’un tel investissement au pays plutôt qu’à l’étranger devraient dicter un retour moins gourmand. Exiger des rendements plus élevés à long terme, des rendements qui sont négociés aujourd’hui avec un gouvernement plutôt qu’avec les conditions du marché de demain et après-demain, c’est encore une façon de pelleter vers l’avant les problèmes. Réduire la vitesse à laquelle nous consommons les ressources de la planète, cela devrait se traduire par une croissance moindre du PIB et des retours plus sobres sur les investissements.

Finalement, une partie importante de mes lectures et entretiens de la dernière période aura tourné autour de la religion : à partir d’un questionnement tout à fait sociologique (quelle fut la part des communautés religieuses dans l’émergence de la mouvance communautaire des années ’80 ?) je me suis avancé en poursuivant mes lectures de Gregory Baum, et mes entretiens avec soeur Annette Benoît, Petite soeur de l’Assomption maintenant âgée de 94 ans, que j’ai connue alors qu’elle travaillait pour le Chic Resto Pop dans les années 80.

Je me dis que l’homme n’est qu’un animal prétentieux qui s’est doté d’un contrôle relatif sur le monde grâce à ses outils et son langage. Au début de cette ascension prométhéenne sa compréhension du monde était partielle et superficielle, aussi les parties sombres et méconnues étaient peuplées de forces magiques et maléfiques – des dieux qui avaient leurs logiques, leurs histoires : dieux de la mer, de la fertilité, de la guerre… auxquels sacrifier pour se ménager leurs bonnes grâces. Déjà les prêtres vivaient de ces oboles et sacrifices déposés aux pieds des idoles.

À mesure que les forces matérielles étaient décryptées, leurs mécanismes connus, les forces immatérielles devenaient plus abstraites. Les dieux se fondant en un Dieu, devant qui se prosterner non plus pour obtenir une bonne pêche ou une meilleure récolte mais bien pour s’assurer la vie éternelle ! Grandes cathédrales érigées en l’honneur d’un Dieu tout puissant qui s’exprimait à travers une Église elle-même devenue très puissante. Pendant des siècles il y eut coexistence et alliances entre les pouvoirs « terrestres » et matériels et ceux de l’Éternel. Quinze siècles de « pastorat chrétien » selon les mots de Michel Foucault.

Mais avec la révolution industrielle et l’urbanisation, la montée du romantisme et de l’individualisme, le pastorat de l’Église s’est trouvé débordé, submergé par la rapide transformation du monde qui ouvrait de nouvelles possibilités et posait de nouveaux dilemmes moraux que la tradition ne savait résoudre. [Extrait d’un message à Annette B.]

Il faut célébrer le retour d’une éthique du vivant, d’un respect pour la biosphère et les équilibres naturels qui nous dépassent et nous englobent. Nous devrons trouver moyen de réunir ces « hommes (et femmes) de bonne volonté » qui sont conscients du moment critique, historique qui est le nôtre, et sont prêts à sacrifier un peu de leur confort pour assurer, non pas le confort mais bien la survie des générations futures. Parmi les textes inspirants que je n’ai pas cités dans mes billets récents il y a cet article du dominicain Armand Veilleux : Qu’arrive-t-il à l’Église d’aujourd’hui.

Que reste-t-il de cette grande religion d’État qui a régné sur l’Occident et une partie de l’Orient pendant près de deux millénaires ?  Les chrétiens militants sont retournés à la Parole, à l’Évangile en s’éloignant des institutions trop figées. En ces temps d’inégalités records et de matérialisme éperdu, l’amour du prochain et de la vie prennent des airs révolutionnaires. Une Parole qui, à l’origine, prônait l’égalité des hommes alors que l’esclavage était le mode de production dominant avait de quoi ébranler les colonnes du temple ! Alors que les glaces polaires fondent à un rythme effrayant, que les conséquences de l’extractivisme des derniers siècles se font sentir sans détours, c’est la Raison qui nous intime de changer de cap et de mode de vie. Pas besoin de Foi en quelque chose d’immatériel pour saisir l’urgence et l’intransigeance des choix qui se posent à nous. La sagesse révélée par les grands philosophes et prophètes de l’histoire ne nous a pas empêché de nous retrouver à quelques pas du précipice…

L’échec du projet moderne (Brague, 2015)1, ou la confusion où nous a laissé l’avènement de la démocratie (Gauchet, 2017)2 nous obligent à revoir nos certitudes. Une approche fédérative (Dardot et Laval, 2016)3 ou associative (Laville, 2015, 2017)4 permettront-elles de sortir de l’impasse ? L’approche œcuménique de Baum, qui savait dénicher ce qu’il y a de sage et de commun aux différentes philosophies et religions, associée à une vision inclusive et humble de l’humanité dans la biosphère, comme une espèce parmi d’autres…

  1. Le règne de l’homme, Genèse et échec du projet moderne, Rémi Brague, Gallimard 2015  (retour)
  2. L’avènement de la démocratie IV – Le nouveau monde, Marcel Gauchet, Gallimard NRF 2017  (retour)
  3. Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle, Pierre Dardot et Christian Laval, La Découverte 2014  (retour)
  4. Associations et action publique, Jean-Louis Laville et Anne Salmon, Desclée de Brouwer, 2015 et Mouvements sociaux et économie solidaire, Jean-Louis Laville et al., Desclée de Brouwer, 2017  (retour)

Sommets, PIC et dons

Mieux connaître la philanthropie pour en tirer tout le potentiel

Préambule

L’avantage d’être à la retraite : ça vous permet de creuser certaines questions… mais cela peut devenir un désavantage lorsque les lectures (et conférences) incidentes se poursuivent pendant des semaines et transforment ce qui devait être un simple compte-rendu de colloque en une réflexion inachevée, pour ne pas dire échevelée ! Ainsi, après ma participation au 3e Sommet sur la culture philanthropique de l’Institut Mallet j’ai voulu consulter les compte-rendu des deux premiers sommets de 2013 et 2015, de même que les recherches exploratoires (présentées succinctement au Sommet) sur les écosystèmes philanthropiques de Montréal, Québec et Gaspé. Il me semblait aussi nécessaire de prendre connaissance du livre lancé à l’occasion dudit sommet : Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? publié aux PUQ sous la direction de Jean-Marc Fontan, Peter Elson et Sylvain Lefèvre. Finalement, la lecture des publications récentes à propos de deux fondations importantes dans le contexte montréalais m’est aussi apparue nécessaire d’autant que le chapitre sur ces mêmes fondations dans ledit livre m’avait déçu (sans doute pour cause de délais de publication, les informations n’étant pas vraiment à jour). Je parle de Recherche-action sur le « temps zéro » du Projet Impact Collectif (PIC) par Nancy Pole et Jean-Marc Fontan publié par le PhiLab en mai 2017 et du document produit par la Fondation Lucille et André Chagnon pour présenter ses nouvelles orientations : Rencontre sur les orientations philanthropiques de la Fondation Chagnon.

Deux autres sources parues récemment : dans le Journal de Montréal, Par delà la guignolée, l’angle mort de la philanthropie et par l’Institut de la statistique du Québec, Portrait des bénévoles de 16 à 65 ans au Québec.

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La rencontre des 14 et 15 novembre dernier était la troisième organisée par l’Institut Mallet. Créé en novembre 2011, par les Sœurs de la Charité de Québec, cet Institut s’est donné pour mission de contribuer à l’avancement de la pensée et la culture philanthropiques au Québec.

Les Sommets de l’Institut Mallet

Le premier Sommet réalisé en 2013 sur le thème La philanthropie : visages et transformations a permis de faire un bilan historique et tracer un premier portrait du « système philanthropique québécois ». Parmi les interventions remarquables de ce premier sommet, celle de Jacques T. Godbout 1 rappelait l’importance de ne pas oublier les bénéficiaires, qui sont rarement présents dans les assemblées telles que celle-ci ; Lucia Ferretti 2 sur l’histoire de la philanthropie en français au Québec depuis l’époque de la Nouvelle-France ; et la « synthèse » de Benoît Lévesque qui fait plus de cent pages, soit la moitié des actes à elle seule. Plus qu’une synthèse de l’évènement, c’est à une véritable théorie du système de la philanthropie que nous avons droit. Les relations et flux entre les agents…

Benoît Lévesque, Actes du Sommet sur la culture philanthropique, 2013, p. 147

Mais c’est un système qui donne lieu à une culture plurielle. La diversité des pratiques philanthropiques (donateurs, bénévoles et bénéficiaires) et des cultures organisationnelles des fondations conduisent à un tel pluralisme. Philanthropie stratégique, philanthropie d’entreprise, philanthropie disruptive… la finance sociale et l’investissement responsable… Le tour d’horizon proposé par Lévesque est impressionnant. Il passe en revue les missions des organismes de bienfaisance présents au premier Sommet, élabore sur la politique québécoise de soutien au communautaire et le modèle québécois d’économie sociale.  La contribution de Lévesque à ce premier Sommet de l’Institut Mallet offre une synthèse audacieuse, magistrale de la problématique de la culture philanthropique au Québec.

Ce qui ne l’empêche pas de dire des choses comme : « En raison de la liberté dont elles disposent pour l’allocation de leurs ressources, les fondations s’imposent dans un milieu où les moyens de financement font souvent défaut. » (Lévesque, idem, p. 181)

Autre intervention remarquable à ce premier Sommet :

« Cinq clés de lecture sociopolitique de la philanthropie financière contemporaine », proposées par Sylvain Lefèvre permettent de « réencastrer la philanthropie dans les rapports sociaux et politiques » :

  1. Le recours à la science comme point d’appui externe
  2. L’articulation entre le don et l’action collective
  3. Richesse, inégalités et philanthropie financière : quelle corrélation ?
  4. Don et impôt
  5. Le rôle de l’État par rapport à la philanthropie financière (Sylvain Lefèvre, Actes du Sommet sur la culture philanthropique, 2013, p. 67)

 

Le second Sommet, en 2015, sur le thème Écosystème philanthropique : perspectives, perceptions et échanges réunissait plus de 400 personnes. L’approche écosystémique avancée lors du premier sommet semble s’enraciner.

Un sentiment d’urgence ou d’historicité n’est pas sans marquer certaines interventions : « Nous sommes tous appelés à être des humains exemplaires si nous voulons qu’il y ait un avenir pour les peuples de la terre. » disait Lili-Anna Pereša, PDG de Centraide Montréal. Mme Pereša décrit la transformation de Centraide au cours des dernières décennies. « [A]près une dizaine d’années à raffiner nos analyses territoriales, nous avons commencé à produire des plans stratégiques territoriaux. » D’une approche par secteur à une approche par communautés territoriales, mais qui doit composer avec des donateurs moins nombreux et plus exigeants : qui veulent participer, s’impliquer… auprès d’un organisme, d’un secteur. On parle de plus en plus de partenariats, de mutualisation des efforts… Mme Pereša présente les fondements et les conditions d’émergence de l’initiative PIC, ou Projet d’impact collectif. (Actes du Sommet 2015 sur la culture philanthropique, p. 137 à 157).

L’identification, la construction des besoins ; la philanthropie d’entreprise ; les rôles et fonctions des fondations subventionnaires dans l’écosystème philanthropique… après un premier sommet qui mettait en lumière le système philanthropique, le second inscrivait ce système dans son écosystème. Benoît Lévesque présente ici aussi une synthèse des deux jours de discussions (p. 161 à 204) en plus d’une revue de littérature intitulée De l’écosystème d’affaires à l’écosystème philanthropique : mise en perspective à partir de la littérature (p. 7 à 26).

[Les fondations subventionnaires devraient se définir] moins comme des organisations de bienfaisance ou des organismes de charité que des organisations vouées au développement des communautés humaines, en se faisant productrices « de bien commun », et ce, au nom de l’intérêt commun. [J-M Fontan]

Le troisième Sommet de l’Institut Mallet qui s’est tenu les 14 et 15 novembre dernier au Palais des congrès de Montréal avait pour thème : La culture philanthropique au cœur de la ville.

Les trois présentations (Powerpoint) faites en plénière d’ouverture portant sur la philanthropie dans trois grandes villes sont (déjà !) accessibles en format PDF. En provenance de : Paris, par Dominique Lemaistre, directrice du mécénat, Fondation de France ; Chicago, par Olivia Stinson, directrice associée, 100 Resilient Cities, Rockefeller Foundation ; et Séoul, par Chul-Hee Kang, doyen et professeur, École de sécurité sociale, Université Yonsei.

La présentation de Mme Wiepking, comparant les niveaux de générosité entre pays, permet de distinguer 4 types de régimes sociaux et politiques qui influencent les niveaux de dons : régimes « étatistes », libéraux, sociaux démocrates et corporatistes. Pour plus de détails, voir ce chapitre intitulé Explanations for Cross-National Differences in Philanthropy publié dans The Palgrave Handbook of Global Philanthropy (2015)

En plus de ces trois présentations d’ouverture, les enregistrements vidéo des trois conférences de la session de clôture du sommet sont aussi accessibles sur le site de l’Institut.

Ce qui m’a permis de réécouter la conférence de Monsieur Huddart,  PDG de la Fondation McConnell, dont j’avais résumé en quelques gazouillis, sur-le-champ, l’intervention riche en propositions et considérations. Avec la PDG de Centraide du Grand Montréal, il avait la tâche de dégager des pistes pour l’avenir. M. Huddart nous en a soumis trois.

La première piste a trait à la collaboration intersectorielle et avec les communautés. Il souligne le pouvoir de l’écoute, l’importance d’entrer dans le monde des autres.  Parmi les exemples de telles collaborations vient le programme PIC, piloté par le Centraide du Grand Montréal. Le projet Écouter Montréal mené par la fondation du Grand Montréal est aussi donné en exemple. Une initiative de la Banque de Montréal est citée : Je Vois Montréal qui amènera dans ses suites à la création de Je Fais Montréal. La nouvelle Maison de l’innovation sociale ainsi que la collaboration entre les Jardins de Métis et les communautés environnantes sont donné des exemples de telles collaborations ancrées.

La deuxième piste proposée pour l’avenir concerne le financement du changement à grande échelle. Traditionnellement les fondations offrent du financement à des organisations caritatives (OBNL) et participent aux grandes campagnes pour les hôpitaux et les universités. Il est plus difficile d’obtenir du financement pour améliorer les systèmes sociaux et non pas seulement produire plus de services sociaux.

Si les dons et les subventions des fondations ne représentent que quelques points de pourcentage (2% à 4 %) des revenus des organisations subventionnées, les fondations ont aussi un grand éventail d’outils à leur disposition : les garanties de prêt, les prêts, les fonds d’investissement responsable afin d’aligner leurs investissements avec leur mission et ainsi augmenter leur impact. Ces investissements ne remplacent pas les subventions mais les complémentent plutôt.  Ces investissements d’impact ont un rôle catalytique en attirant d’autres fonds publics et privés. Les fondations ont une plus grande tolérance au risque. M. Huddart passe à l’anglais (et sort de son texte écrit) pour cette partie de son allocution :

« When we give a grant, we are giving away capital that we don’t want back. We can create conditions for investment at low interest rates, we can afford to do that. And under the federal regulations we can afford to lose money on those program related investments because we can claim them as charitable donations. We have the capacity to create the conditions for catalytic change around complex challenges. The challenge, l’opportunité est de transformer nos défis complexes en opportunités pour la croissance exclusive. That’s the real opportunity before us. »

Huddart donne en exemple un projet d’habitations développé avec la Société d’épargne autochtone du Canada, sur la réserve des Hurons-Wendat, près de Québec, où à l’aide de certains « investissements d’impacts » la Société peut offrir des prêts à taux raisonnables pour construire, rénover ou acquérir une résidence familiale. C’est une chose qui est actuellement impossible sur la plupart des réserves au Canada. Un tel accès au capital permet de réduire la dépendance vis-à-vis des gouvernements et stimule l’économie locale. Il s’agit d’une innovation sociale prête à être partagée avec le reste du pays.

La troisième piste d’action consiste à un renouvellement de l’engagement et des échanges avec les gouvernements. En particulier dans le cadre d’une consultation lancée par le gouvernement fédéral en vue formuler une Stratégie d’innovation sociale et de finance sociale (document de consultation), en partenariat avec un Groupe directeur composé d’experts et d’innovateurs sociaux (dont font partie M. Huddart, Nancy Neamtan, Marie J. Bouchard, parmi les 17 membres).

L’intervention de M. Huddart, en particulier sa deuxième piste d’action, soulève la question de l’investissement des capitaux des fondations, ces capitaux qui vont générer les revenus qui seront par la suite distribués en subventions. Un investissement qui peut avoir un effet d’entrainement sur d’autres capitaux (fonds de travailleurs, fonds de pension, fonds privés ou publics) et ainsi accroître la capacité de transformation sociale de l’action philanthropique.

Dans le cadre de la consultation sur la Stratégie d’innovation sociale et de finance sociale, il est question d’une Loi cadre, au niveau fédéral, qui s’inspirerait de la loi québécoise sur l’économie sociale, et qui pourrait favoriser, inciter de tels investissements à impact social.

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L’intervention de M. Benoît Lévesque mérite d’être écoutée (21 minutes) en ce qu’elle fait un magistral résumé des questions et enjeux couverts durant les deux jours du sommet. Témoignages et études portant sur la philanthropie à l’échelle internationale ; comparaisons entre trois villes québécoises (Gaspé, Québec et Montréal) ; nouveaux défis de la philanthropie dans les villes : ancrages territoriaux, collaborations nouvelles, transformations des pratiques…

Éléments de cartographie

Incidemment les portraits de la philanthropie dans trois villes québécoises, Montréal, Québec et Gaspé, et le portrait pour la province sont aussi disponibles sur le site de l’Institut.  Ce sont des études exploratoires qui mettent en lumière la croissance importante des dons et des actifs des fondations publiques et privées au cours de la dernière décennie : à l’échelle du Québec, on constate une croissance de 68% des dons des fondations publiques et de 92% des dons des fondations privées ; croissance des actifs de 190 % des fondations privées en éducation et de 263 % des fondations privées en « bénéfice public » ; croissance des actifs de 89 % des fondations publiques en arts et culture, et de 85 % des fondations publiques en éducation.

Ce que ces données mettent aussi en lumière, c’est que même si les fondations (privées et publiques) ont donné quelques 880 M$ en 2015, cela ne représentait qu’une petite portion (2 à 4%) des revenus des œuvres de bienfaisance québécoises. Les trois-quarts des revenus des œuvres de bienfaisance proviennent du gouvernement. Il faut noter que ces « œuvres de bienfaisance » comprennent de grandes institutions telles les universités et les hôpitaux. Ainsi les 5 plus grandes œuvres de bienfaisance à Montréal, par leurs actifs sont :

Le fait que de telles institutions publiques aient un statut d’œuvre de bienfaisance devrait interdire tout amalgame entre société civile (ou tiers-secteur) et philanthropie. Malheureusement les analyses et préoccupations relatives au financement des organisations communautaires par les fondations peuvent parfois, souvent faire oublier que la majeure partie des dons (et des crédits d’impôts qui y sont associés) vont vers des organisations qui sont loin de vivre dans les marges de la société ni d’être caractérisées par l’action bénévole.

Centraide du Grand Montréal

Je n’ai pas réécouté la prestation de la PDG de Centraide (lien Youtube) du Grand Montréal, en session de clôture du 3e Sommet mais je me souviens très bien de ma surprise lorsque Mme Pereša interpella d’entrée de jeu les organisations communautaires afin qu’elles se fusionnent ! L’ancrage dans son milieu et l’autonomie sont sans doute parmi les caractéristiques les plus importantes d’un organisme communautaire tel qu’on le définit au Québec. Et qu’une fondation vienne dire (répéter, après une interpellation similaire faite en atelier par un grand donateur privé) en plénière que les organisations charitables sont trop nombreuses et trop petites et qu’elles devraient fusionner, cela m’est apparu pour le moins… inapproprié !

Il est vrai que la conjoncture est critique pour plusieurs organisations qui sont actuellement logées dans des écoles de la Commission scolaire de Montréal : la CSDM souhaite récupérer plusieurs de ces écoles et entrainera donc la délocalisation de ces organismes. Si le moment peut s’avérer pertinent pour certains de ces groupes d’envisager un regroupement… cela ne devrait pas se faire sous la pression publique d’un bailleur de fonds. Puisqu’il semble que la récupération des écoles par la CSDM a d’abord pour but d’équilibrer son budget en vendant les immeubles récupérés (plutôt que de les utiliser comme écoles) ne peut-on imaginer une approche plus constructive ? On a parlé lors du deuxième sommet Mallet de finance sociale et d’investissement socialement responsable. Pourquoi certaines fondations qui ont à investir à long terme leurs avoirs, ne s’avanceraient-elles pas pour aider ces organisations à acheter leur école ?

Il est clair que ce n’est pas le rôle de Centraide que de faire de tels investissements… mais le leadership déployé autour du programme PIC par la mobilisation de plusieurs fondations montréalaises ne pourrait-il trouver à s’appliquer ici aussi ?

Parlant du programme PIC, Projet Impact Collectif, la description qu’en donnait Mme Pereša en 2015, lors du second Sommet Mallet, m’avait laissé l’impression que l’impact dont on parlait (et que l’on voulait accroître) était surtout celui des donateurs : regrouper plusieurs fondations afin de maximiser l’effet de leurs dons. Il s’agissait aussi que ces dons s’articulent aux efforts concertés de planification et d’action des communautés locales. Mais cela n’est pas nouveau. Centraide est engagé depuis plusieurs années, avec la Ville de Montréal et la Santé publique de Montréal dans un programme tripartite de soutien aux concertations intersectorielles dans 30 quartiers de l’Île. Le PIC amène, certes, des ressources supplémentaires mais c’est, pour l’instant, un petit nombre de quartiers qui obtiendront un apport significatif.

La meilleure description des conditions d’émergence et des objectifs (en évolution) de ce programme se trouve sans doute dans le document du PhiLab « Recherche-action sur le « temps zéro » du Projet Impact Collectif (PIC) ». Les tensions qui ont pu être observées au cours de la première période de définition et d’implantation du programme sont clairement identifiées : « La plupart des partenaires expriment certains malaises avec le fonctionnement du projet. » (p. 30) « La façon de préparer et d’annoncer le PIC a provoqué des inconforts chez plusieurs » (p. 31) Les partenaires du terrain critiquent le fait de n’avoir pas consulté les Tables de quartier avant le lancement et aussi d’avoir lancé le programme à la Chambre de commerce seulement, sans évènement dans les communautés locales.

On note les inégalités et le manque de transparence de Centraide dans ses relations avec le terrain. Même les organisations ayant établi de fortes relations avec la fondation relèvent des ambiguïtés dans le discours et ont de la « difficulté à bien saisir tout le rationnel qui sous-tendait le choix des quartiers. » (p. 33) Cependant, « [m]algré des critiques initiales et les réactions subséquentes qui se sont fait entendre, l’accueil du PIC sur le terrain est jugé favorable. » (p. 43)

Parmi les recommandations suggérées par ce premier rapport d’évaluation, la communication avec les milieux, le dialogue avec le terrain, les mécanismes de rétroaction. À propos de relations avec les « bénéficiaires » ici je me permets de référer à l’intervention de M. Eric Weissman lors du 2e Sommet Mallet, en 2015. Malgré son titre plutôt opaque « Ethnographie critique et élicitation visuelle : en voyant comment entendre » et quelques premières pages un peu laborieuses, le propos mérite vraiment qu’on s’y penche. Comment écouter, faire parler les bénéficiaires pour entendre même ceux qui ont de la difficulté à s’exprimer ? Au passage M. Weissman rappelle avec raison que les bénéficiaires ce sont aussi les organisations charitables, et les professionnels travaillant pour les fondations. Ce à quoi j’ajouterais que les donateurs sont aussi des bénéficiaires : ne dit-on pas que « donner fait du bien » ?

Malgré ces tensions, ou plutôt à cause de la reconnaissance de ces tensions, le programme PIC devrait générer son lot de connaissances. Pour cela, plus de transparence serait utile : « Dans un esprit de transparence, les partenaires devraient penser à diffuser l’ensemble de l’agenda d’apprentissage dans tout le système d’action du PIC, dont auprès des acteurs du terrain. Cela permettra à ces derniers de mieux comprendre l’utilisation éventuelle de l’information évaluative qu’ils aideront à générer pour la prise de décision par d’autres parties prenantes du système d’action du PIC ». (p. 39)

Grâce à (ou à cause) des « cartographiques dynamiques des finalités recherchées » (de chaque partenaire) ou la « circonscription des capacités et zones d’influence de chaque partenaire », les processus d’idéation et d’évaluation continue mis en branle par le programme risquent d’être aveugles aux opportunités portées par des partenaires ou évènements non prévus aux plans initiaux. Le fonctionnement par quartier, ou par représentation centralisée (Coalition des tables) laisse peu de place aux initiatives pouvant avoir des effets structurants – ou systémiques – qui peuvent naître de coalitions locales ou sous régionales à l’extérieur de la structure hiérarchisée-centralisée mise en place. Y aura-t-il de la place pour ces micro-batailles qui se mènent en marge des espaces publics plus normés ou institutionnalisés, ce que Michel Roy, directeur de la Table de quartier Hochelaga-Maisonneuve, appelait des conciliabules ?

La résolution des enjeux entourant la relocalisation des organisations logées actuellement dans des écoles de la CSDM, ou encore ceux portés par des promoteurs (OBNL ou privés) de développement urbain pourraient avoir des effets systémiques (mobilisation de la finance sociale, par exemple) sans pour autant être parties prenantes des processus actuels de planification communautaire. C’est pour cela que les données et analyses produites graduellement par les quartiers et leurs partenaires devraient être « ouvertes » et participer d’une construction commune favorisant la conscience et l’engagement des forces présentes.

La Fondation Lucille et André Chagnon (FLAC)

La réorientation de l’intervention de la plus importante fondation privée québécoise suite à la fin des programmes conjoints (Québec en Forme, Avenir d’enfant) développés avec le gouvernement québécois est un sujet « chaud » dans le contexte philanthropique actuel. Déçu par la superficialité de l’entrevue de M. Claude Chagnon, réalisée par Pierre Bruneau en ouverture de la deuxième journée du 3e Sommet Mallet, je comptais me rattraper avec le chapitre (LA STRATÉGIE DES FONDATIONS – Les cas de Centraide du Grand Montréal et de la Fondation Lucie et André Chagnon) dans le bouquin tout récent « Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? ». Non, il semble que les entrevues et informations sur lesquelles l’article de Taïeb Hafsi et Denis Harrison est basé datent de 2014… « En 2014, les partenariats étaient considérés comme des boulets et la FLAC envisageait de ne pas les renouveler. »

Le gazouillis formulé au moment de l’entrevue :

gillesenvrac
Claude Chagnon « Soutenir les démarches territoriales concertées; certains réseaux professionnels ; faire connaître les ressources, données qui peuvent soutenir leur capacité d’agir », trois axes de notre action. #Sommet2017
15 nov. 2017 08:59

Ce sont les trois mots clés qu’on retrouve dans la présentation qui sert d’appui à la tournée de consultation des partenaires menée par la Fondation depuis quelques mois. Des concepts repris dans la nouvelle politique de financement et illustrés par ce graphique :

Incidemment, le document de consultation identifie parmi les 4 secteurs où des investissements liés à sa mission peuvent mobiliser 10% de son capital (180 M$ !) le secteur de l’immobilier collectif (CPE, centres et organismes). La Fondation pourrait-elle racheter les écoles montréalaises dont la CSDM souhaite se départir ??

Le virage semble clair. La Fondation souhaite passer « D’une organisation perçue comme possédant argent et voulant appliquer ses propres solutions… vers une organisation appuyant ceux qui ont le potentiel d’innover et de mettre en œuvre des solutions. D’une position de simple bailleur de fonds… vers une posture relationnelle de proximité basée sur la coopération, le respect mutuel et la confiance. D’une organisation perçue comme en attente de résultats spécifiques et dirigés… vers une organisation qui appuie et outille ses partenaires pour qu’ils suivent la mise en œuvre d’initiatives et leurs effets sur les conditions qui favorisent la réussite éducative et réduisent les iniquités (initiatives et conditions priorisées par et convenues avec les partenaires). » Bon… Si la Fondation était « perçue » comme ayant ses solutions et attentes dirigées, c’est peut-être parce que c’est ce qu’elle était ? Mais tant mieux si elle a réalisé des apprentissages. L’investissement dans le PIC par la fondation Chagnon représente l’application au contexte montréalais de ces nouveaux principes.

Un commentaire à propos du soutien aux ressources et réseaux venant en aide aux processus collectifs de développement. Pourquoi pas un « dépôt de données » qui rendrait accessibles les données utiles aux acteurs sur lesquelles baser leurs projets et analyses pourrait être développé, en mettant à profit les efforts déjà engagés par Centraide mais aussi la Ville et le réseau de la santé ? Même si dans ce dernier cas, la disparition de l’Agence régionale a, du coup, fait éclater l’équipe qui opérait le portail « Espace montréalais d’information sur la santé ». Le développement d’un tel dépôt accessible viendrait soutenir à la fois les processus planifiés tels les PIC et tables de quartier, mais aussi plus ouvertement les initiatives de développement social et économique des localités.

Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ?

Cette publication récente (octobre 2017) rassemble une douzaine de chapitres dont plusieurs méritent d’être lus et relus. Le chapitre premier, par Sylvain Lefèvre et Nicole Rigillo offre une perspective historique comparée (Europe, États-Unis, Canada, Québec) où, enfin, on explique de manière un peu convaincante les raisons de la « différence québécoise » en matière de philanthropie : pourquoi les Québécois sont-ils moins généreux que les autres Canadiens ?

La philanthropie au Québec de 1840 à 1917, une analyse plus poussée de des fondations canadiennes et américaines, les fondations privées en Europe, les catégories utilisées par l’Agence Revenu Canada et celles des chercheurs universitaires pour classer les fondations… Une analyse quantitative des rapports entre organismes communautaires et fondations subventionnaires… Le déroulement en détail de cette « improbable mobilisation » des fondations réalisée à l’initiative de la Fondation Béati en 2015 pour interpeller publiquement le gouvernement québécois sur les conséquences de ses mesures d’austérité. Le dernier et onzième chapitre portant sur l’analyse de l’engagement des fondations canadiennes dans l’élaboration des politiques publiques.

La conclusion est un chapitre important (une cinquantaine de pages) qui fait un rappel sur les notions d’écologie et d’écosystème. Pour les auteurs (Benoît Lévesque et Jean-Marc Fontan) « [l]’intérêt de la méthode dite écosystémique d’analyse du réel tient au fait qu’elle est inclusive dans la prise en compte des entités constitutives des ensembles étudiés ». Aux trois ordres transformatifs (produire, consommer, disposer) s’ajoutent deux clés d’opération : une clé éthique correspondant au désir de vivre inscrit dans une posture, un « drive » prémoral se traduisant par une montée en pluralité, diversité et complexité du vivant et une clé esthétique par laquelle l’environnement s’inscrit à l’intérieur de soi.

Décrivant l’écosystème des entreprises, celui des entreprises en économie sociale, puis de la philanthropie, pour arriver finalement à l’écosystème de la philanthropie « en contexte de transition sociale et écologique », la démarche pédagogique vise à entrainer l’ensemble des acteurs (privés, publics, de la société civile) vers une vision holistique qui réponde au besoin urgent d’une nouvelle voie civilisationnelle. « Ce n’est plus à cause de la Nature, ou à cause des dieux, que la pauvreté ou les inégalités existent et que l’environnement se dégrade, mais bien à cause de la façon dont nous nous comportons entre nous et avec la Nature. » « Favoriser le déploiement d’un processus de ‘réenchantement’ de nos valeurs civilisationnelles », un nouveau rapport au sacré, « non plus divin mais ‘moral/éthique matériel’ fondé sur une commune écologie » encore à penser.

De nouveaux droits, de nouvelles institutions, une nouvelle économie sont à construire. Une « révolution » qui ne dit pas son nom, appuyée sur une société civile qui aurait plus de pouvoir grâce à un « bloc social » que la philanthropie subventionnaire pourrait contribuer à développer et soutenir.

« Dans la construction d’un espace commun et d’une vision partagée de l’avenir et des actions à mener pour le réaliser, toutes les composantes de l’écosystème philanthropique sont à mobiliser et à fédérer autour d’une urgence qui dépasse tous les défis surmontés par l’humanité dans le passé. L’enjeu est immense et la solution, incontournable. »

C’est sur ces mots que se termine Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? Si le contexte historique actuel exige que les humains relèvent des défis d’une ampleur et d’une complexité inégalées ne peut-on imaginer que des « hommes et femmes de bonne volonté », désireux de contribuer au bien commun participent de la construction d’une nouvelle conscience, d’un nouvel humanisme ?

 

  1. auteur de L’esprit du don [1991] et Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre [2007]  (retour)
  2. auteur de Entre voisins. La société paroissiale en milieu urbain : Saint-Pierre-Apôtre de Montréal, 1848-1930 [1990] et aussi Du «devoir de charité» au «droit à l’aide publique»: la naissance de l’État-providence au Québec, [2011]  (retour)