plus d’État et non moins

Communagir tenait sa troisième assemblée annuelle hier. Quatrième si on inclut l’assemblée de fondation. Après une présentation illustrée et dynamique des enjeux confrontés et projets réalisés et en cours (60 mandats, 4 chantiers), une discussion fut animée autour de l’incontournable question des mesures d’austérité imposées à plusieurs des réseaux d’acteurs locaux et régionaux qui ont été depuis le début les partenaires et porteurs de l’action collective au coeur de la mission de Communagir.

Geneviève Giasson, coordonatrice, fit un portrait de la situation appuyé sur les discussions de l’équipe. Au nom d’une prétendue urgence de revenir à l’équilibre budgétaire on assiste à un démantèlement de structures de concertation régionales où les acteurs avaient appris, au cours des années, à se reconnaitre et se faire confiance. Les rapports de pouvoir sont défaits. La cohésion des régions est remise en question par l’éclatement de 19 régions en une centaine de MRC, accentuant les inégalités. Tous les réseaux d’acteurs ont mal : les CRÉ, les CLD, les municipalités, le monde de l’éducation, celui de la santé… Il faudra du temps pour reconstruire la confiance, soigner les blessures et pallier aux amputations.

Les incertitudes risquent de conduire les acteurs au replis, et rendre les collaborations plus difficiles. L’accès à l’information se refermant sur un plus petit nombre d’élus et de préfets, il sera plus difficile de mobiliser largement partenaires et réseaux.

Trois membres du conseil d’administration avaient à lancer la discussion en donnant leur lecture (en trois minutes !) de la situation : Dominique Morin, coordonateur de l’OEDC mais aussi élu dans la petite municipalité de Wotton et c’est à ce titre qu’il intervenait; Jude Brousseau, conseiller en développement social et régional de la Côte-Nord et engagé dans le Réseau québécois du développement social (RQDS) et le soussigné, à titre d’observateur de longue date des pratiques de développement collectif.

Alors que Dominique soulignait les difficultés qu’auront dorénavant les petites municipalités à regarder au-delà des besoins immédiats et les pertes d’expertise (mise à pied) que signifieront les coupures drastiques de budget (50% dans le cas des CLD), Jude nous parlait de la sixième édition de l’Escale, rencontre régionale des acteurs de la Côte-Nord, qui vient de se tenir. Tout en soulignant le risque réel que représente les transformations actuelles pour la vitalité des territoires il était confiant en la capacité des acteurs réunis de s’adapter à la situation. S’adapter ou résister, c’était l’alternative proposée en titre du panel… Une formulation qui fut changée, suite au débat, en “S’adapter pour résister”.

Je souhaitais pour ma part souligner que derrière la lutte exacerbée et frénétique au déficit se profile une position idéologique visant à réduire le rôle et le poids de l’État (voir Éric Pineault, Bienvenue en Austérie). Mais qui dit moins d’État dit plus de place laissée aux décisions individuelles, aux mécanismes du marché. C’est pourtant ce même marché qui nous a conduit au bord du précipice environnemental. Ce n’est pas de moins d’État que nous avons besoin, mais bien de plus d’État. Pour établir enfin des règles viables de gestion de nos ressources, des ressources communes à l’humanité (air, eau, halieutiques) qui sont actuellement soumises à la voracité aveugle du marché : on rase le fond des mers comme on coupait à blanc les forêts.

Non seulement aurons nous besoin de plus d’État mais d’un État qui soit capable de mobiliser largement dans l’action, qui puisse agir de concert avec les autres acteurs de la société : les changements qu’il nous faudra engager pour assurer la transformation rapide et radicale de nos modes de transport, de logement (densité urbaine), de consommation et de production – si nous voulons laisser autre chose que des cendres à nos petits enfants.

Les CRÉ et les CLD n’ont pas créé les régions et les concertations d’acteurs locaux. Ce sont plutôt les dynamiques de concertation qui ont montré leur efficacité et ont amené les gouvernements à les soutenir. Qu’un gouvernement décide de jeter ces outils dans un grand bivouac allumé au nom d’un retour accéléré à l’équilibre budgétaire, il ne fait que montrer son aveuglement idéologique et son manque de vision. Les régions devront reprendre et réaffirmer leur autonomie, leurs valeurs et atouts. Avec ses petits moyens, Communagir continuera d’accompagner les efforts des collectivités régionales.

Le pays peut-il se construire sans ses régions ? Quel genre de gouvernance ce gouvernement provincial est-il à construire, avec des centralisations à tout crin ? Je crains seulement que le fameux équilibre budgétaire atteint à marche forcée en début de mandat de ce gouvernement libéral-conservateur de serve qu’à dégager une marge de manoeuvre budgétaire utilisée de manière électoraliste… comme le gouvernement Harper l’a si bien fait au fédéral.

Veuillez noter que je parle ici, comme toujours, en mon nom personnel.

nous sommes d’eau

Un très beau film, même s’il est parfois déprimant et révulsant de voir agir l’homme . Un appel à l’action : faire de ces communs l’enjeu d’une gouvernance mondiale à construire.

“L’extinction du thon est l’affaire de quelques années. Il n’y a plus de quotas, plus de protection. (…) J’épuise ce bien commun parce qu’il n’est à personne et qu’il rapporte gros. 
Il est temps d’imaginer une gouvernance mondiale.” [extraits du film]

Planète Océan, le film (Youtube). L’application (sur Google Play ou AppStore).

La haute mer « est semblable à un Etat en déliquescence. Une piètre gouvernance et l’absence de contrôles et de gestion impliquent que des ressources précieuses sont non protégées ou dilapidées, » [Le Monde, juin 2014]

communs, action communautaire et politique

Un numéro spécial de la revue Community Development Journal : Commons Sense New thinking about an old idea. Tous les articles de ce supplément au numéro 49.2 de la revue sont d’accès libre (chose rare pour cette revue). [merci Kevin] Plusieurs articles font un lien explicite avec les pratiques d’organisation communautaire, d’autres relatent l’utilisation et l’utilité de cette “gestion des communs” comme alternative nécessaire aux deux modes dominants de gestion et d’usage des ressources : le marché et l’État.Communs

no real community could exist without commons. All persons in the community were responsible to maintain and care for the commons, even children. This responsibility was not enforced by formal law, because it was evident to everybody that people’s survival and subsistence depended on the commons and on free communal work.

Les médias ont cité l’appel à une révolution économique que lançait le plus récent rapport du GIEC soulignant, une autre fois, d’une autre façon, l’urgence de confronter la crise écologique qui s’amoncelle. Mais il n’y aura pas de révolution économique véritable sans révolution politique. À l’évidence une telle révolution politique ne peut compter sur les seules organisations et partis politiques traditionnels, axés sur le parlementarisme et l’électoralisme à court terme. Les défis qui nous font face ne pourront être confrontés et relevés que par une mobilisation “transformative” impliquant des changements dans nos modes de vie, de consommation, de travail et de loisirs.

Il nous faudra non seulement harnacher la prédation sans vergogne des ressources limitées de cette planète, en particulier les ressources et propriétés communes  (halieutiques, biodiversité, air et eaux), mais aussi arraisonner le rythme de consommation des individus et des communautés locales et régionales qui participent de cette prédation. De telles transformations ne se feront pas de haut en bas, après négociation de protocoles — en tout cas, pas d’abord. Il semble bien qu’elles devront se faire d’abord de bas en haut, avec une forte participation d’agents locaux, individuels ou collectifs, coopérant dans des associations et projets concrets, immédiats mais aussi inscrits dans des visions, des mouvements et projets régionaux, nationaux, continentaux, internationaux et globaux.

Comment construire et préserver des communs au niveau national ou international ?

Oui, historiquement les communs ont toujours eu un caractère essentiellement local, jusqu’à ce que les technologies numériques et l’Internet rendent possible la construction de communs translocaux autour de certains types de savoirs ou de créations culturelles. Créer les institutions et les principes juridiques nécessaires à la gestion de communs naturels globaux constitue l’un des principaux défis auxquels nous ayons à faire face aujourd’hui.

Nous sommes confrontés non seulement à l’absence de précédents historiques de communs gérés à une telle échelle, mais également au fait que les États-nations et les organisations fondées sur des traités internationaux ne sont pas particulièrement accueillants pour la logique des communs, dans la mesure où elle implique une décentralisation de l’autorité et de la gouvernance. Nous avons clairement besoin d’imaginer de nouvelles structures et de nouvelles manières de les construire – en dehors des modèles conventionnels nationaux, internationaux ou entrepreneuriaux. C’est un sujet que j’examine avec Burns Weston dans notre livre Green Governance : Ecological Survival, Human Rights and the Law of the Commons (« Gouvernance verte : Survie écologique, droits humains et le droit des communs », Cambridge University Press). Le nœud du problème est le suivant. On ne peut pas réellement concevoir de modèles opérationnels pour des communs globaux tant qu’on n’aura pas aussi des communs opérationnels au niveau régional et national, dans le cadre d’un emboîtement de communs situés à ces différentes échelles et coopérant entre eux. Mais une telle « hiérarchie emboîtée » de communs a peu de chances d’émerger tant que le Marché/État continue à régner d’une main de fer sur la manière dont les gens se gouvernent eux-mêmes et leurs ressources. [Tiré de David Bollier : « Les communs nous aident à sortir du carcan de l’économie néolibérale, à travers des alternatives concrètes »]

Des questions qui permettent d’éclairer ou d’encadrer  la série de trois articles publiée par Louis Favreau, s’achevant  avec Les défis politiques de l’action communautaire autonome aujourd’hui  (9 avril)  — après  deux articles publiés en mars et janvier 2014 (ces deux derniers articles traçant un état des lieux des relations entre coopératives, économie sociale et action communautaire autonome).

le système des Nations Unies : un aperçu

Ma plongée (voir billet précédent) dans les entrailles d’un sous-comité des Nations Unies m’a ouvert les yeux sur la complexité de cette organisation, et la lourdeur des processus qu’elle met en oeuvre.

Il y a des organisations (IMO), des conventions (LOS, en français : CNUDM; Convention de Minamata), des autorités (ISA), des fonds, des programmes, des conférences, des initiatives… et des comités ad hoc ouverts et informels…

Après avoir creusé les travaux du Groupe de travail spécial officieux à composition non limitée chargé d’étudier les questions relatives à la conservation et à l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des limites de la juridiction nationale, j’ai eu peine à situer ce groupe dans l’organigramme de l’ONU (plus bas). Finalement on trouve le site officiel de ce comité ad hoc sous la bannière de la Division des affaires maritimes et du droit de la mer, qui se trouve elle-même partie du Bureau des affaires juridiques du Secrétariat de l’ONU.

J’ai beaucoup utilisé deux sources internationales, basées au Canada, qui permettent de suivre plusieurs travaux internationaux : http://www.iisd.ca/ ; http://www.iisd.org/default_fr.aspx. [Je ne sais pas combien de temps va durer le site en français : il n’y a pas de lien entre le site anglo de tête (http://www.iisd.org/) et le site en français ! ]

Les sources Européennes et Américaines sont nombreuses… WWF, Greenpeace, FM

L’UICN, Union internationale pour la conservation de la nature. Son slogan : aide à trouver des solutions pratiques aux problèmes de l’environnement et du développement les plus pressants de l’heure : http://www.iucn.org/fr/NOTE : la représentante Canadienne à cette Union est une employée du Musée canadien de la nature. Cela peut donner une idée du caractère “stratégique” de cette Union vouée à trouver des solutions aux problèmes pressants de l’heure… 

groupe de travail informel et ouvert sur la biodiversité au delà des juridictions nationales

Je sais bien qu’on est en pleine campagne électorale municipale… mais je n’ai pu décrocher du sentiment d’urgence instillé par les rapports et documents qui appellent à une transformation radicale de nos procédés technologiques et pratiques industrielles. Les deux reportages récents diffusés à l’émission Découverte (Les changements climatiques : (1) état des lieux et (2) le mur) ne sont que les derniers à répéter : Nous nous dirigeons plein gaz vers une autre planète. Les cris d’alarme des scientifiques n’y changent rien.

Même si le dernier rapport du GIEC (résumé pour les décideurs [pdf-en] adopté le 27 septembre) consolide, pour les uns, les bases scientifiques de ses prévisions en expliquant les raisons probables de ses erreurs prévisionnelles passées, cela n’empêche pas les autres de prendre ces ajustements (aléas inévitables de toute démarche scientifique – Climate uncertainty shouldn’t mean inaction, G&M) comme des preuves d’incertitudes et de nouvelles raisons de procrastiner.

Pourtant, il faudra bien agir, très bientôt et c’est urgent, non seulement pour réduire enfin le émissions de gaz à effet de serre mais aussi protéger ce qui reste des ressources communes à l’humanité : le fonds des mers, l’air, l’eau, les métaux rares… Il faudra agir malgré l’incertitude. N’est-ce pas d’ailleurs le propre du politique que d’agir malgré le caractère incomplet de l’information détenue, malgré les opinions divergentes. Le style ou l’orientation politique dictera la manière et la profondeur de la prise en compte des divers avis afin de construire une société apte à respecter et mettre en oeuvre cette action publique.

Devant notre incapacité à protéger les milieux marins de pratiques de pêche destructrices je me dis qu’il faudrait une “police des mers” qui soit à la hauteur du défi. Des “casques bleus” de la mer capables d’arraisonner des bateaux-usines et de policer les espaces et espèces protégés. Des casques verts… ?

Il semble que ce soit une question déjà travaillée par un comité ad hoc de l’ONU.

Le paragraphe 162 du document L’avenir que nous voulons adopté par l’ONU en juillet 2012 (Rio+20).

avenir162. Nous sommes conscients de l’importance que revêtent la conservation et l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées en dehors des juridictions nationales. Nous prenons note des travaux menés par le Groupe de travail spécial officieux à composition non limitée chargé d’étudier les questions relatives à la conservation et à l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des limites de la juridiction nationale sous l’égide de l’Assemblée générale. Nous appuyant sur ces travaux, nous nous engageons à nous attaquer d’urgence, avant la fin de la soixante-neuvième session de l’Assemblée générale, à la question de la conservation et de l’exploitation durable de la diversité biologique marine dans les zones qui ne relèvent pas des juridictions nationales, notamment en prenant une décision sur l’élaboration d’un instrument international dans le cadre de la Convention sur le droit de la mer. (Je souligne)

Ce « groupe de travail spécial officieux à composition non limitée » (Ad Hoc Open-ended Informal Working Group) tenait sa sixième rencontre du 19 au 23 août dernier (résumé des travaux par IISD.ca – voir aussi le « Advanced, unedited rewporting material » (pdf 12 p.) rédigé par les co-présidents du Groupe de travail) . De son nom officiel : Groupe de travail spécial officieux à composition non limitée chargé d’étudier les questions relatives à la conservation et à l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des limites de la juridiction nationale. La zone BADJN. Ce groupe avait tenu les 2 et 3 mai et les 6 et 7 mai 2013, deux « ateliers intersessions visant à mieux comprendre les problèmes et à préciser des questions clefs afin de contribuer aux travaux du Groupe de travail » (résumé des délibérations – 38 pages – tiré du site officiel du Groupe de travail). Origine de ce comité : paragraphe 73 de la résolution 59/24 – Les océans et le droit de la mer, adopté par l’assemblée générale des Nations unies le 17 novembre 2004 :

73.  Décide de créer un groupe de travail spécial officieux à composition non limitée qui sera chargé d’étudier les questions relatives à la conservation et à l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale, en vue :

a) De recenser les activités passées et présentes de l’Organisation des Nations Unies et des autres organisations internationales compétentes concernant la conservation et l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale ; b) D’examiner les aspects scientifiques, techniques, économiques, juridiques, écologiques, socioéconomiques et autres de ces questions; c) D’identifier les principaux enjeux et les questions devant faire l’objet d’études plus poussées pour faciliter leur examen par les États ; d) D’indiquer, le cas échéant, les solutions et méthodes permettant de promouvoir la coopération et la coordination internationales pour la conservation et l’exploitation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale ; [source: résolutions de la 59e assemblée générale de l’ONU]

La première réunion de ce groupe de travail s’est tenue au Siège de l’Organisation des Nations Unies du 13 au 17 février 2006. Il en était à sa sixième rencontre en août dernier, soit près d’une rencontre par an depuis sa création.

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Le caractère ouvert de ces comités permet d’accueillir des participants de la société civile, du monde scientifique et industriel autant que de l’activisme citoyen. Mais les représentants des États ont encore des privilèges et prérogatives, comme de participer au huis-clos des « amis de la présidence » qui décide, finalement, des agendas ou résolutions. Ce qui n’est pas pour plaire aux participants issus des organisations de la société civile.

Mais les travaux avancent tout de même et les diverses contributions de la société civile se posent comme la base d’un éventuel « instrument », d’un accord ou mieux, d’une renégociation de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). D’autres comités ouverts à la participation de la société civile semblent sur le point de conclure des ententes, notamment sur la surveillance et l’élimination du mercure : la Convention de Minamata sur le Mercure doit être signée, demain 10 octobre 2013 à Minamata.

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Les travaux sont lents, complexes. Ce comité sur la BADJN a commencé son travail en 2006, et prévoit aboutir à une décision prise par l’ONU lors de sa soixante-neuvième session (2014-2015). Pendant ce temps, on pêche 10 fois plus qu’on déclare officiellement de prises : « les navires de pêche chinois ont siphonné, loin de leurs côtes, entre 3,4 millions et 6,1 millions de tonnes de poissons par an entre 2000 et 2011. Dans le même temps, Pékin ne déclarait que 368 000 tonnes de poisson en moyenne auprès de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Douze fois moins que la réalité estimée par les spécialistes des ressources halieutiques ! » (Le Monde, 2013.04.04)

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Nous ne savons pas exactement, pas encore, ce qu’il faut faire, ni comment le faire. Mais nous le saurons de mieux en mieux, et il faudra alors avoir le moyen de mettre en oeuvre ce savoir. La construction de cette capacité d’agir, distincte du développement du savoir, doit se faire en même temps mais en parallèle que celle de notre capacité de comprendre et de surveiller.

Je termine ce parcours réflexif avec un peu la même question qu’au départ, mais mieux informée : les structures actuelles de représentation et de négociation internationales sont-elles adaptées à l’urgence de la situation ? J’en arrive à me demander si nous ne devrions pas bâtir une véritable gouvernance internationale basée sur la représentation directe plutôt que des représentations d’États… Ce sera pour un autre billet.

il y a gouvernance et gouvernance

Rejeter toute gouvernance comme la manifestation d’un management totalitaire conduit vite à rejeter toute préoccupation relative à la gestion de la chose publique : “il faut éviter de se perdre dans la gestion, dans la «gouvernance»”, dit Louis Favreau, en recommandant ce pamphlet.

Il y a de la gouvernance de droite comme il y a des managements de droite. Définir la gouvernance comme le management totalitaire, comme le défend, cinquante fois plutôt qu’une, le petit livre éponyme d’Alain Deneault, c’est refuser les possibilités ouvertes par la gouvernance démocratique (collaborative, partenariale dit Benoît Lévesque) — en demandant, implicitement, le renforcement du pouvoir public. Mais avoir plus de pouvoir public sans les outils et les attitudes de la gouvernance démocratique (respect et écoute de la clientèle, de la citoyenneté; ouverture à l’innovation et à la collaboration), c’est revenir à l’autorité bureaucratique et insensible qui a fait le terreau de la tant décriée nouvelle gestion publique.

Ce que je retiens tout de même de la critique de Deneault c’est que malgré des intentions louables, officiellement d’intérêt public, les mécanismes de la gouvernance ordinaire peuvent vite se replier sur les intérêts immédiats ou appréhendés des acteurs en présence, laissant de côté ou pour plus tard l’intérêt de la collectivité dans son ensemble. Une gouvernance démocratique rapprochera le “peuple” de ses institutions en accroissant son pouvoir de définir les objectifs qu’elles poursuivent et les valeurs qu’elles incarnent. Alors que pour Deneault, la gouvenance vise à “mettre les peuples encore plus hors de portée de structures publiques par lesquelles ils pourraient chercher à constituer souverainement leur subjectivité historique”. Car, tout le monde le sait, une “structure publique” c’est par essence, démocrate, accessible, équitable, juste…

La gouvernance n’est pas une recette miracle, pas plus qu’elle n’est un poison diabolique. Pour contrer la polysémie du vocable il vaudra mieux le qualifier. C’est ce que fait Benoît Lévesque, dans son texte sur la nouvelle valeur publique comme alternative à la nouvelle gestion publique.

Gouvernance collaborative, partagée, partenariale… ce sont les termes souvent utilisés pour décrire les relations que développent les institutions publiques avec leurs partenaires (communautaires et privés) et aussi leurs clientèles et les représentants citoyens. Oui, il y a bien d’autres utilisations de ce concept de gouvernance, dont certaines peuvent être critiquées parce qu’elles servent à justifier l’influence des intérêts privés sur la gestion de la chose publique. Alain Deneault en énumère une cinquantaine de ces utilisations “totalitaires” dans son petit pamphlet Gouvernance, le management totalitaire. Son parti-pris “critique” l’empêche cependant de voir les usages progressistes et démocratiques de ce concept, que ce soit pour décrire les relations de partenariat entre acteurs locaux desservant une même population, ou les processus méta-organisationnels permettant de définir l’orientation et les valeurs de l’action publique ou collective.

Pourtant Favreau, dans le texte déjà cité, invite à “ne pas s’en tenir à la défense de valeurs”. Mais si l’on veut, justement, que ces valeurs touchent et transforment les pratiques des institutions, professionnels, organisations comme les comportements des citoyens, il ne faut avoir peur ni de la gouvernance, ni de la gestion publique. Formuler des politiques, même sur la scène internationale, ne suffit pas.

gouvernance en réseau et gestion de la valeur publique

J’ai voulu traduire, même imparfaitement, ce texte de Stoker  – Public Value Management, A New Narrative for Networked Governance ? (pdf), qui m’apparait le plus stimulant parmi ceux que j’ai lu autour de la question de la valeur publique. Le traduire parce que je sais que plusieurs collègues et citoyens engagés lecteurs de ce blog ne pratiquent que très peu la langue anglaise. Et puis cet effort de quelques heures — avec l’aide de Google — m’aura permis de mieux assimiler ce texte.

Pourquoi cette importance soudaine de la « valeur publique », et surtout de la « gestion » de la valeur publique ? Parce qu’on ne peut pas simplement opposer de la résistance passive aux efforts d’implantation de mesures de productivité, visant la performance, la pertinence ou l’accessibilité des services publics. Parce que si on ne se donne pas de théorie du changement, de théorie de la gestion, ce seront les théories des autres qui orienteront, donneront tout le sens à notre action. Mais surtout parce que nous avons des défis à relever, nous les citoyens et communautés préoccupés de la santé et du bienêtre d’aujourd’hui et de demain. Ces concepts me semblent très utiles pour mieux situer et comprendre le contexte et les perspectives ouvertes par la responsabilité populationnelle,  les réseaux locaux de services… Voici les premiers paragraphes de Stoker. Le lien vers le texte complet plus bas.

« La gouvernance en réseau (…) oblige l’Etat à orienter la société de nouvelle manière à travers le développement de réseaux complexes et la montée des approches ascendantes de la prise de décision. Les formes institutionnelles établies de gouvernance semblent remises en cause, et de nouvelles formes de gouvernance semblent émerger. La gouvernance en réseau est un cadrage particulier de la prise de décision collective qui se caractérise par une tendance à un plus grand nombre de participants qui seront considérés comme des membres légitimes du processus de prise de décision dans des contextes de grande incertitude et de complexité. On sent une pression pour trouver de nouvelles façons de collaborer alors que l’interdépendance des individus et des organisations s’intensifie.

«L’arrivée de gouvernance en réseau implique une façon différente de travailler pour les politiciens ainsi que pour les gestionnaires du secteur public ou ses administrateurs. Au niveau de la pratique, comme Kettl (2002) l’affirme, «les gestionnaires publics doivent s’appuyer sur des processus interpersonnels et interorganisationnels comme compléments – et parfois comme substituts – de l’autorité » (p. 168). Ils ont besoin, entre autres, de gérer à travers des réseaux, d’être ouvert à l’apprentissage de différentes façons de faire, et de puiser aux ressources de diverses provenances. Mais cet article soutient qu’ils ont besoin quelque chose de plus. Ils ont besoin d’imaginer un paradigme alternatif, un cadre global dans lequel mettre leurs nouvelles habitudes. Sans une théorie plus générale de l’administration publique pour la gouvernance en réseau, les administrateurs publics et les autres acteurs seront moins en mesure de caractériser la nature des systèmes émergents dans la gestion des services publics et des programmes, et encore moins d’évaluer les forces et les faiblesses de ces changements. »

Ma traduction du texte de Stoker : La gestion de la valeur publique : une nouvelle approche pour une gouvernance en réseau. [En format Word ou Acrobat Reader:  .docx .pdf ] Et si certains lecteurs ont des suggestions pour améliorer cette traduction plutôt rapide, je serais heureux de les recevoir, et les intégrer…