La Transition, sous trois (ou quatre) angles (2)

Capital et idéologie, de Thomas Piketty

Dans son livre précédent, Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty retrace l’évolution des revenus et patrimoines, privés et publics, en se centrant sur l’Europe et l’Amérique, mettant en lumière la croissance et la concentration des richesses jusqu’à la première guerre mondiale, qui fut suivie d’une période de réduction des écarts de richesse particulièrement durant les 30 années suivant la deuxième guerre mondiale (les « trente glorieuses »). Depuis les années 80 la croissance des écarts et de la concentration de richesse est repartie de plus belle pour atteindre aujourd’hui des niveaux approchant ceux de la « belle époque » 1880-1914. 

Dans son nouvel ouvrage, Capital et idéologie, Piketty s’attache à décrire non pas tellement les écarts de richesse mais la manière dont ils sont « justifiés », organisés socialement, en se donnant une perspective historique longue appliquée à des territoires et des cultures très différentes allant de l’Europe à l’Inde et la Chine, en passant par l’Amérique, la Russie et l’Europe de l’Est.

La première des quatre parties de son livre porte sur la transformation des sociétés traditionnelles d’Europe, dites ternaires ou trifonctionnelles, en sociétés « propriétaristes ». Les anciennes sociétés étaient fondées sur une division des rôles ou fonctions entre aristocrates-guerriers/religieux-intellectuels/agriculteurs-artisans-commerçants (ou encore noblesse, clergé et tiers état). Comment des sociétés de « droit divin » furent remplacées par des sociétés de propriétaires; le rôle de l’Église chrétienne dans la formalisation de ces droits; la révolution française qui transforme les corvées et « lods » de l’Ancien Régime en relations propriétaire-locataire… Le cas de la France (origine du système fiscal, de l’État centralisé) est étudié plus particulièrement, mais des comparaisons entre pays européens montrent les tendances communes et certaines caractéristiques avec l’Angleterre, la Suède, l’Irlande.

La deuxième partie (Les sociétés esclavagistes et coloniales) rappelle d’abord l’importance de l’esclavage dans l’économie du XVIII et XIXe siècles, et les parcours différents que prendra l’abolition de l’esclavage pour différents pays : la compensation des propriétaires d’esclaves par le parlement britannique (1833-1843); l’imposition d’un lourd tribut à Haïti par la France, une dette dont l’ancienne colonie ne se libérera qu’en 1951, après 150 ans; la guerre de sécession américaine. 

Après un tour d’horizon de la diversité des modes de colonisation exercés dans le monde il s’attardera à la situation de l’Inde et à l’impact qu’aura la domination britannique sur la structuration sociale de ce pays. Comment les brahmanes et les kshatriyas de l’Inde se comparent au clergé et à la noblesse d’Europe (graphique suivant). Et comment l’Inde indépendante tente, aujourd’hui encore, de corriger par différentes mesures de discrimination positive les inégalités traditionnelles sur lesquelles s’était appuyé le pouvoir colonial.

sociétés ternaires
Graphique 8.3, page 398

Le dernier chapitre de cette deuxième partie décrira rapidement (50 pages) comment les sociétés traditionnelles (ternaires) chinoise, japonaise, iranienne ont été confrontées et transformées par la pression coloniale européenne. « À partir du début du XVIIIe siècle, compte-tenu de l’épuisement de l’argent américain qui leur avait permis d’équilibrer jusqu’ici leur balance commerciale avec la Chine et l’Inde, les Européens s’inquiètent de ne plus rien avoir à vendre en échange de leurs importations de soieries, de textile, de porcelaine, d’épices et de thé en provenance des deux géants asiatiques. Les Britanniques entreprennent alors d’intensifier la culture d’opium en Inde afin d’exporter cette production en Chine auprès des revendeurs et des consommateurs qui en ont les moyens et en sont friands. » Deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) plus tard la Chine aura cédé l’île de Hong Kong aux Britanniques, légalisé le commerce de l’opium en plus de payer des tributs de guerre imposants. La libre circulation des missionnaires chrétiens fut aussi imposée à l’empereur Qing. 

C’est aussi dans ce chapitre que Piketty répond à la question que pose toute réflexion sur le colonialisme de cette époque : pourquoi donc les empires Chinois ou Ottoman qui, au XVIe siècle étaient aussi avancés, sinon plus, que les États européens, ont-ils été « dépassés » puis dominés par ces derniers?  Sa réponse : « [L]es pays européens étaient en guerre 95% du temps au XVIe siècle, 94% du temps au XVIIe siècle et encore 78% du temps au XVIIIe siècle (contre 40% au XIXe et 54% au XXe siècle). La période 1500-1800 met en jeu une rivalité militaire incessante entre puissances européennes, et c’est ce qui nourrit le développement d’une capacité fiscale sans précédent, ainsi que de nombreuses innovations technologiques, en particulier en matière de canons et de navires de guerre. (…) La concurrence exacerbée entre États-nations européens de taille moyenne, en cours de formation entre le XVIe et le XIXe siècle, semble bien être le facteur central à l’origine de structures étatiques spécifiques, plus fortement centralisées et plus développées fiscalement que les États en cours de développement des Empires ottoman, chinois ou moghol. » (p. 438-439)

La troisième partie, « La grande transformation du XXe siècle », retrace l’effondrement de la propriété privée de 1914 à 1950, l’émergence de l’impôt progressif et des société sociales-démocrates d’après-guerre. Une période de croissance inégalée grâce à l’accès de tous à l’éducation secondaire et une certaine démocratisation des études supérieures. Mais le rêve démocratique est resté inachevé, la période de libéralisation des échanges laissera en plan les alliés de l’après-guerre, classes populaires et ouvrières pour bénéficier d’abord à ceux qui ont profité de l’accès à l’éducation supérieure, que l’auteur identifiera comme la « gauche brahmane » et la « droite marchande ». Les partis socio-démocrates qui étaient au pouvoir en Europe durant les années 70-80 n’ont pas réussi à se doter d’une politique économique dépassant les frontières nationales, et ont ainsi accepté qu’une libéralisation des flux de capitaux se fasse sans qu’une entente entre les États permette d’identifier les détenteurs de capitaux et de coordonner l’exercice légitime des pouvoirs de taxation des États nationaux. Trop pressés de participer aux jeux de la concurrence internationale qui s’ouvraient alors, on a laissé aux États nationaux le soin de s’occuper des perdants ou des externalités générées par la « globalisation ». Les Allemands et les Français (oui, les socialistes) n’ont pas été en reste devant les Britanniques et les Américains pour faire de cette libéralisation des échanges de capitaux une pierre d’assise des ententes constitutives de l’Europe. 

Propriété privée en europe
Graphique 10.8 page 505

« Résumons. Au XIXe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, l’idéologie dominante consistait à sacraliser la propriété privée et les droits des propriétaires. Puis de 1917 à 1991, les débats sur les formes de propriété ont été surdéterminés par l’opposition bipolaire entre le communisme soviétique et le capitalisme étatsunien, ce qui a engendré une certaine glaciation des discours et de la réflexion. Il fallait être pour l’extension indéfinie de la propriété étatique des entreprises, ou bien pour la société privée par action comme solution à tous les problèmes. Cela contribue à expliquer pourquoi des voix alternatives comme la cogestion et l’autogestion n’ont pas été explorées et approfondies autant qu’elles auraient pu l’être. La chute de l’Union soviétique a commencé par ouvrir une nouvelle période de foi sans limite dans la propriété privée, dont nous ne sommes d’ailleurs pas complètement sortis, mais qui commence néanmoins à montrer de sérieux signes d’épuisement. Ce n’est pas parce que le soviétisme a été un désastre qu’il faut s’arrêter de penser la propriété et son dépassement. Les forme concrète de la propriété et du pouvoir sont encore et toujours à réinventer. Il est temps de reprendre le cours de cette histoire, en repartant notamment des expériences cogestionnaires germaniques et nordiques, et en les généralisant et en les étendant a des logiques autogestionnaires viables, participatives et innovantes. » (598)

La quatrième partie de son livre s’attache à « Repenser les dimensions du conflit politique ». En utilisant systématiquement les données issues des enquêtes post-électorales depuis 1945, Piketty peut retracer une tendance généralisée, identifiable tant en France qu’en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs, où « la gauche électorale est passée de parti des travailleurs à parti des diplômés ». (877) « Dans l’après-guerre, la gauche électorale était dans tous les pays le parti des travailleurs; au cours des dernières décennies elle est devenue un peu partout le parti des diplômés, avec des niveaux de soutien d’autant plus fort que le diplôme est élevé. » (1001)

« [L]es conflits entre les catégories populaires qui ont progressivement déserté la gauche électorale et les nouvelles classes diplômés de la « gauche brahmane » se sont incarnés au cours des dernières décennies (et continue de se manifester aujourd’hui) dans de multiples enjeux de politiques publiques. Cela peut concerner différentes questions concernant l’organisation des services publics, l’aménagement du territoire, les équipements culturels ou les infrastructures de transport. Cela peut également s’incarner dans le conflit entre d’une part les grandes agglomérations, à commencer par l’agglomération parisienne, où sont « montés » vivre et travailler une large part des plus diplômés, et les villes de taille moyenne et les territoires ruraux, moins intégré dans la mondialisation. » (877-878) Le basculement à gauche de la ville de Paris depuis les années 1990-2000, et des phénomènes semblables visibles à Londres ou New York illustrent le phénomène. Une partie de l’opposition entre Montréal et le reste du Québec est sans doute à mettre à cette enseigne. 

« Le sujet de l’impôt et de la répartition de la charge fiscale est également extrêmement sensible, dans un contexte où la gauche au pouvoir a joué un rôle pour mettre en place la libéralisation des flux de capitaux dans les années 1980 et 1990, sans échange d’informations ni coordination sociale et fiscale, ce qui a fortement contribué à accélérer le processus de concurrence au profit des plus aisés et des plus mobiles et à l’alourdissement d’impôts pour les classes perçues comme immobiles (notamment sous forme de taxes indirectes et de prélèvements accrus sur les salaires bas et moyens). » (878) 

De plus le financement et l’accessibilité aux études supérieures est un autre sujet qui divise les catégories populaires et la « gauche brahmane », cette dernière se définissant par sa réussite dans l’échelle de la diplomation. 

« La « gauche brahmane » croit dans l’effort et le mérite scolaire ; la « droite marchande » insiste sur l’effort et le mérite dans les affaires. La « gauche brahmane » vise à l’accumulation de diplômes, de connaissances et de capital humain ; la « droite marchande » s’appuie surtout sur l’accumulation de capital monétaire et financier. (…) Mais les deux camps partagent un attachement fort au système économique actuel et à la mondialisation telle qu’elle est présentement organisée, et qui, au fond, bénéficie assez bien aux élites intellectuelles comme aux élites économiques et financières. » (896)

Deux logiques qui peuvent gouverner en alternance ou en alliance. Mais qui partagent la faiblesse du retrait électoral des catégories populaires. Risques de dé-légitimation du système électoral et de contestations violentes ou solutions autoritaires. Montée (ou retour) des clivages identitaires et religieux, subdivisions de la « gauche brahmane » en un centre-gauche pro-marché et une gauche pro-redistribution plus radicale; et de la « droite marchande » en un centre-droit pro-marché et une droite nativiste et nationaliste. 

La perspective que dégage Piketty dans sa dernière partie vise à sortir l’Europe de la paralysie qu’impose la règle de l’unanimité au Parlement européen, en créant une nouvelle instance1 (l’Assemblée européenne) qui aurait plus de légitimité et serait moins susceptible d’être prise à parti par les différentes nations car elle serait composée majoritairement de représentants choisis parmi les élus des États nationaux en plus de représentants issus du Parlement européen. « Le point central est de se donner un espace de délibération et de décision démocratique permettant d’adopter des mesures fortes de justice fiscale, sociale et climatique au niveau européen. » (1035)

Une Europe plus solidaire où les dettes des États ne seraient plus jouées les unes contre les autres, au plus grand bénéfice des bailleurs et au détriment des membres les plus pauvres… Une « Assemblée des parlementaires européens » qui se donnerait les moyens de contrer l’évasion fiscale et la compétition à la baisse entre les États, et regagnerait ainsi le pouvoir de mettre à contribution les hauts revenus et grands patrimoines. Une Europe « participative » en ce qu’elle favoriserait (obligerait) la participation des travailleurs aux conseils d’entreprises, en s’appuyant sur les exemples des pays nordiques et de l’Allemagne. 

Une des mesures les plus audacieuses proposées par l’auteur est sans doute celle visant le « partage patrimonial », la « dotation universelle en capital ». Afin de réduire la tendance à la concentration de la richesse entre des mains de moins en moins nombreuses, Piketty propose de ponctionner annuellement une partie de ces richesses pour la redistribuer, à hauteur de 60% du patrimoine moyen (équivalant à 120 000€, le patrimoine moyen étant évalué à 200 000€), à chaque jeune de 25 ans ! 

À la première lecture je me suis dit : Quel gaspillage ! Alors que nous avons collectivement tant de défis à relever, comment justifier la redistribution « à tout vent » de cette capacité d’agir ? Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui ont 26 ans au moment du passage d’une telle loi ?

En y réfléchissant et en relisant ces derniers chapitres cette proposition m’apparaît de plus en plus intéressante. En effet, si tous les nouveaux revenus générés par le retour de ponctions plus importantes sur les grands patrimoines et les hauts revenus étaient concentrés entre les mains de l’État, cela risquerait de conforter la position de la « gauche brahmane » mais ne gagnerait pas l’adhésion du centre droit, la « droite marchande », à qui l’on demande déjà de faire une place aux travailleurs dans les processus décisionnels des entreprises… La formule de « redistribution patrimoniale » permettrait aux jeunes de participer financièrement, en devenant actionnaires ou partenaires des entreprises en plus de gagner, en tant qu’employés, une représentation administrative. La même formule permet, de plus, de satisfaire aux exigences de la « gauche pro-redistribution ». De fait, ce partage patrimonial permettrait à des jeunes de se réaliser dans des projets structurants de moins en moins accessibles dans l’état actuel de concentration des richesses : faire un premier paiement sur une maison; payer pour des études supérieures; lancer son entreprise avec d’autres… 

Il faut se rappeler que les taux d’imposition (aux USA) sur les plus hauts revenus avaient été de 81% en moyenne de 1932 à 1980 lorsque Reagan les ramena en 1986 à 28% ! Ce qui explique la remontée de la concentration des richesses où en en 2010, le décile (10%) supérieur possédait plus de 70% des richesses privées du pays.

Propriété du décile supérieur
Graphique 13.8, page 782

L’audace des propositions de Piketty, tant au niveau politique qu’économique, nous rappelle que les institutions que nous avons sont celles que des humains comme nous ont adoptées. « L’idée selon laquelle les valeurs et les institutions démocratiques ‘occidentales’ auraient atteint une sorte de perfection unique et indépassable a clairement quelque chose d’absurde. » (729) La réflexion sur le dépassement du capitalisme, qui s’est pratiquement arrêtée depuis la chute de l’URSS, doit être renouvelée. Un dépassement qui n’implique pas la disparition du capital mais son partage et l’évolution vers des formes nouvelles de « propriété temporaire » et de participation. Piketty ne tire pas ces perspectives miraculeusement de son chapeau mais bien en tant que leçons apprises des développements et bifurcations historiques du dernier siècle. 

Malgré la longueur de ce billet je n’aurai fait qu’effleurer la richesse du matériel offert par Piketty. Ce n’est certes pas un résumé, plutôt une invitation à plonger vous-même dans cette œuvre… ou du moins en suivre les échos qu’elle aura dans l’espace public. 

Note : L’ensemble des tableaux et graphiques du livre ainsi que les données sur lesquelles ils sont appuyés sont disponibles (et plus car il y a des tableaux annexes) à l’adresse suivante : http://piketty.pse.ens.fr/fr/ideologie

  1. Voir le Manifeste pour la démocratisation de l’Europe – www.tdem.eu  (retour)

La Transition, sous trois (ou quatre) angles (1)

J’ai arrêté temporairement ma lecture du livre de Piketty, Capital et Idéologie, volumineux ouvrage de 1200 pages, pour lire le dernier livre de Laure Waridel : La transition c’est maintenant. Après quoi j’ai senti le besoin de revenir  à un livre que j’avais parcouru plus que lu, tant j’étais irrité par son ton grandiloquent : Le New Deal vert mondial, ou Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 – Le plan économique pour sauver la vie sur terre. (Rien de moins !), par Jeremy Rifkin. Cet éternel optimiste (La fin du travailLa civilisation empathique, Le rêve européen…) ou plutôt ce vendeur de solutions, colporteur de projets de société, de visions d’avenir : la troisième (ou quatrième ?) révolution technologique… 

Pour Rifkin, l’État fédéral ayant ainsi regagné une capacité d’initiative, les promoteurs de ce New Deal vert pourront soutenir les États (-Unis), les comtés, les villes, en mobilisant notamment les fonds de pension, les capitaux privés aussi, à certaines conditions, dans certains cadres. Il propose même un nouveau business model (Sociétés de services énergétiques, résumées par leurs initiales anglaises, ESCO), reliant l’utilisateur à un fournisseur plutôt que l’acheteur à un vendeur1. Relation à long terme permettant de planifier et suivre l’évolution d’une transformation ou d’un programme sur 15-20 ans. Pour Rifkin la sortie de l’économie fossile est un élément d’une autre « révolution » du mode de production, associant à chaque fois, une source d’énergie, un mode de locomotion, un mode de communication (échange ?). L’ère du pétrole et des énergies fossiles tire à sa fin et sera remplacé par une ère d’énergies propres et décentralisées, résilientes parce que connectées. Tant qu’à isoler les maisons pour économiser de l’énergie, autant les connecter et les rendre « intelligentes ». Tant qu’à transformer les procédés industriels pour y remplacer la combustion de charbon, de pétrole et de gaz, autant relier ces entreprises à des circuits de fournisseurs-utilisateurs participant d’une économie sinon circulaire, du moins éclairée. 

La gouvernance démocratique d’une telle « révolution » est assurée, dans le plan de Rifkin, par des assemblées de pairs, réunissant quelque 300 personnes issues des divers milieux d’une ville, un quartier ou une région, processus auquel participent les  structures traditionnelles de représentation (ex. : élus et fonctionnaires de la ville ou de l’État) notamment en offrant le soutien nécessaire à ces processus de réflexion et de délibération critiques et stratégiques. Cette proposition de Rifkin s’appuie sur une expérience menée par son groupe dans trois communautés d’Europe. 

Finalement le texte de Rifkin est un « pep-talk » pour les nombreux tenants d’un éventuel Green New Deal, qui lance des idées, des chiffres pour indiquer des pistes possibles ou des cibles atteignables. Je ne suis pas certain qu’il ait mesuré vraiment l’ampleur des investissements à faire… et je crois qu’il donne une importance démesurée aux fonds de pension qui, s’ils mobilisent en effet beaucoup de capitaux, n’en disposent pas facilement ou à court terme. Et puis, le projet de REM de la Caisse de dépôt québécoise est donné en exemple d’un fonds de pension engagé dans la Transition… Un projet qui s’est décidé sans véritable débat public, sans intégration avec les autres plans publics de transport, et qui risque de coûter très cher au trésor public pendant des décennies. Si c’est le genre d’implication des fonds de pension dont on parle, ça fera beaucoup d’heureux parmi les compagnies de hautes technologies et d’infrastructures lourdes, mais à quels coûts pour les autres ? 

En proposant une connexion maximale entre les industries, les communautés, comme un élément constitutif de cette « révolution de l’énergie propre et du numérique », au moins deux questions se posent à l’évidence. Comment éviter que les grands propriétaires actuels du Big Data ne deviennent encore plus gros et puissants dans une société plus connectée et que cela nous conduise à la société totalitaire du Big Brother ? Et puis, si cette connexion continentale doit s’intégrer à une connexion mondiale, la « Pangée numérique » de Rifkin, comment éviter que des sociétés non-démocratiques, sous la coupe de pouvoirs hyperpuissants parce que hyper-concentrés, ne viennent pirater, infiltrer, manipuler ces échanges numériques ? Réponse de Rifkin :

« Vu mon expérience en Chine, je ne pense pas que ce soit l’intention du gouvernement chinois. (…) Il est inimaginable qu’une superpuissance prenne en otage des milliards de personnes de différentes communautés (…). Il faut préserver la liberté de chaque localité et de chaque région, qui doivent contrôler leurs infrastructures comme un bien commun. (…) Nous sommes à un tournant de l’histoire, qui nous oblige à nous faire confiance et à oublier nos divisions politiques. » 

Nous faire confiance et oublier nos divisions politiques… C’est vrai que, comme discours à livrer devant une assemblée de pairs, issus de différents réseaux et partis, ça se tient. Comme stratégie de développement international, je suis moins sûr. 

Le reproche qu’on pourrait faire à Rifkin, on peut aussi le faire aux deux autres (Waridel et Piketty) : on ne voit pas très bien sur quelle base sociale, en s’appuyant sur quelles forces organisées on pourra amorcer et réaliser dans les temps voulus une telle transformation radicale.  

La lecture contiguë des trois livres, soit Le New Deal vert mondial, de Rifkin, après celle de Waridel, La transition, c’est maintenant, et de Piketty, avec son Capital et idéologie, fait ressortir les trois cultures, les trois mondes dans lesquels sont ancrés les auteurs, l’Europe, l’Amérique et le Québec. Je reviendrai dans un prochain billet sur les propos de Waridel, bien ancrés dans le contexte québécois, et ceux de Piketty qui retrace l’évolution de « modes de justification des inégalités » sur plusieurs siècles et à l’échelle de trois continents (Europe, Amériques, Asie). 

Deux des sources citées par Rifkin à l’appui de son projet de réseau électrique continental d’énergie propre : 

Carte tirée du premier document (Analysing…).

Sans prétendre avoir lu le détail de ces publications, je n’ai pu m’empêcher de situer les ressources hydro-électriques du Québec, dans ce contexte, comme une immense « batterie », une réserve d’énergie disponible « à la demande » (on ouvre ou on ferme les barrages) qui prend un sens stratégique quand on vise à développer à grande échelle l’éolien et le solaire. Et d’ailleurs, le PDG d’Hydro-Québec disait aujourd’hui la même chose dans La Presse: « la société d’État pourrait devenir la « batterie » du nord-est du continent. » !

  1. Les ESCO, comme nouvelle forme de partenariat public-privé mais ayant des ressemblances avec les “investissements à impact”, où l’entreprise est redevable de sa performance pour obtenir le soutien public (profit) de son investissement.  (retour)

financer et orienter la Transition

avec Gaël Giraud et Mariana Mazzucato

Une entrevue (qui porte un bien mauvais titre à mon avis) d’une heure trente-sept, qui passe comme un quart d’heure !, avec Gabriel Giraud, conseiller économique de la haute fonction publique française qui est aussi jésuite. Une leçon d’économie et d’écologie. Une leçon de vie aussi. Les questions posées par l’interviewer de la chaine ThinkerView sont parfois abruptes, ou surprenantes, comme l’est la première question portant sur… l’apocalypse dans la Bible ! Mais les réponses valent par leur élégante clarté. 

Même si nous devenions tous des « saints » (ou sains ?) en matière de choix de vie et de consommation (finis les voyages en avion, les automobiles individuelles, finie la viande…) cela ne nous permettrait que de réaliser 25%, le quart de notre objectif : soit devenir « carbo-neutre » aux environ de 2050. Et c’est un objectif incontournable, si nous voulons avoir quelque chance d’éviter un climat qui s’emballe, et atteint des +6, +7, +8 °C mettant carrément la vie humaine en danger. Et l’économie financière, on n’en parle plus : « à 4° les compagnies d’assurance n’assurent plus. ». 

Il faut donc une intervention collective, une transformation profonde et rapide des processus et des règles que suivent les grandes entreprises et institutions. Mais comment, avec quels moyens (financiers, institutionnels) entreprendre un tel chantier ? 

À la question, toute légitime : « Combien ça coûte ? Avons-nous les moyens ? », Giraud répond clairement oui. « Entre 50,000 et 90,000 G$, milliards de dollars étalés sur les 15-20 prochaines années. Ce qui représente à peu près l’équivalent du PIB mondial d’une année. » Sur 15 ans, c’est faisable. « 240,000 G$, c’est ce qui circule aujourd’hui sur la planète. » « La plupart (neuf sur dix) des transactions financières ne concernent pas l’économie réelle. »

Il faut non seulement trouver ces 50,000 G$, il faut aussi les investir de manière efficace, c’est-à-dire en évitant le « greenwashing » et la peinture verte sur des projets qui n’auraient pas d’impact ou en auraient de contraires à ceux visés. Dans le cas de l’Europe, il faut sortir les investissements verts du déficit public, contournant ainsi la « règle du 3% de Maastricht » qui limite les États membres à un maximum de 3 % de déficit budgétaire. Cela a déjà été fait, lors de la crise de 2008, avec la création d’une instance (la SFEF – la Société de financement de l’économie française) relativement indépendante de l’État qui a pu racheter les mauvaises créances des banques sans pour autant affecter le déficit public (portion du vidéo sur cette dernière question (SFEF) à partir de 1:07:35). 

Pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 il faudra que la Banque centrale européenne (BCE) privilégie les investissements verts. Actuellement elle refuse en disant qu’elle ne privilégie aucun secteur. « La BCE doit racheter toutes les créances vertes des banques », dit-il. Et cela à hauteur de plusieurs milliers de milliards par an pour l’Europe. 

Mais comment déterminer les projets à soutenir, les infrastructures à construire ? Une telle compétence se développera à travers l’expérience et en s’appuyant sur les initiatives, les mouvements qui creusent et poussent, depuis des décennies parfois, pour porter ces valeurs et inventer un nouveau monde plus respectueux de la vie. Il me semble évident que les partis politiques, dans leur forme actuelle, ne peuvent prétendre embrasser l’ensemble des mouvements et forces qui devront participer de l’effort collectif. Nous ne pouvons imposer le changement d’en haut mais il faudra rassembler et concerter les parties prenantes grâce à des instances, des cadres institutionnels reconnus, légitimes aptes à proposer des plans crédibles financés de manière appropriée. 

Depuis plusieurs années Mariana Mazzucato défend l’idée de redonner au pouvoir public sa marge de manœuvre et sa capacité d’initiative. Elle rappelle à quel point le discours dominant néglige ou oblitère la part publique dans des innovations qu’on place comme fleurons de l’initiative privée : « le fameux iPhone d’Apple, dont presque tous les éléments importants — de l’Internet au GPS en passant par l’écran tactile et le système d’aide vocal — n’auraient jamais vu le jour sans des investissements directs des gouvernements. » (Le Devoir, 19 septembre 2015). Avec la parution de son livre The Value of Everything, elle démontrait avec verve que « pour sauver notre économie de la prochaine crise inévitable et favoriser la croissance économique à long terme, nous devrons repenser le capitalisme, le rôle des politiques publiques et l’importance du secteur public et redéfinir la façon dont nous mesurons la valeur dans notre société. » 

Dans une entrevue récente du magazine Wired.UK, This economist has a plan to fix capitalism. It’s time we all listened, on retrace les récentes étapes du parcours académique et professionnel de cette économiste Italo-Américaine qui s’est élevé depuis des années contre un discours idéologique faisant croire à la toute puissance du marché quand il s’agit d’innover et à l’impotence de l’action publique et gouvernementale en ces matières. « Il y avait cette conviction que si nous n’avions pas de Google ou Facebook Européens, c’est que nous ne souscrivions pas à l’approche de marché libre de Silicon Valley. C’était juste une idéologie: il n’y avait pas de marché libre dans la Silicon Valley. » « Entre 2003 et 2013, les sociétés cotées à l’indice S&P 500 ont utilisé plus de la moitié de leurs bénéfices pour racheter leurs actions afin de doper le cours des actions, au lieu de les réinvestir dans de la recherche et du développement. »

Après qu’elle eut conseillé divers gouvernements d’Europe et d’Amérique, le Parlement européen vient d’approuver (après plusieurs consultations) la proposition de madame Mazzucato pour le programme de recherche et innovation Horizon Europe orienté vers 5 grandes missions : adaptation au changement climatique; cancer; des océans, des mers, des eaux côtières et intérieures en bonne santé; des villes intelligentes et neutres pour le climat; et la santé du sol et la nourriture. Un « comité de mission » de 15 experts pour chaque domaine sera nommé par la Commission européenne. 

Bon, ce ne sont pas encore des comités habilités à financer la transition verte, ou un “New Deal” vert, mais ils pourraient certainement contribuer à en soutenir les décisions. Il est certain que ça prendra plus que des comités d’experts pour réaliser la Transition. Il faudra des politiques, des programmes, des coalitions, des investissements publics et privés… tout cela en lien avec des mouvements sociaux, des organisations politiques. Comme je le disais dans le billet précédent, plusieurs pays ont connu dans un passé récent des périodes de transformation rapide soutenues par des investissements structurants (reconstructions d’après-guerre, libérations nationales, “révolution tranquille” au Québec…). Ce n’est donc pas inimaginable.

Il faut seulement se défaire de ces idées folles comme “seul le profit et les lois du marché peuvent orienter l’innovation et le développement économique” ou “nos gouvernements n’ont pas les moyens”, ou encore “il est trop tard”. Oui, il est tard. Mais avons nous vraiment le choix ?

Ne vous privez pas du plaisir d’écouter, en français, un expert de l’économie financière décrire en des mots simples les leviers à mettre en oeuvre pour atteindre cet objectif collectif incontournable : devenir carbo-neutre d’ici 2050. Pour aller plus loin avec Giraud : Illusion financière.

La maison brûle, de N. Klein

La maison brûle, il faut agir. Ce n’est plus assez de dire Non, de critiquer, il faut faire des propositions, concrètes et audacieuses qui soient à la hauteur des défis. 

Le dernier livre de Naomi Klein, La maison brûle, est composé de conférences prononcées ces dernières années ou de commentaires sur des évènements récents qui lancent un appel éloquent à une action rapide, urgente, pour mettre en branle une transition qui ne fera pas que confronter les effets des changements climatiques mais aussi devra réduire les inégalités, entre les pays, entre les gens. 

Le récit commence par une introduction (Nous sommes le feu de forêt) au temps présent, mars 2019, moment de manifestations internationales pour l’environnement. Suivent des textes présentés chronologiquement :  juin 2010 (Un monde perforé), moment de la crise Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique; novembre 2011 (Le capitalisme contre le climat), où elle fait un retour sur les années de néolibéralisme et la pénétration de son idéologie : « En 2007, selon un sondage Harris, 71 % des États-Uniens étaient d’avis que la consommation incessante de combustibles fossiles altère le climat; en 2009, cette proportion était tombée à 51 %; en juin 2011, elle avait encore chuté pour atteindre 44 %. » Elle résume son propos : « Contrer le réchauffement planétaire requiert de contrevenir à toutes les règles du libre marché, et ce, de toute urgence. Il faut reconstruire le secteur public, révoquer les privatisations, relocaliser de larges pans de l’économie, rompre avec la surconsommation, renouer avec la planification à long terme, imposer une réglementation stricte et un fardeau fiscal digne de ce nom aux grandes entreprises – voire en nationaliser certaines –, réduire les dépenses militaires et reconnaître que les pays du Nord ont une dette envers les pays du Sud. » Ce qui constitue un assez bon résumé du recueil.

Suit un court texte sur les dangers et tentatives actuelles, en cours de la géo-ingénierie (La géo-ingénierie, ou l’art de naviguer en eaux troubles, octobre 2012). 

Le texte suivant, daté d’octobre 2013 (Quand la science affirme qu’une révolution politique est notre seul espoir),relate certaines interventions faites au congrès annuel de l’American Geophysical Union qui réunissait cette année-là 24 000 personnes à San Franciso. Elle cite des scientifiques, dont plusieurs reconnaissent que le retard pris dans les actions à porter exige maintenant des mesures plus radicales : « [L]es tergiversations politiques et la timidité des mesures adoptées (sur fond d’explosion des émissions) ont entraîné une telle perte de temps qu’il faut maintenant procéder à des réductions si draconiennes qu’elles mettent en cause la logique expansionniste. » Des critiques sévères sont adressées à ceux qui « pour entretenir leur image de gens raisonnables dans les milieux néolibéraux, ces savants minimisent les implications de leurs résultats de recherche. » « Chose plus inquiétante, alors que les «budgets carbone» s’épuisent, les scientifiques s’intéressent de plus en plus à la géo-ingénierie, qui présente l’avantage de ne pas mettre en cause les diktats des économistes. » Je souligne. 

Elle cite Kevin Anderson, un des plus éminents climatologue du Royaume-Uni : « Aujourd’hui, après vingt ans de simulacres et de mensonges, le respect de cette limite de 2 °C exige une transformation révolutionnaire de l’ordre politique et économique établi. » 

Le texte de 2015, Un Vatican de gauche?, relate sa participation au lancement de Laudato Si, encyclique du pape François sur l’environnement, au Vatican. Elle est impressionnée (« pendant ces trois jours à Rome, j’ai vu prendre forme un évangélisme écologique »), exaltée ? ( « It’s thrilling » traduit par « Il est exaltant » ?) Palpitant, saisissant ou même sensationnel comme suggérés par Google… Pour ma part j’aurais dit curieux, ou intriguant, le reste de la phrase décrivant une certaine « dissonance cognitive » dans le fait de discuter de ces choses dans un auditorium nommé en l’honneur de saint Augustin, « ce théologien dont la méfiance à l’égard des réalités corporelles et matérielles a profondément marqué l’Église catholique ».

Ce texte est le seul qui se termine par un post-scriptum, où elle avoue être déconcertée à la relecture de son texte. Son ton était en effet plutôt enthousiaste devant la radicalité des positions promues par l’encyclique et devant l’ouverture de l’appareil à l’idée de porter cette « bonne nouvelle » partout… La puissance de l’Église catholique comme alliée dans la bataille du climat, c’est pas rien ! Mais les difficultés ou l’incapacité du Vatican à « forcer ses propres dirigeants à reconnaître leur responsabilité dans les agressions sexuelles subies par tant d’enfants et de nonnes (…) mine l’autorité morale du pape sur d’autres enjeux, dont la crise du climat. »

Le texte de septembre 2016, Un bond vers l’avant: mettre fin au récit de l’infinitude, relate les intentions et le processus d’écriture du manifeste The Leap, (Un bond en avant), rédigé par 60 militants liés à des organisations d’horizons différents, à la veille de l’élection canadienne de 2015. Le peu d’impact sur la campagne et ses résultats, pour ne pas dire le flop de ce manifeste auraient mérité une plus profonde introspection, peut-être ? Mais on ne change pas des idées promues et chantées depuis 40 ans par la droite néolibérale en une campagne électorale. Il y avait dans ce manifeste l’affirmation, la reconnaissance du besoin de passer d’une coalition des « contre » à un regroupement des « pour ». Il faut construire d’autres récits, « des récits qui reconnaîtront les limites du monde naturel et de tous les êtres qui l’habitent, et qui nous apprendront à prendre soin les uns des autres et à régénérer le vivant en respectant ses limites. Des récits qui mettront fin une fois pour toutes au mythe de l’infinitude. »

Les deux derniers chapitres ainsi que l’épilogue portent sur le Green New Deal

Klein rappelle la force des mouvements populaires, syndicaux et intellectuels qui ont poussé et lutté pour obtenir le New Deal et le Plan Marshall des années 30 et de l’après-guerre. C’était « une époque où les mouvements progressistes étaient mobilisés à un point tel que ce programme (qu’on jugerait radical de nos jours) semblait alors le seul moyen de prévenir le déclenchement d’une révolution à grande échelle. » Elle critique les porteurs d’une version trop lâche de l’appellation Green New Deal, où l’on ne s’engagerait pas à laisser le pétrole dans le sol… ou l’on ne prendrait pas les moyens pour « que les salaires issus des bons emplois écologiques qu’il créera ne soient pas immédiatement affectés à des modes de vie fondés sur la surconsommation ». 

Ce ne sont pas seulement nos transports et nos manières de produire de l’électricité qu’il faut changer mais bien notre conception du plaisir, du bonheur, de la réussite. « La transition passe par l’imposition de limites strictes à la consommation. Mais il faut aussi offrir aux gens de nouvelles possibilités de produire du sens tout en dissociant la notion de plaisir du cycle sans fin de la consommation, que ce soit par le financement public des arts ou un accès universel à la nature. » Elle cite George Monbiot, journaliste à The Guardian, « le nécessaire sur le plan personnel et le luxe sur le plan collectif, [sous forme de] parcs et de terrains de jeu extraordinaires, de piscines et de centres sportifs publics, de galeries d’art, de jardins communautaires et de réseaux de transport en commun». Et l’économiste Kate Raworth [qui disait] dans un essai intitulé La théorie du Donut: l’économie devrait «satisfaire les besoins de tous, dans la limite des besoins de la planète». Si certains secteurs devront décroître, « la transition créera aussi de nouveaux plaisirs et de nouvelles sources d’abondance. » Klein poursuit : « Je suis fermement convaincue qu’on ne réglera pas la crise sans adopter une nouvelle vision du monde, fondée sur une philosophie du soin et de la réparation. Il faut réparer le territoire. Réparer les biens matériels. Réparer les rapports sociaux. Réparer les relations entre pays. »

Un petit vidéo de 7 minutes, à la production duquel elle a participé, mais aussi Alexandria Ocasio-Cortez comme narratrice : A message from the futur with Alexandria Ocasio-Cortez

Pour contrer le défaitisme, il faut montrer que c’est possible. Ce sera difficile, mais ça en vaut la peine. Une transformation aussi radicale du transport, de l’habitation, de l’énergie, de l’agriculture, de la foresterie… c’est presqu’inimaginable, dit Klein, pour la plupart des gens. 

Pourtant, n’est-ce pas ce que nous avons connu, au Québec, durant les années 60 ? Une transformation rapide et importante des moeurs, des valeurs, des comportements et des modèles de réussite. Ce n’était pas qu’un abandon de la religion, c’était aussi une période de grande créativité, de développements sociaux, économiques, culturels et institutionnels intenses. 

Klein rappelle l’importance de la production artistique (des centaines de milliers d’oeuvres produites avec le soutien public) dans le cadre du New Deal. Elle termine avec un épilogue résumant en neuf arguments les atouts d’un New Deal vert. Le dernier : Nous sommes nés pour ce moment !

C’est un texte stimulant, roboratif que nous livre Naomi Klein. Une pierre à l’édifice collectif. Certaines questions restent, évidemment. C’est un processus, un « work in progress ». Des questions sur la construction de nouvelles institutions, qui donneront à l’action publique, collective une nouvelle capacité d’initiative et d’action. Des questions sur le financement de telles initiatives, sur les coûts de cette Transition. 

Deux entrevues avec deux économistes, Mariana Mazzucato et Gaël Giraud, amènent des pistes de réflexion et de réponse à ces questions seront examinées dans mon prochain billet. 

“Sainte” Greta et ses détracteurs

Quel mépris, à peine voilé sous forme de blague, s’exprime quand on surnomme la jeune activiste suédoise de « sainte Greta » ! En accusant de sainteté l’activiste on laisse entendre que le discours de la jeune femme n’est pas sérieux, qu’il est irrationnel… religieux.

Il y a quelque chose de vicieux, de rétrograde dans ces attaques et accusations de bondieuserie lancées à un mouvement et une parole éthiques et volontaires, appelant à une action collective concertée devant les conséquences de nos actions, notre mode de vie, trop longtemps négligées, oubliées et cachées au nom, justement, du respect de nos choix privés, de l’entreprise privée, de la liberté individuelle… 

Pour en finir avec la peur de la parole religieuse

Une re-légitimation, une actualisation de la Parole religieuse pourrait servir à donner plus de poids moral, une profondeur éthique à certaines décisions, certains choix difficiles qui se posent et se poseront. Les vecteurs et paramètres de la délibération publique, dans notre monde laïc, démocratique et libéral, sont dominés par le poids, l’importance des libertés individuelles et de la vie privée. 

Finis les sermons moralisateurs, culpabilisants d’antan… les dénonciations et imprécations lancées du haut de la chaire le dimanche. On peut s’abonner à la chaire, la chaîne qui convient à ses valeurs, à ses croyances – à son style – et y trouver des modèles à son goût, des dénonciations qui nous parlent, des récits qui nous ressemblent. 

La religion est une affaire privée. Et même, pensent plusieurs athéistes (sans toujours le dire), elle est une forme de croyance réservée aux faibles, à ceux qui ont encore besoin d’icônes et de vérités fortes, incontestables. Parce qu’ils peinent à penser librement, de manière autonome ; parce qu’ils ne possèdent pas les outils nécessaires à la pensée rationnelle, scientifique. Le caractère privé de la croyance en la parole religieuse a pu se trouver conforté dernièrement par le long et douloureux débat entourant la laïcité de l’État québécois. 

L’influence unificatrice de la religion s’est effritée – au cours du siècle dernier – compensée au début par la montée des grands médias et des grandes écoles, tout comme s’est effrité le sentiment d’appartenance et de communauté d’intérêt qui unissait les collectivités, locales, régionales ou nationales. 

Par ailleurs la religion n’a jamais été aussi univoque, monolithique qu’on peut bien le penser aujourd’hui. C’était une autre époque qu’il ne faudrait pas caricaturer outre mesure. Car au-delà de leurs habits religieux les infirmières, enseignants, enseignantes éduquaient, soignaient. Aujourd’hui ces fonctions ont été sécularisées et les canons de l’Église ont été remplacés par les codes de déontologie, les programmes cadres et comités d’éthique mais aussi par les guides de pratique et grilles de statistiques d’intervention à remplir. 

Que la religion ait cessé d’occuper cette place prépondérante implique-t-il qu’elle doive disparaitre ? Que la Parole religieuse soit devenue quelque chose d’historique, de passé, de folklorique ? Oui, les vieilles institutions religieuses ont un lourd passé d’erreurs de jugement, de scandales et même d’atrocités. Un passé suffisamment noir pour éloigner les néophytes et conforter les mécréants !

Parce que la science ne dit pas tout : il n’y a pas de formule scientifique éprouvée pour tracer le droit chemin vers l’équité, vers une société… juste ? solidaire ? libre ? heureuse ? durable ? ou bien, rendus où nous en sommes, tout simplement viable ?

Pas encore « sainte Greta », mais oui, peut-être « sœur Greta », sœurs et frères dans un mouvement, une action collective engageante, responsable, effective, immédiate. Cette présence au monde, que d’autres appelleront conscience sociale ou encore solidarité. Une parole qu’on peut qualifier de « parrêsia », cette parole vraie, franche, qui ose dire même ce que le Prince ne veut pas entendre… Michel Foucault développe, dans cette conférence inédite de 1983, les différents sens du mot parrêsia : politique (dans un contexte démocratique ou encore en tant que conseil du Prince) et éthique, où la vérité a besoin d’une base éthique pour être comprise et exprimée… La « Note de présentation » du texte de Foucault permet de resituer ce moment dans les travaux des dernières années du philosophe, notamment dans le cadre de ses dernières années de cours (1982-1984) au Collège de France (L’herméneutique du sujetLe gouvernement de soi et des autresLe courage de la vérité) . 

La parole franche est aujourd’hui plus que nécessaire. Mais il s’agit plus que d’une discussion intellectuelle autour d’arguments vérifiables et de risques comptabilisables : la parole qu’il faut dire et entendre doit conduire chacun de nous à une transformation non seulement de nos idées et notre point de vue, mais de nos vies : une métanoïa. Ce qui fera l’objet de mon prochain billet : Parrêsia, métanoïa et vérité avec Bruno Latour, Michel Foucault et Dominique Collin. 

parrêsia, métanoïa et vérité

« Situation tordue : il a honte de ce qu’il entend le dimanche du haut des chaires quand il se rend à la messe ; mais honte aussi de la haine incrédule ou de l’indifférence amusée de ceux qui se moquent de ceux qui s’y rendent. Honte quand il y va, honte quand il n’ose pas dire qu’il y va. Il grince des dents quand il entend ce qui se dit à l’intérieur ; mais il bouillonne de rage quand il entend ce qui se dit à l’extérieur. » Bruno Latour, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse.

Dans un texte qui coule comme un sermon sur la montagne, écrit comme d’une seule phrase sans chapitre ni intertitres, qui passe de la narration à la troisième personne, à la seconde, à la première, selon les angles et questions posés. Un discours qui souhaite s’adresser autant à ceux qui sont dans l’église que ceux qui sont en dehors… Des gens qui s’opposent radicalement à propos de croyances et d’incroyances, de l’existence ou de la non-existence de D., mais qui peuvent être rejoints, selon lui, par une parole qui est encore religieuse mais renouvelée, redite avec des mots d’aujourd’hui, avec parrêsia, cette assurance et franchise dans la parole adressée, entre autres aux puissants, au tyran même (M. Foucault, 1982, D. Collin, 2018). Ce ne serait pas exagéré de dire que Greta Thunberg s’adresse aux foules et aux médias avec parrêsia !

Ce n’est pas ce dont on parle mais la manière dont on le fait. « Une parole qui fait ce qu’elle dit qu’elle fait. » C’est à une analyse des conditions de félicité ou d’infélicité de la parole religieuse que Latour se livre, accompagnant les courants, suivant les méandres de purification, rationalisation, démystification… de la parole religieuse qui n’ont fait que l’alourdir et en opacifier le sens. Même s’il annonçait d’entrée de jeu qu’il ne souhaitait pas se mettre les croyants à dos, il pousse tout de même très loin sa critique des grands dogmes. Après avoir suggéré de laisser tomber le dogme de la vierge Marie, « résultat d’une rationalisation rendue nécessaire par l’invention précédente d’une expression ‘Fils de Dieu’ », tout comme le récit du tombeau vide, « une broderie ajoutée plus tard pour lisser le récit de résurrection trop rugueux ». Il poursuit : « Et pendant qu’on y est, qu’on se débarrasse des reliques, du suaire et de toutes ces vierges de plâtre aux seins remplis de lait, aux cils remplis de larmes, de tous ces crucifix de bois dégoulinants de sang qui encombrent le sanctuaire. » (p. 110) « Qu’on en revienne aux seuls récits capables de sauver ceux qui les lisent. » Ici j’ai buté… je trouvais ça un peu fort… mais dès la phrase suivante, il se révise : « Hélas cette solution est aussi impraticable que celle de la purification. Si l’on commence à s’engager dans la voie de la « dérationalisation », de la « démythologisation », il ne restera plus rien. » 

 « Depuis combien d’années, combien de siècles, les professionnels de la parole, les clercs, se sont-ils retrouvés devant une période contemporaine qu’ils ne détestaient pas de toutes leurs tripes ? Les idoles, le matérialisme, le marché, le modernisme, les masses, le sexe, la démocratie–tout leur a fait horreur. Comment auraient-ils trouvé les paroles justes? Ils voulaient convaincre un monde qu’ils haïssaient de toute leur âme. » (p. 197)

Bruno Latour fait son mea culpa de baby boomer car « il a cru, lui aussi, comme tous ceux de sa génération, les baby boomers, dans la disparition inéluctable de la chose religieuse… Pourquoi les progressistes ont-ils si longtemps partagé l’illusion que l’opium du peuple allait céder devant les forces d’émancipation et de liberté ? [Ces baby boomers] ont profité à fond du catéchisme comme de l’école, des humanités comme des sciences, de l’histoire comme de la géographie, de l’État comme de la politique – mais à leurs enfants qu’ont-ils légué? L’autonomie. Car c’est au nom de la sainte liberté qu’ils ont détruit les institutions qui les avaient accouchés à l’existence. » (p. 77)

« La catholicité ne consiste pas à répandre la bonne parole jusqu’aux confins de l’univers, mais à produire de toutes pièces et en tous lieux, par la seule entremise d’une parole risquée, l’exigence future d’un universel à négocier. » (p 196) L’exigence future d’un universel à négocier : n’est-ce pas là où nous en sommes ? « [D]es actes de langage qui transforment les interlocuteurs », « ces paroles (…) qui ne transportent nulle part, et surtout pas plus loin et plus haut, mais qui vous transforment maintenant, vous, dans le moment même où l’on s’adresse à vous. » (p.44)

Ce sont des termes très semblables qu’utilise Dominique Collin, dans Le christianisme n’existe pas encore : « Le christianisme n’a pas vocation à conserver l’Évangile mais à l’inventer comme parole capable de dire à l’être humain d’aujourd’hui à quelle vie vivante il est promis. » (p 38-39) Ou encore, « le message chrétien n’est pas un texte scolaire qu’il faudrait décoder mais un évènement de parole qu’il faut dire avec parrêsia. » (p 172) « Celui qui parle avec parrêsia ne cherche pas à intéresser. » Il faut dire LA vérité, les vérités peut-être, mais pas seulement celles que veulent entendre les citoyens, les électeurs, les membres. Ce qui revient à une mauvaise utilisation de la parrêsia (Foucault). 

Pour Collin, « L’évangile est une puissance de vie bonne capable de nous sauver de nos penchants nihilistes. » (p 50) Il dira aussi « la perte, qui seule rend possible l’existence du soi » (p 97). « L’évangile montre comment, à partir du moi qui désespère de lui-même, une puissance est donnée afin de faire émerger son soi véritable – le salut du Nouveau Testament n’est rien d’autre. » (p 152) « La grâce d’être justifié d’exister ». La perte, la désespérance, le soi véritable qui émerge, c’est à une métanoïa que le chrétien est convié. Tout reprendre à neuf, renversement de la pensée… conversion. Carl Jung utilise le terme de métanoïa pour parler de transformation de la psyché dans un processus d’individuation et de guérison. 

À mi-parcours de ma lecture de Le christianisme n’existe pas encore je notais : 

J’ai besoin de replacer la « Parole » dans son contexte, culturel, historique, religieux si je veux la revivre comme expérience aujourd’hui. La parole du Christ a été « enregistrée » dans une société esclavagiste; vieille société moyen-orientale; culture semi-nomadique d’errance et d’oppression des juifs; culture impérialiste romaine – matérialiste et polythéiste. Chaque foyer romain n’avait-il pas son autel et ses pénates ?
Ce message d’amour, de soin, d’acceptation et d’accueil des pauvres, des enfants, des femmes… des blessés et indigents. Mais qu’en est-il des esclaves et des « barbares » ? La différence entre les esclaves et les ouvriers, travailleurs ou artisans qui n’étaient pas esclaves, ne devait pas être très grande, bien souvent. Même si les esclaves domestiques partageaient une partie du statut et des conditions de leurs maîtres. Et les esclaves en tant que vaincus, d’origine étrangère, de souche plus ou moins ancienne. Vaincus d’hier, clients-alliés d’aujourd’hui. 
Message d’amour qui s’est institutionnalisé, ancré dans des édifices, des rituels, une religion… qui aura été d’autant plus lourde, omniprésente qu’elle remplaçat pendant des siècles les institutions publiques de l’empire effondré. 
Pendant tout le Moyen âge, mille ans, l’Église, les églises ont été gardiennes de la culture, de l’ordre moral, de la bio-politique comme de la diplomatie. 
La construction des cathédrales, la chasse aux sorcières, la redécouverte des classiques, la renaissance et l’imprimerie;
L’accélération du commerce et de l’invention, de la science-technologie, de la démographie, de l’urbanisation;
Construction du moi, individuation, romantismes;
La Parole, pendant tout ce temps, déformée, asservie, instrumentalisée au profit de castes de clercs mais aussi, en même temps, portée, interprétée quand même par des religieux et religieuses qui la vivaient, l’incarnaient. 

Mais la sagesse d’aujourd’hui, la vision du monde qui sauve, qui donne de l’espoir, ne peut plus être centrée sur l’homme comme ultime, unique « interlocuteur » de Dieu, finalité de la création. 

Il faut changer, tous, passablement rapidement et radicalement. C’est une responsabilité plus qu’historique. (Et si l’histoire s’arrêtait, ou prenait une longue, très longue pause ?) Une responsabilité devant l’éternel ? C’est long l’éternel. Une responsabilité géologique, de Terrien (Face à Gaïa, Latour). Oui les institutions internationales, autant que nationales seront sollicitées, en période d’élections notamment. Mais ça ne peut s’arrêter là, et aucun parti politique n’a l’ampleur et la profondeur pour diriger une telle transformation, une Transition.

Comment favoriser cette métanoïa, cette conversion à de nouvelles valeurs – ou cette redécouverte d’anciennes valeurs ? Nous pourrions soutenir l’expression « parrêsiastique », l’action solidaire orientée vers l’intérêt collectif, l’action intersectorielle orientée vers l’intérêt de la communauté… sans parler de la poursuite des autres formes de bienfaisance et de charité. Incidemment, je me suis demandé récemment quelles sont les conditions posées aux organismes pour être reconnus comme étant « de bienfaisance ». Soulagement de la pauvreté; promotion de l’éducation; promotion de la religion… Ce sera l’objet d’un prochain billet. 


Par ailleurs ces dernières pérégrinations autour de la religion comme mode d’existence, comme dimension de l’existence, me ramènent à la mémoire quelques vieux textes, dont certains ont 40 ans cette année, écrits en 1979 par un jeune adulte encore marxiste-léniniste, depuis peu organisateur communautaire en CLSC. J’introduis les trois textes sur cette page : 1979 – Offensives culturelles et communautaires. Ma contribution au premier numéro de cette revue : Si Dieu est mort, il n’a pas emporté la religion en paradis. Comme quoi… il y certaines idées qui nous habitent longtemps !

« Qui aura l’énergie de reprendre tous les sermons, tous les prêches, toutes les exégèses et rituels (…) afin qu’ils redeviennent sacramentels, c’est-à-dire qu’ils se remettent tout simplement à faire ce qu’ils disent qu’ils font ? Qui se sentira d’attaque pour refabriquer des rituels ? » disait Latour. Fabriquer de nouveaux rituels… c’est la question que je posais dans le texte de 1980 “Si Dieu est mort…”  

deux courtes interventions Ted

J’ai bien aimé, vers la fin de son intervention, “Et oui, nous avons besoin d’espoir. Bien sûr que nous en avons besoin. Mais plus encore que d’espoir, nous avons besoin d’action. Une fois que nous nous engageons dans l’action, l’espoir est partout. “

Et cette autre Ted Talk, proposant une façon de contrer le défaitisme et les réactions de distanciation, dissonance et déni devant tant de “mauvaises nouvelles”.

Comment transformer positivement les effets de distanciation, dissonance … déni qui sont “naturelles” devant tant de “mauvaises nouvelles” ?

Extrait du TedTalk précédent.