changer de paradigme

« Oui à l’environnement mais pas au détriment de l’emploi »

Ainsi parlait M. Legault, notre mononcle en chef, le 12 août dernier. C’est ce qu’ont dit les gouvernements depuis qu’existe un ministère de l’environnement ! Ce qui fait dire à certains que le ministère des Forêts du Québec défend d’abord les compagnies forestières plutôt que l’intérêt public québécois. 

« Pour atteindre sa cible de préserver 17 % du territoire en 2020, Québec a créé 34 nouvelles aires protégées, situées majoritairement dans le nord de la province, où les forêts n’ont pas tellement de valeur commerciale. » 

Ces aires protégées ne représentent nullement la diversité des milieux forestiers du pays, comme la convention internationale signée par le Québec  l’enjoignait de faire. Seulement « 1% du territoire protégé se trouve au sud du 49e parallèle. » comme le souligne Richard Desjardins : 17% d’aires protégées… Ah oui?. (Voir aussi Régime forestier: le Québec se fait passer un sapin! et les interventions de Action boréale)

Les vieilles forêts sont des écosystèmes beaucoup plus complexes que ce que les ingénieurs du ministère mesurent : 

« Parmi les 28 000 espèces vivantes interconnectées qui constituent une forêt, ils en ont étudié cinq ou six : des arbres « commerciaux ». Puis ils ont appris à modéliser leur abattage dans une dévastation mécanique de l’entourage. » (Idem)

Affirmer que l’économie ne doit pas être freinée par les considérations écologiques, c’est une belle illustration de la philosophie économiste qui nous a conduit à la crise environnementale actuelle. Oui, c’est vrai qu’il faut continuer de favoriser le développement économique mais d’une nouvelle façon. 

Il faut changer de paradigme.

Des citoyens envisagent un recours collectif contre le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. Nous n’en sommes pas encore à nous enchaîner collectivement sur les chemins forestiers, comme le font les militants écologistes et autochtones à Fairy Creek, sur l’île de Vancouver ! 

Parler de changer de paradigme, c’est dire qu’il faut changer notre conception du développement, notre manière de mesurer le progrès, notre manière de tenir compte des effets de l’action humaine sur l’environnement, sur l’avenir. 

Changer de paradigme c’est protéger les vieilles forêts tout comme les fonds marins parce que ces milieux vivants abritent et nourrissent des multitudes d’espèces. Il faudra des dizaines, voire des centaines d’années à un fonds marin dévasté par le raclage actuel pour se rétablir. On commence à peine à mesurer l’importance des « arbres-mères » dans les forêts matures, de même que les relations de commensalisme qui s’établissent, non seulement entre un arbre-mère et ses rejetons mais aussi entre espèces : les travaux de Suzanne Simard sont éloquents.

Changer de paradigme c’est abandonner celui qui a présidé à la Grande accélération. Le changement peut être difficile : il semble, en effet, plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ! Pourtant même les banquiers et assureurs commencent à reconnaître que les gouvernements devront reprendre le contrôle des économies, qu’ils avaient délaissé pour laisser libre cours à la dite Grande accélération. Il faudra se faire à l’idée de plus de contrôles, plus de taxes et de règlements… (A climate plan for a world in flames, Financial Times; Values, de Mark Carney)

Ce qui implique de la part de nos politiciens qu’ils recommencent à prendre leur rôle au sérieux. Il faut cesser d’élire des clowns ou des entrepreneurs sur le retour. Mais surtout il faut cesser d’attendre des sauveurs. Oui, les élus de demain devront oser reprendre du pouvoir pour orienter l’économie… mais ils ne feront pas cela simplement parce qu’ils ont reçu l’onction sainte de l’élection mais bien parce qu’ils sauront tisser des liens, mobiliser les communautés et leurs organisations dans la construction de ce nouveau paradigme. 

Mais c’est peut-être aux réseaux communautaires de les amener à un tel changement. Eux-mêmes, ces réseaux doivent tisser des liens et combattre l’action en silo. (The Social Sector Needs a Meta Movement)

Canal Lachine et vue sur Griffintown et centre de Montréal (© Gilles Beauchamp)

Changer de paradigme en ville… ça pourrait vouloir dire d’appliquer un principe de précaution ou de préservation des rares espaces naturels encore présents sur le territoire municipal montréalais 

  • Plutôt que de laisser détruire des friches vieilles de 50 ans (coin Marseille et Assomption), au nom de la sacrosainte propriété privée, alors que des terrains de stationnement à peine utilisés existaient à côté… 
  • Plutôt que de laisser asphalter la moitié d’un espace vert (le golf d’Anjou), qui pourrait faire parti d’un futur grand parc de l’Est, alors que des espaces industriels à redéployer existent juste à côté — mais ils ne sont pas dans le même arrondissement, ou de la même municipalité et ces dernières sont en compétition pour les projets de développement… 
  • Plutôt que de laisser disparaitre des aires de diversité biologique extraordinaires… (le Technoparc)  parce que cet espace a été « tagué » industriel il y a 40 ans.

Incidemment il est grand temps que la Ville se dote d’un nouveau plan d’aménagement car le dernier date d’une époque où les sensibilités et les urgences n’étaient pas ce qu’elles sont. À coup de « PPU », de projets particuliers d’urbanisme, on laisse s’implanter des mégastructures (ensembles de tours — genre Griffintown; ou pylônes de béton — genre REM) sans avoir un cadre général adapté aux objectifs critiques et urgents de la transition écologique pour décider et orienter ces PPU. 

Il est inconcevable que la structuration du transport collectif régional pour le prochain siècle soit laissée entre les mains d’un financier privé (CDPQ Infra) sans inscrire cette intervention lourde dans la planification collective des transports. Quand on dit qu’il faut prendre son rôle politique au sérieux, c’est aussi ça : respecter les autres instances politiques et niveaux de représentation et d’expression de l’intérêt public. 

Billet publié d’abord sur Nous.blogue

Les arbres-mères

Suzanne Simard explique ici, en 15-17 minutes, comment les arbres se parlent… et s’entraident, entre mères et enfants, mais aussi entre espèces ( entre bouleaux et sapins). Une présentation à la fois simple et scientifique. Magistrale. Le vidéo vient avec sous-titres en français.

Comment les arbres se parlent, et ce que nous devrions tirer de ce nouveau savoir dans notre rapport aux forêts, notre gestion de la forêt.

Je suis à lire son dernier livre : Finding the mother tree.

C’est tellement bon que je voulais voir de quoi elle avait l’air… et j’ai trouvé cette communication TED (ci-haut) qui date de 2016 ou 2017. Et aussi cette entrevue d’une heure, réalisée le 7 mai 2021 à l’occasion de la sortie du livre, avec une intervieweuse qui pose de bonnes questions (surtout à la fin). Elle répond entre autre à la question du « Pourquoi avez-vous écrit ce livre, alors que vos thèses, autrefois contestées, sont de plus en plus largement acceptées ».

C’est pour rendre accessibles au plus grand nombre et pour donner un contexte à la science qu’elle a développée — répond-t-elle. Ce qui explique le caractère autobiographique important du livre : les connaissances qu’elle présente de manière très accessibles, pédagogique, ne sont pas nées en laboratoire. Elles viennent de loin, de ses grands-parents, de la vie passée dans, avec les forêts de la côte ouest canadienne. Ça sent le sapin et l’humus à plein nez ! Et aussi, un peu, la « bécosse », en bon québécois. Le chien qui tombe dans le trou de la bécosse et le grand-père et l’oncle qui doivent creuser un trou d’accès sur le côté, mettant à nu un tissu multicolore de racines et réseaux fongiques que la jeune Suzanne de 9-10 ans n’aurait pas imaginé. De là sa fascination pour le sou-sol des forêts…

Bon, ce n’est pas si simple… elle a dû y croire, dur et fort, pendant longtemps, pour prouver ce qu’elle avançait, avec des budgets de bouts de ficelles… Dans une autre vidéo de 19 minutes, Suzanne Simard redit encore ses découvertes et ses espoirs, mais témoigne aussi des écueils et difficultés rencontrées. Un cancer, notamment, qu’elle a pu guérir grâce à la solidité de son réseau familial et amical.

Un amour de la forêt, un respect et une curiosité qui l’ont conduit à créer The Mother Tree Project. L’objectif de ce projet à long terme :

[I]dentifying sustainable harvesting and regeneration treatments that will maintain forest resilience as climate changes in British Columbia.

« [I]dentifier les récoltes soutenables et les traitements de régénération qui maintiendront la résilience de la forêt alors que le climat change en Colombie-Britannique. »

Bon, je n’ai pas encore fini de lire Finding the mother tree, mais je voulais déjà partager ces vidéos.


[Ajout-13 juin] Deux articles récents dans les journaux que je lis, dont l’un de Suzanne Simard dans le G&M

le mort saisit le vif

L’arrondissement d’Anjou s’apprête à paver son golf.

La société mourante se défend avec l’énergie du désespoir. Elle empoisonne les meilleurs éléments. Le mort saisit le vif.

Telle est la définition donnée au sens figuré de cette ancienne expression juridique dans le « wiktionaire« . Et je crois que cette expression vieillotte s’applique très bien aux manoeuvres actuelles de certains édiles municipaux.

L’expression m’est venue, sans doute, parce que l’on s’apprête à tuer des espaces vivants, à minéraliser un des rares espaces verts de l’Est de Montréal. Alors qu’il faudrait augmenter ces espaces et les relier entre eux, afin d’en accroître la résilience et la vivacité.

La proposition actuelle a été adoptée par le Conseil de l’arrondissement d’Anjou et elle est soumise depuis le 6 mars à la consultation populaire pour une période de 15 jours se terminant le 20 mars, soit dans 3 jours. La proposition vise à transformer le golf d’Anjou en un immense entrepôt entouré d’espaces de stationnement et de stockage. Mais le golf, ce n’est pas juste un golf. C’est d’abord une éponge pour les pluies, et une zone tampon de protection pour le parc adjacent. C’est une partie importante de l’hydrographie des ruisseaux qui irriguent et pourraient irriguer un Grand parc dans l’Est.

Le parc, le golf dans leur environnement
Le parc et le golf qui lui est adjacent sur deux côtés.

Voir aussi, pour une visite sur le terrain avec M. François Plourde (et merci pour la rapidité de la production !) :

Comme le soulignait le Conseil régional de l’environnement de Montréal, dans sa lettre du 16 mars dernier (Dézonage du golf d’Anjou : urgence de se prononcer!) :

« La consultation à grande échelle présentement en cours pour doter Montréal d’un Plan d’urbanisme et de mobilité digne du 21e siècle ne serait-elle pas une bonne occasion de nous demander, collectivement, comment lier relance économique verte et aménagement urbain ? Et plus spécifiquement : comment éviter de vendre nos derniers vastes terrains végétalisés aux GAFAM de ce monde, dans une vision court-termiste. »

Le Plan d’urbanisme et de mobilité à propos duquel la mairesse Plante annonçait, lors de son allocution de clôture à la conférence de Vivre en ville le 12 mars dernier, qu’une consultation serait lancée en juin… Est-ce que ça fait partie de la conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, lancée en janvier dernier par le gouvernement de la CAQ ? J’ai eu beau chercher des infos sur le site de l’Office des consultations ou celui d’urbanisme… pas un mot.

Vous pouvez signifier à l’arrondissement votre désaccord ici. Pour un exemple de lettre à adresser au greffe d’Anjou (avant samedi, 20 mars, minuit) : Non au pavage du golf d’Anjou.

ce que tous devraient savoir

La présentation en début de ce panel (les 30 premières minutes) est claire, limpide. Elle vaut d’être écoutée, même si elle est en anglais.

J’ai extrait quelques graphiques de la présentation, qui décrivent à quel point la dernière période de 12000 ans, correspondant à l’avènement de l’agriculture et des grandes civilisations humaines, coïncide avec une période de très grande stabilité du climat.

Avant cette période les écarts et changements étaient si importants qu’ils obligeaient les groupes d’humains à une vie nomade.

Nous nous apprêtons à sortir de l’étroit corridor de climat tempéré qui a permis à l’humanité de croître et se développer comme elle l’a fait.

Le effets du réchauffement sur les régions les plus fertiles risquent d’être dévastateurs… le cercle vicieux de la chaleur, de la sécheresse et des feux risque de nous amener vers ce qui existait bien avant, cette période où la terre appartenait aux lézards et dinosaures, parce qu’il y faisait trop chaud.

Cette conférence était donnée dans le cadre du colloque Higher Ground organisé par le réseau New Cities, qui a tenu au cours de l’année plusieurs événements d’intérêt. New Cities est une OBNL internationale dont le siège social est à Montréal.

Fondée en 2010, NewCities (la Fondation Villes Nouvelles Canada) est un organisme indépendant à but non lucratif dont la mission est de façonner un meilleur avenir urbain et dont le siège est situé à Montréal, Québec. La Fondation réalise sa mission en créant des opportunités d’échange de meilleures pratiques entre les villes, les entreprises, et la société civile dans le monde entier. (Extrait du site de NC)

Merci à Sentier, pour le cue.

Si je me souviens, un des événement de l’année mettait en valeur les efforts de la Ville de Montréal dans la préservation de la biodiversité sur son territoire. Je n’ai pas trouvé le segment particulier du panel où Madame Laplante, mairesse de Montréal, devait prendre la parole. J’ai encore à prendre connaissance du Plan climat Montréal dont l’objectif : la carboneutralité en 2050. Mais 2050 c’est dans 30 ans. Et au cours des 30 dernières années l’humanité a produit plus de gas à effets de serre qu’elle ne l’avait fait depuis sa naissance.

Est-ce que le Plan comprend la protection et mise en valeur des ruisseaux de l’Est, comme on les décrit dans le document Corridor des ruisseaux

Comme le rappelait Joëlle Gergis, cette scientifique australienne, qui dit son désespoir, dans un article du Guardian, devant le peu d’impact sur les politiciens des appels des scientifiques à l’action climatique

As more psychologists begin to engage with the topic of climate change, they are telling us that being willing to acknowledge our personal and collective grief might be the only way out of the mess we are in. When we are finally willing to accept feelings of intense grief – for ourselves, our planet, our kids’ futures – we can use the intensity of our emotional response to propel us into action.

Faire le deuil de ce que nous avons perdu afin d’avoir le courage de sauver ce qui est encore sauvetable.

barbarie ou civilisation

«[C]ertains sont d’ores et déjà engagés dans des expérimentations qui tentent de faire exister, dès maintenant, la possibilité d’un avenir qui ne soit pas barbare.» Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient, 2013.

«Les barbares les plus redoutés du monde occidental ne sont pas des envahisseurs venus des steppes lointaines; ce sont les déplorables de la Rust Belt qui votent pour Trump, les gilets-jaunes qui brûlent des boutiques sur les Champs-Élysées, les petits Anglais forçant leur pays vers un improbable Brexit.» (Ross Douthat, dans The Decadent Society, 2020 – ma traduction).

En regardant se dérouler les psychodrames autour de questions comme le port du masque ou la place que prennent les pistes cyclables à Montréal, on peut sincèrement craindre la guerre civile que soulèverait l’implantation des réformes radicales à nos modes de vie qu’appelle en urgence «l’intrusion de Gaïa».  (À propos de Gaïa, voir le récent billet de Boucar Diouf, dans La Presse.)

Quand les conclusions scientifiques sont rabaissées au niveau d’opinions comme les autres, que les individus peuvent s’afficher sans vergogne insensibles à l’intérêt commun… on s’approche dangereusement de la barbarie.

Mais comment défendre ou même identifier la «civilisation» quand cette dernière s’est construite en discréditant des cultures, savoirs et richesses qui avaient pour seul défaut de ne pas être monnayables ou assimilables aux intérêts de la culture dominante? Faut-il sauver la civilisation actuelle alors qu’elle nous mène allègrement vers le précipice? Il est bon de se rappeler que la moitié de toutes les énergies fossiles brûlées par l’homme l’a été au cours des 30 dernières années! [more than half of the carbon exhaled into the atmosphere by the burning of fossil fuels has been emitted in just the past three decades. — Wallace-Wells, The Uninhabitable Earth]

Isabelle Stengers prend soin de distinguer l’usage du terme «barbare» chez les Grecs  anciens et celui de Rosa Luxemburg (emprunté à Engels) dans son écrit de prison de 1915 : La crise de la social-démocratie – Socialisme ou barbarie. Pour Stengers, en 2013 : «S’il y a eu barbarie à La Nouvelle-Orléans, c’est bien dans la réponse qui a été donnée à Katrina: les pauvres abandonnés alors que les riches se mettaient à l’abri.» Déjà en 1978, dans La Nouvelle Alliance écrit avec Ilya Prigogine, Stengers défendait une conception de la science qui ne soit pas opposée ou isolée de la culture, et une conception de la nature qui ne soit pas réduite par la science à ses plus simples mécanismes. Dans son écrit de 2013, intitulé «Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient», la science et les scientifiques ne sont pas neutres, mais bien parties prenantes d’un avenir non barbare à inventer… ou de l’avenir barbare à éviter.

à propos de Gaïa

«On ne lutte pas contre Gaïa. Même parler d’une lutte contre le réchauffement est inapproprié – s’il s’agit de lutter, c’est contre ce qui a provoqué Gaïa, pas contre sa réponse.»

«Lutter contre Gaïa n’a aucun sens, il s’agit d’apprendre à composer avec elle. Composer avec le capitalisme n’a aucun sens, il s’agit de lutter contre son emprise.»

La Gaïa de Stengers ne prend pas sa revanche, elle serait plutôt aveugle aux dégâts que provoque son intrusion. Et l’auteure prend soin de se distancier de Lovelock, dont la «Gaïa semblait une bonne mère, nourricière, dont la santé devait être protégée. Aujourd’hui, notre compréhension de la manière dont Gaïa tient ensemble est bien moins rassurante». Dans ses écrits récents Lovelock affirme qu’il faudrait réduire la population humaine à 500 millions de personnes, ce que Stengers qualifie de «délire d’une abstraction meurtrière et obscène». La critique sévère que mène l’auteure contre les méthodes réductionnistes de la Science et son alliance avec l’économie de la connaissance n’aboutit pas à un rejet de la science, mais plutôt à son renouvellement par une ouverture sur les autres savoirs et pratiques traditionnels.

«Un jour, peut-être, nous éprouverons une certaine honte et une grande tristesse à avoir renvoyé à la superstition des pratiques millénaires, de celle des augures antiques à celles des voyants, liseurs de tarots ou jeteurs de cauris. Nous saurons alors, indépendamment de toute croyance, respecter leur efficace, la manière dont ils transforment la relation à leurs savoirs de ceux qui les pratiquent, dont ils les rendent capables d’une attention au monde et à ses signes à peine perceptibles qui ouvre ces savoirs à leurs propres inconnues. Ce jour-là nous aurons également appris à quel point nous avons été arrogants et imprudents de nous prendre pour ceux qui n’ont pas besoin de tels artifices.» I.S.

le risque de barbarie

La référence à la barbarie comme avenir potentiel dans l’actuelle conjoncture est aussi amenée par Simon Mair quand il décrit quatre futurs possibles pour l’après-CoViD-19 (What will the world be like after coronavirus? Four possiblefutures).

Ces quatre futurs : État capitaliste, État socialiste, Barbarie et Entraide, qui sont résumés succinctement dans l’article en ligne, s’orientent autour d’un axe de centralisation-décentralisation et d’un axe vertical où le principe économique cardinal est soit la valeur d’échange ou encore la protection de la vie. Quatre futurs qui recoupent d’assez près les quatre politiques climatiques présentées par Joel Wainwright et Geoff Mann, dans Climate Leviathan, A Political Theory of Our Planetary Future.

Le soin que prennent les auteurs à ne pas nommer, sinon par un «X» (l’inconnu de l’équation) la «solution» ou la perspective souhaitable rejoint assez bien, il me semble, l’approche ouverte, non déterminée de Stengers. Ce que Wainwright et Geoff ajoutent à l’équation de Simon Mair, en plus d’un important fonds de références philosophiques et historiques, c’est la question de la souveraineté planétaire, de la souveraineté tout court.

Le Léviathan climatique rêve de devenir le souverain planétaire, et il en a les moyens. «Climate Leviathan is defined by the dream of a planetary sovereign. It is a regulatory authority armed with democratic legitimacy, binding technical authority on scientific issues, and a panopticon-like capacity to monitor the vital granular elements of our emerging world: fresh water, carbon emissions, climate refugees, and so on.» Mais les forces «antisouveraineté planétaire» du Behemoth (capitalisme sauvage, nationalismes xénophobes — ces forces qui refusent toute légitimité à une instance internationale, surtout si elle avait le pouvoir de contraindre leur capital national) et celles du «Mao climatique» s’opposent à l’émergence d’un Léviathan hégémonique. Mais elles s’opposent aussi à l’émergence d’un «X» climatique.

À l’heure où on commence à mesurer les sacrifices qu’il faudra faire pour «sauver la planète», Climate X doit rejeter à la fois l’affirmation selon laquelle les préoccupations planétaires doivent dominer celles des nombreuses communautés et peuples qui habitent la planète et un éventuel souverain mondial qui se donnerait le droit de déterminer ces préoccupations. Mais cela signifie-t-il qu’il doit s’opposer à tous ceux qui s’arrogent le pouvoir de parler des questions planétaires? Quelle forme de vie politique, s’il y en a une, se prête à une «planétarité» qui ne semble pas intrinsèquement entraîner un gouvernement souverain? Ma traduction

Trois principes guident le «Climate X»: égalité, dignité et solidarité. Et deux trajectoires pourraient conduire à ce Climate X: la tradition anticapitaliste d’obédience marxiste et les savoirs et modes de vie des peuples indigènes qui ne sont pas surdéterminés par le capital et l’État souverain. Tout l’enjeu étant de marier ces deux trajectoires sans que l’une ou l’autre se sente trahie!

«Les luttes autochtones contre l’impérialisme capitaliste sont mieux comprises comme des luttes orientées autour de la question de la terre – des luttes non seulement pour la terre, mais aussi profondément informées par ce que la terre en tant que mode de relation réciproque (qui est elle-même informée par des pratiques basées sur le lieu et des formes associées de connaissance) doit nous apprendre à vivre nos vies en relation les uns avec les autres et avec notre environnement d’une manière respectueuse, non dominante et non exploitante.» (Coulthard, Red Skin, White Masks, cite par Wainwright et Geoff) Ma traduction.

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« à quels rêves de riche confie-t-on le soin de relancer l’économie? » – I.S.

«Mais il dépend de nous, et c’est là que peut se situer notre réponse à Gaïa, d’apprendre à expérimenter les dispositifs qui nous rendent capables de vivre ces épreuves sans basculer dans la barbarie, de créer ce qui nourrit la confiance là où menace l’impuissance panique. Cette réponse, qu’elle n’entendra pas, confère à son intrusion la force d’un appel à des vies qui valent d’être vécues.», I. Stengers. Mon emphase.

article d’abord publié sur Nous.blogue

Voir aussi article précédent écrit en marge de celui-ci…

en marge

Heureusement qu’il y a des dates de tombée. Depuis le 9 juillet je n’avais rien écrit de notable sur ce blogue, mais comme ma participation à Nous.blogue m’oblige de temps en temps à y aller de ma contribution j’avais à produire pour hier (livré ce matin) un billet que j’ai intitulé Barbarie ou civilisation. Je reproduirai ici le billet lorsqu’il sera mis en ligne demain. Comme chaque fois que je dois me plier à une échéance j’ai l’impression d’avoir laissé en marge de ce billet des considérations et dimensions importantes mais qui auraient fait digression ou auraient demandé plus de temps…

Tout d’abord j’ai l’impression de n’avoir pas rendu toute sa richesse au livre de Wainright et Geoff (W&G), Climate Leviathan, A Political Theory of Our Planetary Future. J’aurais aimé développer ce que j’entendais par « un important fonds de références philosophiques et historiques » : de Hobbes à Kant et Hegel, de Marx, Gramsci et Adorno à l’encyclique de François (Laudato Si) en passant par Benjamin et Schmitt… Les réflexions sur la nature de l’État, les relations de l’homme à la Nature, la question de la souveraineté…

Cette question de la terre, du terroir nourricier, identitaire sans chercher la souveraineté dans le sens d’une autonomie, d’une exception qui définit et isole le Nous devant les Eux. Un terroir qui s’étendrait à toute la planète puisque il n’y a pas de Eux s’il n’y a qu’un Nous.

Incidemment le long passage consacré à Laudato Si dans Climate Leviathan m’a poussé à relire plus attentivement les quelques 246 paragraphes de l’encyclique. Et effectivement le texte du pape François, publié quelques mois avant l’ouverture de la conférence de Paris (COP21, 2015), est une critique assez radicale du capitalisme.
« More forcefully than any other world leader, Francis has called upon political leaders to act ». Mais évidemment, même si d’entrée de jeu François dit vouloir s’adresser à toute l’humanité (je voudrais m’adresser à chaque personne qui habite cette planète), le texte s’adresse aussi aux fidèles chrétiens et catholiques, et il émane d’un appareil. Cela affaibli passablement le message pour l’humanité quand, au paragraphe 120, on lit « Puisque tout est lié, la défense de la nature n’est pas compatible non plus avec la justification de l’avortement. » ! Et à la fin, on sent l’insistance à donner sa place à chaque élément distinctif de la catholicité. La trinité, Marie, les sacrements. Peut-être pourrions-nous comprendre ces mystères et sacrements comme ces « pratiques millénaires des augures antiques, des voyants, liseurs de tarots ou jeteurs de cauris » dont Stengers1 dit que nous regretterons un jour de les avoir simplement renvoyé à la superstition. Mais la condamnation de l’avortement au nom de la défense de la nature alors que sur la question des OGM l’encyclique prend soin de ne pas être trop dogmatique… Laudato Si aurait pu être plus rassembleur. Pourquoi fallait-il rappeler, dans ce texte, le dogme de l’Église catholique contre l’avortement ? Ce n’est pas quelque chose qu’on oublie ! Et ces précisions sur la nature trinitaire de Dieu, et la place particulière de Marie, ne sont-ce pas là des points de discorde avec les orthodoxes et les protestants ? Pourquoi avoir tenu à préciser à quel point ces croyances catholiques peuvent être interprétées comme des arguments pour une justice climatique ? Pour conforter les fidèles dans leur supériorité ? Ou plus simplement pour outiller ces dernier dans la connaissance de leur religion…

Pourtant François précise qu’il a aussi écrit un texte (Evangelii gaudium) pour le clergé et les fidèles pratiquants. Il aurait pu laisser les considérations polémiques pour cette exhortation apostolique.

Et rendre plus fort encore le coeur de Laudato Si.

Transcendental

J’ai perdu mon âme il n’y a pas si longtemps. Je sais que c’est en lisant Traité du cerveau de Michel Imbert que j’ai senti disparaître les derniers lambeaux de ma qualia. Cette ineffable qualité de l’être, tellement sûr d’être unique, indépendant, hors du monde que la vie éternelle devient un désir naturel, une évidence pour certains. Cette âme que je pouvais sentir comme quelque chose de séparé, en plus (au dessus ou à côté) de mon corps, s’est évanouie en même temps que je faisais de la place pour les idées, espoirs, croyances et caractères à l’intérieur de ce corps. La culture inscrite dans ce corps comme dans le monde peut voiler ou amplifier la perception du monde.

Il y a quelque chose de mystique dans ce sentiment, cette sensation d’être lié, connecté avec la vie entière. Partie prenante et résultante d’une évolution milliardaire; partie prenante et résultante d’une interaction systémique et écologique, un sentiment de plénitude et de participation au monde qui confine au religieux. Sans pour autant rejoindre une liturgie particulière. Ce sentiment quasi-religieux de faire un avec le monde, avec l’univers peut être un moteur dans la mobilisation pour la justice climatique.

Plusieurs passages de Laudato Si décrivent cette relation. « La conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle (…) le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels [nous sommes] unis à tous les êtres. »

Qu’est-ce à dire ? Que l’encyclique aurait pu être plus œcuménique. Les références aux textes bibliques auraient pu être accompagnées de références à d’autres textes sacrés ou anciens. Incidemment, Élisabeth De Fontenay dans Le silence des bêtes, met les philosophies occidentales, depuis les pré-socratiques, « à l’épreuve de l’animalité ». Des textes des philosophies orientales pourraient aussi certainement éclairer cette inscription de l’humanité dans le monde vivant…

besoins de science et technique

Les enjeux et défis imposés par l’intrusion de Gaïa obligeront des efforts immenses et concertés.

  1. dans Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient  (retour)

beau temps pour la fin du monde

Avec une avidité certaine j’ai lu, l’un après l’autre, des auteurs et des ouvrages qui commentent, analysent, décrivent la situation générale de la planète comme approchant de la fin. La fin d’un règne, celui de l’humanité dominatrice, consommatrice, « extractiviste ». 

Ross Douthat, un chroniqueur du New York Times dont j’avais lu avec intérêt le livre sur les luttes de pouvoir au Vatican autour de l’élection du pape François (To Change the Church, Pope Francis and the Futur of Catholicism), publiait récemment The Decadent Society, How We Became the Victims of Our Own Success.Ses quatre chevaliers de la décadence : stagnation, stérilité, sclérose et répétition, sont assez convainquants. En effet, les domaines où l’innovation est encore de prime importance sont, au mieux superficiels, au pire relèvent de l’obsolescence programmée. Douthat nous rappelle que la décadence peut durer longtemps, surtout si elle peut compter sur la passivité engourdie et confortable de citoyens repus. 

The most feared “barbarians” in the Western world today aren’t invaders from the distant steppes; they’re the Rust Belt deplorables voting for Trump, the gilets-jaunes burning shops on the Champs-Élysées, the little Englanders forcing their country into an unexpected Brexit.

Douthat, Ross Gregory . The Decadent Society: How We Became the Victims of Our Own Success (pp. 171-172). Avid Reader Press / Simon & Schuster. Édition du Kindle.

Son commentaire sur le dernier Houellebecq (Soumission) est stimulant, de même que le regard qu’il pose sur l’évolution de la Chine ou encore les relations entre l’Europe et l’Afrique. Le monde sera-t-il sauvé par une renaissance spirituelle ? Pas sûr… 

Tout dépend, sans doute, du sens que l’on donne à ce concept d’Esprit, de spiritualité opposée à la matérialité, au matérialisme et au consumérisme caractéristiques de nos sociétés dites « avancées ». C’est d’ailleurs le thème de la dernière livraison de la revue Relations : La spiritualité pour changer le monde ? Un dossier où l’on retrouve des contributions touchant l’écoféminisme et le sacré; une perspective musulmane sur la dimension spirituelle de l’action sociale; l’engagement social, le changement de civilisation et la spiritualité… Un des contributeurs à ce dossier, Dominique Bourg, développait dans Une nouvelle terre (2018), deux conceptions, deux sens à donner à la spiritualité : comme transcendance, extériorité du monde connu (ou concret) et comme idéal, finalité et accomplissement de soi. 

Autrement dit, le monde lui-même nous offre un double aspect, tant esprit que matière, la pensée n’étant pas moins réelle et mondaine que la matière elle-même. Ainsi la connaissance humaine relève d’un processus plus général par lequel le monde lui-même se pense. (…) Ma conscience n’est pas alors le produit illusoire d’un système clos, elle n’est pas « dans » mon cerveau, mais relève d’une réalité plus englobante, celle de cette dimension de la réalité qu’est la pensée, à l’instar du corps qui ne saurait lui non plus exister sans être porté par un milieu plus large. 

Ici, je ne suis pas sûr de suivre Bourg jusqu’au bout. Oui la pensée ne peut exister sans une culture, un langage, des icônes et des symboles. Ceux-ci ont été incrustés, forgés en des édifices, institutionnels comme physiques. Des pratiques, des rapports sociaux, des comportements admis, valorisés ou réprimés. Cette pensée, incarnée dans des choses, pesant de tout son poids historique ou de valeurs, n’est pas séparée, extérieure à la matière. Elle est en relation (dialectique?) avec la matière, dont elle informe l’organisation, l’utilisation autant qu’elle s’en inspire. Faut-il pour autant voir « dans la pensée non une activité spécifiquement humaine, mais une activité cosmique » ? 

En reliant l’évolution des technologies et celle de notre conception de la Terre et notre relation à la nature, Bourg met en lumière les conditions d’émergence de la modernité et de la démocratie. Une libération des contraintes imposées par la religion et l’ignorance, appuyée sur le développement rapide des sciences et des forces productives. Une libération conduisant à l’exploitation sans limite, sans autre contrainte que celle, technique, de la capacité de faire. Laudato Si’, l’encyclique du pape François sur l’environnement (2015), permet à l’auteur de citer la Genèse et ses interprétations différentes ou conflictuelles de la relation que l’homme doit avoir avec la Nature : la dominer, la soumettre et l’exploiter ou la soigner, comme un jardin. Le péché originel, la sortie de l’Éden serait concomitante du développement de l’agriculture, de l’avènement des cités et de l’État. Autrement dit, les racines de l’hubris contemporain remontent loin. Dans un autre livre publié en octobre dernier, Le marché contre l’humanité, Bourg donne parfois l’impression que la vie au temps paléolithique, avant l’agriculture, alors que les humains se déplaçaient par bandes de chasseurs-cueilleurs, que cette vie était bien meilleure ! 

chasseur-cueilleur du Paléolithique, exerçant son intelligence à décrypter à chaque chasse un milieu foisonnant d’indices, à exercer ses talents à diverses activités artisanales, tutoyant les esprits, s’adonnant à des rites communautaires et des jeux, en communion avec la vie végétale et animale…

Bourg, Dominique. Le marché contre l’humanité (Hors collection) (French Edition) (p. 111). Presses Universitaires de France. Édition du Kindle.

Oui, c’est sans doute vrai que le passage à une société sédentaire et agricole, plutôt que de chasse et de cueillette, a signifié « une restriction du spectre d’expériences de l’immense majorité de l’humanité ». Mais ce que les tenants d’une telle idéalisation de la vie paléolithique oublient souvent de rappeler, c’est le risque et les aléas de la vie nomade. La sédentarisation et l’urbanisation ont permis une croissance démographique inimaginable auparavant. L’écriture, la culture, la science sont filles de l’urbanisation. 

Toujours est-il que  « pour faire front à la dynamique en cours de destruction de l’habitabilité de la Terre, il conviendrait d’organiser une redescente rapide de nos flux de matière et d’énergie, de notre emprise sur les territoires et de notre démographie ». Et pour cela il faudrait que les libertés individuelles, négatives (tout ce qui n’est pas interdit ou ne nuit pas à la liberté d’autrui), soient encadrées, limitées par les libertés positives déterminées démocratiquement. Bourg cite l’idée d’une « carte carbone à puces permettant de limiter les consommations individuelles directes et indirectes carbonées ». 

Il n’y a rien d’autoritaire, ni d’arbitraire en la matière. Est bien plutôt totalement arbitraire d’autoriser des modes de vie dont l’accumulation ruine l’habitabilité de la planète. On passe d’un type de liberté à un autre, de la liberté négative à la liberté positive, avec une réduction du pouvoir individuel arbitraire de nuire.

Le 16 avril dernier Dominique Bourg, (avec Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton) publiait 35 Propositions pour un retour sur terre. Un texte articulé autour de deux grands objectifs :

ÉCONOMIE : Produire moins de biens (sobriété), et mieux (efficacité), pour que nos économies s’insèrent dans le cadre des limites planétaires et deviennent régénératives plutôt que destructives ; resserrer les écarts de revenus.

ÉTAT : refonder la représentation, enrichir les procédures démocratiques, protéger les biens publics et les biens communs ; redonner du sens au service du public.

une accélération récente

S’il est vrai que l’origine de l’actuelle crise climatique remonte à la révolution industrielle et scientifique des XVIIIe et XIXe siècles, les dernières décennies ont été… climaciques1 ? Un climax dont on ne peut imaginer qu’il se poursuive encore longtemps !

Many perceive global warming as a sort of moral and economic debt, accumulated since the beginning of the Industrial Revolution and now come due after several centuries. In fact, more than half of the carbon exhaled into the atmosphere by the burning of fossil fuels has been emitted in just the past three decades. Which means we have done as much damage to the fate of the planet and its ability to sustain human life and civilization since Al Gore published his first book on climate than in all the centuries—all the millennia—that came before.

Wallace-Wells, David. The Uninhabitable Earth (p. 4). Crown. Édition du Kindle. (C’est moi qui souligne)

Après avoir passé en revue les différentes dimensions de la catastrophe climatique appréhendée (chaleur mortelle, famine, noyade, sécheresse, mort des océans…) Wallace-Wells, dans son The Uninhabitable Earth,en soulignant à quel point l’accélération des consommations de carbones est récente, pointe vers notre responsabilité mais aussi notre capacité immédiate devant l’avenir. 

« [T]he degree to which [the climate crisis] transforms the world of our grandchildren is being decided not in nineteenth-century Manchester but today and in the decades ahead. »

Adaptation par l’oubli et l’indifférence. On se réconcilie avec ce qui arrive, en dénonçant ce qui s’en vient tout en oubliant ce qu’on a pu dire du caractère inacceptable et immoral des conditions dans lesquelles on se trouve, finalement. C’est comme ça que Wallace-Wells explique l’apathie généralisée. 

« we are always coming to terms with what is just ahead of us, decrying what lies beyond that, and forgetting all that we had ever said about the absolute moral unacceptability of the conditions of the world we are passing through in the present tense, and blithely. »

Pourtant, finalement, Wallace-Wells reste (un peu) optimiste : 

« we have all the tools we need, today, to stop it all: a carbon tax and the political apparatus to aggressively phase out dirty energy; a new approach to agricultural practices and a shift away from beef and dairy in the global diet; and public investment in green energy and carbon capture. » « Personally, I think that climate change itself offers the most invigorating picture, in that even its cruelty flatters our sense of power, and in so doing calls the world, as one, to action. At least I hope it does. »

Et dans une postface (Afterword) écrite fin 2018-début 2019, il peut souligner nombre de développements positifs : manifestations de plus en plus massives pour « sauver la planète »; prises de positions de l’ONU; montée des appuis pour un Green New Deal aux USA… Sera-ce suffisant ? Nous avons dix ans pour virer de bord et trente ans pour atteindre l’objectif de neutralité carbone. À l’échelle globale. 

C’est un peu ce que tente de décrire Eric Holthaus, dans un texte de politique fiction portant sur les trois prochaines décennies : The Future Earth, A radical vision for what’s possible in the age of warming, paru en juin. Dans un billet de Janvier dernier intitulé In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how, il avait développé, année après année, un scénario pour la prochaine décennie. On sent bien que Holthaus n’est pas porté sur la description de l’apocalypse. « [T]he narrative of climate apocalypse is not a catalyst to action. Instead, it helps reinforce the business-as-usual trope: If we’re going to lose the Bahamas anyway, why change course? » Je devrai revenir sur ce livre The Future Earth, car je ne l’ai parcouru que rapidement. 

le « bon sauvage » ou la guerre de « tous contre tous » ?

J’avais déjà commencé Humankind – A Hopefull History, de Rutger Bregman. Manière de changer des discours apocalyptiques. Hobbes ou Rousseau ? L’homme, à l’état de nature, avant l’avènement de la civilisation (agriculture, écriture, État…), était-il un être bon, paisible, généreux qui savait profiter de la vie et des richesses que la nature fournissait, comme l’imaginait Jean-Jacques Rousseau (« l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt »), ou menait-il une vie « solitary, poor, nasty, brutish, and short » (solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte), comme le prétendait Thomas Hobbes dans son poème Leviathan

Bregman prend clairement parti pour Rousseau dans cette polémique presqu’aussi vieille que la philosophie. Même si je peux lui faire le reproche que je faisais à Bourg : l’idéalisation de la vie paléolithique oublie un peu facilement les dangers et misères de la vie nomade, Bregman nous amène dans sa quête à découvrir plusieurs histoires qui ont été trafiquées ou tordues pour servir de « preuve » à la version hobbesienne de la nature humaine. Des histoires, comme Sa Majesté des mouches, ou encore des expériences pseudo-scientifiques (mais encore utilisées dans la formation des policiers) comme la théorie de la vitre brisée, ou encore le Stanford Prison Experiment.

Les humains ne sont pas des bêtes assoiffées de sang qu’un mince « vernis de civilisation » (violence légitime laissée à l’État) empêcherait de s’entretuer. Ce sont plutôt des primates avec une grande capacité d’empathie (voir Le bonobo, Dieu et nous – À la recherche de l’humanisme chez les primates, par Frans de Waal). La conception que l’on se fait de la nature humaine se reflétera dans les politiques éducatives ou encore les mesures de répression ou de rééducation à l’égard des délinquants. La comparaison entre le système carcéral américain et celui de Norvège est assez probante. 


N’est-ce pas déprimant de lire dans le détail les échéances qui approchent ou que nous dépassons dans le calendrier d’une apocalypse qui semble de plus en plus inévitable ? Non, parce que de mieux comprendre les mécanismes par lesquels les humains s’aveuglent sur la nature de leurs liens entre eux et avec le monde; de développer une perspective historique et philosophique sur la relation nature/culture; et surtout de voir, au cours des derniers mois, que la planète entière peut se lever de concert… je suis, non pas rasséréné mais énergisé. Pour parler de la situation, chercher des solutions, en sachant que les pires catastrophes sont souvent l’occasion de l’expression du meilleur chez les humains.  

  1. adjectif à partir de climax  (retour)