La Transition, sous trois (ou quatre) angles (1)

J’ai arrêté temporairement ma lecture du livre de Piketty, Capital et Idéologie, volumineux ouvrage de 1200 pages, pour lire le dernier livre de Laure Waridel : La transition c’est maintenant. Après quoi j’ai senti le besoin de revenir  à un livre que j’avais parcouru plus que lu, tant j’étais irrité par son ton grandiloquent : Le New Deal vert mondial, ou Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 – Le plan économique pour sauver la vie sur terre. (Rien de moins !), par Jeremy Rifkin. Cet éternel optimiste (La fin du travailLa civilisation empathique, Le rêve européen…) ou plutôt ce vendeur de solutions, colporteur de projets de société, de visions d’avenir : la troisième (ou quatrième ?) révolution technologique… 

Pour Rifkin, l’État fédéral ayant ainsi regagné une capacité d’initiative, les promoteurs de ce New Deal vert pourront soutenir les États (-Unis), les comtés, les villes, en mobilisant notamment les fonds de pension, les capitaux privés aussi, à certaines conditions, dans certains cadres. Il propose même un nouveau business model (Sociétés de services énergétiques, résumées par leurs initiales anglaises, ESCO), reliant l’utilisateur à un fournisseur plutôt que l’acheteur à un vendeur1. Relation à long terme permettant de planifier et suivre l’évolution d’une transformation ou d’un programme sur 15-20 ans. Pour Rifkin la sortie de l’économie fossile est un élément d’une autre « révolution » du mode de production, associant à chaque fois, une source d’énergie, un mode de locomotion, un mode de communication (échange ?). L’ère du pétrole et des énergies fossiles tire à sa fin et sera remplacé par une ère d’énergies propres et décentralisées, résilientes parce que connectées. Tant qu’à isoler les maisons pour économiser de l’énergie, autant les connecter et les rendre « intelligentes ». Tant qu’à transformer les procédés industriels pour y remplacer la combustion de charbon, de pétrole et de gaz, autant relier ces entreprises à des circuits de fournisseurs-utilisateurs participant d’une économie sinon circulaire, du moins éclairée. 

La gouvernance démocratique d’une telle « révolution » est assurée, dans le plan de Rifkin, par des assemblées de pairs, réunissant quelque 300 personnes issues des divers milieux d’une ville, un quartier ou une région, processus auquel participent les  structures traditionnelles de représentation (ex. : élus et fonctionnaires de la ville ou de l’État) notamment en offrant le soutien nécessaire à ces processus de réflexion et de délibération critiques et stratégiques. Cette proposition de Rifkin s’appuie sur une expérience menée par son groupe dans trois communautés d’Europe. 

Finalement le texte de Rifkin est un « pep-talk » pour les nombreux tenants d’un éventuel Green New Deal, qui lance des idées, des chiffres pour indiquer des pistes possibles ou des cibles atteignables. Je ne suis pas certain qu’il ait mesuré vraiment l’ampleur des investissements à faire… et je crois qu’il donne une importance démesurée aux fonds de pension qui, s’ils mobilisent en effet beaucoup de capitaux, n’en disposent pas facilement ou à court terme. Et puis, le projet de REM de la Caisse de dépôt québécoise est donné en exemple d’un fonds de pension engagé dans la Transition… Un projet qui s’est décidé sans véritable débat public, sans intégration avec les autres plans publics de transport, et qui risque de coûter très cher au trésor public pendant des décennies. Si c’est le genre d’implication des fonds de pension dont on parle, ça fera beaucoup d’heureux parmi les compagnies de hautes technologies et d’infrastructures lourdes, mais à quels coûts pour les autres ? 

En proposant une connexion maximale entre les industries, les communautés, comme un élément constitutif de cette « révolution de l’énergie propre et du numérique », au moins deux questions se posent à l’évidence. Comment éviter que les grands propriétaires actuels du Big Data ne deviennent encore plus gros et puissants dans une société plus connectée et que cela nous conduise à la société totalitaire du Big Brother ? Et puis, si cette connexion continentale doit s’intégrer à une connexion mondiale, la « Pangée numérique » de Rifkin, comment éviter que des sociétés non-démocratiques, sous la coupe de pouvoirs hyperpuissants parce que hyper-concentrés, ne viennent pirater, infiltrer, manipuler ces échanges numériques ? Réponse de Rifkin :

« Vu mon expérience en Chine, je ne pense pas que ce soit l’intention du gouvernement chinois. (…) Il est inimaginable qu’une superpuissance prenne en otage des milliards de personnes de différentes communautés (…). Il faut préserver la liberté de chaque localité et de chaque région, qui doivent contrôler leurs infrastructures comme un bien commun. (…) Nous sommes à un tournant de l’histoire, qui nous oblige à nous faire confiance et à oublier nos divisions politiques. » 

Nous faire confiance et oublier nos divisions politiques… C’est vrai que, comme discours à livrer devant une assemblée de pairs, issus de différents réseaux et partis, ça se tient. Comme stratégie de développement international, je suis moins sûr. 

Le reproche qu’on pourrait faire à Rifkin, on peut aussi le faire aux deux autres (Waridel et Piketty) : on ne voit pas très bien sur quelle base sociale, en s’appuyant sur quelles forces organisées on pourra amorcer et réaliser dans les temps voulus une telle transformation radicale.  

La lecture contiguë des trois livres, soit Le New Deal vert mondial, de Rifkin, après celle de Waridel, La transition, c’est maintenant, et de Piketty, avec son Capital et idéologie, fait ressortir les trois cultures, les trois mondes dans lesquels sont ancrés les auteurs, l’Europe, l’Amérique et le Québec. Je reviendrai dans un prochain billet sur les propos de Waridel, bien ancrés dans le contexte québécois, et ceux de Piketty qui retrace l’évolution de « modes de justification des inégalités » sur plusieurs siècles et à l’échelle de trois continents (Europe, Amériques, Asie). 

Deux des sources citées par Rifkin à l’appui de son projet de réseau électrique continental d’énergie propre : 

Carte tirée du premier document (Analysing…).

Sans prétendre avoir lu le détail de ces publications, je n’ai pu m’empêcher de situer les ressources hydro-électriques du Québec, dans ce contexte, comme une immense « batterie », une réserve d’énergie disponible « à la demande » (on ouvre ou on ferme les barrages) qui prend un sens stratégique quand on vise à développer à grande échelle l’éolien et le solaire. Et d’ailleurs, le PDG d’Hydro-Québec disait aujourd’hui la même chose dans La Presse: « la société d’État pourrait devenir la « batterie » du nord-est du continent. » !

  1. Les ESCO, comme nouvelle forme de partenariat public-privé mais ayant des ressemblances avec les “investissements à impact”, où l’entreprise est redevable de sa performance pour obtenir le soutien public (profit) de son investissement.  (retour)

Publié par

Gilles Beauchamp

Formation en recherche culturelle, de 1973 à 1976, puis en sociologie de 1986 à 1993, à l'UQAM. Organisateur communautaire dans le réseau de la santé, CLSC Hochelaga-Maisonneuve puis CSSS Lucille-Teasdale, à Montréal, de 1976 à 2012.

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