Se battre pour ne pas désespérer

Comment garder espoir en l’avenir quand le gros des efforts semble se borner à ne pas reculer en quatrième vitesse ? Il nous faudrait un plan pour éliminer TOUS les VUS (véhicule utilitaire sportif) de nos routes d’ici quelques années (et non quelques décennies) et on continue d’ajouter des autoroutes, d’empiéter sur les terres agricoles… La publicité pour ces véhicules continue même d’occuper la première place sur les ondes télévisuelles. C’est « normal »  puisque ce sont les véhicules les plus vendus : ces « véhicules énergivores composaient  79,9% des nouveaux véhicules personnels vendus en 2020 », selon la dernière étude d’Équiterre.1 Comment prétendre préparer le changement alors qu’on continue de promouvoir les vieux modèles ? Ces publicités sont la meilleure preuve de l’incapacité du capitalisme à nous sortir de l’impasse, disait Bernard Perret, dans Quand l’avenir nous échappe, 2020.

Il semble bien que l’homo economicus domine sans partage : celui qui ne pense qu’à son intérêt individuel à court terme. Après moi le déluge ! ou encore YOLO (You Only Live Once) résument bien sa philosophie. Pour d’autres, un peu moins cyniques en regard de l’avenir et des autres, ce sera : « Une dernière fois » — « C’est mon dernier VUS »… Pourtant il y en a déjà trop. Il faudrait tout mettre en oeuvre pour inventer de nouvelles solutions, expérimenter de nouveaux modes (de transport, de partage, de travail). Il faut arrêter de creuser parce que l’objectif est de sortir du trou !

La plus grande victoire des néo-libéraux depuis quarante ans aura été de nous convaincre de l’incompétence, ou pire de la nocivité, de l’intervention publique. Ce qui a conduit au recul systématique et sur tous les fronts de la légitimité de l’intervention publique, au nom des supposées plus grandes efficacité, flexibilité ou créativité de l’entreprenariat capitaliste. Comme souvent les meilleurs mensonges comportent une part de vérité, l’intervention publique de la fin des 30 glorieuses (fin des années ’70) était devenue pléthorique, trop puissante pour la qualité du projet social qu’elle proposait : de plus grands HLM, des polyvalentes encore plus immenses, des autoroutes encore plus larges passant par les quartiers les plus pauvres… Des investissements structurants qui ne menaient nulle part, ou ne savaient plus où aller. Mieux valait laisser l’argent entre les mains de « ceux qui  le produisait », comme on se plaisait à le colporter à l’époque : « Les services publics sont financés par la richesse produite par le secteur privé ». Heureusement de telles inepties sont moins populaires aujourd’hui : la richesse privée ne peut exister sans les multiples formes de soutien du public, du communautaire, du philanthropique, du religieux… La richesse privée n’existerait pas sans la culture commune qui fonde tant le respect de la loi que la croyance en la valeur des contrats ou de l’argent. 

Toujours est-il que pendant plus de quarante ans la bride a été laissée, en quelque sorte, sur le dos du capital, pendant que les États étaient amenés (forcés) à réduire leurs ambitions, l’ampleur et le caractère structurant de leurs interventions. Plutôt que de construire des institutions et des infrastructures on a distribué des prestations… à crédit. (Voir W. Streeck, Du temps acheté, 2014) Mieux valait laisser libre cours à la créativité des groupes d’intérêts. Regardez le progrès : tous ces iPhones qui se promènent avec un humain en laisse; et toutes ces livraisons d’Amazon qui arrivent magiquement sur le pas de nos portes. Toute cette richesse de créations culturelles qui siphonne par dizaines de milliards les poches des consommateurs : à qui les Disney, HBO, TV+, Netflix, Prime, et autres fourgueurs de rêves ? 

Autrement dit nous avons laissé se développer les industries du rêve et de l’illusion, un système producteur de «gadgets and profits », disait Fraser au dernier colloque du CRISES, plutôt que de nous préparer à ce qui était déjà annoncé il y a 50 ans (Halte à la croissance ?, 1972), et prévisible depuis plus longtemps encore. Le report de l’intervention à plus tard semblait justifié alors puisque la technologie allait, demain, résoudre plus facilement les problèmes soulevés par le développement (pollution, surpopulation, réchauffement, extinctions de masse…).  Aussi il  était difficile d’arrêter un modèle, un plan d’action. On a plutôt investi dans les technologies de l’information et des communications, la micro-informatique et la diffusion de masse, les réseaux et contenus « intelligents »… Le transport des marchandises et des personnes s’est aussi grandement développé au cours des dernières décennies. C’était la concrétisation de l’idéal néolibéral: plus de commerce à l’échelle du globe et la planète s’en portera mieux, avec moins de guerres et plus de développement dans les pays « du sud » ! Mais c’était aussi, pour beaucoup, le développement de « gadgets » profitables parce qu’orientés vers des clientèles solvables et nombreuses : les fameuses classes moyennes (3 graphiques tirés de Capital et idéologie de T. Piketty, et quelques commentaires). Des gadgets et des cabanes, avec des autoroutes pour s’y rendre. 

Nous avons laissé se développer une infrastructure hypertrophiée des communications et du transport des marchandises au détriment d’une emprise plus fine qui soit respectueuse de la qualité des milieux de vie et des habitats mobilisés par la production marchande. De même les entreprises d’extraction (de minéraux, de bois, de produits végétaux, d’élevage et de la pêche) se sont développées sans égards (ou si peu) aux conséquences sur la viabilité à long terme de notre monde. 

Jusqu’à la chute du mur de Berlin, on pouvait prétexter, pour ne pas se préoccuper de la planète, des conceptions incompatibles du monde entre les protagonistes géants qui ne pouvaient avoir la confiance nécessaire à une telle entreprise commune. Mais après la chute ? Il n’y avait plus d’urgence, plus de menace extérieure questionnant la légitimité même du système capitaliste. Ne restait que la pression des associés et des compétiteurs, des groupes de citoyens et de consommateurs, des syndicats et des corporations professionnelles… Les États ont quand même poursuivi certaines discussions et négociations autour d’enjeux d’intérêt particuliers (droits des mers, pollutions spécifiques telle les HFC, changements climatique…) tout en préservant, valeur ultime, la libre circulation du capital

Ce qui nous donne un peu d’espoir, malgré tout

Les appels à l’action, « Au delà de la rhétorique », de la part d’agences ou d’instances qui sont plutôt discrètes habituellement : 

Les grands groupes financiers se font demander ce qu’ils ont de « valeurs viciées », de capitaux à risque de dépréciation rapide dans leurs coffre-forts et au coeur de leurs alliances industrielles. ( Mark Carney : Values: Building a Better World for All )

Les États aussi se feront demander ce qu’ils ont fait, au delà des discours et de la petite politique : Quels gestes ont été posés, avec quels résultats ? Plutôt que d’agir de manière défensive et tactique, un pied sur l’accélérateur et l’autre sur le frein, les États doivent renouer avec des missions mobilisatrices et audacieuses : il nous faudrait pour le climat l’équivalent du plan « Shot to the moon » lancé par Kennedy pour « atteindre la lune avant la fin de la décennie ». Voir Mariana Mazzucato et sa remise en valeur de l’action publique, de l’État (Mission Economy: A Moonshot Guide to Changing Capitalism, 2020 ; L’État entrepreneur 2020 [The Entrepreneurial State, 2011, 2013, 2015] ).

Mais ce qui me donne aussi de l’espoir, car on ne peut totalement se défaire de ses responsabilités sur le dos des élus et des riches… C’est qu’on était 500 000 dans la rue et que demain nous serons 1 000 000. C’est que l’action collective, la vitalité des engagements citoyens, communautaires, bénévoles ou philanthropiques ne cessent de m’épater. Les coalitions inédites et audacieuses se multiplient : les G15+, Québec ZéN, Alliance Ariane (sans parler des Équiterre et autres Fondation Suzuki qui agissent sur ce front depuis longtemps) sont essentielles car l’objectif n’est pas simplement de remplacer les F150 au pétrole par des F150 électriques ! Nos industries devront s’adapter — et elles le feront d’autant mieux que des balises, des limites dures, non-négociables seront établies. 

Les comportements et les choix individuels et locaux devront aussi s’adapter, évoluer. Il faut discuter et dénoncer les abus et promesses non tenues, débusquer les discours vides et trompeurs qui masquent l’inaction ou les actions contraires aux principes et à l’intérêt public. La critique et la dénonciation sont aussi nécessaires que l’encouragement et l’incitation. Les « malus » sont aussi importants que les « bonus ».  Encourager la vertu n’est pas suffisant, il faut dissuader les comportements nocifs… Saviez-vous qu’il n’y a pas si longtemps on pouvait fumer à bord d’un avion ou dans un autobus au long parcours, sans aucun remord ! Hé bien aujourd’hui l’autobus, c’est la planète. Oui, cette mince couche d’air qui entoure la terre et permet aux êtres vivant de respirer… on y rejette CO2 et autres polluants sans vergogne, parce que c’est permis, ou encore parce que “mon produit trouve des acheteurs‘.

Finalement, et contrairement à ce que je laissais entendre plus haut, l’homo œconomicus n’est pas le seul modèle d’humain raisonnable. Elinor Ostrom, dans Collective Action and the Evolution of Social Norms, montre bien qu’en plus de l’égoïste rationnel (homo œconomicus) il existe au moins deux autres types de personnes : le coopérateur conditionnel et le châtieur (punisseur) volontaire [willing punishers]. Et si l’égoïste rationnel peut profiter, ou exploiter un temps la situation, seule l’existence des deux autres types de personnalité permet de construire des sociétés durables. L’égoïste rationnel ne peut pas être le seul modèle de rationalité, pas plus que le secteur privé n’est le seul producteur de richesse.

Billet aussi publié, le 2 juin, sur Nous.blogue

  1. Voir les recommandations d’Équiterre pour réduire notre dépendance aux VUS.  (retour)

transition et VLS

Les promoteurs de VLS, voitures en libre service, argumentent :

” Ne veut-on pas, d’abord et avant tout, réduire le nombre de voitures sur nos routes ? C’est le nombre de voitures en partage qui fait la différence, bien plus que le fait qu’elles soient électriques ou non.”

Dans leur réplique aux pressions et crocs-en-jambe de la Ville de Montréal à l’endroit des propriétaires de flottes de VLS (Communauto et Car2go). Voir L’inutile guerre de l’autopartage, article de La Presse +.

La voiture individuelle continuera de faire rêver.

On n’a qu’à regarder cette annonce de Tesla

Il deviendra de plus en plus clair qu’il ne sert à rien de changer un aspect seulement du système dans lequel nous nous  enfonçons, comme de réduire notre consommation d’essence et notre production de gaz à effet de serre sans tenir compte de nos autres consommations excessives, nos autres productions de pollutions diverses.

Économie circulaire, jour de la Transition (plus de 300 événements en France le 24 septembre prochain); Transition et intention


Cet autre graphique tiré du même article, publié d’abord sur le site de Transition2.

le “ventre” de l’économie

Respecter le « local », dans ce qu’il a d’unique, d’idiosyncrasique* et non seulement pour sa capacité à se conformer à la norme. Le local est aussi générateur de normes nouvelles, il a une capacité instituante autant que critique (ou de détournement) de la norme, confronté qu’il est aux défis et contradictions posés par des interventions et des programmes centraux toujours en retard d’une ou deux coches sur la réalité.

L’autorité centrale peut parfois aider, à certaines conditions. Et toujours elle doit “partir de ce qui existe”. Ne pas simplement faire descendre un cadre, des normes…

Par ailleurs le citoyen lambda est souvent moins préoccupé de participer aux débats et à la décision établissant de nouvelles règles que de voir ces décisions finalement prises et surtout implantées équitablement et fermement pour tous. “Qu’ils se décident et on s’adaptera, on se conformera à un nouveau contexte.”

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On a beaucoup parlé d’économie sociale et solidaire (ESS) ces derniers temps : dossier spécial dans La Presse, numéro spécial de la revue Interventions économiques, symposium international anniversaire… À plusieurs reprises on a mentionné le chiffre de 10% du PIB pour dire l’importance de ce secteur. Un secteur qui a su se développer en un écosystème d’institutions, de réseaux et de passerelles (Lévesque, 2016)1. Un secteur qui porte des valeurs et des objectifs qui sont plus que jamais essentiels dans le contexte de crise actuel (Favreau, 2016)2. Mais comment le secteur se voit-il dans quelques années ? Représentant 12, 15 ou 20% du PIB ? En grugeant des parts de marché dans les secteurs qu’il occupe, ou en développant de nouveaux services ?

Mais qu’en est-il des 90% ou 85% restants ? N’y a-t-il pas une certaine urgence à changer les choses non pas à la marge, mais sur toute la page ? À défaut de transformer l’ensemble de la société en une fédération de coopératives et d’OBNL… il nous faudra bien trouver moyen d’inciter au changement, de mobiliser dans l’action le gros de l’économie… son ventre.

appartements

Je suis toujours sidéré par les discours bien pensants qui n’hésitent pas à mettre dans le même panier toutes les entreprises privées, tout ce qui n’est pas public ni coopératif et sans but lucratif. Dans le même panier que Walmart et Exxon le restaurant du coin, le boulanger, le couvreur ou le petit entrepreneur… Quand on conflictualise ainsi l’économie, la saisissant d’un bloc, caractérisé par sa capacité d’exploitation des hommes et de la nature, une capacité de production de biens et services (que nous sommes par ailleurs les premiers à apprécier, pourvu qu’ils soient de qualité et à bon marché)… Quand on amalgame la grande entreprise et celle, artisanale, de la petite entreprise où le travail du patron est aussi essentiel à la survie de l’entreprise que celui de l’ouvrier… petite entreprise dont l’objectif est moins de croitre que de survivre, se maintenir dans la niche qu’on s’est construit à force de travail, d’expérience, de constance…

Ce ventre de l’économie n’est pas plus capitaliste qu’il ne serait socialiste dans un autre contexte…

Les entreprises sociales sont définies par leur objet (Ni État ni marché), par leur structure qu’on étudie et modélise en idéal-types (Laville et alii, 2016)3. Mais les entreprises économiques qui se sont développées sur des terrains non investis par l’État et l’économie sociale doivent-elles se contenter de payer leurs impôts et soutenir Centraide comme seules manières de participer à l’émergence d’une nouvelle économie plurielle, plus équitable, plus durable ? Nous avons besoin d’une conception de l’économie qui fasse de la place et fasse connaitre les multiples façons qu’a et qu’aurait l’entreprise “traditionnelle” de participer à cette émergence, ce changement de régime. Par la philanthropie, l’investissement responsable; par l’inclusion, les stages ou le compagnonnage; mais aussi par des technologies et procédés éco-responsables…

Considérant l’urgence d’un changement profond, paradigmatique, on ne peut se priver de l’apport volontaire, créatif des petites (et moyennes) entreprises. La philanthropie, qu’elle soit financière ou d’expertise, peut être une alliée précieuse pour le développement d’une économie plus solidaire. Mais toute la philanthropie ne passe pas par l’économie sociale et solidaire. Et toutes les collaborations à visées sociales n’ont pas à être formalisées; elles ne seront pas toutes visibles si ce que nous cherchons à impulser n’est pas simplement une loi, ni même un programme… mais un changement de paradigme, un mouvement. Au delà des finalités sociales, dont on peut faire un critère de distinction, d’inclusion ou d’exclusion, il y a la finalité globale, qui devra inclure des fins sociales, économiques, écologiques…

Les finalités qui tisseront l’écheveau d’une société plus durable, plus durable parce que plus économe, plus équitable et plus solidaire, ces finalités seront sociales, mais aussi économiques (faire bien à juste prix) et écologiques. Comment éviter que les lois et programmes de soutien à l’économie sociale et solidaire ne deviennent des barricades et des remparts opposant les tenants de l’ESS et les autres ? Comment faire pour construire des alliances débordant largement les rangs de l’ESS pour mobiliser le “ventre de l’économie” ? Des alliances capables de mettre en œuvre un nouveau modèle de développement ?

Une alternative propre, solidaire et d’avenir. Qui sache mobiliser le gros de l’économie – rallier les petits entrepreneurs, les cadres et professionnels éclairés, mais aussi les petits épargnants…

23915835489_b2140bcd30_oPar mobiliser plus largement que les seules franges de l’ESS, j’entends reconnaitre, respecter la valeur, l’existence de ce qui ne participe pas nécessairement de la même idéologie / religion de l’ESS. Excusez la comparaison, mais en regard du poids des principes, des filières, de la vertu dans les finalités… on ne peut s’empêcher d’utiliser de tels termes.

Est-ce à dire que mon approche est simplement libérale : rassembler au delà des idéologies ? Vivre et laisser vivre ? Laisser exister les secteurs de l’économie qui n’ont pas de finalité sociale, ou plutôt qui n’ont pas d’autre finalité sociale que de produire des biens (ou services) qui soient de qualité, utiles, technologiquement innovateurs ou porteurs de traditions, de savoirs. Je ne crois pas car s’il y a une reconnaissance de secteurs à finalités autres que sociales, il y aura toujours du social dans l’économique (amitiés, camaraderies, solidarités, partages d’expertises et de savoirs) tout comme cette entreprise devra toujours s’insérer dans une société.

De même, il y aura toujours mille façons pour l’entreprise de s’inscrire dans ce mouvement pour une nouvelle économie. Une économie plus propre, plus sobre de moyens, moins axée sur le développement brut du PIB que sur la durée, la qualité, le réparable plutôt que le jetable. Cette même entreprise participant par ailleurs à d’autres mouvements, soutenant d’autres causes et solidaire de familles et collègues frappés ou dans le besoin.

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Au delà des mots

Le danger de ne pas voir, ne pas comprendre ou tenir compte de ce qui n’est pas dit. Ce qui n’est pas explicite mais plutôt tacite, passant par les actes, la pratique plutôt que les mots. Le danger de prendre les mots pour le réel – il suffirait de se prétendre généreux pour ne plus avoir à l’être. Le risque, particulièrement fort pour les intellectuels, de prendre la carte pour le territoire.

La délibération est un art qui s’apprend en le pratiquant, comme tous les arts. Aussi est-il normal que ceux qui ont passé 20 ans sur les bancs d’école à discuter et débattre auront plus de facilité à délibérer. Mais les processus collectifs de délibération conduisent-ils toujours à de meilleures décisions que les structures moins explicites, plus individuelles ? De fait, les processus moins délibératifs et plus tacites ne sont pas nécessairement individuels : les structures d’action et de décision peuvent être éminemment collectives, construites sur les actions passées, des rapports de pouvoir, des partages de compétences…

[Contribution à Nous.blogue, à paraitre le 30 mars]

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* idiosyncrasique : comportement propre à un individu résultant des interactions historiques ou actuelles avec son milieu

** paradigme : conception du monde, modèle de penser et d’agir

  1. Économie sociale et solidaire et entrepreneur social : vers quels nouveaux écosystèmes ?  (retour)
  2. Économie coopérative et solidaire, écologie et développement des communautés : les nouveaux défis en habitation  (retour)
  3. Théorie de l’entreprise sociale et pluralisme : L’entreprise sociale de type solidaire  (retour)

fin de course – ou nouveau départ ?

Un prochain gouvernement Harper s’interdirait de hausser taxes et impôts pour les 4 prochaines années. Quelle preuve de déni des problèmes structuraux, environnementaux et politiques qui attendent nos sociétés ! Laisser les forces du marché (c’est à dire de la finance) régler ces questions… Mais ce sont ces forces du marché, suivant la pente du moindre effort, de l’avidité et du désir aveugle aux conséquences à long terme, qui ont nourri les déséquilibres qui nous confrontent actuellement.

Entre un cynique manipulateur, un optimiste naïf, et un conservateur prudent le choix d’un prochain premier ministre du Canada est difficile. J’ai un peu honte d’avouer que j’ai, moi aussi, un cadavre dans le coffre de mon auto (Un cadavre dans l’auto, David Desjardins). Le cadavre de l’espoir ? De la foi en l’avenir ? Le cadavre du progrès par la croissance.

 

Même si cela n’a pas été beaucoup (du tout ?) discuté au cours des récents débats publics, un des principaux points qui devrait figurer au programme de tout prochain gouvernement qui ne serait pas majoritaire conservateur : l’établissement d’un mode proportionnel de scrutin. Et la transformation conséquente de la culture de collaboration-compétition entre les partis, pour former des gouvernements de coalition viables.

Stephen Harper présentera certainement la signature du PTP comme une victoire de son gouvernement, la preuve de sa capacité à soutenir le développement des produits canadiens dans l’économie-monde. Pourtant, il semble que le Canada n’ait pas eu grand-chose à dire sur les tractations Japon-USA en matière automobile…

Difficile de s’imaginer s’exclure volontairement d’un tel accord, il faut plutôt se demander quel sera le gouvernement le plus à même de parer et pallier aux conséquences sur des secteurs comme la production laitière, d’oeufs, de pièces d’auto. Comment le prochain gouvernement saura-t-il protéger son droit à soutenir l’occupation du territoire, à planifier son développement ?

Les prochaines années imposeront aux gouvernements du monde une obligation morale de réduire, réorienter et bannir (taxer) certains commerces et produits; les gouvernements du monde devront se liguer et s’obliger mutuellement à respecter certains biens communs à l’humanité, dont l’atmosphère mais aussi les ressources des océans. La loi du plus bas prix ne peut plus être la seule règle utilisée pour gérer des ressources limitées, certaines (plusieurs) mises en danger.

 

Les prochaines années devraient accorder plus d’importance à la signature d’accords à caractère économique ET politique. Les conséquences d’une entente internationale sur les émissions de gaz à effet de serre imposeront des changements dans nos modes de vie et de production, dans nos priorités. Il faudra harnacher, soumettre les processus de libéralisation des échanges à une lecture et des contrôles politiques.

Ce ne serait pas la première fois que l’humanité doit se protéger d’elle-même. Nous devons protéger la planète des prédateurs humains laissés à eux-mêmes. Les hommes ne font pas le mal par plaisir, seulement par égoïsme, paresse, peur, ignorance… Les prédateurs humains ont vidé les mers des grands cétacés en quelques décennies de chasse industrielle. Puis ils ont laissé l’huile de baleine pour s’éclairer au kérosène et remplacé le cheval par le moteur à combustion interne. Extrayant chaque jour des quantités phénoménales de pétrole, conduisant à une combustion effrénée sous le chapiteau de l’atmosphère terrestre.

 

Quand on me dit qu’on va investir dans les infrastructures pour relancer l’économie, je me demande : quelles infrastructures ? Celles qui facilitent l’étalement urbain et la consommation ?

 

Plutôt qu’une politique du pire, où les conservateurs reprennent le pouvoir avec l’aide du Bloc, je préfère encore la politique du ABC (n’importe qui sauf les conservateurs), avec l’espoir que ce sera une première étape vers la construction d’une alliance, d’une coalition seule capable d’implanter des changements radicaux avec une participation sociale maximale.

Nos partis nationaux doivent apprendre à travailler ensemble sur des objectifs à moyen et long terme, plutôt que de « poser » dans leurs irréductibles différences, justifiant tous les sarcasmes, toutes les attaques, rendant d’autant plus difficiles et improbables les alliances nécessaires sur les transformations structurelles qui nous attendent, réalisées autant que possible avec la participation volontaire, intelligente sinon enthousiaste, de toutes les parties.

À l’échelle internationale, à l’inverse, il faut se départir d’un oecuménisme de façade et se donner les moyens d’une action innovatrice, avec des États alliés autour d’un projet humain. Des alliances qui, sans être aussi puissantes que les USA ou la Chine, pourront formuler, expérimenter, imposer des normes et objectifs progressistes (à défaut d’un autre terme – humanistes ?).

Au delà des chapelles et des clans, des pays et des nations, des races et religions nous sommes dans l’obligation de transiger à l’échelle internationale parce que l’équilibre est compromis; le laisser faire n’est plus permis. Nous avons, depuis longtemps déjà, atteint les limites, assujetti les principales ressources de la planète au jeu de casino du capital financier (que Bernard Stiegler [La société automatique] appelle le capital mafieux, tellement il est lié aux paradis fiscaux et autres cieux sans foi ni loi).

Il est temps de reprendre le contrôle – ou plutôt de cesser de s’imaginer que nous pouvons contrôler une planète qui nous dépasse mais que nous avons tout de même réussi à ébranler dans ses équilibres profonds, géologiques. Il est temps, plus que temps d’apprendre à restreindre l’appétit des hommes plutôt que de simplement faciliter, accélérer la consommation aveugle des ressources limitées d’une planète fatiguée.

Publié sur Nous.blogue

globalisation, écologie et sciences po

Je crois que c’est le texte (PPT) de Benoit Lévesque (Le modèle québécois, à la suite de la politique d’austérité: conséquences pour l’économie sociale et la société civile?), sa conférence donnée à l’ACFAS le 26 mai dernier à Rimouski, qui m’a amené à lire Paul Hirst pour la première fois. Un théoricien dont j’avais entendu parler pour sa “démocratie associationniste” (Associative Democracy) et qui, dans ses derniers travaux, examinait les limites de la globalisation (Globalization in question).

C’est lui qui m’a conduit à The Structure of World History, from modes of production to modes of exchange par Kojin Karatani.

 

 

En parallèle j’ai fait un détour écolo, avec Le grand pillage de Ugo Bardi, rapport soumis au Club de Rome, 40 ans après Les limites de la croissance, paru en 1972 et qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque. Pas assez sans doute : et si on avait pris au sérieux les avertissements de ce “manifeste” il y a 40 ans ? Et puis le très beau texte, presque poétique tellement il rend palpable les mouvements et forces qui ont déterminé le climat de la terre depuis 4 milliards d’années : Voyage à travers les climats de la terre, par Gilles Ramstein (2015, chez Odile Jacob).

Et puis j’ai aussi commencé un autre très beau texte, dont il me presse de poursuivre la lecture : Laudato Si, par le pape François. [Voir ce court article de présentation dans Le Devoir]

Après avoir terminé Globalization in question, et commencé dans la foulée à lire Kojin Karatani, j’ai senti le besoin de terminer ma lecture du second volume de Fukuyama, Political order and political decay – from the industrial revolution to the globalization of democracy, que j’avais commencée il y a plusieurs mois (voir un résumé dans la revue The Atlantic). Cela pour me donner un peu de références géopolitiques et historiques afin de mieux apprécier la proposition théorique de Karatani (The Structure of World History).

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Évidemment je ne vous ferai pas ici un résumé de cette boulimie de lectures… mais j’aimerais bien tout de même vous en dire quelques mots. Tout d’abord ce texte de Benoit Lévesque, professeur émérite de sociologie à l’UQAM, qui s’est fait le chantre depuis quelques années d’un renouvellement de la social-démocratie (voir aussi le site consacré), proposait dans sa conférence de Rimouski une critique des politiques d’austérité du gouvernement Couillard, et un retour historique sur le “modèle québécois”. Il suggère en conclusion des pistes d’action pour la société civile organisée…  notamment l’importance de se positionner dans la perspective de la transition écologique tout en misant sur la démocratie délibérative et participative.

Ce que je retiens du texte de Paul Hirst sur la globalisation, c’est que cette dernière n’est pas aussi importante et inévitable que le discours dominant peut laisser croire. Chiffres à l’appui, il démontre que les échanges se font surtout à l’intérieur de blocs géopolitiques continentaux, et que les entreprises, même multinationales, ont en général des racines régionales ou nationales. Ce qui devrait nous amener à relativiser les discours défaitistes des politiciens qui prétendent de rien pouvoir faire face à la “globalisation”. Cela pourrait aussi nous pousser à saisir des leviers d’influence et de pression qui sont plus accessibles.

Le texte de Bardi, Le grand pillage, fait l’histoire de l’extraction minière, y compris celle des ressources pétrolières, montrant à quel point les courbes de l’extraction ne peuvent se poursuivre ; à quel point les alternatives et solutions technologiques sont fallacieuses et dangereuses. Nous épuisons en quelques décennies des ressources non renouvelables que la planète a mis des centaines de millions d’années à constituer, certaines dans des conditions géologiques qui ne se reproduiront plus.

Une histoire géologique que Ramstein, avec son Voyage à travers les climats de la terre, nous présente de façon éloquente et simple (mais pas trop). Comment les équilibres et déséquilibres du carbone et de l’oxygène, dans l’air, les océans et la biomasse ont été marqué par la “petite musique de Milankovitch” (oscillations combinées de l’orbite terrestre, de son obliquité et de la précession des équinoxes [ceux-ci ne se passant pas toujours à même distance du soleil, à cause du caractère elliptique de l’orbite])… De la poésie, que je vous dis. Dont on retient les équilibres fragiles et grandioses mis en danger par l’accumulation rapide de CO2 dans l’atmosphère et les océans. Il faut non seulement réduire nos émissions de d’oxyde de carbone mais il faudrait de toute urgence réduire la pression déjà accumulée dans le système. [L’accroissement de la couverture végétale est un pas dans le bon sens – Green surprise: Why the world’s forests are growing back dans le G&M d’aujourd’hui]

Quant à Fukuyama, il poursuit dans ce deuxième volume – Political Order and Political Decay, après The Origins of Political Order paru en 2011, son histoire érudite des formes de l’État, tant celle de la Chine que du Japon, analysant au passage différents pays de l’Amérique du Sud et de l’Europe, et aussi, différentes époques et administrations publiques des États-Unis. Je sais bien que cet auteur a des affiliations de droite (administrateur de la Rand corporation) mais j’ai apprécié sa connaissance encyclopédique des histoires de pays et cultures qui nous sont méconnus.

Je poursuis ma lecture de Karatani, et celle du pape François. Je vous en reparle certainement.

transitions écologiques

château de Cerisy-la-Salle, construit au début XVIIe

Le colloque Quelles transitions écologiques ? se tiendra du 1er au 10 juillet prochain, au Centre culturel international de Cerisy en Basse-Normandie.

Dix jours de colloque, avec deux demi-journées de répit seulement. Soixante-dix conférenciers. C’est tout un programme (pdf).

Deux auteurs, découverts au cours des derniers mois (Bihouix et Méda), seront présents, cette dernière comme conférencière et membre du comité directeur de l’évènement. C’est ce qui a d’abord attiré mon attention. Je dois avouer que, mis à part Bernard Perret, je ne connais pratiquement aucun des autres conférenciers ! Les notes biographiques et bibliographiques associées à chacun m’assurent cependant que ce ne sont pas des nouveaux venus…

Cette question de la transition est transversale. Elle devra toucher les partis politiques, les mouvements sociaux et réseaux d’influence les plus divers. Parce que la planète n’a été jusqu’ici qu’un contexte, un non-dit des grandes forces labourant les mers et terres du monde… il faut une prise de conscience nouvelle, qui amène les humains à se situer à cette nouvelle échelle, en regard de nouveaux acteurs, de nouvelles valeurs. Comment ces valeurs seront-elles institutionnalisées, promues, défendues ?

Dix jours de réflexion et de travail, dans un décor planté il y a quatre siècles…

Bon. Après mure réflexion je n’ai pas les moyens de soutenir à moi seul une telle participation (même si le tarif de 800€ pour l’inscription et la pension me semble très raisonnable). Si jamais un lecteur de ce blogue s’inscrit à cet évènement… j’aimerais bien pouvoir échanger avec lui ou elle, et suivre de près, même si ce n’est que virtuellement, le déroulement de ce colloque.