le tiers secteur québécois, un aperçu

Un billet écrit pour publication sur le blogue de l’ISTR, International Society for Third-Sector Research, qui tiendra son colloque à Montréal du 7 au 10 juillet prochain.

Comment présenter à un visiteur étranger le tiers secteur d’ici ? Grosse commande pour un petit billet ! Sans prétendre vider la question dans les quelques paragraphes qui suivent , trois secteurs me semblent incontournables : l’action communautaire autonome, la philanthropie et l’économie sociale. Je dirai aussi quelques mots sur le réseau montréalais des Tables de quartier. Je terminerai en soulignant les limites de ce billet.

Commençons par ce qu’il est convenu d’appeler ici, au Québec, l’action communautaire autonome. Comptant plus de 4000 organisations**, 60 000 travailleurs et 425 000 bénévoles, regroupés au sein du Réseau québécois de l’action communautaire autonome, c’est sans aucun doute la partie la plus diversifiée et dynamique du tiers secteur québécois. Ces organisations sont impliquées principalement dans la défense et la promotion non partisane de droits, l’engagement citoyens et le développement de services alternatifs. Après des années de mobilisation le mouvement communautaire obtenait l’adoption d’une Politique de reconnaissance de l’action communautaire en 2001. Le soutien financier accordé par le gouvernement québécois à l’action communautaire (autonome ou non) à travers divers programmes et ministères s’élevait, en 2017-2018, à plus de 1,1G$. Ceci n’incluait pas le soutien en provenance des autres paliers de gouvernement (fédéral, municipal) ni les dons en provenance des fondations. 

En ce qui concerne la philanthropie, le Philab (Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie) traçait en 2018 un portrait de l’écosystème philanthropique québécois avec un examen particulier de 3 villes (Montréal, Québec et Gaspé). Plus récemment, le Philab publiait le premier numéro de sa revue bilingue L’année philanthropique. L’Institut Mallet est aussi une source d’information sur l’évolution de la culture philanthropique, grâce à ses Sommets et Forums réguliers. J’ai donné un compte-rendu du Sommet tenu à Montréal en 2017 qui me semble encore pertinent sur mon blogue : Sommets, PIC et dons.

L’économie sociale, cet autre élément dynamique du tiers secteur, aura vu les « coopératives d’épargne » associées aux paroisses catholiques au début du XXe siècle devenir le premier groupe financier coopératif du Canada et l’institution financière la plus présente au Québec (Les Caisses Desjardins) alors que les coopératives agricoles et laitières continuent d’être des acteurs de premier plan de l’industrie. Dans le domaine de l’habitation, la Confédération québécoise des coopératives d’habitation, le Réseau québécois des OSBL d’habitation, le Regroupement des offices d’habitation du Québec témoignent de la vitalité et la diversité du secteur. Le Chantier de l’économie sociale, créé il y a 25 ans à l’occasion d’un Sommet sur l’économie et l’emploi, aura contribué au développement de la nouvelle économie sociale par la mise en place d’instruments de financement, de transfert de connaissance et de concertation. Le TIESS, Territoires innovants en économie sociale et solidaire, créé à l’initiative du Chantier et du CRISES, se veut un outil de liaison et de transfert entre praticiens et chercheurs afin de soutenir l’innovation et la démocratisation des savoirs. 

Si les agents du tiers secteurs se regroupent et se fédèrent spontanément à partir de leur structure juridique (OBNL, coopérative…) ou en fonction des causes ou clientèles mobilisées (jeunes, femmes, habitation…) les regroupements intersectoriels sur des bases régionales ou locales (quartiers dans les villes) permettent des synergies et une expression de l’attachement territorial à une échelle souvent plus humaine que la « nation » ou la grande ville. La dynamique dans les régions a été chambardée récemment. Les « conseils régionaux des élus » (CRÉ) qu’on retrouvait dans chacune des 18 régions administratives du Québec a été abolie par le gouvernement provincial au profit d’une mise en valeur du rôle des élus municipaux et des 95 municipalités régionales de comté (MRC). Les CRÉ avaient développé une interface et une culture d’échange et de concertation entre les élus et les agents du tiers secteur de leur région, notamment pour l’implantation de certains programmes de développement social. La disparition des CRÉ n’a pas fait disparaitre les régions mais a certainement forcé une recomposition des réseaux régionaux de même qu’un questionnement sur la capacité des MRC à reprendre la dimension « développement social » des CRÉ. La Chaire de recherche du Canada sur l’organisation communautaire a réalisé plusieurs recherches qui témoignent de ces transformations, jusqu’en 2017, une exploration que le Centre de recherche et de consultation en organisation communautaire a continué depuis lors. 

Cette concertation de proximité géographique des agents du tiers secteur a pris la forme, dans une ville comme Montréal, des « tables de quartier ». Une structure qui n’a pas subi le revers des CRÉ mais a plutôt connu une croissance du soutien accordé par les instances institutionnelles (municipalité, santé publique, philanthropies).  L’île de Montréal, qui s’étire sur 50 kilomètres dans le fleuve Saint-Laurent et fait 15 kilomètre de large en son centre, rassemble une trentaine de quartiers (parfois d’anciennes municipalités indépendantes) dont les histoires sont souvent centenaires. Les Tables de quartier correspondant à ces territoires sociologiques et historiques sont regroupées en une Coalition montréalaise des Tables de quartier

En vous rendant sur le site de la Coalition montréalaise, vous pourrez cliquer sur la carte et atteindre les sites web de chacune des Tables. 

Ce tour d’horizon rapide et nécessairement incomplet ne peut se conclure sans souligner l’apport de groupes de recherche, centres, chaires qui ont soutenu l’innovation, la réflexion et la croissance d’un tiers secteur en évolution rapide au cours des dernières décennies. Je pense au CRISES, le déjà nommé Centre de recherche sur les innovations sociales de l’UQAM, mais aussi la CACIS (Approches communautaires et inégalités de santé) de l’Université de Montréal, le Karl Polanyi Institute of Political Economy de l’Université Concordia, entre autres. Des programmes temporaires ont aussi grandement contribué à la recherche partenariale : notamment le LAREPPS, Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales, la CRCOC, Chaire de recherche du Canada sur l’organisation communautaire, et aussi, naturellement, ARIMA, un partenariat de recherche sur l’action et les services sociaux en RÉSEAU. 

Et maintenant, si vous n’êtes pas du Canada, vous vous demandez sans doute « et le tiers secteur ailleurs qu’au Québec ? » Les principaux champs d’intervention du tiers secteur étant de juridiction provinciale, celui-ci s’est organisé historiquement à l’échelle provinciale. Mais surtout, la différence de langue commune entre le Québec et le reste du Canada explique les liens ténus entre organisations de la société civile des deux nations. D’autres membres de l’ISTR plus au fait de la situation au Canada anglais pourraient sans doute, mieux que moi, vous introduire à cette réalité. 

Gilles Beauchamp, organisateur communautaire, 
membre du comité directeur d’ARIMA et 
blogueur depuis 2002 sur Gilles en vrac…

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** Quelques-unes des organisations membres du Réseau québécois de l’action communautaire autonome

sentiment d’imposteur

Comme c’est souvent le cas, en finissant une période intense de réflexion et d’écriture (voir dernier billet), j’ai eu un sentiment d’insatisfaction, de culpabilité même. Le sentiment d’avoir tourné les coins ronds, d’avoir parlé au dessus de mes compétences… On appelle cela le syndrome de l’imposteur, ou de l’autodidacte. Je connaissais le premier terme mais j’aime bien le second, qui correspond assez à ma situation professionnelle où j’ai souvent appris par moi-même, l’informatique mais aussi l’urbanisme, l’économie, la santé publique, la gestion du logement communautaire, la nutrition, la gérontologie… en fait tous ces secteurs où mon métier d’organisateur communautaire m’amenait à accompagner des citoyens qui désiraient apprendre, prendre du pouvoir devant des appareils et professionnels qui étaient peu enclins à s’ouvrir à l’influence de leurs clients ou commettants.

Aujourd’hui à la retraite, je continue d’avancer à tâtons, sans avoir de plan ni de vision claire des enjeux. Finalement je poursuis une réflexion très personnelle, un parcours idiosyncrasique. Je suis un « columnist » sans journal qui, du haut de sa colonne, porte le regard, propose une interprétation, porte un jugement ou pose des questions. Du haut de sa boîte à savon, plutôt !

Ma réflexion est ancrée dans une vie de recherche et d’action, une culture d’alternative, d’opposition, de solidarité, d’engagement, de don. Une posture qui ressemble beaucoup à un ancrage religieux même si elle a pu prendre des formes anti-cléricales.

Cette religion qui donnait du sens et cadrait moralement, mais aussi culturellement, matériellement et socialement notre monde s’est disloquée sous la pression des jeunes qui refusaient la répression sexuelle; des femmes qui voulaient contrôler les naissances trop nombreuses et aussi accéder aux même droits que les hommes. La professionnalisation des métiers d’enseignante, d’infirmière, de travailleuse sociale rendait de plus en plus difficile le maintien de l’autorité religieuse sur les institutions de services publics. Cependant que plusieurs religieuses et pères et frères ont été des pionniers, des formateurs et fondateurs dans ces professions du soin et relation d’aide.

Il est temps de revenir à une société moins exubérante et excessive, moins obsédée par la réussite et l’enrichissement personnels. Une société qui valorise la sobriété dans la durée, le respect de la nature et de la vie sans artifice.

P.S. Il semble que j’aie glissé d’un sujet à l’autre… Du syndrome de l’imposteur à… celui de sauveur ? Ça m’apprendra à ne pas laisser un texte reposer quelques heures en mode brouillon !

petits et grands gestes

Plusieurs bonnes raisons d’être pessimiste en ce début d’année, début de décennie critique (c’est maintenant ou jamais) : ceux qui disent avoir l’avenir de la planète à cœur veulent aussi être réélus, aussi s’empressent-ils de favoriser l’étalement urbain quand ce n’est pas d’acheter des pipelines ou donner des droits d’exploitation de sables bitumineux pour les prochains 72 ans ! Ou encore ces pétrolières qui ne manquent pas d’accélérer leurs investissements de développement… profitant du fait que les restrictions ne sont pas encore là ! 

Un des aspects les plus positifs de la conjoncture est sans doute la prise de conscience collective qui s’est manifestée ces derniers mois, notamment lors de la marche dans les rues de Montréal avec 500 000 participants, mais aussi par toutes sortes d’initiatives qui se développent, portées par de jeunes entrepreneures conscientes, ou de simples citoyens désireux de « faire quelque chose ». Je pense aux nombreux commerces « en vrac », « zéro déchet » qui ont ouvert leurs portes.

Je pense aussi à ce Comité citoyen carboneutre de la MRC de Maskinongé dont l’OVSS nous faisait connaître ce petit vidéo bien ficelé de 7 minutes promouvant les objectifs de « carboneutralité d’ici 2023 » de la MRC, et décrivant diverses activités citoyennes telle le « Maskis’répare », un café-réparation, ou des bricoleurs et des citoyens ayant à réparer quelque chose viennent se rencontrer… Ça fait chaud au cœur, ça pourrait même donner des idées ?

C’est important ces petits gestes. C’est une façon d’intégrer dans sa vie, à tous les niveaux, une nouvelle philosophie, de nouvelles valeurs. Sûr que ça ne sera pas suffisant. Si tout le monde se mettait à prendre le bus, à manger végan, ne prenait plus l’avion… on n’aurait réglé que 25% du problème. (C’est ce que disait Gaël Giraud, dans cette entrevue). Il faudra, aussi, faire des changements « macro », formuler et faire passer des lois audacieuses, conclure des ententes contraignantes avec les autres pays, les autres continents. C’est un peu le reproche que je faisais en terminant la lecture de La transition, c’est maintenant, par Laure Waridel. Un beau panorama des différents enjeux posés par la Transition écolo-économique qui s’impose, avec des ancrages historique et pragmatiques intéressants, mais peu d’articulation au contexte canadien ou continental, et encore moins mondial. Et avec cette finale qui chante l’amour comme LA solution, qui nous fait vaincre les peurs, passer à l’action, déployer énergie et créativité… C’est beau, ça me fait penser (beaucoup) à un discours évangélique, qui fait de l’amour l’arme ultime pour vaincre le mal. On se demande, après deux mille ans de mise en pratique, s’il n’y a pas eu, en cours de route, alliance avec ce mal qu’on devait combattre ! 

Je ne doute pas qu’il faudra beaucoup d’empathie, de solidarité et d’amour, pour construire une société viable pour nos petits-enfants et leurs enfants. Mais je ne crois pas que nous pourrons convaincre les principaux responsables et profiteurs de l’actuel système en leur manifestant de l’amour. Ou bien ce sera de cet amour « qui châtie bien ». La carotte est le moyen de prédilection des politiciens pour stimuler l’économie, et l’orienter parfois. On peut comprendre qu’ils n’oseront pas prendre l’initiative du bâton, quand ceux qui seront « punis » comptent parmi les futurs clients ou employeurs de ces politiciens. C’est pour ça qu’il faut que des groupes de citoyens poursuivent eux-mêmes, au nom de la collectivité, les propriétaires et décideurs des entreprises responsables de la détérioration de la planète. Bon, oui, ça fait beaucoup de monde. 

L’idée étant de rendre les gens responsables : si on a pu poursuivre les Grands du tabac pour des milliards, pourquoi pas les pétrolières ! Et puis, il faudra bien que tous nous y mettions du nôtre, et il serait normal que cela soit en proportion des richesses de chacun et, pourquoi pas, en relation avec la teneur en « saleté » du portfolio. Mais ce n’est pas qu’une question de dollars, de responsabilité comptabilisée. Il s’agit bien de changement d’attitude, de vitesse, d’objets de valeurs. On ne peut se permettre de continuer la loi du moins cher, à court terme sans égard aux conséquences. Et il n’y a pas que le carbone dont il faudra apprendre à faire l’économie, et même le rationnement. Les plastiques, les terres arables, les forêts vivantes, les vies humaines et animales… Réduire le gaspillage et la pollution à grande échelle auxquels les seules « règles du marché » ont conduit exigera une action consciente, volontaire et concertée des « chaines d’approvisionnement ».

Ce n’est pas la moindre qualité du livre A Planet to Win que de nous rappeler que le virage écologique que nous prendrons risque de mettre sous pression des milieux déjà fragilisés… notamment par les compagnies minières productrices de lithium, de cobalt… Dans un discours qui tranche par ses appels à se battre, à condamner des pratiques qualifiées de « crimes contre l’humanité »,

Fossil fuel executives in particular should consider themselves lucky if all we do is take their companies. They should be tried for crimes against humanity.

Les auteurs appellent à nationaliser les compagnies pétrolières (ou encore acheter 51% des actions pour ensuite réduire graduellement la production et « laisser le pétrole enfoui ») et les compagnies d’électricité (centrales au gaz, au charbon…). « Market forces alone can’t keep a critical mass of fossil fuels in the ground.»  Et si les règlements imposés par les différents niveaux de gouvernement ont pour conséquence de faire chuter la valeur de ces compagnies, alors tant mieux : ça coûtera moins cher de les racheter !

En proposant ce « Green New Deal », les auteurs souhaitent mobiliser des forces qui ont parfois, souvent été opposées : les syndicats qui défendent leurs emplois, les écolos qui défendent la « nature »… en promettant un emploi à tous ceux qui en voudront un (dans la lignée du premier New Deal); en assurant les travailleurs des secteurs qui devront être résorbés d’un emploi de qualité équivalente; en développant de nouvelles filières énergétiques mais aussi des filières de soins (à la terre, aux humains) qui sont des emplois à « bas carbone ». Cette solidarité qui « ne laisse personne derrière » doit aussi s’appliquer à l’échelle internationale, le long de la « chaine d’approvisionnement », non pas seulement pour s’assurer d’un bon approvisionnement mais aussi, surtout parce que cette transition ne peut être réussie que globalement. 

Ce sentiment d’urgence qui monte, l’idée de plus en plus reconnue qu’il nous faudra, les pays développés (et donc les plus consommateurs-émetteurs de carbone), atteindre la neutralité carbone d’ici 2030, si on veut l’atteindre à l’échelle du globe avant 2050, ce sont des leviers importants pour amener les gens à passer à l’action. Une action qui devra, à la fois, être consensuelle, c’est-à-dire rassembleuse et sachant mobiliser les nombreuses volontés désireuses de changement, mais aussi être capable de confrontation et de dénonciation, car il y a le feu à la maison !

Il faut exiger un plan pour arriver à la neutralité carbone d’ici 10 ans. Un plan crédible sur le déroulement duquel nous jugerons du mérite de nos gouvernements à chaque élection. Les villes, les quartiers, les agglomérations et les régions doivent se définir des objectifs sérieux, en discussion avec des instances nationales et internationales. Après 40 ans de règne du laisser faire et de dérèglementations, au nom de la libre circulation des biens, mais surtout de l’enrichissement sans vergogne d’une minorité, il n’est plus possible de continuer de la même manière.

Voir In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how Et aussi, sur Gilles en vrac, 10 ans pour y arriver.

Billet aussi publié sur le blogue collectif Nous.blogue

Autour de Morozov

Quelques ressources proposées par une architecte urbaniste brésilienne, Raquel Rolnik, en tant que “cyberflâneuse”. Je retiens particulièrement celle-ci: Who Is Buying Seattle? The Perils of the Luxury Real Estate Boom.

The Syllabus, une revue hebdomadaire (éditée par Morozov et son équipe) de publications universitaires et journalistiques, de podcasts et vidéos, décantée en 5 thèmes : The Activist (on social justice), The Machinist (on technology), The Cosmopolitan (on global affairs), The Intellectual (on arts & culture), The Progressive (on political economy).

Evgeny Morozov, dont j’ai parlé ici, est un auteur critique des côtés sombres de la technologie et des illusions de “sauvetages par la technologie”. Il a publié The Net Delusion, en 2012. Dans le cadre d’une entrevue d’une heure (en anglais) réalisée en septembre dernier, il éclaire plusieurs enjeux sociaux-politiques et économiques-technologiques actuels : Tech-Master Disaster: Part One.

Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de feedback ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

Extrait de Platform for Change, Stafford Beer, p. 253

<Anecdote>J’ai été enchanté et surpris de voir cité par Morozov dans cet article (Digital Socialism), un auteur qui m’avait touché par son audace et son originalité, Stafford Beer. Ingénieur formé à la recherche opérationnelle (durant la deuxième guerre) et la cybernétique des débuts dont j’ai lu Platform for Change, au début des années ’80 au moment où je retournais à l’université pour un deuxième cycle d’études. Ça m’a tellement touché que je suis parti à la recherche de ce livre, publié en 1975, dont je me souvenais d’une particularité : les chapitres étaient imprimés sur des feuilles de différentes couleurs, selon les différents niveaux d’analyse : réflexions personnelles; propositions formelles; exemples concrets, histoires… Beer s’était engagé au Chili sous Allende pour y mettre en place les mécanismes de feed-back démocratiques qu’il proposait dans sa théorie d’un management cybernétique. Déjà, en 1975, Beer parlait de conservation et préservation des richesses de la terre. Beer donnait en 1973 une Conférence Massey, dont le compte rendu est disponible sous le titre Designing Freedom. />

Green New Deal, plus qu’un candidat

Ça donne l’impression que le Green New Deal, c’est l’affaire d’un candidat : Bernie Sanders. Oui, peut-être en est-il le plus radical, le plus fervent promoteur de ce Green New Deal. Mais pour devenir réalité, ce New Deal demandera plus qu’un président charismatique. Il faudra un “dealmaker” capable non pas de mobiliser la gloutonnerie des super-riches, comme c’est présentement le cas, mais plutôt l’engagement des communautés et des mouvements. Des qualités de fédérateur, fédératrice de forces multiples et souvent contradictoires.

10 ans pour y arriver

Bien d’accord, il faudra de l’audace, de la confiance en soi. Comme ces jeunes, dans le centre de contrôle de la NASA qui n’avaient que 26 ans de moyenne d’âge et ont réalisé l’impossible… (Why I spent Christmas on the Moon.) Il faudrait un grand projet, comme celui de la Baie James, souligne Clément Laberge. Mais c’est moins à un mégaprojet, un grand défi technologique qu’il faut penser qu’un ensemble de transformations rapides, touchant les valeurs, les orientations institutionnelles et professionnelles de centaines de milliers de personnes. Laure Waridel (La transition c’est maintenant) rappelle et résume en quelques mots l’ampleur et la rapidité des changements sociaux et économiques qu’on a appelé la Révolution tranquille. 

« Entre 1961 et 1964, on crée le ministère des Affaires sociales, le ministère des Affaires culturelles, le ministère des Affaires fédérales-provinciales, le ministère des Richesses naturelles ainsi que le ministère des Terres et forêts. »

« C’est aussi durant cette période qu’un régime de retraite est mis en place avec la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Sous le slogan «Maître chez nous», René Lévesque, alors ministre des Ressources naturelles, nationalise la production et la distribution de l’électricité, ce qui donne un puissant élan au développement économique de la province, créant des emplois partout sur le territoire et offrant de nouvelles opportunités pour des entreprises. »  Ceci sans parler des modifications au Code civil et au droit du travail, notamment pour reconnaître la capacité juridique des femmes. 

Mais cette période d’intense transformation reposait sur un fort consensus social autour des objectifs poursuivis par le gouvernement et les forces sociales d’alors, engagées dans la sécularisation et la modernisation des institutions publiques : donner un accès gratuit à une éducation moderne et laïque et à des soins de santé modernes et laïcisés. Ce consensus s’était construit sur des décennies de frustrations accumulées devant le conservatisme religieux, la dépendance nationale, le sentiment de retard, de rattrapage à faire vis-à-vis des autres nations. 

De mars à septembre les manifestants sont passés de 200 000 à 500 000 dans les rues de Montréal. Faudra-t-il qu’il y en ait 1 million ? Peut-être. À la fin du film Après demain, on fait le tour rapidement des mouvements sociaux des années passées, droits civils américains, droits des femmes (avortement), anti-apartheid… qui ont marqué et changé rapidement les lois, les pratiques (moins vite), les cultures.

Ce film « Après Demain », pour mieux comprendre les défis et difficultés à rendre pérennes ou répliquer les initiatives décrites dans le film Demain. Difficultés de « mise à l’échelle », de passer de l’artisanal à l’industriel. Si Danone peut le faire, alors pourquoi pas General Motors ou Nike ? 

A ma première lecture du texte de Waridel, je souriais devant tant de naïveté, tant d’appel à la bonne volonté, à l’amour même, comme elle le chante quasiment en conclusion. Elle dit quelque chose comme “il faut que ça soit agréable et payant de faire la transition”. En y revenant, je me dis qu’il est non seulement possible mais bien nécessaire que ça soit agréable et payant. Est-ce qu’il sera agréable de faire grève pour “la planète” ? Pas nécessairement… mais on peut rendre ça le plus agréable possible. Sera-ce payant de donner une partie de son salaire pour “la cause” ? Est-ce que ce sera agréable de changer d’emploi parce que son employeur a fait faillite, ou, pire, que son secteur industriel est en rapide déclin? Agréable et payant de voir les prix des billets d’avion doubler? Oui, si on a développé des alternatives locales, des circuits de vacances aussi peu chers qu’une semaine à Cuba tout compris… Et oui, encore, si on a mis en place des formations, soutien à l’entrepreneuriat, à l’innovation et à la création d’emplois. 

Rob Hopkins, dans Après demain, dit quelque chose comme “On peut tenter de dire aux gens, aux grands, aux puissants ce qu’ils devraient faire. Ou bien on leur montre que, de toute façon les gens sont déjà dans le changement, et qu’il n’en tient qu’à eux de se joindre au mouvement ! “Une révolution tranquille est en marche.” Ça c’est textuel. Celui qui a fondé et animé le réseau des Villes en transitions… Il est tellement persuadé de participer à un mouvement capable de changer le monde, que ça pourrait bien arriver. 

Les perspectives d’un Piketty, d’un Rifkin ou d’une Waridel sont clairement, profondément ancrées chacune dans leur contexte national et continental. Trois perspectives différentes mais qui se rejoignent en ce qu’aucune d’elles ne souhaite abolir le capitalisme, c’est-à-dire la possibilité de faire de l’argent avec son argent. On encourage l’investissement responsable, les « banques vertes », l’économie solidaire. Mais pas au point d’interdire ou d’empêcher l’entreprise privée. Tout au plus lui intimer d’être responsable de ses déchets et autres « externalités ». 

A travers des monnaies locales, mais aussi, pourquoi pas, des programmes communaux d’investissement local ? Voir A Smart Commons, a new model for investing in the commons.

par Dark Matter Laboratories

Il faut revoir et assouplir, multiplier les modalités de propriété partagée, d’usage commun, de profit mutuel. Ici avons-nous l’opportunité d’ouvrir un chantier s’appuyant sur les compétences nombreuses en programmation ET en action collective !

Nos économies nationales sont intégrées dans de grands ensembles participant du « marché mondial ». Mais l’intégration est d’abord et surtout continentale. Et nationale. Et régionale. Le local c’est beau mais nous devons relier nos efforts pour une transition rapide et effective, qui soit démocratique, pluraliste et sociale. Mettre en commun nos efforts, nos connaissances, nos expérimentations, afin d’en tirer des leçons, puis des règles. 

Sui-je pessimiste ou optimiste, à l’aube de cette décennie critique ? Optimiste par principe, parce qu’il y a toujours moyen de faire mieux, de se sortir du pétrin, de trouver la meilleure solution. Prudent parce que ce n’est pas juste un problème technique, c’est un problème humain, qui s’inscrit dans des histoires, des rancœurs, des conflits de valeurs et d’intérêts. Il n’y aura pas Une solution, une Marque, un Parti. Il y a une convergence à soigner, un momentum à construire et un, des moment(s) à saisir. 

Il faudra réensauvager (rewilding) les espaces naturels et nos coeurs (comme disait Mark Beckof dont j’ai parlé ici) mais aussi nos habitudes politiques. C’est la seule manière de contrer la démagogie dominante, dit George Monbiot, dans un article du Guardian : There is an antidote to demagoguery – it’s called political rewilding. La confiance radicale en la capacité des gens de décider ce qui est bon. Des politiques visant ou permettant la participation maximale ou optimale, qui génèrent des communautés plus résilientes, plus heureuses. 

Les contes de fée comme un moyen de faire rêver ? Faire oublier les difficultés, les blocages, les négociations difficiles ? 

Une animation décrivant la ville fictive de Colvert qui prend un virage écologique qui plait, finalement, à tous.

Suffit-il d’une bonne idée pour en faire un projet de société mobilisateur ? Les solutions “raisonnables”, les conclusions rationnelles s’imposeront-elles d’elles-mêmes? C’est l’impression qu’on a en lisant Waridel. En écoutant Archambault réciter Vivre en ville (ci-haut). Ou, avec plus de passion encore, Bob Hopkins dans Après Demain. Comme si on avait peur de reconnaitre qu’il y aura des conflits… Mais en même temps, comme le dit Hopkins dans son message “de la lune” : ceux qui ont réalisé l’impossible (atteindre la lune et en revenir vivant) en dix ans n’avaient pas sur leurs murs des affiches qui disaient “Tout est foutu ! Il est trop tard!”.

I worry that in much of our work around climate change, we start with assuming that it’s too late, that it’s technologically too complicated, and that it’ll be too costly, shooting ourselves in the foot before we even begin.

Bob Hopkins

À défaut d’avoir UN PLAN central qui articule toutes les dimensions de manière harmonieuse (habitation, transport, nourriture, industrie, éducation, représentation, taxation…) nous devons soigner, cultiver la convergence. Avec, peut-être, un maximum, une limite supérieure qu’on imposerait à la liberté de prédation, de consommation sans vergogne et sans honte qui a dominé depuis quelques décennies (quelques siècles). Une réflexion en ce sens par un groupe de Finlande pose qu’il faudrait réduire l’empreinte matérielle moyenne des ménages finlandais au tiers de ce qu’elle est actuellement, d’ici 2030-2035.

The goal of reconstruction is that the net emissions of greenhouse gases decline as fast as possible, reaching zero around 2030–2035. Subsequently, carbon sinks will be bigger than carbon sources. At the same time, Finnish use of natural resources (both domestic and imported) will decrease to a globally sustainable level – roughly one third of the average per capita level in 2019.

Ecological Reconstruction

Les mots ont un sens, ils ont un poids, un efficace certain, comme le rappelle cet article, cité par Éric Holthaus : “story-based media can shift social norms, values and beliefs more effectively than traditional, fact-based messaging“. Holthaus qui publiait le 8 janvier dernier un décompte avec ce qu’il faudrait faire au cours de chacune des dix prochaines années pour mettre un terme à l’urgence climatique : In 2030, we ended the climate emergency. Here’s how

Ces années ne seront pas faciles, et nous devrons prendre soin de nous en même temps que nous poursuivrons la lutte. Ce que dit George Monbiot, dans This can be the year when we recharge nature – and ourselves. Il avoue, candidement, “I admit that I’m feeling quite close to burnout.”

Ce matin, le gouverneur de la Virginie annonce un plan pour rendre l’État carbo-neutre en 2050.

Et en décembre dernier, un plan (qui n’est pas encore adopté!) pour que le Royaume-Uni atteigne la neutralité carbone d’ici 2050 : Absolute Zero

Ce ne sont que des plans, et on a tous connu des projets de réforme beaucoup plus superficiels et inoffensifs se perdre dans les corridors des bureaucraties et des châteaux-forts corporatistes… Il faudra beaucoup plus que des plans. Comme le rappelait Cory Doctorow dans Science fiction and the unforeseeable future: In the 2020s, let’s imagine better things : “As Franklin D. Roosevelt is said to have told activists who demanded bold work to address the Great Depression, “You’ve convinced me. Now go out and make me do it.” “

Prochaines lectures :

A Planet to Win: Why We Need a Green New Deal, voir présentation dans Foreign Policy : When the Green New Deal Goes Global.

Climate Leviathan
A Political Theory of Our Planetary Future par Joel Wainwright and Geoff Mann. Une introduction à ce livre, en français dans La vie des idées : L’improbable État de la justice climatique

l’intelligence tue la vie ?

https://science.sciencemag.org/content/366/6471/eaax3100.full

William Gibson (@GreatDismal), l’auteur de science-fiction, commentait (en anglais) sur Twitter : « La solution au ´paradoxe de Fermi’ ? ´l’intelligence´ tue la nature? » en référence à cet article (en accès libre, exceptionnellement) de la revue Science (Pervasive human-driven decline of life on Earth points to the need for transformative change) résumant l’évolution de 18 catégories de « contributions de la nature à l’humanité ».

Ainsi le type d’intelligence que les primates que nous sommes ont été amenés à développer, au contact d’une nature à la fois soutenante, riche mais souvent imprévisible, une intelligence mécanique, puis mathématique capable de manipuler, transformer, utiliser les cycles et les productions naturelles pour en tirer des richesses… Une intelligence qui a su gonfler son efficacité à court terme au détriment de son appréhension plus globale et à plus long terme de la réalité.

Pour rappel, Fermi était un mathématicien nobelisé qui posa en 1951 la question, le paradoxe suivant : Pourquoi toutes les galaxies beaucoup plus vieilles que la nôtre n’ont-elles pas donné naissance une vie intelligente que l’on puisse détecter? Wikipedia

Merci à Patrick Tanguay, @inevernu pour le RT. Je suis abonné à Gibson, mais n’avais pas vu passer celle-là.