bien commun et Internet

Un très beau petit vidéo-remix sur l’Internet comme bien commun. Réalisé principalement lors d’un déjeuner sur ce thème auquel participaient plusieurs personnes “qui comptent” : Michel Cartier, un pionnier des TICs; Diane Mercier, responsable des données ouvertes à la Ville de Montréal; Antoine Beaupré, de Koumbit et du Réseau libre Montréal; Alexis Kauffman, fondateur de Framasoft; Monique Chartrand, directrice de Communautique… et beaucoup d’autres.

D’autres biens communs sont en péril : les ressources halieutiques et l’équilibre des milieux marins, l’air pur dans nos villes, l’accès aux berges et aux espaces verts… À l’heure de l’extraction effrénée de ressources rares non renouvelables, pour combler des besoins qui semblent parfois très passagers, la ressource qui me semble la plus essentielle : la conscience de notre finitude et de l’aveuglement de nos comportements et habitudes. La défense de l’Internet comme bien commun permettra-t-elle de rehausser cette conscience ?

délibération et raison

Des processus délibératifs pour formuler de bonnes politiques. L’évaluation des processus délibératifs. Deux présentations du Centre de collaboration nationale sur les politiques publiques et la santé (CCNPPS).

Notez qu’on ne dit pas que les processus délibératifs conduisent de facto à des politiques publiques favorables (à la santé, à l’équité, au développement durable…) on dit seulement que ces processus peuvent soutenir le développement (la formulation, la mise en oeuvre, l’application) de telles politiques.

Quiconque a participé à, ou encore mieux, animé quelques processus délibératifs reconnaitra facilement que la raison (la juste prise en compte d’un maximum de facteurs déterminant l’atteinte de l’objectif visé) n’a pas toujours priorité dans la dramaturgie d’une délibération publique. Les égos, les intérêts corporatifs, institutionnels, collectifs plus ou moins inavoués et inconscients mais bien ancrés dans les habitudes et capitaux symboliques et sociaux accumulés par et dans les individus et organisations participants, viendront peser sur l’agenda, le déroulement et les résolutions de ces assemblées.

Mais c’est quoi, une bonne politique ? Une politique qui produira, à court et long terme, un effet bénéfique pour la société. Un peu tautologique : bonne politique = effet bénéfique. Mais c’est un effet appréhendé, voulu par le législateur, et idéalement par les parties prenantes de la délibération ayant conduit à la formulation de la politique.

La qualité d’un processus démocratique de délibération peut faciliter le ralliement des positions minoritaires à la décision majoritaire… ou ses déficiences conduire à la radicalisation ou  au “décrochage” de ces mencheviks.

Certaines politiques peuvent avoir un caractère plus structurant comme une charte des droits, ou une charte de la laïcité… mais si les conditions d’adoption d’une telle méta-politique ont pour effet d’affaiblir la légitimité ou de réduire la capacité de mobilisation de l’État il faudrait se demander si le jeu en vaut la chandelle.

Oui, l’État québécois est laïque. Mais il est aussi démocratique, professionnel, à l’écoute… Et je pense à tous ces débats à faire et décisions à prendre, et à faire appliquer par un État responsable, qui concernent l’avenir de la planète… pas seulement la prochaine majorité parlementaire. L’État québécois en ressortira-t-il renforcé ou affaibli ? Finalement le processus délibératif et réflexif est peut-être ici plus important que le résultat à atteindre : charte adoptée ou non.

voir aussi sur ce carnet

Languirand résume Les sources du moi

Tombé par hasard sur cette partie d’une émission Par quatre chemins, où Languirand résume en 5 minutes la brique de Taylor “Les sources du moi”. Il m’aura fallu, à moi, plusieurs mois pour terminer l’oeuvre (excellente) de ce philosophe canadien. Et je n’ai pas osé tenter un résumé. Je trouve celui-ci fort intéressant… aussi l’ai-je transcrit, pour vous.

Par Jacques Languirand, émission Par quatre chemin,  16 mars 2013 (à partir de la minute 29:10  jusqu’à 34:10) . Transcription de G.B.

D’où vient le sentiment que nous éprouvons ordinairement d’être soi, nous dit Taylor, d’être doté d’une consistance et d’une profondeur intérieure ?

L’enquête du philosophe canadien montre que cette identité moderne a une histoire. Il y a tout d’abord une histoire de la pensée qui légitime peu à peu le recours à l’introspection. Dans ses confusions (Rires). Excusez moi.

Dans ses Confessions, Saint-Augustin donne ainsi cette consigne : Au lieu d’aller dehors rentre en toi-même, c’est au coeur de l’homme qu’habite la vérité. Puis ce sera Montaigne qui écrira : Chacun regarde devant soi; moi je regarde dedans moi, et je n’ai affaire qu’à moi. Mais Taylor évoque également le fameux « Je pense, donc je suis » de René Descartes. Le protestantisme apportera ensuite la valorisation de la vie ordinaire, c’est-à-dire  matérielle. Le travail, la production, le bien, la famille, enfin le processus de sécularisation achève de débarrasser l’homme de toute transcendance pour mieux retrouver en lui-même la vérité de ses actes. Taylor reprend à son compte la phrase du poète Herbert qui dit chaque être a sa propre mesure.


Les Sources du moi est une contribution importante à la compréhension de l’individu contemporain. Il montre que l’individualisme de notre temps n’est pas, ou pas seulement une conséquence du libéralisme politique et économique dominant. La quête d’authenticité qui semble marquer notre époque possède, selon lui, une véritable force morale. Elle est source d’exigence éthique et de nouvelles valeurs pour la société car chacun attend désormais une reconnaissance sociale de son identité. Taylor échappe ainsi aux polarisations habituelles des analyses de l’individualisme. Des auteurs comme Christopher Lasch, Richard Sennet ou plus près de nous, Alain Ehrenberg ont ainsi décrit un individualisme corrosif entrainant un replis narcissique, valorisatif de la vie privée, désengagement politique, souci de soi etc. Soit la dépression née de l’obligation d’être autonome. D’un autre côté des sociologues comme Anthony Giddens, Jean-Claude Kaufman, et (Françoise Lesimple ?) ont pointé comment ont récemment émergé une réflexion sur une invention de soi, ou encore, des relations familiales démocratiques. Démocratie familiale, bien, qui offre pour le meilleur de nouvelles marges, marges d’action et de choix aux individus. Pour Taylor l’individualisme contemporain ne saurait se réduire à l’une ou l’autre de ces facettes. Certes la dimension narcissique et ses dangers sont inhérents à la constitution du moi moderne. Mais, il dit, un subjectivisme total, et parfaitement conséquent, tend vers le vide. Aucun accomplissement n’aurait de valeur dans un monde où littéralement rien n’aurait d’importance que l’accomplissement personnel. De fait le moi comporte également une dimension altruiste et de bienêtre et de justice en ce que chaque individu est considéré comme digne, respectable. L’exigence de liberté, enfin, sauve l’individu de l’isolement puisque ce droit individuel doit être garanti collectivement. Être libre. Être libre c’est entretenir un lien politique avec les autres qui définit les conditions de notre conscience. Et de notre coexistence. Souvent classé comme « communautariste », le philosophe rappelle aussi que l’identité personnelle est aussi toujours une identité collective. Reconnaissant l’individu comme valeur positive il le met en garde contre ses propres excès. Trop d’individualisme tue l’individualisme.

partis municipaux et délibération

Michel Venne commente l’intention avouée de Denis Coderre disant qu’il se passera d’une structure de parti dans sa course à la mairie de Montréal.

L’existence de partis politiques assure la présence au Conseil municipal d’une opposition mieux structurée, ce qui est une condition de base du débat démocratique. [Le blogue de Michel Venne]

Oui, c’est sans doute vrai. L’efficace de cet “esprit de parti” repose sur la tendance naturelle au biais de confirmation dans le fonctionnement spontané du raisonnement humain. Wikipedia définit ce biais comme “la tendance qu’ont les individus à privilégier les informations qui confirment leurs idées préconçues”. À défaut de pouvoir éliminer cette tendance, on peut la canaliser dans l’intérêt d’un débat plus poussé, plus approfondi. Cela implique certains effets pervers ou dommages collatéraux, mais on peut espérer qu’ils seront moindres que les défauts (dont la diminution de la participation aux élections) d’une réduction de la politique municipale à un « concours de personnalité ».

J’essaie de me rappeler qui a énoncé cette idée, de cette utilisation positive du biais de confirmation dans le contexte parlementaire des politiques partisanes… Ça me revient : c’est un billet du 9 mai 2011 qui sort en premier lorsque je google « biais de confirmation et parlementarisme » ! Hugo Mercier en parle, dans ses textes sur la raison argumentative.

« reasoning is not about truth but about convincing others when trust alone is not enough. » ; « The premise is that reasoning should help us make better decisions, get at better beliefs. And if you start from this premise, then it follows that reasoning should help us deal with logical problems and it should help us understand statistics. But reasoning doesn’t do all these things, or it does all these things very, very poorly.» ; « the function of reasoning, the reason it evolved, is to help us convince other people and to evaluate their arguments. » ; « Maybe the most salient of phenomena that the argumentative theory explains is the confirmation bias. Psychologists have shown that people have a very, very strong, robust confirmation bias. » [Tiré de la page Argumentative theory de Edge – une source que je n’avais pas cité dans mon billet sur la théorie de Mercier]

Ainsi le parlementarisme mettrait à profit ce qui peut être vu, a priori, comme un défaut : le biais de confirmation. Les partis construisent leur argumentaire en s’opposant et critiquant celui des autres.

Pour revenir à l’argument de Michel Venne, Les partis [politiques] sont des organisations qui débattent des enjeux politiques, les rendent intéressants, les mettent en évidence, attirent l’attention des citoyens, stimulent la discussion. Là je suis tenté de lui répondre que les lignes et politiques de partis ont souvent pour effet de faire taire les débats ou imposer le silence aux éléments dissidents internes. Probable, comme il le souligne, que les partis ne sont pas les seuls à avoir incité ou profité de la collusion. « Des enveloppes brunes ont servi, apparemment, à financer les élections de candidats indépendants, qui, sans parti, sans les bénévoles, membres et militants qui lui donnent sa vitalité, ont d’autant plus besoin de recourir aux services de firmes qui leur vendront des élections clés en main apparentées à la corruption. ».

Si les partisans sont souvent retranchés dans des guerres de clochers, argumentant fiévreusement et déformant allègrement les positions adverses, il faudrait, pour que cela en vaille la peine, que les décisions finales puissent s’élever au dessus des lignes de partis pour accepter que les bons arguments prévalent… et non seulement la ligne du parti (ou de la coalition) majoritaire. Alors que nous sommes confrontés aux limites importantes imposées par le mode de représentation uninominal à un tour, qui privilégient un petit nombre de grands partis au niveau fédéral et provincial, avec pour conséquence l’exclusion de l’arène parlementaire de beaucoup de points de vue, ne peut-on imaginer que les questions cruciales qui confrontent les cités et villes contemporaines puissent profiter de modes de délibération qui soient moins ancrées dans des programmes de partis que soutenues par des structures et commissions indépendantes ? Les délibérations et enjeux posés au niveau municipal arrivent souvent après que les grands ensembles (provincial, fédéral) aient posé des balises et des programmes. C’est au niveau local que doivent, finalement, être réconciliés les intérêts et plans des grandes administrations et corporations avec ceux des communautés et voisinages.

Il y a peut-être une différence de fond entre l’administration d’une ville et la gestion de l’ État. C’est un politologue de Victoria, B.C. qui écrivait ce court papier distinguant ce qu’il appelait Voir comme un État et voir comme une ville.

the city is not the imposition of an over-arching authority, but the multiplication of challenges to existing authorities of all sorts. (W. Magnusson, dans Seeing Like a State, Seeing Like a City – pdf)

 

une revue des sciences, en français

Après avoir annoncé qu’il cesserait de produire sa revue mensuelle des sciences, Jean Zin nous a fait plaisir en acceptant de continuer à survoler l’actualité scientifique comme il l’a fait depuis… des années.

Moi-même “amateur” de sciences (biologie, génétique, anthropologie, paléo-anthropologie, écologie, climatologie, informatique…) je trouve très stimulantes ces revues du mois, collation d’articles et de nouveautés dans des domaines cruciaux. Le blogue d’un “touche-à-tout” parfois étourdissant… mais toujours éclairant !

l’amour idéal

Comment l’amour réel, ce lien affectif, quotidien, cet attachement profond qui se développe “pour le meilleur et pour le pire” avec la personne choisie, significative, élue… comment cet amour de chaque jour peut-il supporter la continuelle comparaison avec les modèles de beauté, d’intelligence, d’humour et de tendresse qui se donnent à voir en grand format, à haute définition sur tous les écrans de nos désirs ?

Faudrait-il user d’artifice et couvrir d’un voile l’amour réel pour éviter la comparaison et nourrir le mystère, la singularité de la relation ? Mais cette personne ainsi cachée ne devient-elle pas un objet thésaurisé, approprié comme privé en contradiction avec la quête, la conquête d’une place, d’une participation accrue, libre des femmes à la société ?

User d’artifice sous forme de voyage rêvé qu’on réalise, de fête ou de réception réussie, de collection d’objets désirables. Des façons d’incarner sa propre aventure, d’écrire son roman. Des artifices qui n’en sont plus lorsque l’aventure s’épaissit, s’opacifie avec le temps pour prendre corps, devenir souvenir inscrit dans la chair. Ces photos qui me font du bien parce qu’elle me rappellent le temps passé… avec toi.

Sans artifice, l’amour dans la peau. L’amour de ton cul, de ta bouche, de tes seins, de tes fesses, de tes bras de tes jambes, tes yeux tes cheveux… de tes jours et tes nuits, j’ai envie, ma mie. Évidemment cet amour charnel n’est plus ce qu’il était. Son appel moins pressant, se fait sentir moins fréquemment. Ce qui n’en fait pas diminuer l’importance. Il faut que le désir de recommencer survive, que le plaisir vive encore dans 15 ans, dans 20 ans. Que la tendreté ou la sécheresse des corps ne fasse pas disparaitre l’aiguillon, la sémillante offrande du sexe. Que la tendresse des coeurs accepte et soutienne, un peu, toujours, la folie des corps.

science sociale fiction

Je voulais écrire une courte nouvelle décrivant une collaboration idéale, inspirée de situations réelles ou fictives, articulant des partenaires indépendants (publics, privés, philanthropiques, communautaires, municipaux, nationaux) autour d’objectifs de développement économique et social. Une collaboration créative autour d’un but : la croissance optimale des enfants de 0 à 5 ans. Améliorer la qualité de l’éducation et du support accordés aux enfants de cet âge est un des investissements les plus rentables qui soit. [ voir les rapports “Early Years Study”] Plus de santé = de meilleurs résultats à l’école = moins de décrochage scolaire = une meilleure intégration au travail = moins de pauvreté, moins d’enfants négligés… Entre la chronique sociale, la politique-fiction et l’essai sociologique.

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Les acteurs concrets ne sont pas idéaux. Les acteurs concrets ont des motivations multiples dont plusieurs sont cachées aux acteurs eux-mêmes, inconscientes. Issues de l’histoire plurigénérationnelle de familles, clans, corps, intérêts.

S’il peut être utile de formuler, d’expliciter les motivations et objectifs des réseaux d’acteurs il serait présomptueux de tenter de tout contractualiser. La part d’implicite sera toujours la plus importante. Autrement dit, il y a un capital de confiance (ou de méfiance), préexistant à la relation d’aujourd’hui, que cette relation viendra renforcer ou dilapider. Un capital de confiance issu de l’histoire récente (les actions et rôles passés des acteurs présents) ou plus lointaine (savoirs incorporés dans des institutions, des organisations, des capitaux). Continuer la lecture de « science sociale fiction »