populistes et intellectuels

Pourquoi les populistes sont-ils si anti-intellectuels? Alors que durant les premières vagues du populisme (1890, 1930) les intellectuels étaient alliés ou parties prenantes du mouvement populiste (Le populisme, voilà l’ennemi !, Thomas Frank). Spontanément certains pourraient penser que c’est normal que les populistes s’opposent aux intellectuels puisque ces derniers semblent souvent mépriser les populistes qui seraient, par définition, incultes ou à tout le moins peu éduqués et facilement manipulables par des leaders retors et peu scrupuleux.  

Se faire traiter d’intellectuel est devenu une insulte, au Québec. Ou en tout cas, même les politiciens éduqués ne veulent surtout pas qu’on les prenne pour des intellectuels. Et ne parlons pas des politiciens populistes ! Ils sont passés maîtres dans l’art de titiller ou attaquer les intellectuels pour faire plaisir et mobiliser leurs troupes. Pas besoin d’aller jusqu’à Trump, notre Harper bien canadien s’amusait ferme alors que sa décision d’abolir le « questionnaire long » du recensement avait fait monter au créneau tous les intellectuels du pays. Mais c’est peut-être, finalement, ce qui a causé sa perte !

Les intellectuels étaient avec le peuple, quand il s’agissait de défendre le droit à l’éducation ou à des services de santé. Quand il s’agissait de définir les grands travaux à développer, dans l’intérêt public, pendant la crise des années ’30… ou encore durant la révolution tranquille. À la fin de ces trente années dites glorieuses (1945-1975), les Thatcher et Reagan surent profiter des défauts, lenteurs et de quelques monstruosités qui s’étaient produits pendant les décennies de développement très rapide des institutions d’éducation et de santé, mais aussi des industries de l’énergie, des communications, du transport… pour légitimer une réduction drastique des prélèvements fiscaux sur les grandes fortunes et les revenus élevés. Cela ne put se faire qu’en réduisant le pouvoir d’initiative des gouvernements pour le remettre, le laisser entre les mains des propriétaires et agents du « privé ». 

Comme par hasard, la fin de cette période social-démocrate ou progressiste d’après-guerre, période où l’intérêt public et l’accès aux services publics pouvaient encore constituer le cœur d’un programme politique, cette période prend fin alors que l’impact négatif et insoutenable de ce développement très rapide (de l’industrie et de la population) devient évident[1] et aurait demandé une prise en compte accrue de l’intérêt public. Mais c’est plutôt à l’amorce d’une longue période de domination de l’intérêt privé, de laisser-faire et de retrait de l’initiative publique que nous assistons. Le rôle de l’État n’était plus que de soutenir la libéralisation des échanges, qui amenait une pacification des relations internationales en même temps qu’un développement économique des pays « pauvres ». 

Les intellectuels d’aujourd’hui sont le produit des gains socio-démocrates des années d’après-guerre. Formés dans les cégeps et universités, mais aussi sur le tas, dans les labos et les usines, les studios et les bureaux. Piketty, dans Capital et idéologie, a suivi l’évolution du soutien électoral accordé aux partis socio-démocrates, qui passe de la classe ouvrière à celle des « éduqués ». Des éduqués parmi lesquels l’auteur identifie deux camps : la droite marchande et la gauche brahmane. Deux camps qui se partagent et se disputent la gestion de l’appareil gouvernemental. Les éduqués ayant profité de l’accès plus démocratique à l’éducation supérieure gagné par la classe ouvrière dans la période de l’après-guerre et la révolution tranquille au Québec, se sont créé de belles niches dans les appareils, organisations et institutions. Ils ont fait le pari du libre-échange… puis de la financiarisation de l’économie. Ce n’est pas que les éduqués ou les intellectuels avaient vraiment le choix, ou le pouvoir de décider. Ceux qui décidaient n’étaient pas obligatoirement éduqués, ni nécessairement intellectuels. Certains étaient seulement riches. 

Les intellectuels ont-ils trahi la classe ouvrière et le peuple ? C’est ce que défendait déjà en 1995 Christopher Lasch dans La révolte des élites et la trahison de la démocratie.  Mais c’est beaucoup demander à une seule génération d’intellectuels d’inventer une nouvelle culture démocratique tout en préservant le meilleur de la culture élitiste d’antan. Aussi les intellectuels ont-ils sans doute simplement été… achetés. Ils ont suivi leurs intérêts immédiats personnels (ou corporatistes-professionnels) sans se préoccuper de l’intérêt public. Pourquoi auraient-ils à s’en préoccuper plus que les autres ? Mais parce que c’est leur rôle de réfléchir, de connaître, de prévoir. D’imaginer, de dire, de prédire. Ici il faudrait faire des distinctions entre intellectuels, éduqués, élites, dirigeants, décideurs, gestionnaires… Mais tous (ou presque) ont été subjugués par le néolibéralisme et ses richesses, sa facilité, ses libertés (Populisme et néo-libéralisme. Il est urgent de tout repenser, de David Cayla). Les limites qui commençaient à se manifester dans le champ des possibles n’étaient que des défis à relever, des opportunités d’affaires. 

Les intellectuels d’aujourd’hui ont été formés par les intellectuels d’hier. Mais ils se sont aussi formés dans leur opposition aux dogmes et croyances d’hier. Ils poursuivent avec passion la construction d’édifices et de théories qu’ils partagent dans des chapelles et colloques. Persuadés qu’ils sont de contribuer à façonner, orienter l’action des humains dans le monde. Oui la science, la technologie, l’art sont des champs où excellent les intellectuels. Mais la vérité, la beauté ne sont pas encore les valeurs dominantes. La propriété, le pouvoir, l’autorité ont préséance. Les sciences, les technologies, les arts se sont développés trop souvent en réduisant les autres à un rôle passif de public, de consommateurs, de profanes qui doivent se fier aux experts et aux professionnels.

La logique de l’expertise s’oppose trop souvent aux savoirs tacites, intuitifs et non-verbaux. Les intellectuels de demain, moins verbomoteurs et plus à l’écoute, reconnaîtront la primauté de l’intuition sur la raison, et l’importance de la discussion, de l’opposition des idées et arguments pour faire émerger l’intelligence d’une situation. (L’énigme de la raison, H. Mercier)

Mais pour cela il faut que les parties se respectent suffisamment pour s’écouter. 

Pourquoi les populistes sont-ils de droite ?

Même si on a pu voir quelques exemples d’une stratégie populiste de gauche (Espagne, Grèce) théorisée par Chantal Mouffe (Pour un populisme de gauche) la plupart des leaders populistes sont de droite, de Le Pen à Trump, à Duhaime et Poilièvre ou Orban (Hongrie) et Erdogan (Turquie). Pourquoi cela ?

Peut-être parce qu’il est plus difficile de mobiliser le peuple tout en construisant la démocratie (principe essentiel du populisme de gauche, selon Mouffe) plutôt qu’en la démolissant (Entre populisme et élite, le populisme de droite, par Frédérick Guillaume Dufour); plus facile de flatter les préjugés que de les corriger… 

Justement, parlant de corriger les préjugés, d’éduquer le « peuple » dans le respect des différences, des identités, des subtilités et susceptibilités… il est facile de tomber dans le mépris et la bienséance. 

« [T]ous les mouvements populistes authentiques ont visé à rassembler les travailleurs par-delà les barrières de race, de religion et d’ethnicité. (…) C’est l’un des objectifs traditionnels des mouvements de gauche depuis le 19e siècle. Mais ça n’intéresse pas particulièrement les prophètes de l’opprobre qui composent la gauche moderne. »

Thomas Frank, Le populisme, voilà l’ennemi ! p. 308) 

« Une politique sans joie, une politique de la réprimande c’est là tout ce que ce centrisme nous a laissé : une politique de la vertu individuelle qui ne considère pas les gens comme une force à mobiliser mais comme une menace à blâmer et à discipliner. »

idem, p. 328

C’est parce que la gauche s’est repliée sur elle-même que la droite a pu prendre le devant de la scène. Scène qui s’adresse au peuple plutôt qu’à la chapelle. 

Lorsque l’extrême-gauche s’est sabordée, au début des années ’80, alors qu’il aurait fallu accentuer la critique du néolibéralisme qui triomphait aveuglément, c’était pour mieux plonger, participer aux luttes des nouveaux mouvements sociaux (femmes, jeunes, autochtones, écologie, nouveaux médias…) que la « classe ouvrière » avait bien de la peine à suivre, alors qu’elle aurait dû les diriger ! En tout cas c’est le sens que les militants d’En Lutte, dont j’étais, ont donné à la dissolution de leur organisation politique. 

On peut dire que nous avons réussi : nos énergies ont été investies dans la création de réseaux, d’organisations populaires, professionnelles ou civiques, dans la poursuite de réformes utiles et novatrices. Mais la réunion de toutes ces forces dispersées, que nous imaginions pouvoir réaliser « au besoin », ne s’est jamais vraiment produite. Au contraire, les intérêts des uns semblent s’éloigner toujours plus des autres, les différences se multiplier, s’accroître. Si des rassemblements larges ont pu parfois se créer, c’était ponctuel : manif contre tel traité de libéralisation des échanges (et de réduction de la souveraineté des États); journée pour la Terre… 

La construction d’une alliance des forces populaires n’est pas l’affaire d’une négociation autour d’une déclaration ou d’une manifestation. Il faut négocier des équivalences entre les valeurs et désirs portés par différentes fractions populaires. C’est la négociation de ces « chaines d’équivalences » (Mouffe) qui permet de « construire le peuple », le peuple des opposants à l’oligarchie des pouvoirs oppressifs. 

Pour pouvoir tricoter ces « chaines d’équivalences » les uns doivent descendre de leur piédestal, d’autres doivent oser s’affirmer, s’exprimer, s’engager. Quand les intellos, ces hommes et femmes de tête, auront compris que la raison n’est qu’une justification, après coup, de l’intuition, ils porteront plus d’attention à ce savoir tacite, cette intelligence du corps et du cœur, qui ne s’exprime pas toujours par des mots. Cela devrait faciliter l’expression, même maladroite et peu assurée, des porteurs de sens et de rêves qui ont peu de mots mais beaucoup de vécu. 

Après 40 ans de développement néolibéral débridé, où le succès à court terme et le retour maximal aux investisseurs dictaient la loi, il faut revenir à plus de prudence et de planification. Au-delà de la planification, c’est la capacité d’agir dans l’économie qui doit être regagnée par les États. Le New Deal ou la course à la lune aux États-Unis, ou encore la révolution tranquille au Québec sont de bons exemples de cette capacité à regagner. Elle ne se fera pas sans que certains aient l’audace d’imaginer un autre monde.


Oui, bon. Mais demain, pour qui je vote ? Pour celle ou celui qui sera plus à même de rassembler les forces démocratiques (sociales, économiques, culturelles) dans une aventure historique déterminante : le  business as usual  n’est plus possible. 


[1] Si j’avais été « cheikh » du pétrole en 1972, au moment de la publication de Limits to growth, alors que l’essence se vendait 10 cents le gallon, je me serais empressé de pousser le prix du pétrole au maximum, en présumant que mes clients s’affaireraient bientôt à réduire drastiquement leur consommation de ce produit nocif. 

politique municipale

Notes en marge de Sauver la ville, de Daniel Sanger

Les municipalités et villes sont des « créations des gouvernements provinciaux ». La Cour suprême du Canada vient de le réaffirmer en refusant d’invalider la décision, pour le moins maladroite et grossière, du gouvernement Ford de réduire drastiquement le nombre d’élus au conseil municipal de Toronto, cela en pleine campagne électorale en 2018 ! Un geste qui avait toutes les allures d’une revanche de la part d’un ancien élu municipal devenu premier ministre.

Les municipalités du Québec ont aussi connu leur lot de brassage des cartes quand il y eut les vagues de fusions, imposées par un gouvernement du Parti Québécois — ce qui, pour la Ville de Montréal permettait, enfin, d’unifier un patchwork de petite municipalités indépendantes sur l’île. L’initiative de Jean Charest, prise dans le feu de la campagne électorale de 2003, de promettre la possibilité de se défusionner, à la surprise1 du Parti Libéral et des maires des anciennes villes de l’ouest de l’île qui s’étaient faits à l’idée et avaient trouvé leur place dans la nouvelle Grande ville… montre bien que la planification et la rationalité ne sont pas toujours présentes dans ces décisions qui structurent (ou déstructurent) nos gouvernements de proximité.

par Daniel Sanger

La lecture, que j’ai trouvée passionnante, de cette chronique relatant la montée vers le pouvoir d’un nouveau parti politique montréalais, Projet Montréal, donne à penser sur la nature même de l’engagement et des affiliations politiques au niveau municipal. Le nombre de transfuges, la facilité avec laquelle de nouveaux partis sont créés à la veille d’une élection… la facilité, relative, avec laquelle on tente ou prévoit fusionner ces partis, derrière des portes closes… cela donne vraiment l’impression que les partis sont, pour certains, d’abord des véhicules pour l’atteinte d’objectifs personnels : prendre et conserver le pouvoir, obtenir une place au conseil exécutif… avec les émoluments qui s’y rattachent. C’est vrai que le « parti », à l’échelle municipale, se résume souvent à un rassemblement autour d’un maire potentiel, autour d’une marque, d’un slogan, d’une image. Et même, parfois, ce rassemblement trouve sa force principale dans le fait d’être « contre », de vouloir simplement déloger l’équipe en place. L’étude des politiques, la base militante et le membership sont alors de peu d’importance.

On pourrait dire la même chose de partis politique provinciaux ou fédéraux… La personnalité du chef et quelques slogans tiennent parfois lieu de programme lorsque la conjoncture s’y prête. Mais tous les partis n’ont pas cette même évanescence ou la même centration autour de la figure du « chef ». Les partis de gauche ou sociaux-démocrates ont sans doute une meilleure tradition de démocratie intérieure, avec des instances locales et régionales dynamiques favorisant la discussion et la réflexion. Mais les grands cultes de la personnalité à la Staline ou Mao viennent infirmer cette perception. Et la militance de droite, en particulier depuis l’antagonisation de la vie politique américaine, me semble bien vivante.

L’obligation devant laquelle nous nous trouvons, collectivement, de changer de régime, de « paradigme« , devant les dangers et catastrophes qui s’annoncent devrait-elle favoriser l’ancrage des pratiques politiques dans des structures plus démocratiques et ouvertes ? C’est ce que je me dis parfois : il faudra plus que des fonctionnaires compétents et des élus allumés pour amener les gens, avec leurs familles et leurs entreprises, à effectuer un virage, un changement relativement radical dans leur manière de vivre, de travailler, de consommer, de se déplacer. Pourtant on a parfois l’impression que la base militante d’un parti devient une nuisance lorsqu’il s’agit de gérer l’appareil gouvernemental : il est plus facile de se replier sur un exécutif serré pour agir d’une main ferme et ordonnée. Les débats et tendances contradictoires peuvent devenir paralysants lorsque les questions sont complexes et les intérêts multiples.

Cette complicité entre élus et membres (et sympathisants) d’un parti est non seulement importante pour porter et développer le programme du parti, mais aussi pour influencer les autres instances, dimensions de l’action citoyenne : pour que Montréal soit branchée sur la province, sur le pays. Pour que tous les Québécois se sentent Montréalais. Et vice-versa.

À la fin de son livre Brève histoire de la gauche politique au Québec, qui comprenait une description assez détaillée de la naissance et des premières victoires électorales de Québec Solidaire, François Saillant se questionnait :

« Plusieurs dizaines de personnes s’activent désormais à sa permanence et auprès de son aile parlementaire. Une partie d’entre elles peut se consacrer à temps plein au travail du parti, ce que peu de membres ont la possibilité de faire. (…) Comment est-il possible, dans une telle situation, de faire en sorte que les membres conservent le plein contrôle de leur parti et que leur contribution lui demeure essentielle? »

Jonathan Durand Folco, dans le dernier numéro de la revue Relations,2 critique l’orientation sociale-libérale de Projet Montréal, qu’il définit comme combiner des mesures sociales et écologiques à une politique économique relativement orthodoxe capable de s’accommoder du statu quo néolibéral. Mais face au possible retour de Denis Coderre, il est préférable, dit-il, d’appuyer Projet Montréal et Valérie Plante, afin d’avoir une « administration plus ouverte aux idées progressistes, avec laquelle il sera plus facile de dialoguer et la convaincre de réaliser des changements plus radicaux… à condition bien sûr qu’il y ait des forces sociales pour la pousser à bousculer le statu quo. »

Ces fameuses forces sociales sans lesquelles aucun parti, aucun gouvernement ne peut faire autre chose que de gérer le stock de chaises (et la playlist) sur le pont du Titanic. C’est une autre manière de nouer, soigner les relations entre société civile et société politique qu’il nous faut, et vite !

Valérie Plante nous a prouvé qu’elle savait être « L’homme de la situation » au cours de son premier mandat. Saura-t-elle être « La femme de la situation » dont nous avons un urgent besoin ?

  1. Sauver Montréal, p. 67  (retour)
  2. Article repris pour l’essentiel dans Le Devoir du 5 octobre  (retour)

manifestation policière

manifestation policière

De passage coin Ontario et St-Denis, hier, je me demandais ce qui pouvait justifier une telle démonstration de force : j’ai dénombré plus de 100 auto-patrouilles stationnées dans les alentours (et sans faire de relevé systématique). Pour une centaine de manifestants, il y avait, facilement, de quatre à cinq fois plus d’agents (à pied, à cheval, à bicyclette, en voiture…). Il s’agissait de la manifestation « annuelle » contre la brutalité policière.

Pourtant ce matin, aucun journaliste ne semble relever la disproportion de la présence policière en regard du nombre de manifestants. On met plutôt l’accent sur le fait que les policiers n’ont pas fait la gaffe de tabasser les manifestants. Bon pour eux. Et pour nous. Suis-je le seul à me demander combien une telle manifestation de force inutile a pu couter au contribuable, ce dimanche de mars ?

On aurait pu en faire de la prévention et de la formation, avec de montant…

échanges internationaux & interprovinciaux

Un article du G&M (Canada’s blockated bridges to provincial trade) de ce lundi 24 juin, sur les blocages traditionnels dans les échanges entre les provinces canadiennes qui empêchent actuellement la finalisation d’ententes internationales d’échanges commerciaux, avec l’Europe notamment.

Le Québec, encore plus s’il devenait indépendant, aura toujours besoin d’accroitre son accès au marché européen, parce qu’il continue de s’inscrire dans l’économie mondiale et qu’il ne veut pas être à la merci des seuls marchés américains.

Si l’exemple de l’interdiction de l’addition de lait à la margarine peut faire sourire, la victoire récente du Japon devant le tribunal de l’OMC (Organisation mondiale du commerce – World Trade Organisation) contre l’Ontario qui exigeait un certain contenu local… nous laisse songeur. Est-ce à dire que toutes les campagnes visant à « acheter local » deviendront illégales ?

Pourtant l’Europe, celle qui pousse actuellement pour qu’on donne un accès plus libre à leurs fournisseurs, n’est pas sans avoir ses nombreuses et importantes limites aux échanges commerciaux : appellations contrôlées, marques de commerce, exigences de qualité sont autant de grilles et barrières auxquelles s’ajuster.

Quand les camionneurs et constructeurs ontariens viennent bloquer le pont entre Ottawa et Gatineau, pour dénoncer les « tracasseries bureaucratiques » les empêchant de travailler au Québec, on se demande : faudra-t-il avoir un code du bâtiment uniforme ? Avoir des écoles de métier synchronisées ? Avoir des codes de conformité alimentaire, de transport, de formation, de communication et de commerce qui soient compatibles, comparables à ceux des Européens ? Ça sera pas de la tarte ! « a new generation of much more expansive international trade agreements », en effet.

Dans un second article sur le thème, What’s delaying our trade negotiations? Trade negotiators, Jeffrey Simpson laisse entendre que les protections culturelles demandées par la France sont exagérées : France wants to protect its “cultural industries.” (Against what – films from Quebec?) Il me semble évident que la protection des industries culturelles françaises, c’est face à la concurrence de Hollywood et des conglomérats culturels anglo-saxons qu’elle prend son sens. Et comme l’entente entre le Canada et l’Europe devait se conclure avant celle de l’Europe avec les USA, l’inscription de l’exception culturelle devenait précédent.

Il n’est plus impensable qu’une entente entre l’Europe et les USA se négocie avant que celle engagée entre le Canada et l’Europe se finalise. Évidemment que le Canada ne fait pas le poids devant un demi-milliard d’Européens. C’est plus gros, plus complexe que les USA. Peut-être les Européens croyaient-ils pouvoir utiliser le « petit » Canada pour établir un moule, créer un « pattern » qui leur soit favorable ? Le partenaire canadien se voyant incapable de « livrer la marchandise », c’est à dire se conformer à des normes plus sévères, plus complexes, déjà établies et mises à l’épreuve dans les échanges entre les 27 pays d’Europe, les négociations se feront maintenant entre les deux grands blocs de l’Union européenne (504 millions d’habitant – 2012) et des États-Unis d’Amérique (315 millions d’h. – 2012).

Ces négociations entre deux mastodontes s’amorcent seulement et on peut compter qu’elle seront longues et difficiles. Quelle place restera-t-il pour le Canada ? Ou le Québec ? Lui faudra-t-il simplement attendre que « ça se décide entre les grands » ? Le marché interne des USA est-il plus « libre », plus unifié que celui du Canada ? Peut-être sur certains aspects, mais sur d’autres il semble encore plus divisé, les politiques locales davantage sous influence que les politiques canadiennes. Si c’est possible ! Ce n’est pas en rabotant l’exceptionnalisme culturel Français qu’on avancera vers une solution. C’est sûr que les fromages québécois ne se seraient pas développés aussi bien au cours des dernières décennies si les marchés avaient été inondés par les fromages français. Mais cette industrie n’est plus naissante et elle pourrait profiter d’un accès à un marché plus appréciatif de la qualité de ses produits que les mangeurs de Cracker Barrel canadiens.

Les produits culturels québécois ont, jusqu’à un certain point, un bon accès au marché français. Qu’en est-il des travaux des ingénieurs, des informaticiens, des avocats et comptables ? Des administrateurs et des animateurs ? Des plombiers ?

« In many ways, Canadian provinces are more powerful than nations are within the EU. There remain more trade and labour mobility barriers among the 10 provinces than exist among the 27 EU countries. Welfare and health-care policies are harmonized among the EU states, but remain largely chaotic and disorganized among the provinces.

The provinces will always be with us. But when Canada has accomplished things in the world, it has been because national leaders have been able to rise above the provincial morass, strike deals, make compromises, buy off grievances and deal with the world as a unified country.

As the Europeans have been amazed and horrified to discover, that kind of leadership does not exist at the moment. »,disait Doug Saunders dans Our petty provincialism threatens free trade ambitions.

L’exception culturelle française, racontée comme une saga : Pourquoi l’«Exception culturelle» est un combat légitime, sur Slate.fr mercredi dernier.

l’affaire Rogoff-Reinhart

Je n’avais pas entendu parler de Rogoff et Reinhart avant ce matin, quel ignorant j’étais ! Il semble que ces économistes américains aient fourni les arguments « scientifiques » aux prêcheurs d’austérité en Europe… mais que leurs erreurs méthodologiques aujourd’hui reconnues semblent tout à coup invalider.  Yakabuski, en conclusion de son article A simple data error, and Europe’s pain : Une simple erreur de donnée et l’Europe se remet à dépenser. Il n’y va pas de main morte dans son diagnostic sur l’Europe : « too much spending toward supporting those over 60 ». Il faudra des réformes structurelles pour intégrer les jeunes qui chôment à 40, 50 ou 60 % dans les pays endettés.

Mais ces réformes semblent orientées vers une vision particulière « No amount of austerity will do the trick unless structural reforms needed to spur entrepreneurship and private investment are implemented ». La confiance des investisseurs et la réforme des lois du travail semblent les seules voies possibles, en complément de l’austérité, pour sortir l’Europe de la crise.

La plume colorée du journaliste du G&M (« the bite of a poor pinot noir ») nous fait presqu’oublier le ton lourdement idéologique de ce commentaire, ou le jugement de valeur l’emporte sur l’argument. La scène est campée dans l’opposition entre dépensiers et économes… le privé et le public… alors que, finalement, la leçon à tirer de cette affaire Rogoff-Reinhart est qu’il n’y a pas de mesure simple ni se seuil magique (comme 90 % du PIB d’endettement) pour dire la relation entre l’endettement et la croissance. Voir Krugman.

Normand Baillargeon raconte avec beaucoup de pédagogie cette affaire Rogoff-Reinhart, posant finalement la question « Comment expliquer que des idées aussi simplistes, puis discréditées, que celles de Laffer et de Reinhart et Rogoff aient pu avoir l’influence qu’elles ont eue? » Le biais de confirmation. Cette tendance qu’a l’esprit humain à préférer ne retenir de l’information disponible que celle qui vient confirmer son point de vue. Ce qui conduit aux discussions de sourds, aux parti-pris idéologiques qui ne s’emm…êlent pas avec des considérations méthodologiques ou scientifiques – ne retenant des faits que ceux qui viennent confirmer l’opinion, le sens commun, le préjuger.

Mais si c’est vraiment ce biais de confirmation qui est à l’oeuvre, la théorie Rogoff-Reinhart, qui n’était en fait qu’une rhétorique, sera remplacée par une autre. Mais ce qui est en jeu ne sera pas résolu par une théorie ou une autre. Cela le sera par la pratique, la négociation, l’innovation, le risque, le compromis, la continuité et la rupture… Ne voir l’avenir (et mesurer le présent) qu’à travers la « confiance des investisseurs » ou la liberté d’entreprendre… et réduire le volet public de l’équation à « la réforme du travail »… c’est peut-être une position confortable dans certains salons, entre amis, mais ça n’ouvre pas vraiment de porte au dialogue constructif et inventif dont nous avons le plus grand besoin.

Si les conservateurs et autres apôtres de l’austérité (des comptes publics – car les personnes privées doivent continuer de pratiquer les vertus de l’enrichissement) peuvent perdre un peu de leur assurance vindicative à l’occasion de ce retournement – il ne faudrait pas que les Keynésiens se contentent de glousser de joie.  C’est l’occasion rêvée de construire des ponts, ouvrir des discussions sur de nouvelles bases, un peu moins idéologiques, un peu plus « au ras des pâquerettes ».

inégalité sociale et émeutes de 2011 en Angleterre

Une commission gouvernementale (Riots, Communities and Victims Panel) rendait son rapport public (After the riots – pdf) en mars dernier. Si vous ne souhaitez pas vous taper les 150 pages, un résumé (digest) de 7 pages vient d’être publié par le blog Equality trust. Inequality and the riots – pdf. Les effets à long terme de l’inégalité sur les résultats scolaires, l’engagement social, la criminalité…

Le rappel de cette période trouble qu’a vécue la plus vieille démocratie moderne devrait aider à relativiser les propos de ceux qui trouvaient les manifestations de casseroles québécoises dérangeantes !

la contribution des riches

Deux semaines que j’ai sur mon bureau ces quelques paragraphes tirés de quatre textes, que j’avais ambitieusement titré La contribution des riches… Tant pis si je n’ai pas un billet à la hauteur, ces citations vous inspireront sans doute autant que moi !

There are plenty of very rich Americans who have a sense of perspective, who take pride in their achievements without believing that their success entitles them to live by different rules. But Mitt Romney, it seems, isn’t one of those people. And that discovery may be an even bigger issue than whatever is hidden in those tax returns he won’t release. [Paul Krugman, Pathos of the Plutocrats]

Les deux premiers textes parlent de la même chose : la propension qu’ont certains riches à oublier qu’ils ne se sont pas faits tout seuls et que, à vouloir absolument réduire la taille de l’État ou les réglementations, on finit par scier la branche sur laquelle on est assis. La plume de Krugman est plus concise, et plus douloureuse aux flancs du camp Romney.

To me, this is the nature of the strain on the system at present. It’s not that incomes at the top are soaring while those at the middle have been stagnant for several decades. It’s that those at the top seem, for the most part, to have abandoned any sense of responsibility for maintaining public support in the system that enriches them. On the contrary, they seem to have become ever more willing to flout societal norms in pursuit of ever greater wealth.

That’s their right, of course. But I think Mr Obama is on to something in suggesting that this behaviour is ultimately corrosive to the free-market system. Elites may agree that free markets are both more efficient and moral than alternatives. They should also recognise that free markets can only be sustained by the consent of the majority. The public grants the rich the right to their wealth if and only if they agree that the rich deserve it. [« You didn’t build that », Free exchange, The Economist]

On peut se demander si, comme le laisse entendre la fin du second extrait, la légitimité de la richesse est vraiment « accordée par le public »… Il est surprenant, et décevant, de constater qu’on se chicane encore à savoir s’il faut plus ou moins d’État, de taxes – et ce dans le pays développé qui en impose le moins ! – alors que les grandes questions, les grands enjeux sont passés sous silence. On fait comme si les marchés financiers n’avaient pas failli, à plusieurs reprises au cours des dernières décennies; failli à leur devoir de favoriser le développement, l’innovation, le progrès. On fait comme si la crise environnementale et écologique n’était encore qu’une hypothèse, une menace lointaine – ou un contexte naturel sur lequel l’homme n’aurait que peu d’emprise ou de responsabilité. Après moi, le déluge semble l’attitude généralisée…

Malgré la chaleur ambiante, l’extrait suivant donne des frissons dans le dos.

There is much more warming already baked into the cake based on the carbon that has been released into the atmosphere. Bill McKibben writes that so far, the global temperature has risen 0.8 degrees Celcius, and that the carbon already emitted into the atmosphere will probably generate another 0.8 degree increase—distressingly close to the 2-degree threshold governments have agreed would be too risky to cross. To keep the world below that threshold, Mr McKibben says, would require humanity to limit future emissions to an estimated 565 gigatonnes of CO2. But if you estimate the emissions that would be generated by burning all the fossil fuels in the known reserves of private energy companies and sovereign governments—just the known reserves—that adds up to 2,795 gigatonnes of CO2. [The heat is on, The Economist]

Les décideurs agissent comme si les manières de faire pouvaient encore se perpétuer et même servir à trouver des solutions, alors qu’elles sont à l’origine de la crise actuelle. Laisser le marché régler, gérer le secteur des énergies conduit à accélérer la consommation d’énergies fossiles plutôt qu’à la réduire. On pouvait encore imaginer une régulation par le marché dans le contexte d’une « théorie du pic pétrolier » où la rarefaction de la ressource amenerait une augmentation des prix, et la recherche d’alternatives… mais l’irruption des gaz de schistes dans l’équation a conduit à une baisse des prix : le marché n’a jamais été aussi florissant. Le réchauffement climatique accroît la demande en énergie, notamment pour la climatisation, et accélère d’autant le réchauffement ! Comment compter sur la vertu autorégulatrice du marché dans ce contexte ?

Pour tenir compte des gaz à effet de serre déjà émis (already baked into the cake), il faudrait réduire la consommation à moins de 20% des ressources actuellement entre les mains des producteurs… Peut-on compter sur le sens des responsabilités des pétrolières et industries connexes (automobile, développement urbain étalé…) pour orienter différemment le développement ? Quand les seules perspectives structurantes qui nous sont présentées sont des Plan Nord et des pipelines… il y a de quoi douter.

I’ve always felt that as long as Moore’s Law is operating, and it shows no sign of letting up, that we aren’t doing our jobs if the tech industry isn’t tracking its growth in a linear fashion. The boom-bust cycle is a product of the lack of vision of the VCs. Or our over-reliance on VCs to lead the investment decisions of the tech industry. [Dave Winer, The twilight of the User/VC]

Même au niveau strictement technologique la mécanique du libre marché ne semble pas fiable. La contribution des riches… est de s’enrichir ! La richesse accumulée entre les mains de la minorité est sans doute plus fluide, plus disponible pour l’investissement (et le risque associé à l’innovation) mais en même temps, elle est moins responsable, moins liée à la qualité de vie à long terme puisque soumise à des règles de rendement à court terme qui ont plus à voir avec la peur et l’appât du gain qu’avec toute éthique du développement.

Des mouvements comme Occupy Wall Street ont mis en lumière les excès de richesse du « 1% »… mais qui sont vraiment les riches, quand on regarde l’avenir à plus long terme : les 1 % les plus riches, ou les 30 %, ou les 50 % ? À ne fixer son regard que sur l’extrême, on évite de penser aux changements que la majorité d’entre nous aurons à engager pour sortir de la voie sans issue du développement à court terme basé sur la consommation d’énergies fossiles à bon marché…